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Full text of "Les Français en Algérie; souvenirs d'un voyage fait en 1841"

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BIBLIOTHÈQUE 

DE    LA 

JEUNESSE  CHRÉTIENNE 

PAR  M°«  L'ARCHEVÊQUE  DE  TOURS. 


Propriété  des  Éditeurs, 


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A~bd-el  -Kader 


FEâHÇÂ!S«rAI 


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LES  FRANÇAIS 


EN  ALGÉRIE 


SOUVENIRS  D'UN  VOYAGE  FAIT  EN  1841 


LOUIS. VEUILLOT 

Int.  ni     aies    Pèlerinages  de    Suisse,    «le    Rome    et    Liorette, 


DEUXIÈME    ÉDITION 


TOURS 

An    MAME  ET  CIE,  IMPRIMEURS -LIBRAIRES 

M    DCCC    XLVII 


^\BRAf^ 


7  9?  • 


INTRODUCTION. 


Ce  n'est  ici  le  travail  ni  d'un  militaire,  ni  d'un  politique, 
ni  d'un  administrateur,  ni  d'un  savant  :  c'est  simplement 
un  ouvrage  littéraire.  Je  n'ai  d'autre  prétention  que  de  ra- 
conter quelques  faits  isolés  qui  m'ont  paru  intéressants.  Je 
crois  qu'ils  ne  seront  pas  tout  à  fait  inutiles;  j'espère  qu'ils 
inspireront  à  la  plupart  de  mes  lecteurs  quelques  bonnes 
réflexions  qu'ils  uni  souvent  fait  naître  en  moi.  Instruire 
un  peu,  faire  quelquefois  prier,  c'est  l'unique  but  que  je 
me  sois  proposé  toutes  les  fois  que  je  me  suis  vu,  une 
plume  à  la  main ,  en  présence  d'une  feuille  de  papier  blanc; 
c'est  l'unique  but  que  je  me  propose  aujourd'hui.  Je  laisse 
à  d'autres  des  travaux  plus  complets  et  plus  sérieux  sur 
le  même  sujet.  Le  temps  d'écrire  une  histoire  de  la  con- 
quête d'Alger  n'est  pas  encore  venu,  car  l'Algérie  n'est  pas 
encore  conquise;  ce  pays  n'est  pas  même  encore  connu  : 
ce  n'est  donc  pas  encore  le  temps  de  le  décrire.  D'ailleurs 
le  loisir,  les  documents,  le  talent,  tout  me  manque  pour 
entreprendre  l'une  ou  l'autre  de  ces  œuvres. 

Mais  il  est  toujours  temps  de  rassembler  des  matériaux 
pour  les  monuments  futurs.  On  y  a  amplement  travaillé. 
Des  hommes  capables,  des  hommes  dévoués  ont  fourni 
leur  tribut,  qui  s'accroît  sans  cesse  :  j'apporte  ma  petite 
pierre.  Puisse-t-elle  avoir  sa  place  dans  l'édifice!  En  tout 
cas,  je  fais  preuve  de  bonne  volonté. 

1 


2  INTRODUCTION. 

Les  derniers  jours  de  l'islamisme  sont  venus  ;  notre  siècle 
est  probablement  destiné  à  le  voir  quitter  les  rivages  de 
l'Europe,  non-seulemeni  de  cette  vieille  Europe  qui!  a  jadis 
envahie  et  si  longtemps  menacée,  mais  de  cotte  Europe 
nouvelle  et  agrandie  qui  est  née  partout  où  l'Europe  an- 
cienne a  porté  la  croix.  Attaqué  sur  tous  les  points,  le 
croissant  se  brise  et  s'efface.  Dieu  le  refoule,  il  l'envoie, 
au  temps  marqué,  périr  dans  les  déserts  d'où  il  est  sorti. 
Des  calculs  établis  sur  l'Apocalypse  de  saint  Jean  et  sur  les 
prophéties  de  Daniel,  assignent  au  règne  de  Mahomet  une 
durée  de  treize  siècles.  Le  ti  cizième  siècle  n'est  pas  achevé, 
et  voici  que  Byzance  va  retomber  aux  mains  chréliennes. 
Alger,  dans  vingt  ans,  n'aura  plus  d'autre  Dieu  que  le 
Christ;  dans  vingt  ans,  Alexandrie  sera  anglaise,  et  que 
sera  l'Angleterre  dans  vingt  ans?  où  n'ira  pas  la  croix 
quand  Alexandrie,  Alger,  Constantinople  seront  ses  peints 
de  départ?  11  ne  faut  pas  faire  entrer  en  ligne  de  compte 
1  indifférence  des  peuples  et  la  politique  impie  des  princes. 
L'indifférence  des  peuples  n'a  qu'un  temps,  l'iniquité  des 
princes  n'a  qu'une  heure.  Un  quart  de  siècle  peut  changer 
la  face  du  monde ,  et  qu'importent  les  desseins  des  hommes 
contre  les  desseins  de  Dieu  !  les  conquêtes  que  l'Europe  ne 
voudrait  pas  faire  pour  la  foi,  elle  les  fera  pour  le  com- 
merce ;  les  missionnaires  iiont  à  la  suite  des  marchands, 
comme  ils  allaient  à  la  suite  des  croisés.  Nous  croyons 
nous  livrer  au  négoce  ,  et  nous  achevons  les  croisades.  Nos 
marchands  incrédules  terminent  l'œuvre  des  fervents  chré- 
tiens du  moyen  âge.  Toute  terre  où  ils  s'établissent  en 
force  suffisante  pour  y  être  chez  eux,  est  une  terre  où  l'on 
dit  la  messe,  où  l'on  baptise  les  enfants,  où  les  saints, 
quel  qu'en  soit  le  nombre ,  font  retentir  les  louanges  du 
vrai  Dieu.  Il  va  là,  n'importe  à  quel  titre,  une  civilisation 
au  voisinage  de  laquelle  l'islamisme  ne  peut  tenir.  11  lui 
faut,  comme  aux  bêtes  des  forêts  ,  un  rempart  de  solitude. 
A  mesure  que  la  lumière  se  Sait,  il  s'éloigne  ;  il  va  chercher 


INTRODUCTION.  3 

des  civilisations  inférieures.  Son  croissant  est  un  astre  de 
nuit  :  que  les  déserts  l'accueillent  jusqu'au  jour  où  il  doit 
s'éteindre  absolument  et  n'être  plus  qu'un  nom  dans  l'his- 
toire! 11  fera  tomber  les  fétiches  et  ne  leur  survivra  pas. 
Déjà  l'on  peut  considérer  son  rôle  comme  fini,  non-seule- 
ment dans  l'Algérie,  où  règne  aujourd'hui  la  croix  avec  la 
France,  mais  dans  toute  cette  partie  de  l'Afrique  que  bai- 
gnent les  flots  de  la  Méditerranée.  Le  sang  des  compagnons 
de  saint  Louis,  répandu  sur  les  plages  de  Tunis,  est  un 
vieux  titre  que  nous  serons  contraints  de  faire  valoir  un 
jour  ;  entre  notre  province  de  Tlemcen  et  les  rivages  de 
l'Espagne  régénérée,  l'air  manquera  aux  prétendus  des- 
cendants du  Calife  qui  font  encore  peser  sur  le  Maroc  leur 
sceptre  barbare.  Quel  sera  l'agent  de  ces  révolutions  pro- 
chaines? le  commerce,  la  guerre ,  les  discordes  intérieures;1 
Je  l'ignore  ;  mais  je  sais  que  les  événements  ne  manquent 
jamais  aux  desseins  de  Dieu.  Or  il  faut  être  aveugle  pour 
ne  pas  voir  que  c'est  le  dessein  de  Dieu  d'en  finir  avec  l'is- 
lamisme, et  dès  lors  tout  y  concourra.  En  ce  moment  même, 
pour  ce  qui  concerne  l'Algérie,  l'œuvre  divine  est  con- 
sommée. Si  l'on  peut  douter  encore  que  ce  sol  reste  à  la 
France ,  il  est  évident  du  moins  que  l'islamisme  l'a  perdu. 
L'Europe  ne  se  laissera  pas  arracher  un  royaume  dont  elle 
connaît  la  fertilité,  que  nous  lui  avons  appris  à  conquérir, 
et  que  la  vapeur  rattache  à  son  continent  comme  un  pont 
relie  entre  elles  les  deux  rives  d'un  fleuve.  Anglaise ,  alle- 
mande,  espagnole  ou  française,  l'Algérie  est  possession 
chrétienne ,  elle  n'est  plus  musulmane,  et  ni  Tunis  ni  Maroc 
ne  sauraient  l'être  encore  longtemps.  Voilà  ce  que  Dieu  a 
fait  :  grâces  lui  soient  rendues  d'avoir  bien  voulu  se  servir 
de  nos  mains  !  Quoi  qu'il  arrive,  nous  pouvons  prendre  le 
récit  inachevé  des  croisades,  etauxgesta  Dei per  Francos 
ajouter  une  noble  page  encore  écrite  de  notre  sang. 

La  France ,  il  est  vrai ,  semble  n'avoir  pas  eu  l'intelli- 
gence du  grand  rôle  dont  elle  s'est  vaillamment  acquittée. 


4  INTRODUCTION. 

Elle  a  voulu  travailler  pour  sa  gloire  ,  non  pour  la  gloire  de 
Dieu.  Dans  ses  délibérations ,  lorsqu'elle  prodiguait  à  re- 
gret, pour  une  conquête  jugée  désastreuse  par  beaucoup 
de  bons  esprits,  ses  trésors  et  ses  soldats,  jamais  elle  n'a 
dit  qu'elle  voulût  conquérir  un  royaume  à  l'Évangile,  ce 
n'a  été  la  pensée  ni  de  ses  hommes  d'État,  ni  de  ses  hommes 
de  guerre,  ni  de  cette  foule  impatiente  qui,  par  la  presse  ou 
par  la  parole ,  se  rue  incessamment  au  milieu  des  délibéra- 
tions publiques.  Mal  venue  eût  été  la  voix  qui  se  fût  élevée 
pour  développer  ces  idées  d'un  autre  âge  ;  et  quand  le  pape, 
instituant  l'évèché  d'Alger,  parla  de  rendre  sa  gloire  an- 
cienne au  siège  si  longtemps  outragé  des  Eugène  et  des 
Augustin ,  nul  n'y  prit  garde.  On  ne  vit  là  que  les  formules 
convenues  de  la  chancellerie  romaine.  Ea  question  était  de 
savoir  si  la  conquête  serait  une  bonne  ou  une  mauvaise 
affaire.  E'orgueil  de  nos  armes ,  les  profits  de  notre  com- 
merce offraient  la  matière  du  débat.  Les  uns  peignaient 
comme  une  terre  promise  ces  provinces  encore  inconnues  ; 
les  autres ,  et  les  plus  compétents  ,  n'en  traçaient  que  des 
tableaux  lamentables  ,  additionnaient  les  dépenses  ,  comp- 
taient les  morts  et  demandaient  qu'on  leur  montrât  le  fruit 
de  tant  de  sang  versé,  de  tant  d'argent  englouti.  Nulle  ré- 
ponse n'était  possible,  le  pouvoir  partageait  secrètement 
l'avis  des  plus  désespérés  ;  et  néanmoins  on  allait  en  avant, 
on  cédait  à  la  force  de  cette  opinion  ignorante  qui  ne  voulait 
point  entendre  parler  de  retraite  ,  et  qui  jurait  qu'on  aban- 
donnait des  trésors.  C'est  ainsi  que  l'Algérie  fut  conquise , 
et  que  la  croix  prit  possession  de  ce  nouveau  domaine.  Les 
erreurs  de  l'opinion  y  servirent,  l'ambition  militaire  y  servit 
davantage,  la  peur  et  la  faiblesse  du  gouvernement  y  con- 
tribuèrent plus  que  tout.  C'est  un  fardeau,  c'est  une  gloire. 
11  y  avait  deux  partis  :  l'un  qui  redoutait  le  fardeau,  l'autre 
qui  se  souciait  peu  de  la  gloire.  Dieu  nous  a  donné  la  gloire 
et  le  fardeau.  A  l'écart,  dans  le  mystère,  quelques  âmes 
ferventes ,  songeant  avant  tout  aux  progrès  de  l'Évan- 


INTRODUCTION.  3 

gile,  l'avaient  peut-être  prié  de  ne  songer  qu'à  sa  cause. 
J'ai  vu  l'Algérie  à  une  époque  où  le  grand  résultat  aujour- 
d'hui visible  était  encore  douteux.  C'était  en  1841,  lorsque 
M.  le  maréchal  Bugeaud  fut  nommé  gouverneur.  J'avais 
l'honneur  d'accompagner  cet  homme  illustre,  et  j'ai  été  son 
hôte,  presque  son  secrétaire,  pendant  les  six  premiers 
mois  de  son  administration.  Je  ne  trahirai  pas  sa  confiance 
en  disant  qu'il  n'espérait  pas  lui-même  les  succès  qu'il  a 
obtenus.  Après  dix  années  d'efforts ,  l'œuvre  de  la  conquête 
semblait  moins  avancée  qu'aux  premiers  jours.  Les  Arabes 
étaient  organisés ,  et  jusqu'à  un  certain  point  ils  étaient 
vainqueurs.  Nous  avions  mal  guerroyé,  mal  administré, 
mal  gouverné.  La  colonisation  était  nulle.  Nous  possédions 
bien  çà  et  là ,  sur  le  littoral  et  à  quelque  distance  dans  l'in- 
térieur ,  quelques  villes  ou  plutôt  quelques  murailles  ;  mais 
nous  y  étions  prisonniers.  La  guerre  grondait  aux  portes 
d'Oran  et  de  Constantine  ;  il  fallait  du  canon  pour  aller 
d'Alger  à  Blidah  ;  il  fallait  une  armée  pour  ravitailler  nos  gar- 
nisons captives  de  Miliana  et  de  Médéah.  Cette  armée  en 
marche  était  bloquée  par  une  autre  armée  invisible,  qui  ne 
laissait  aucun  Arabe  de  l'intérieur  communiquer  avec  les 
chrétiens.  Abd-el-Kader  nous  avait  joués  dans  les  négocia- 
tions, il  nous  jouait  à  la  guerre.  On  le  sentait  partout,  on 
ne  le  voyait  nulle  part.  S'en  remettant  à  la  fatigue,  au  so- 
leil, à  la  pluie,  du  soin  de  nous  vaincre,  jamais  il  n'offrait, 
jamais  il  n'acceptait  le  combat;  mais  il  avait  gagné  une  ba- 
taille, lorsque,  après  l'avoir  longtemps  poursuivi  sans  l'at- 
teindre, l'armée  française,  dépourvue  de  vivres,  accablée 
de  lassitude,  jalonnant  le  chemin  de  ses  morts,  revenait 
confier  aux  hôpitaux,  qui  ne  les  rendaient  plus,  la  masse 
effrayante  de  ses  malades  et  de  ses  éclopés.  J'ai  vu  ces 
lamentables  files  de  l'ambulance  défiler,  après  une  cam- 
pagne de  quelques  jours  ,  dans  les  ravins  néfastes  de 
Mouzaïa  :  j'ai  vu  le  brave  colonel  d'Illens ,  glorieusement 
mort  depuis ,  échappé ,  lui  douzième ,  des  douze  cents 


0  INTRODUCTION. 

hommes  qui  formèrent  la  première  garnison  de  Miliana ,  et 
portant  encore  sur  son  visage  les  traces  de  la  maladie  qu'il 
y  avait  contractée.  De  ces  douze  cents  hommes  le  fusil  des 
Arabes  n'en  avait  peut-être  pas  tué  cinquante  !  Ainsi  se 
faisait  la  guerre  ,  et  telles  étaient  les  garnisons  !  Embusqué 
dans  les  passages  difficiles,  l'ennemi  nous  tuait  quelques 
soldats  à  coups  invisibles  et  sûrs ,  son  feu  faisait  quelques 
blessés  à  l'arrière-garde  ;  mais  le  soleil,  mais  la  pluie ,  mais 
la  nostalgie  et  la  faim  suffisaient  à  borner  nos  entreprises. 
Nous  avions  organisé  avec  mille  peines  un  convoi  mons- 
trueux ,  fait  des  dépenses  énormes  ;  nous  marchions  cinq 
à  six  jours  sans  tirer  un  coup  de  fusil;  nous  remplacions 
des  captifs  mourants  par  d'autres  captifs  que  décourageait 
déjà  la  vue  de  leurs  prédécesseurs,  et  il  nous  restait  à 
engloutir ,  dans  des  asiles  infects ,  quelques  centaines  de 
fiévreux  dont  la  moitié  mouraient  en  peu  de  jours,  et  le 
reste  plus  lentement.  Ce  que  nous  appelions  notre  colonie 
d'Alger  n'était  qu'un  hôpital  dans  une  prison. 

Les  indigènes  n'avaient  pas  cessé  d'estimer  et  de  craindre 
notre  bravoure,  mais  ils  connaissaient  notre  impuissance  , 
habilement  exploitée  par  Àbd-el-Kader  et  par  ses  lieute- 
nants. Ils  ne  doutaient  pas  que  nous  n'en  vinssions  bientôt 
à  nous  décourager  d'une  lutte  stérile  et  ruineuse.  S'ils  con- 
naissaient la  valeur  et  les  talents  militaires  du  nouveau  gou- 
verneur général  ,  ils  n'ignoraient  pas  qu'il  avait  été  le 
négociateur  de  la  Tafna.  Abd-el-Kader ,  politique  aussi 
habile  que  courageux  homme  de  guerre  ,  prenait  soin  de 
leur  en  rafraîchir  la  mémoire  ;  il  persuadait  à  ses  crédules 
sujets  ,  ce  qu'il  croyait  peut-être  lui-même  ,  que  l'arrivée  du 
général  Bugeaud  était  l'indice  d'une  nouvelle  paix ,  plus 
favorable  encore  pour  eux  que  la  première.  Cette  conviction 
excitait  au  plus  haut  point  leur  ardeur.  Il  s'agissait  de  se 
montrer  en  force  pour  obtenir  de  meilleures  conditions  , 
pour  nous  les  arracher.  Le  sentiment  religieux  venait  au 
secours  du  sentiment  national  et  lui  communiquait  une  force 


INTRODUCTION.  7 

merveilleuse.  La  guerre  contre  nous  n'était  pas  seulement 
patriotique,  elle  était  sainte.  Elle  obtenait  des  sacrifices 
qu'il  faut  savoir  honorer.  Quelques-uns  de  ces  Arabes  ont 
combattu  en  héros  et  sont  morts  en  martyrs.  Envahisseurs 
du  sol,  détestés  à  ce  titre  ,  nous  étions  encore  et  surtout 
haïs  et  méprisés  comme  infidèles  ,  comme  impies.  On  nous 
reprochait  nos  mœurs,  nos  blasphèmes,  notre  religion 
fausse,  on  nous  reprochait  plus  encore  notre  irréligion. 
C'était  œuvre  de  piété  de  faire  la  guerre  aux  chiens  qui  ado- 
rent les  idoles  ou  qui  n'ont  pas  de  Dieu.  Plus  d'un  soldat 
égaré  le  soir  à  quelques  pas  de  la  colonne ,  a  péri  de  la 
main  des  Douairs  nos  alliés ,  qui  croyaient  se  laver  ainsi  du 
crime  de  nous  servir.  Un  jour ,  dans  une  razzia  que  faisaient 
ces  mêmes  Douairs  sous  la  conduite  du  général  Lamoricière, 
une  femme  de  la  tribu  attaquée  s'élant  écriée  à  leur  vue  : 
Voilà  les  baptisés  /ce  mot  excita  en  eux  une  telle  rage, 
qu'ils  massacrèrent  tout  ce  qui  leur  tomba  sous  la  main  , 
et  jusqu'aux  enfants.  Mustapha  lui-même,  depuis  si  long- 
temps à  notre  solde,  partageait  la  fureur  de  ses  cavaliers. 
Le  commandant  Daumas  (1) ,  un  de  nos  meilleurs  et  de  nos 
plus  utiles  officiers  ,  parfaitement  versé  dans  la  langue  etles 
usages  arabes  ,  m'a  dit  avoir  entendu  souvent  des  cavaliers 
auxiliaires  déplorer  entre  eux  leur  situation ,  envier  le  sort 
des  braves  morts  en  combattant  contre  nous.  «  Qu'ils  sont 
heureux!  disaient-ils;  Dieu  les  a  récompensés  !  »  Et  le  len- 
demain on  apprenait  de  nouvelles  désertions.  Cette  tribu 
des  Douairs  et  des  Smélas,  qui,  sous  les  Turcs,  tenait  en 
respect  toute  la  province  d'Oran  ,  s'était  réduite  à  six  ou 
sept  cents  cavaliers.  Leur  vieux  chef  Mustapha  n'aurait  eu 
qu'un  mot  à  dire  pour  les  emmener  tous  à  l'ennemi  et  pro  - 
bablement  nous  n'avons  dû  qu'à  sa  haine  particulière  contre 
Abd-cl-Kader  de  le  voir  jusqu'à  la  fin  sous  nos  drapeaux. 
La  province  de  Constanline,plus  tranquille  en  apparence, 

(0  Aujourd'hui  lieutenant- colonel. 


8  INTRODUCTION, 

était  pleine  de  sourds  ferments  ;  de  dangereuses  intrigues 
s'y  tramaient  de  toutes  parts.  Ben-Aïssa,  rusé  Kabyle, 
assez  adroit  pour  avoir  obtenu  du  vainqueur  de  Conslan- 
tine  la  disgrâce  du  général  de  Négrier,  conspirait,  malgré 
nos  bienfaits,  avec  Acbmet-Bey,  son  ancien  maître.  Hame- 
laouy,  chef  arabe  comblé  des  faveurs  de  la  France,  nouait 
des  relations  avec  Àbd-cl-Kader.  Nous  n'étions  sûrs  de  per- 
sonne, sauf  peut-être  de  quelques  Kaïds  pillards,  qui  fou- 
laient les  tribus  à  l'abri  de  notre  autorité  ,  et  qui ,  sans  se 
tourner  les  premiers  contre  nous,  n'auraient  pas  manqué 
cependant  de  se  mettre  du  parti  de  la  révolte  à  son  pre  - 
mier  succès.  Un  soulèvement  était  imminent  à  Constantine. 

Aucune  terre  n'était  cultivée  nulle  part,  à  moins  qu'on 
n'accorde  le  nom  de  terre  cultivée  à  quelques  jardinets 
situés  sous  le  fusil  des  remparts,  où  l'on  récoltait  un  peu 
de  légumes  et  de  salades  qui  se  vendaient  à  prix.  d'or.  La 
viande,  les  fruits,  le  pain,  le  fourrage,  tous  les  objets  de 
consommation  venaient  par  la  mer.  Nous  ne  nous  levions 
guère  de  table  que  le  gouverneur  général  n'eût  calculé  avec 
amertume  la  somme  que  le  repas  que  nous  venions  de  faire 
avait  coûtée  à  la  France  ,  sans  compter  le  sang.  Lorsqu'on 
lui  parlait  alors  de  la  colonisation  et  des  colons  d'Alger  , 
son  bon  sens  n'y  pouvait  tenir  ;  il  se  répandait  en  railleries 
poignantes  contre  ce  mensonge  criant,  n'épargnant  per- 
sonne et  s'inquiétant  peu  de  savoir  qui  l'écoutait.  J'en  gé- 
missais comme  d'une  faute  politique,  car  ces  discours 
étaient  interprétés  et  commentés  au  détriment  de  son  pa- 
triotisme ;  mais  j'honorais  davantage  sa  probité,  sa  fran- 
chise et  son  cœur,  et  j'admirais  ce  patriotisme  que  l'on  mé- 
connaissait tant.  A  peu  d'exceptions  près  il  n'y  avait  guère 
dans  l'Algérie  d'autres  colons  que  les  fonctionnaires  ,  les 
agioteurs  et  les  cabaretiers. 

Les  mœurs  étaient  déplorables.  C'était  /a  France  sans 
police  et  sans  hypocrisie.  On  imagine  assez  quel  pouvait 
être  le  côté  moral  d'une  population  de  militaires  mêlée  d'à- 


INTRODUCTION.  9 

vcnturiers  ,  gouvernée  par  des  généraux  déjà  si  préoccupés 
de  la  guerre  et  des  affaires.  Nous  faisions  rougir ,  je  ne  dirai 
pas  la  vertu  musulmane  ,  je  n'y  crois  guère  ,  mais  la  pudeur 
et  la  dignité  des  Maures  et  des  Arabes ,  qui  en  ont  beau- 
coup. Ils  nous  reprochaient,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  qu'on 
ne  nous  voyait  jamais  prier;  ils  parlaient  de  nos  soldats  ivres 
dans  les  rues,  de  cette  prostitution  qui  s'étalait  au  grand 
jour ,  et  que  les  Turcs  réprimaient  sévèrement.  Nous  ne  leur 
reprochions  pas  leurs  débauches  secrètes,  et,  loin  delà, 
nous  les  imitions.  On  racontait  tous  les  jours ,  en  riant,  des 
infamies  qui  semblaient  avoir  été  apprises  à  l'école  de  Ti- 
bère et  d'Iïéliogabale.  C'était  là  le  mal  qu'on  s'occupait  le 
moins  de  réprimer ,  et  à  peine  souvent  y  voyait-on  un  mal. 

On  continuait  d'écrire  en  France  des  merveilles  de  l'Al- 
gérie; mais  chacun  cependant,  même  parmi  ceux  qui  te- 
naient la  plume,  j'en  excepte  à  peine  quelques  misérables 
fournisseurs  de  journaux  trop  slupides  pour  rien  com- 
prendre et  rien  voir,  —  chacun  s'avouait  que  les  choses  ne 
pouvaient  marcher  ainsi,  que  c'était  une  tromperie  infâme, 
que  ces  mensonges  ne  remédieraient  point  au  péril ,  et 
qu'enfin ,  tout  enchantant  victoire,  il  faudrait  bientôt,  si 
l'on  ne  changeait  de  voie,  lever  le  pied  et  s'en  aller  hon- 
teusement. Là-dessus  on  était  d'accord.  Pour  éviter  un  tel 
malheur ,  une  telle  honte ,  que  faire  ? 

Les  systèmes  les  plus  divers ,  les  plus  contradictoires ,  les 
plus  absurdes,  sur  la  guerre,  sur  l'administration  ,  sur  la 
colonisation,  étaient  proposés,  proposés  sérieusement,  et, 
chose  lamentable,  appuyés  par  des  hommes  compétents  , 
par  des  savants,  par  des  fonctionnaires  anciens  dans  l'Al- 
gérie ,  par  des  officiers  qui  avaient  fait  la  guerre  longtemps 
et  avec  succès.  Les  uns  voulaient  borner  l'occupation,  les 
autres  l'étendre  ;  les  uns  ne  tenir  nul  compte  des  indigènes  , 
les  autres  s'occuper  d'eux  exclusivement.  Chacun  démon- 
trait parfaitement  que  les  autres  demandaient  l'inutile  cl 
l'impossiltle ,  et  les  autres,  à  leur  tour ,  n'avaient  pas  de 


10  INTRODUCTION, 

peine  à  lui  prouver  que  son  plan  péchait  par  les  mêmes 
torts.  Ajoutez-y  le  bruit  des  journaux,  qui  ne  parlaient  que 
de  la  trahison  du  gouverneur;  les  directions  de  deux  ou 
trois  commisqui ,  de  leurs  bureaux  au  ministère  de  la  guerre 
à  Paris,  prétendaient  tout  régler  et  tout  faire,  et  qui  en- 
voyaient pour  raison  sans  réplique ,  la  signature  du  minis- 
tre ;  ajoutez-y  les  discussions  des  chambres,  où  l'avis  le 
mieux  développé,  le  mieux  écouté  n'est  pas  toujours  le  plus 
sage,  où  des  orateurs  se  croyaient  et  étaient  crus  bien  au 
courant  des  matières  d'Alger  pour  avoir  fait  une  courte  ap- 
parition sur  la  côte,  questionné  un  interprète  ou  un  juif, 
reçu  quelques  lettres,  ceux-ci  d'un  enthousiaste,  ceux-là 
d'un  mécontent  ;  ajoutez-y  cette  horreur  que  nous  inspirent 
en  général  les  dépenses  opportunes,  et  qui,  clans  une 
grande  affaire ,  nous  porte  à  lésiner  sur  un  détail  important , 
vous  n'aurez  encore  qu'une  faible  idée  des  obstacles  qui 
se  présentaient,  qui  s'accumulaient  de  toutes  parts  (4). 
Certes  ,  pour  arriver  si  vite  où  nous  en  sommes  maintenant , 
il  a  fallu  déployer  de  rares  talents ,  et  les  déployer  avec  une 
rare  énergie;  mais  il  a  fallu  plus  visiblement  encore  que 
Dieu  l'ait  voulu.  Nous  ne  voyons  pas  toute  la  grandeur  de 
l'œuvre ,  il  est  déjà  temps  de  louer  Dieu. 

C'est  durant  l'époque  malheureuse  que  je  viens  d'esquis- 
ser que  j'ai  visité  une  partie  de  l'Algérie.  Un  séjour  de  six 
mois  au  centre  même  des  affaires ,  deux  courses ,  dont  une 
assez  longue  ,  à  la  suite  de  l'armée,  des  informations  prises 


(1  )  Je  transcris  une  noie  jetée  à  la  haie  5ur  le  papier,  après  avoir  lu  et  écoulé 
beaucoup  de  discussions  sur  les  moyens  de  pacifier  l'Aliène.  Chaque  moyen 
est  indiqué  pa;-  un  homme  en  position  de  faire  valoir  son  avis,  et  présenté 
comme  infaillible.  Je  ne  nomme  que  les  auteurs  qui  ont  fait  connaître  leur 
panacée  par  la  voie  de  l'impression,  mais  j'affirme  que  je  n'invente  rien  : 

M.  Gcnty  de  Bussy,  ancien  employé  supérieur  en  Afrique,  conseiller  d  État, 
auteur  d'un  livre  qui  a  eu  de  la  réputation  ,  propose  neuf  moyens  de  pacifica- 
tion, dont  les  deux  principaux  et  plus  pratiques  sont:  1»  d'organiser  les  tribus 
partout;  2°  de  les  vacciner.  Le  conseiller  d'État  oublie  tout  à  fait  qu'avant  de 
vacciner  la  tribu  il  faut  l'organiser,  et  qu'avant  de  l'organiser  il  faut  la  vaincre; 
mais  il  est  intendant  civil,  et  lu  victoire  n'est  pas  de  son  ressort  comme  l'or- 
ganisation et  le  vaccin. 


INTRODUCTION.  11 

à  bonne  source ,  des  notes  recueillies  dans  les  documents 
officiels ,  un  désintéressement  parlait ,  un  ardent  désir  d'être 
utile,  m'avaient  permis  de  croire  que  je  pourrais  ,  à  mon 
retour,  publier  un  livre  assez  intéressant  après  tous  ceux 
qu'on  a  publiés.  Je  ne  me  proposais  pas  de  présenter  un 
système,  comme  c'est  assez  la  mode  ,  mais  de  rendre  de- 
vant Dieu  et  devant  les  hommes  un  témoignage  sincère  de 
ce  que  j'avais  appris  et  de  ce  que  j'avais  vu.  Les  événements 
se  pressèrent;  nos  affaires,  conduites  par  une  main  habile 
et  vigoureuse .  changèrent  rapidement  de  face  et  firent  chan- 
ger l'opinion  ;  mon  livre  devint  inutile  avant  que  je  l'eusse 
commencé.  Je  m'en  félicitai  plus  que  personne  ,  et  je  ne 
songeais  plus  à  mes  notes,  lorsque  MM.  Marne  ,  dont  l'ex- 
cellente librairie  est  un  moyen  de  propagande  si  puissant, 
me  les  demandèrent  pour  cette  masse  de  lecteurs,  la  plupart 
jeunes ,  qu'ils  ont  su  trouver,  et  en  quelque  sorte  créer. 

Je  conçus  alors  un  ouvrage  tout  différent  de  celui  que 
j'avais  compté  faire  ,  beaucoup  plus  modeste  sans  doute  , 
mais  plus  agréable  à  lire.  Laissant  de  côté  les  vues  d'en- 
semble et  des  conseils  qui  ne  sont  plus  nécessaires ,  je  me 
borne  à  un  choix  de  tableaux  et  de  récits  sur  ce  qui  est 
désormais  le  passé,  le  mauvais  passé  de  l'Algérie.  On  ne  sera 
pas  fâché ,  maintenant  que  les  omnibus  vont  à  Médéah ,  de 
voir  comment  y  allait  naguère  une  armée:  de  suivre  nos 


M.  Baude,  conseiller  d'Elat ,  ayant  vu  l'Afrique,  propose  de  forcer  les 
Arabes  à  ne  plus  élever  de  chevaux,  mais  seulement  des  botes  à  cornes  et 
des  moulons. 

Un  fonctionnaire  établi  en  Algérie  depuis  la  conquête,  parlant  arabe  dans 
la  perfection,  croit  tout  gagné  si  l'on  habitue  les  indigènes  à  boire  de  l'eau- 
de-vie. 

Un  officier  supérieur  d'état-major  demande  qu'on  leur  coupe  le  cou  ; 

M.  le  général  D*"%  qu'on  leur  donne  20  sous  par  jour  ; 

Un  autre  général  et  son  école  ,  que  les  Français  se  fassent  musulmans  , 

M.  le  colonel  '",  de  chasser  de  l'Algérie  tous  les  honnêtes  gens; 

Le  maréi-hal  minisire  de  la  guerre  ,  d'attirer  les  tribus  autour  de  nos  places 
et  de  lesprolégor; 

Le  génie  militaire,  de  faire  une  muraille  aulour  de  la  Mitidja  ; 

Un  commis  influent,  de  donner  aux  chi-fs  anibes  et  aux  personnages  impor- 
tants beaucoup  de  cadeaux,  tels  que  montres,  pendules,  lapis,  etc.,  que  son 
bureau  sera  chargé  de  fournir. 


il  INTRODUCTION. 

soldats  dans  ces  marches  toujours  pénibles ,  mais  qui  ne 
sont  plus  meurtrières  ,  dans  ces  garnisons  qui  deviennent 
de  véritables  villes ,  et  qui  n'étaient  que  d'infects  cachots.  Il 
me  semble  aussi  que  certains  détails ,  certains  contrastes 
entre  la  civilisation  française,  telle  qu'elle  se  montre  en 
Algérie,  et  la  civilisation  des  Maures  et  des  Arabes ,  n'ayant 
pas  été  saisis  par  des  yeux  chrétiens ,  courent  risque  de 
n'être  point  notés ,  et  que  c'est  un  document  qu'il  faut  laisser 
à  la  philosophie  et  à  l'histoire  ;  je  sais  des  anecdotes  qui , 
si  je  ne  m'abuse  ,  et  si  je  puis  les  conter,  offrent,  indépen- 
damment du  pittoresque  dont  s'égaye  l'esprit ,  quelque  chose 
qui  peut  attacher  la  raison  et  toucher  le  cœur;  enfin ,  les 
choses  religieuses  de  l'Algérie  n'ont  qu'une  bien  étroite  place 
dans  presque  tous  les  livres  qu'on  a  faits;  elles  en  méritent 
une  meilleure  que  je  voudrais  leur  donner.  Suis-je  téméraire 
d'avoir  pensé  que  ce  spectacle  varié  ne  serait  pas  sans  inté- 
rêt pour  de  jeunes  lecteurs,  ne  serait  pas  sans  utilité  pour 
des  lecteurs  plus  réfléchis  et  plus  difficiles  ? 

Si  j'en  ai  de  cette  dernière  et  rare  catégorie  ,  je  les  prie 
de  ne  point  se  laisser  rebuter  dès  les  premières  pages  par  la 
simplicité  des  sujets  et  par  le  laisser-aller  de  tout  le  livre. 
Qu'ils  y  pénètrent  un  peu  plus  loin,  j'ai  la  confiance  qu'ils 
trouveront  dans  ma  déposition  de  quoi  les  intéresser,  et 
peut-être  en  tireront-ils  des  conclusions  que  parfois  je  ne 
formule  pas.  Le  meilleur  architecte  accepte  des  mains  d'un 
manœuvre  des  matériaux  dont  celui-ci  ne  connaît  pas  tou- 
jours le  prix. 

Quant  à  mes  jeunes  lecteurs  ,  ils  sauront ,  dans  la  plupart 
des  asiles  où  ce  livre  ira  les  trouver  ,  des  choses  que  je 
souhaite  qu'ils  n'oublient  pas  ,  et  que  la  plupart  des  sages 
et  des  savants  ignorent  :  c'est  que  l'homme  ne  fait  rien  de 
bon  si  Dieu  ne  l'aide,  et  s'il  ne  demande  à  Dieu  de  l'aider. 
Cette  première  condition  du  succès  a  manqué  à  notre  éta- 
blissement en  Afrique  et  lui  manque  encore;  les  yeux  chré- 
tiens s'en  aperçoivent.  Malgré  tout  ce  que  nous  avons  fondé , 


INTRODUCTION.  15 

nous  avons  perdu  là  des  âmes  que  nous  pouvions  sauver, 
nous  n'avons  pas  fait  à  la  croix  le  même  honneur  qu'à  nos 
drapeaux.  Dieu  nous  en  a  punis,  moins  qu'il  ne  pouvait  le 
faire ,  car  sa  clémence  est  grande  ;  moins  qu'il  ne  le  fera 
peut-être  ,  car  sa  justice  est  terrible.  Qu'ils  prient  donc  pour 
cette  grande  œuvre  de  l'Algérie,  en  bonnevoie  aujourd'hui, 
mais  non  encore  terminée  ;  qu'ils  prient  pour  que  la  France, 
ayant  accru  son  territoire,  accroisse  aussi  le  royaume  de 
Dieu  ;  qu'Us  prient  comme  chrétiens  ,  qu'ils  prient  comme 
Français. 

Un  dernier  mot. 

M.  le  maréchal  Bugeaud  a  glorieusement  servi  son  pays  ; 
on  commence  à  le  reconnaître  ,  mais  les  passions  politiques 
lui  contestent  encore  cette  gloire  (1)  ;  et  comme  j'aurai  sou- 
vent à  lui  rendre  justice,  peut-être  me  reprochera-t-on  de 
n'avoir  voulu  faire  que  l'apologie  d'un  homme  assez  puis- 
sant pour  bien  récompenser  mes  faibles  services.  Il  faut 
s'attendre  à  tout  dans  un  temps  comme  le  nôtre,  où  la  presse, 
instrument  ordinaire  des  passions  les  plus  basses  et  des 
entreprises  les  plus  viles  ,  fournit  chaque  matin  mille  exem- 
ples qui  autorisent  tous  les  soupçons.  Ma  réponse  sera 
courte  :  je  loue  M.  le  maréchal  Bugeaud  de  sa  bravoure,  de 
son  bon  sens ,  de  sa  probité ,  de  son  patriotisme  ;  il  possède 
au  plus  haut  degré  ces  qualités  glorieuses.  Je  regrette  que 
son  gouvernement,  d'ailleurs  bienveillant  pour  la  religion  , 
ne  s'inspire  pas  plus  largement  des  lumières  catholiques  , 
et  ne  diffère  que  bien  peu,  à  cet  égard,  de  celui  de  nos 
préfets.  Du  reste,  mon  langage  n'est  et  ne  peulpas  être  celui 
d'un  obligé  envers  un  bienfaiteur,  encore  moins  celui  d'un 
ambitieux  envers  un  patron.  Je  ne  dois  rien  à  l'illustre  ma- 
réchal ,  que  beaucoup  de  gratitude  pour  l'affection  qu'il  m'a 
longtemps  témoignée.  Si  j'avais  aie  blâmer,  ce  souvenir 


(i)  On  voit  que  ceci  était  écrit  avant  la  bataille  de  i'Jsly,  si  courageusement 
et  si  habilement  gagnée. 


lé  INTRODUCTION. 

pourrait  me  conseiller  le  silence.  Je  n'ai  qu'à  le  louer,  et  ma 
conscience  me  dit  que  ces  éloges  sont  légitimes.  Pour  m'en 
convaincre,  il  suffirait  d'un  regard  jeté  sur  ma  situation 
actuelle:  c'est  déjà  frappé  par  un  jugement  politique,  et 
m'exposant  tous  les  jours  à  en  subir  un  second ,  que  je  me 
plais  à  rendre  justice,  sur  un  terrain  neutre,  au  plus  zélé 
partisan  d'un  pouvoir  qui  devient  l'irréconciliable  adversaire 
de  la  cause  àlaquelle  j'ai  dévoué  ma  vie.  Il  n'est  pas  possible 
d'être  placé  dans  une  condition  d'impartialité  plus  sûre.  Je 
ne  saurais  être  suspect  de  trop  de  zèle  pour  un  homme  dont 
la  haute  influence  ne  s'emploiera  vraisemblablement  jamais 
on  faveur  des  catholiques  ,  et  je  ne  me  sens  pas  pressé  de 
me  ménager  des  grâces  dont  je  ne  pourrais  jouir  qu'au  prix 
d'une  apostasie. 


LES  FRANÇAIS 


EN  ALGÉRIE 


I*E  PARIS  A  MARSEILLE.  —  l'N  SAUVAGE.  —  LA  RELIGIEUSE  D'ORGON. 


C'est  une  grande  joie  de  courir  vers  le  soleil  :  j'avais 
laissé  le  brouillard  et  la  Loue  à  Taris ,  je  trouvai  le 
lendemain  la  neige  en  Champagne  ;  mais  nous  ôtàmes 
nos  manteaux  à  Moulins ,  nous  baissâmes  les  stores  de  la 
voiture  sur  les  bords  du  Rhône,  entre  Orange  et  Avignon, 
et  nous  trouvâmes  la  poussière  entre  Avignon  et  Mar- 
seille. Du  reste  nulle  aventure  de  voyage.  Jusqu'à  Mou- 
lins nous  étions  quatre  dans  la  malle  :  un  marchand ,  un 
commis -voyageur,  et  un  gros  homme  qui  vivait  pour 
son  plaisir.  Le  marchand  était  niais,  le  commis-voyageur 
était  stupide  ;  le  gros  homme ,  à  qui  son  costume  sévère , 
ses  moustaches  rabattues  donnaient  l'air  d'un  officier, 
n'était  qu'un  viveur  bel  esprit.  Tous  trois  affectaient  un 
c\  nisme  immonde ,  et  par  occasion  une  impiété  de  la- 
quais ,  même  ce  nigaud  de  marchand ,  à  qui  je  fis  avouer 


10  LES  FRANÇAIS 

qu'il  avait  une  femme  et  des  filles,  et  qui  en  rougit. 
Après  le  premier  repas,  qui  eut  lieu  assez  tard,  la  con- 
versation viut  à  rouler  sur  le  progrès.  ISous  avions  fait 
connaissance  ,  quoique  je  n'eusse  parlé  que  fort  peu. 
J'opinai  comme  les  autres,  et  je  soulageai  mon  cœur. 
Je  pris  la  liberté  de  dire  à  mes  compagnons  que  tous  les 
progrès  ne  me  réjouissaient  pas,  et  que  j'en  connaissais 
de  déplorables.  «  Vous  ne  nierez  pas,  me  dit  le  commis- 
voyageur,  l'amélioration  des  malles-postes.  ÎNous  faisons 
en  ce  moment  quatre  lieues  à  l'heure;  nous  allons  plus 
vite,  et  nous  payons  moins  clier  qu'autrefois.  —  11  en 
résulte,  lui  dis-je,  que  tout  le  monde  prend  les  voi- 
tures, et  l'on  se  trouve  exposé  ù  de  fâcheux  compagnons; 
la  route  est  encore  fort  longue,  lorsqu'il  faut  la  faire 
avec  des  gens  mal  élevés.  »  Tout  le  monde  en  convint, 
surtout  le  commis-voyageur ,  et  l'on  se  remit  aux  propos 
anacréontiques.  Je  nie  tus  jusqu'à  Moulins  ,  où  le  com- 
mis-voyageur et  le  marchand  nous  quittèrent.  Resté  seul 
avec  moi,  le  gros  homme  voulut  continuer;  je  lui  dis 
doucement  que  j'étais  chrétien,  et  que  je  causerais  vo- 
lontiers avec  lui ,  mais  qu'il  fallait  parler  d'autre  chose. 
Je  pensais  qu'il  allait  me  bouder;  tout  au  contraire,  il 
se  montra  fort  gracieux  et  chercha  même  à  s'excuser , 
disant  qu'il  était  garçon  et  qu'il  parlait  librement,  mais 
que  dans  le  fond  il  ne  manquait  pas  de  religion  ;  qu'il 
n'avait  jamais  cherché  à  vexer  les  prêtres,  et  que  toutes 
les  fois  qu'il  rencontrait  un  mort,  il  le  saluait.  Je  le  louai 
de  ces  bonnes  dispositions,  et  je  lui  demandai  s'il  faisait 
ses  prières.  11  me  répondit  qu'il  n'en  savait  point. 
«  Pourquoi  donc,  lui  dis-je,  saluez-vous  les  morts?  — 
C'est,  me  répondit-il,  une  coutume  d'enfance.  Cela  m'est 
resté ,  mais  en  vérité  je  n'en  sais  pas  plus  long.  » 


EN  ALGÉRIE.  17 

Cet  homme,  déjà  sur  les  frontières  de  la  cinquantaine, 
assez  instruit,  ainsi  que  je  pus  voir,  et  assez  riche, 
puisqu'il  voyageait  uniquement  en  vue  de  se  distraire, 
ne  savait  véritablement  pas  un  mot ,  pas  un  seul  mot  de 
la  religion  catholique ,  au  sein  de  laquelle  il  était  né ,  et 
avait  vécu  un  demi-siècle.  11  me  fit  des  questions  qu'aurait 
pu  me  faire  un  sauvage ,  et  encore  un  sauvage  aurait-il  eu 
son  Manitou.  «  Quoi!  m'écriai-je,  vous  n'avez  jamais  été 
curieux  de  savoir  ce  que  signifiaient  ces  églises ,  ce  que 
faisaient  ces  prêtres ,  quel  était  ce  culte  qui  a  si  souvent 
frappé  vos  yeux?  —  Que  voulez- vous  ?  dit-il ,  on  ne  m'a 
jamais  parlé  de  cela,  et  je  me  suis  toujours  occupé  d'autre 
chose.  » 

Il  était  vraiment  bon  homme.  Je  poussai  plus  loin  mes 
questions.  Je  lui  demandai  ce  qu'il  avait  fait  depuis  qu'il 
était  au  monde.  «  J'ai  fait  mes  classes,  dit-il,  qui  m'ont 
ennuyé;  et  ensuite  j'ai  cherché  à  m'amuser.  J'y  ai  réussi 
quelquefois,  pas  toujours.  » 

En  somme ,  il  allait  à  Marseille  pour  manger  des  clo- 
visses ;  il  comptait  de  là  se  rendre  en  Italie  pour  y  passer 
le  printemps,  revenir  en  Suisse  pour  l'été,  à  Paris  pour 
l'hiver.  Il  faisait  un  peu  de  littérature ,  un  peu  de  mu- 
sique, beaucoup  de  cuisine,  et  cherchait  les  meilleurs 
moyens  d'être  bien  logé ,  bien  couché ,  bien  vêtu ,  bien 
nourri.  Il  ne  voulait  point  se  marier,  par  crainte  des 
embarras  de  la  famille  ;  il  avait  mis  en  rentes  toute  sa 
fortune ,  pour  éviter  les  embarras  de  la  propriété.  «  Je 
suis,  me  dit-il  à  la  fin  en  souriant,  un  vrai  pourceau 
d'Épicure.  » 

Je  l'avais  déjà  pensé. 

Nous  étions  partis  d'Avignon  depuis  longtemps.  La  nuit 
était  venue.  Un  vent  assez  piquant  soufflait  du  nord,  cl 

2 


18  LES  FRANÇAIS 

venait  tracasser  mon  gros  homme  à  travers  les  portières 
de  la  malle.  Il  s'enveloppa  très-art istement  de  son  man- 
teau ,  remarquant  que  c'était  un  bon  temps  pour  dormir 
dans  une  chambre  bien  close.  «  Écoutez ,  lui  dis-je,  nous 
allons  passer  à  Orgon.  Là  s'est  établie,  il  y  a  vingt  ans  , 
une  pauvre  femme  qui ,  sans  un  sou  clans  sa  poche  et 
sans  un  ami  dans  le  monde  ,  avait  résolu  d'élever  à  ses 
frais  un  bel  hôpital  pour  les  pauvres  du  pavs.  Elle  se 
construisit  sur  le  bord  de  la  route  une  hutte  misérable , 
et  se  mit  à  demander  l'aumône  aux  passants.  Depuis  lors 
il  n'a  pas  passé  une  voiture ,  publique  ou  particulière , 
dont  elle  ne  se  soit  approchée.  N'importe  à  quelle  heure 
du  jour  ou  de  la  nuit ,  dans  toutes  les  saisons ,  par  tous 
les  temps ,  elle  a  toujours  été  là,  elle  y  est  toujours.  Son 
hôpital  est  bâti,  les  pauvres  y  sont  reçus  et  soignés  par 
des  religieuses  dans  la  compagnie  desquelles  elle  est  en- 
trée; mais  elle  veut  perfectionner  son  ouvrage  ,  ajouter 
de  nouveaux  bâtiments,  faire  place  pour  de  nouveaux  lits, 
laisser  des  rentes  à  ses  chers  pauvres.  J'espère  qu'elle 
viendra  quêter  auprès  de  nous ,  et  j'espère  bien  aussi  que 
vous  lui  donnerez  quelque  chose.  —  Certainement,  me 
dit-il  avec  un  empressement  dont  je  fus  ravi,  certaine- 
ment je  lui  donnerai.  Que  je  meure  si  je  ne  lui  donne  pas 
quarante  sous  !  »  Sur  cette  assurance ,  je  le  laissai  dormir. 
J'attendais  impatiemment  ce  relais  d'Orgon.  Je  n'avais 
jamais  vu  la  sainte  fille  dont  je  venais  de  parler,  et  je 
regrettais  de  l'avoir  refusée  une  fois,  à  une  autre  époque, 
par  paresse ,  ne  sachant  pas  alors  cette  histoire ,  qui  ar- 
rache des  largesses  même  aux  incrédules ,  même  aux 
impies  systématiques.  Un  protestant  l'avait  racontée  tout 
récemment  devant  moi ,  au  milieu  d'une  compagnie  nom- 
breuse ;  et  chacun ,  émerveillé  d'une  si  courageuse  et  si 


EN  ALGÉRIE.  19 

persévérante  vertu ,  avait  formé  le  vœu  de  traverser  Orgon 
pour  verser  son  offrande  à  l'escarcelle  de  l'hospitalière. 
>ous  arrivâmes  ,  la  malle  s'arrêta ,  et  bientôt  une  lan- 
terne s'approcha  de  la  portière  ,  une  voix  douce  nous 
demanda  pour  les  pauvres.  J'aperçus  une  guimpe,  un 
visage  calme  et  souriant.  «  Voici  la  religieuse ,  »  dis-jeà 
mon  compagnon.  Il  ouvrit  courageusement  son  manteau 
et  me  remit  son  aumône.  J'y  joignis  ce  que  je  croyais 
pouvoir  donner.  La  religieuse  reçut  le  tout  dans  une 
tirelire  de  fer-blanc ,  nous  remercia,  me  promit  de  prier 
pour  nous  et  rejoignit  sa  petite  hutte.  «  Pauvre  femme, 
murmura  mon  compagnon  ;  elle  fait  là  un  métier  très- 
fatigant  ;  «  et  il  se  renveloppa  dans  son  manteau ,  car  la 
nuit  continuait  d'être  bonne  pour  dormir. 

Les  chrétiens  qui  auront  lu  cette  page  n'oublieront  cer- 
tainement pas  la  religieuse  d'Orgon  ,  ni  son  hôpital  su- 
blime. Ils  ne  demanderont  point  ce  que  ce  récit  vient 
faire  dans  un  livre  sur  l'Algérie.  J'aurai  tout  à  l'heure 
a  parler  du  dévouement  militaire  ,  du  courage  de  l'am- 
bition ,  du  génie  de  la  guerre  :  au  frontispice  de  mon 
livre ,  je  place  cette  esquisse  du  dévouement ,  du  cou- 
rage et  du  génie  de  la  charité. 


k  ï\Jrat  N^\j\LL01. 


A  TOILOX.  —  ON  OFFICIER  D'AFRIQUE.  —  LE  COURAGE. 


Cher  frère,  tu  lis  dans  les  journaux  qu'il  y  a  eu  de 
grandes  tempêtes  sur  la  Méditerranée  ,  et  je  me  trouve 
dans  la  ridicule  nécessité  de  te  rassurer.  Nous  jouissons 
du  plus  beau  temps  que  tu  puisses  rêver  ;  aux  portes  de 
Toulon  ,  présentement ,  les  amandiers  sont  en  fleurs ,  les 
orangers  en  fruits,  les  champs  en  herbe ,  et  il  fait  très- 
chaud  sur  le  port.  Notre  traversée  sera  de  deux  jours. 
C'est  le  capitaine  Laederic,  un  des  meilleurs  vaporiers 
(je  ne  sais  si  le  mot  est  français,  il  faut  qu'il  le  devienne) 
de  la  marine  royale,  qui  nous  mène  sur  son  bâtiment 
renommé.  Cette  marine  à  vapeur  est  un  véritable  pont 
jeté  entre  Toulon  et  Alger.  Lorsque  l'on  songe  qu'il  suffit 
de  deux  jours  pour  aborder  de  France  en  Afrique ,  il 
faut  conclure  que  les  derniers  jours  de  l'islamisme  sont 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  21 

venus,  du  moins  sur  tout  le  littoral  de  la  Méditerranée, 
que  les  chrétiens  appelleront  à  leur  tour  mare  noslrum. 
Voilà  comment  Fulton ,  qui  probablement  ne  s'en  doutait 
guère ,  a  plus  efficacement  servi  l'Évangile  que  son  com- 
patriote Richard  Cœur-de-Lion.  Je  ne  sais  quelle  fut  la 
croyance  de  cet  inventeur.  J'espère  pour  lui  qu'il  était 
bon  chrétien ,  mais  il  aurait  été  hérétique  ou  athée,  que 
cela  n'empêcherait  pas  le  bon  Dieu  d'utiliser  sa  machine. 
Elle  est  au  service  des  catholiques ,  et  bien  que  ceux-ci 
ne  se  pressent  pas  d'en  user  pour  la  foi ,  tu  verras  que 
ce  sera  là  le  résultat  final.  Rien  ne  me  console  et  ne  me 
réjouit  autant  que  ce  spectacle  de  toutes  les  entreprises 
et  de  toutes  les  puissances  humaines ,  toujours  forcées  de 
contribuer  à  l'avancement  de  l'Évangile  et  à  la  gloire  de 
Dieu.  Quand  notre  vue  sera  nette  ;  quand  ,  délivrés  de 
ce  corps  de  mort  qui  nous  attache  maintenant  à  la  terre 
par  tant  et  de  si  déplorables  liens ,  nous  contemplerons 
les  plans  divins  dans  toute  leur  étendue ,  ce  que  nous  sa- 
vons actuellement  par  la  foi ,  nous  le  saurons  par  l'évi- 
dence ,  et  nous  admirerons  comment  le  monde,  en  dépit 
de  ses  criminels  desseins ,  n'a  jamais  pu  sortir  de  l'ordre 
sans  y  rentrer  aussitôt.  Quel  beau  prologue  aux  merveilles 
de  l'éternité  ! 

Je  nage  ici  dans  un  océan  de  satisfaction  pure ,  et  ce- 
pendant tout  m'y  rappelle  une  époque  malheureuse.  Je 
visitai  ces  pays  il  y  a  trois  ans ,  et  je  les  parcourus  ayant 
sur  les  yeux  ce  que  l'on  appelle  le  prisme  enchanteur  de  la 
première  jeunesse  ;  mais  je  ne  songeais  point  à  Dieu ,  et 
que  de  folies  dans  mon  esprit  !  que  de  folies  dans  mon 
cœur  !  Pour  quelques  éclairs  de  je  ne  sais  quelle  joie 
furibonde ,  qui  bientôt  me  faisaient  honte  ,  combien  de 
noirs  ennuis  qu'il  fallait  traîner  toujours  !  Doutes  sur 


22  LES  FRANÇAIS 

ma  destinée  en  ce  monde  et  dans  l'autre  ,  doutes  sur  les 
principes  les  plus  sacrés  de  la  morale,  mépris  des  hommes, 
mépris  de  moi-même,  ténèbres  de  toutes  parts.  Je  com- 
battrai toute  ma  vie  les  incrédules  ,  mais  je  ne  leur  ren- 
drai jamais  ce  qu'ils  m'ont  fait  souffrir  de  dix- huit  à 
vingt-trois  ans.  Ma  raison,  sans  boussole  et  sans  point 
d'appui ,  était  le  jouet  des  moindres  accidents.  Je  ne 
connaissais  plus  ni  le  vrai,  ni  le  faux;  ballotté  en  tous 
sens ,  et  ne  sachant  à  quoi  me  prendre ,  ne  trouvant  de 
repos  que  dans  un  sommeil  lâche ,  cherchant  à  dessein  la 
nuit  pour  m'y  plonger  ,  le  suprême  effort  de  ma  sagesse 
était  de  haïr  brutalement  le  monde  et  de  blasphémer 
contre  le  Ciel.  A  présent  il  me  semble  que  je  vogue  à 
pleines  voiles  dans  la  lumière,  et  je  m'y  sens  bien.  Tout 
s'est  ouvert  à  mon  esprit.  Je  connais  ma  route,  et  je  sais 
ce  que  je  verrai  quand  j'aurai  atteint  les  limites  de  l'ho- 
rizon. Les  hommes  sont  vraiment  mes  frères;  je  les  aime 
et  je  les  plains  ,  et  il  ne  me  viendrait  jamais  à  la  pensée 
d'en  accuser  un  seul ,  si  je  n'espérais  par  là  servir  tous 
les  autres  et  le  servir  lui-même.  Les  objets  ont  d'autres 
couleurs:  ce  qui  était  morne  est  animé;  là  où  je  voyais 
le  caprice  du  hasard ,  je  vois  un  clair  témoin  de  l'exis- 
tence et  de  la  puissance  de  Dieu  ;  il  y  a  dans  la  nature 
une  voix  que  j'entends  ;  je  sens  au  fond  de  mon  âme 
d'inépuisables  flots  d'amour.  Ah  !  ce  prisme  de  la  jeu- 
nesse que  je  redoutais  de  voir  briser,  et  dont  je  calculais 
avec  angoisse  le  graduel  affaiblissement,  quel  triste  voile, 
quand  je  le  compare  à  ce  beau  jour  de  la  foi  qui  d'heure  en 
heure  et  d'instant  en  instant  éclaircit  l'espace  immense 
où  il  m'a  conduit  !  Je  vois  se  dissiper  en  vaine  fumée  les 
plus  ardus  problèmes  de  mon  ancienne  ignorance.  Les 
portes   d'airain ,    partout  fermées  sur  moi ,  s'ouvrent 


EN   ALGÉRIE.  23 

d'elles-mêmes  et  disparaissent.  J'ai  le  mot  magique  qui 
renverse  les  murailles  du  monde  invisible  et  triomphe 
des  monstres  de  l'esprit.  Cette  mer  que  je  regarde  m'offrit 
la  stérile  peinture  de  mon  inquiétude  éternelle,  aujour- 
d'hui elle  est  le  beau  miroir ,  la  sereine  image  de  ma 
profonde  paix  ;  mon  àme  peut,  comme  elle,  porter  sans 
efforts  les  pesants  fardeaux  de  la  vie ,  et  les  regarder 
passer  avec  cette  indifférence  qui  ne  s'émeut  ni  d'envie 
lorsqu'ils  sont  riches,  ni  de  colère  lorqu'ils  sont  inju- 
rieux ;  une  ombre  légère  peut  la  traverser  un  instant  , 
mais  cette  ombre  ne  sera  jamais  qu'une  tache  dans  son 
immensité  qui  réfléchit  le  ciel  ;  elle  sera  troublée  par 
l'orage ,  mais  elle  retrouvera  la  paix ,  et  il  ne  restera 
nulle  trace  de  l'orage. 

Je  t'avoue  que,  depuis  que  je  suis  chrétien,  je  ne  sais 
plus  ce  que  c'est  que  craindre  un  événement  quelconque , 
pourvu  que  je  n'aie  pas  sur  la  conscience  de  trop  gros 
péchés.  Je  ne  me  défends  pas  d'éprouver,  en  quelques  cir- 
constances extraordinaires  et  périlleuses,  une  certaine 
inquiétude,  naturelle  à  toute  créature;  mais  cette  in- 
quiétude elle-même  ne  résiste  pas  à  deux  minutes  de  ré- 
flexion. Le  Dieu  que  j'adore  et  qui  me  protège  règne  sur 
la  mer  aussi  bien  que  sur  la  terre ,  parmi  les  champs  de 
bataille  aussi  bien  que  dans  nos  rues  et  dans  nos  maisons. 
11  peut  toujours  nous  laisser  la  vie  ou  nous  la  prendre , 
il  est  tout-puissant  toujours  et  partout ,  et  la  mort  n'est 
pas  plus  à  craindre  en  un  lieu  qu'en  un  autre  ;  elle  n'est 
inévitable  qu'en  vertu  de  ses  lois,  elle  ne  frappe  pas  avant 
qu'il  l'ait  voulu.  Il  suffit  de  penser  à  la  fragilité  de  l'exis- 
tence pour  acquérir  la  certitude  qu'on  ne  l'a  conservée 
jusqu'au  moment  où  l'on  est  parvenu,  que  grâce  à  une 
succession  de  miracles  qui  peut  durer  encore  longtemps. 


24  LES  FRANÇAIS 

Un  officier  à  qui  je  parlais  ainsi  prétendit  que  j'étais 
fataliste.  Un  mot  est  bientôt  prononcé  ,  et  l'accusation 
de  fatalisme  est  volontiers  portée  contre  les  chrétiens  par 
des  gens  de  bien ,  qui  du  reste  sont  pleins  de  sympathies 
pour  les  dogmes  mahométans.  Je  répondis  à  mon  officier 
que  nous  ne  nous  soumettions  pas  à  l'arrêt  d'un  stupide 
et  irrévocable  destin ,  mais  à  l'arrêt  d'un  Dieu  souve- 
rainement bon  et  sage.  «  J'ai  connu,  poursuivit-il,  des 
musulmans  qui  l'entendent  ainsi.  —  Eh  bien!  repris-je, 
ces  musulmans  ont  raison.  Faut-il  que  nous  nous  abste- 
nions de  prier  Dieu  parce  qu'ils  le  prient?  Vous  trouverez 
chez  eux  beaucoup  de  choses  qui  sont  chez  nous,  puisque 
Mahomet  a  pillé  l'Évangile.  —Cependant,  continua  l'of- 
ficier ,  l'on  vous  voit  tout  comme  d'autres  prendre  soin 
d'éviter  le  danger  et  de  préserver  votre  vie  ;  pourquoi , 
si  vous  pensez  que  Dieu  se  charge  d'y  pourvoir?  —  Nous 
croyons  aussi,  lui  dis-je  ,  que  Dieu  sera  fidèle  à  la  pro- 
messe qu'il  a  faite  de  nous  nourrir ,  et  cependant  tous 
les  ans ,  avec  beaucoup  de  peine ,  nous  labourons  et  nous 
ensemençons  la  terre  ;  pourquoi  ?  C'est  que  nous  avons 
une  intelligence  et  des  forces  dont  nous  devons  user.  Dieu 
nous  a  donné  la  vie  ,  donc  elle  est  bonne  ;  nous  l'avons 
reçue  pour  l'user  aux  emplois  auxquels  il  l'a  destinée  ;  il 
veut  que  nous  la  défendions ,  comme  il  veut  que  nous 
cultivions  notre  champ  ;  cependant  c'est  lui  qui  fertilise 
les  champs  et  qui  conserve  la  vie,  et  nous  savons  d'avance 
qu'il  ne  l'éteindra  qu'à  l'heure  marquée  par  sa  miséri- 
corde ;  sur  ce  point  il  juge  souvent  autrement  que  nous , 
mais  toujours  mieux  que  nous.  » 

Cette  petite  difficulté  éclaircie,  je  demandai  à  mon 
tour  à  l'officier  de  me  définir  le  courage.  Il  réfléchit  un 
peu,  prétendant  que  cette  définition  n'était  pas  l'affaire 


EN  ALGÉRIE.  2o 

d'un  mot  ni  d'une  phrase ,  quoiqu'il  eût  vu  dans  sa  vie 
beaucoup  d'hommes  courageux  et  beaucoup  d'exemples 
de  courage.  «  Le  courage ,  me  dit-il  enfin  ,  c'est  la  force, 
c'est  l'ambition ,  c'est  la  colère ,  c'est  la  brutalité ,  c'est 
l'eau-de-vie ,  c'est  la  vanité ,  c'est  le  délire ,  c'est  la  peur, 
c'est  même  le  courage.  —  Un  homme,  poursuivis-je ,  qui 
n'affronterait  pas  le  danger  par  goût  naturel ,  mais  qui  ne 
le  fuirait  pas  parce  qu'il  aurait  la  confiance  que  Dieu  saura 
bien  le  défendre ,  et  qui  n'aurait  besoin  d'ailleurs  ni  de 
vanité ,  ni  d'ambition ,  ni  de  colère ,  ni  d'eau-de-vie ,  le 
jugerez-vous  courageux?  —  Oui,  dit-il.  —  Et  si  cet 
homme ,  qui  se  contentait  de  ne  pas  fuir  le  danger,  venait 
aie  chercher  par  obéissance  et  pour  remplir  son  devoir? 
—  Très-courageux.  —  Et  si,  son  devoir  étant  rempli, 
cet  homme  savait  se  consoler  dans  la  défaite,  supporter 
paisiblement  son  affront ,  son  malheur,  dire  que  Dieu  l'a 
voulu  ainsi  et  que  Dieu  est  juste ,  et  par  conséquent  bénir 
Dieu?  —  Courage  de  premier  choix  ,  courage  admirable, 
vrai  courage!  —  Connaissez-vous  beaucoup  d'hommes, 
lieutenant,  qui  aient  ce  courage-là?  —  Franchement, 
non!  —  Eh  bien!  mon  officier,  je  vous  affirme  que  sur 
dix  chrétiens ,  hommes  ou  femmes ,  vous  en  trouverez 
au  moins  neuf  capables  de  faire  preuve  de  cette  dernière 
espèce  de  courage  ;  mais  il  faut  choisir  parmi  ceux  qui 
sont  exacts  à  dire  leurs  patenôtres.  - 

11  me  déclara  qu'aussitôt  notre  arrivée  en  Algérie,  il 
me  proclamerait  brave  sur  toute  la  ligne ,  et  nous  al- 
lâmes nous  promener  du  côté  de  la  mer  en  causant  de  nos 
futurs  exploits,  c'est-à-dire  des  siens,  car  il  se  promet 
de  faire  mille  prouesses  où  je  ne  prétends  en  aucune  ma- 
nière. Ces  militaires  sont  en  général  d'excellents  cœurs. 
Ils  ne  paraissent  guère  meilleurs  chrétiens  que  nos  bour- 


26  LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE. 

geois  ,  et  c'est  dommage ,  car  ils  ont  l'esprit  plus  droit , 
plus  simple,  et  l'àme  incomparablement  plus  généreuse. 
Ils  mènent  la  vie  rude  et  sobre  des  moines;  dévoués 
comme  eux,  ils  obéissent  comme  eux  jusqu'au  mépris  de 
la  vie;  pourquoi  n'ont-ils  pas  la  même  foi?  Un  militaire 
chrétien ,  cela  me  parait  une  des  formes  idéales  de  la  ma- 
jesté humaine;  aussi  suis-je  bien  du  goût  de  l'Église , 
qui  a  toujours  eu  une  affection  particulière,  une  sorte  de 
tendresse  maternelle  pour  les  soldats.  Ce  n'est  pas  en 
vain  qu'elle  glorifie  le  Dieu  des  armées. 

Nous  partons ,  sois  exact  à  m'écrire.  Fais-moi  de  ces 
lettres  trop  longues  qu'on  adresse  aux  voyageurs  et  aux 
exilés,  qui  prennent  intérêt  à  tout.  Songe  que  mon  cœur 
est  en  vedette  sur  le  bord  de  la  mer  africaine ,  et  que  tout 
ce  qu'il  verra  de  vous  lui  fera  plaisir. 


k   £\JG^£  N^YjYLLO'W 


LA  PREMIÈRE  GARNISON  DE  MILIANA. 


Notre  départ  est  retardé  d'un  jour;  j'en  profite  pour 
t'envoyer  un  petit  tableau  de  genre  africain  qui  m'a  été 
présenté  à  Marseille. 

Tu  sais  que  nous  occupons  dans  l'intérieur  des  premiers 
gradins  de  l'Atlas,  une  ville  nommée  Miliana.  C'est  une 
conquête  de  l'an  dernier.  Déjà  deux  garnisons ,  relevées 
l'une  et  l'autre  dans  l'espace  des  six  ou  huit  premiers 
mois ,  s'y  sont  succédé  ;  une  troisième  y  séjourne  en  ce 
moment ,  dont  on  a  peu  de  nouvelles.  Les  communica- 
tions sont  loin  d'être  libres  entre  Miliana  et  Alger,  ces 
deux  possessions  étant  séparées  par  une  distance  de 
quinze  à  dix-huit  lieues.  Des  bruits  sinistres  se  sont  ré- 
pandus :  on  n'y  a  pas  pris  garde  :  qu'importe  à  nos  con- 
quérants de  France,  et  même  à  quelques-uns  de  nos 
conquérants  d'Alger,  la  situation  d'une  petite  troupe  en- 
fermée dansées  murailles,  que  d'ailleurs  elle  garde  fort 


28  LES  FRANÇAIS 

bien?  Voici,  mon  frère,  ce  que  c'est  que  la  garnison  de 
Miliana.  Je  tiens  ce  que  je  vais  te  dire  d'un  homme  que 
j'ai  vu  il  y  a  trois  jours ,  encore  tout  jaune  et  tout  faible 
de  la  fièvre  qu'il  eu  a  rapportée,  et  cet  homme  n'est 
autre  que  le  commandant  supérieur  de  Miliana,  le  lieu- 
tenant -  colonel  d'Illens ,  un  vieil  oflicier  de  l'armée 
d'Espagne ,  un  petit  homme  à  l'air  doux  et  bénin ,  que 
son  costume  et  toute  sa  mine  m'ont  fait  prendre  pen- 
dant un  quart  d'heure  pour  un  bon  négociant  de  Mar- 
seille ,  de  ceux  qui  n'attendent  que  d'avoir  ramassé  un 
peu  de  rentes  et  marié  leur  fille ,  pour  se  retirer  dans  une 
bastide,  et  là,  jardiner  jusqu'au  dernier  soupir.  Tu  vas 
voir  quel  bourgeois  c'était. 

«  Je  faisais ,  me  dit-il ,  partie  de  l'expédition  qui  chassa 
de  Miliana  Mohammed-ben-sidi-Embarrak ,  kaliffa  (lieu- 
tenant) d'Abd-el-Kader.  L'armée  ne  savait  pas  si  l'on 
occuperait  cette  petite  ville,  dont  la  situation  est  agréable, 
mais  que  les  Arabes  avaient  saccagée  avant  de  se  retirer, 
et  qui  n'était  qu'un  monceau  de  ruines.  On  m'y  laissa 
avec  douze  cents  hommes.  Je  ne  m'y  attendais  point ,  je 
n'avais  pu  faire  aucune  disposition,  et  l'armée ,  qui  par- 
tit aussitôt,  n'en  avait  pris  aucune.  Des  vivres  entassés  à 
la  hâte,  quelques  munitions,  quelques  outils,  et  c'était 
tout.  J'avoue  que  je  ne  pus  voir  sans  un  certain  serrement 
de  cœur  nos  camarades  s'éloigner  et  disparaître  derrière 
les  collines  qui  entourent  Miliana.  Le  sentiment  de  ma 
responsabilité  pesa  douloureusement  sur  mon  âme.  Heu- 
reusement que  je  ne  pus  mesurer  d'un  coup  ni  toute 
notre  faiblesse ,  ni  tous  nos  dangers.  Si  j'avais  connu  le 
sort  qui  attendait  mes  malheureux  soldats ,  je  crois  que 
j'aurais  perdu  la  tète. 

«Je  me  mis  sur-le-champ  à  examiner  notre  séjour,  je 


EN  ALGÉRIE.  29 

puis  bien  dire  notre  prison,  ear  nous  étions  cernés  de 
toutes  parts,  et  l'armée  n'était  pas  à  quatre  lieues,  qu'on 
nous  tirait  déjà  des  coups  de  fusil.  Je  voulais  savoir 
quelles  ressources  le  lieu  pouvait  offrir.  Le  mobilier  des 
Arabes  est  léger:  lorsqu'ils  s'en  vont,  il  leur  est  facile  de 
tout  emporter  avec  eux  ;  ils  n'y  avaient  pas  manqué.  Ce 
qu'ils  s'étaient  vus  forcés  de  laisser  était  brisé;  toutes  les 
maisons  offraient  des  traces  récentes  de  l'incendie.  Nous 
ne  trouvâmes  rien  que  trois  petites  jarres  de  mauvaise 
huile ,  qui  furent  partagées  entre  l'hôpital  et  les  compa- 
gnies pour  l'entretien  des  armes  ,  et  deux  sacs  contenant 
quelques  centaines  de  pommes  de  terre.  On  découvrit 
aussi,  dans  un  silo(l),  des  boulets  et  des  obus.  Du  reste, 
pas  un  lit ,  pas  une  natte ,  pas  une  table ,  pas  une  écuelle. 
Abandonnés  au  milieu  du  désert ,  nous  n'aurions  pas  été 
plus  dépourvus.  Chaque  pas  que  je  faisais  à  travers  ces 
funestes  masures,  chaque  instant  qui  s'écoulait  me  révé- 
lait les  périls  de  notre  situation .  Une  odeur  infecte  régnait 
dans  la  ville;  de  toutes  parts  elle  offrait  des  brèches  ou- 
vertes à  l'ennemi.  L'on  vint  me  dire  que  les  spiritueux 
manquaient  pour  corriger  la  crudité  de  l'eau,  que  les 
vivres  étaient  avariés ,  et  que  l'on  doutait  qu'il  y  en  eût 
assez  pour  suffire  au  besoin  de  la  garnison ,  mais  cette 
dernière  circonstance  m'inquiétait  peu.  Déjà  je  ne  pouvais 
que  trop  sûrement  compter  sur  la  mort  pour  diminuer 
le  nombre  des  bouches.  Plusieurs  des  soldats  que  l'on 
m'avait  laissés  étaient  déjà  souffrants.  Je  les  voyais  silen- 
cieux ,  tristes ,  promener  autour  d'eux  un  œil  abattu.  Je 
n'ignorais  pas  ce  que  m'annonçaient  cette  attitude  et  ces 
regards. 

(t)  Les  silos  sont  des  Irons  où  l'on  cache  lo  blé. 


50  LES  FRANÇAIS 

«  On  était  au  milieu  de  juin.  Sous  un  soleil  qui  mar- 
quait 30  degrés  Réaumur,  il  fallait  assainir  la  ville,  ré- 
parer la  muraille,  faire  faction,  se  battre,  garder  le 
troupeau ,  notre  unique  ressource  et  le  perpétuel  objet 
de  la  convoitise  des  Arabes,  qui  tentaient  sans  cesse  de 
l'enlever.  La  masure  que  nous  appelions  l'hôpital  fut 
bientôt  remplie  de  fiévreux,  la  plupart  couchés  sur  la 
terre,  les  plus  malades  sur  des  matelas  formés  de  quel- 
ques débris  de  laine  ramassée  dans  les  égoûts,  où  les 
Arabes  l'avaient  noyée  avant  de  s'enfuir,  et  que  nous 
avions  tant  bien  que  mal  lavée.  Cependant,  tout  alla  pas- 
sablement jusqu'aux  premiers  jours  de  juillet.  Le  moral  et 
la  santé  se  soutinrent;  nous  pûmes  à  peu  près  suffire  aux 
fatigues  excessives  qu'exigeaient  les  travaux  les  plus  ur- 
gents. Mais  le  mois  de  juillet  nous  amena  une  tempéra- 
ture de  feu  ;  le  thermomètre  monta  au  soleil  jusqu'à  58  de- 
grés centigrades ,  le  vent  du  désert  souffla  et  dura  sans 
relâche  vingt-cinq  jours;  les  maladies  éclatèrent  avec  une 
violence  formidable  ;  la  diarrhée,  la  fièvre  pernicieuse,  la 
fièvre  intermittente ,  enlevèrent  beaucoup  de  monde  et 
n'épargnèrent  personne.  Plus  ou  moins,  chacun  en  res- 
sentit quelque  chose  :  tous  les  officiers ,  excepté  un  capi- 
taine du  génie (1),  tous  les  officiers  de  santé,  tous  les 
administrateurs  et  employés,  tous  les  sous -officiers  et 
soldats  anciens  et  nouveaux  en  Afrique  ont  payé  leur  tri- 
but. A  peine  aurais-je  pu  trouver,  en  certains  moments  , 
cent  cinquante  hommes  capables  d'un  bon  service  actif. 
Il  fallait,  en  les  menant  à  leur  poste ,  donner  le  bras  aux 
hommes  que  l'on  mettait  en  faction.  Ces  pauvres  soldats, 
dont  le  visage  maigre  et  défait  s'inondait  à  chaque  in- 

(i)  Le  capitaine  Bonafoux. 


EN  ALGÉRIE.  51 

stant  de  sueur ,  pouvaient  à  peine  se  soutenir  sur  leurs 
jambes  tremblantes;  n'ayant  plus  même  la  force  de  par- 
ler, ils  disaient  péniblement  à  leur  officier,  avec  un  regard 
qui  demandait  grâce  :  «Mon  lieutenant,  je  ne  peux  plus 
aller,  je  ne  peux  plus  me  tenir.  —  Allons ,  mon  ami ,  ré- 
pondait tristement  l'officier,  qui  souvent  n'était  guère  en 
meilleur  état ,  un  peu  de  cœur  ;  c'est  pour  le  salut  de 
tous.  Place-toi  là,  assieds-toi. —  Eh  bien  !  oui,  répondait 
le  malheureux  content  de  cette  permission ,  je  vais  m'as- 
seoir. »  On  l'aidait  à  défaire  son  sac,  il  s'asseyait  dessus, 
son  fusil  entre  ses  jambes,  contemplant  l'espace  avec  ce 
morne  regard  qui  déjà  ne  voit  plus.  Ses  camarades  s'éloi- 
gnaient la  tête  baissée.  Bientôt  le  sergent  arrivait,  et  de 
la  voix  sombre  qu'ils  avaient  tous  :  «  Mon  lieutenant ,  il 
faut  un  homme.  —  Mais  il  n'y  en  a  plus.  Que  le  pauvre 
un  tel  reste  encore  une  heure. —  Un  tel  a  monté  sa  der- 
nière garde!  »  11  fallait  conduire,  porter  presque,  un 
mourant  à  la  place  du  mort. 

—  Et  ils  obéissaient?  dis-je  au  colonel,  qui  avait  les 
yeux  remplis  de  larmes. 

—  Je  n'ai  pas  eu,  reprit-il,  à  punir  un  acte  d'indisci- 
pline. Mais  je  ne  pouvais  leur  ordonner  de  vivre.  Quel- 
ques-uns devinrent  fous.  Ceux  que  la  nostalgie  avait  at- 
taqués, ceux  dont  le  cœur  était  plus  sensible,  les  jeunes 
soldats  qui  avaient  laissé  en  France  une  fiancée  qu'ils 
aimaient  encore ,  furent  atteints  les  premiers  et  ne  gué- 
rirent pas.  Après  eux,  je  perdis  tous  les  fumeurs.  Le 
manque  absolu  de  tabac  était  sans  contredit,  pour  ces 
derniers,  la  plus  cruelle  des  privations.  J'avais  décidé  un 
Kabyle  qui  venait  rôder  autour  de  nous  à  nous  en  vendre, 
et  il  m'en  avait  même  apporté  trois  ou  quatre  livres,  qui, 
distribuées  aux  plus  nécessiteux,  prolongèrent  vérita- 


32  LES  FRANÇAIS 

blement  leur  vie  ;  mais ,  pris  sans  doute  par  les  Arabes  , 
cet  homme  ne  reparut  plus.  Alors  ,  profitant  de  quelques 
connaissances  ou  de  quelques  souvenirs  qui  me  venaient 
je  ne  sais  d'où,  je  fis  faire,  comme  je  pus,  avec  des  feuilles 
de  vigne  el  d'une  autre  plante,  une  espèce  de  tabac  qui 
fut  reçu  par  ces  infortunés  comme  un  présent  du  ciel. 
Malheureusement  mon  invention  vint  trop  tard. 

«J'étais  forcé  de  m'ingénier  de  toutes  manières  pour 
combattre  mille  dangers ,  pour  tromper  mille  besoins  im- 
possibles à  prévoir.  Afin  de  lutter  contre  les  désastreux 
effets  de  la  nostalgie,  j'avais  organisé  une  section  de 
chanteurs  qui  deux  fois  par  semaine  essayaient  de  récréer 
leurs  camarades ,  en  leur  faisant  entendre  les  airs  et  les 
chansons  de  la  patrie.  Les  uns  riaient ,  les  autres  pleu- 
raient. Quand  les  chanteurs,  qu'on  écoutait  avec  un  dou- 
loureux plaisir,  avaient  fini,  beaucoup  regrettaient  plus 
amèrement  la  patrie  absente.  Ce  mal  du  pays  est  terrible! 
Je  ne  savais  pas ,  en  définitive ,  si  cette  distraction ,  tou- 
jours impatiemment  attendue,  produisait  un  résultat 
favorable  ou  contraire.  Mais  je  n'eus  pas  à  délibérer  là- 
dessus  bien  longtemps  !  La  maladie  attaqua  les  chanteurs  ; 
presque  tous  moururent  comme  ceux  que  leurs  chants 
n'avaient  pu  sauver. 

«  On  nous  avait  abandonnés  si  vite  et  avec  une  si 
cruelle  imprévoyance,  que,  dès  les  premiers  jours,  les 
souliers  manquèrent  à  un  grand  nombre  d'hommes.  Je 
me  souvins  heureusement  des  chaussures  espaguoles.  Les 
peaux  fraîches  de  nos  bœufs  et  de  nos  moutons ,  distri- 
buées aux  compagnies ,  leur  servirent  à  faire  des  espar- 
dilles  Beaucoup  aussi  manquaient  de  linge  et  d'habille- 
ments. La  mort  n'y  pourvut  que  trop  ! . . .  Quel  lamentable 
spectacle  offrait  cette  pauvre  troupe ,    mal  en  ordre  , 


EN  ALGÉRIE.  33 

déguenillée ,  mourante  !  Parmi  tant  de  misères ,  c'était 
encore  une  souffrance  pour  le  soldat  de  ne  pouvoir  quel- 
quefois se  mettre  en  grande  tenue. 

«  Je  vous  ai  dit  qu'une  partie  des  vivres  étaient  avariés. 
La  farine  surtout  ne  produisait  qu'un  pain  détestable , 
et  encore  vimes-nous  le  moment  où  ce  mauvais  pain  nous 
manquerait,  non  pas  faute  de  farine,  maisfaute  de  boulan- 
gers. Comme  nos  chanteurs,  comme  nos  jardiniers,  qui 
n'avaient  point  vu  germer  leurs  semailles,  nos  boulan- 
gers étaient  morts  ou  malades,  et  j'eus,  à  plusieurs 
reprises ,  une  peine  infinie  a  me  procurer  le  pain  néces- 
saire au  peu  d'hommes  qui  pouvaient  manger.  Que  vous 
dirai-je?  les  bataillons  se  sont  trouvés  souvent  presque 
sans  officiers,  l'hôpital  presque  sans  chirurgiens  et  sans 
infirmiers.  Ceux  qui  travaillaient  le  plus,  ceux  qui  tra- 
vaillaient le  moins ,  les  forts ,  les  faibles ,  ceux  qui  avaient 
pu  guérir  déjà  une  ou  deux  fois,  ceux  qui  semblaient 
devoir  résister  à  tout,  venaient  successivement  encom- 
brer cet  hôpital,  d'où  j'avais  fait  emporter  tant  de  ca- 
davres. 

«  Les  Arabes  soupçonnaient  notre  détresse  sans  la 
connaître  entièrement.  Mes  pauvres  soldats  faisaient 
bonne  contenance  devant  l'ennemi,  qui  ne  nous  laissait 
point  de  repos.  Il  fallait  presque  tous  les  jours  combattre, 
et  les  balles  venaient  mordre  à  ceux  que  la  maladie  n'avait 
point  entamés.  Nos  fiévreux  enviaient  le  sort  de  leurs 
frères,  qui  mouraient  d'une  blessure.  Us  se  faisaient 
conter  les  traits  de  courage  qui  tenaient  en  respect  les 
Bédouins,  Un  jour,  un  brave  garçon,  un  carabinier 
nommé  Georgi,  se  précipita  seul  au  milieu  de  trente 
Kabyles  qui  attaquaient  un  de  nos  avant-postes  ;  il  en 
perça  plusieurs  de  sa  baïonnette ,  mit  les  autres  en  fuite 

3 


5-i  LES  FRANÇAIS 

et  les  obligea  d'abandonner  leurs  blessés,  dont  il  se  ren- 
dit maître.  Ce  fut  une  fête  dans  la  ville  et  dans  l'hôpital  ; 
cette  action  de  Georgi  fit  plus  que  tous  les  médicaments. 
Mais  nous  n'avions  pas  souvent  de  ces  prouesses.  Pour 
poursuivre  l'ennemi,  il  fallait  plus  de  jambes  qu'il  ne 
nous  en  restait.  C'était  beaucoup  de  n'être  pas  absolu- 
ment bloqués  dans  nos  murs.  Au  bout  de  trois  mois,  vers 
la  fin  de  septembre,  n'ayant  que  très-peu  d'hommes  à 
opposer  aux  attaques  réitérées  des  Arabes,  le  ravitaille- 
ment des  postes  avancés  devenait  très-difficile.  Officiers, 
médecins ,  gens  d'administration ,  tout  le  monde  prit  le 
fusil;  je  le  pris  moi-même,  et  je  dus  aller  à  l'ennemi, 
suivi  d'une  quarantaine  d'hommes,  dont  quelques-uns 
étaient  à  peine  convalescents. 

«  Tout  se  tournait  contre  nous.  Les  fruits  que  nous 
offraient  les  arbres  étaient  dangereux  et  se  changeaient  en 
poison.  L'approche  de  l'automne  n'adoucissait  pas  cette 
température  qui  nous  avait  dévorés.  La  mortalité  allait 
croissant.  Je  remarquai  que  les  Arabes,  voulant  s'assurer 
de  nos  pertes ,  venaient  la  nuit  compter  les  fosses  dont 
nous  entourions  les  murs  de  la  ville  ;  et  nous  en  creusions 
de  nouvelles  tous  les  jours!  J'ordonnai  qu'en  les  fit  plus 
profondes  et  qu'on  mit  dans  chacune  plusieurs  cadavres 
à  la  fois.  Les  soldats  obéirent,  mais  leur  force  épuisée  ne 
leur  permit  pas  de  creuser  bien  avant.  Un  matin ,  ceux 
qui  devaient  remplir  à  leur  tour  ce  lugubre  office, 
vinrent  tout  effarés  me  dire  que  les  morts  sortaient  de 
terre.  La  terre,  en  effet,  n'avait  pas  gardé  son  dépôt.  Elle 
était  inhospitalière  aux  morts  comme  aux  vivants.  La 
fermentation  de  ces  cadavres  l'avait  soulevée  ;  elle  rendait 
à  nos  regards  les  restes  décomposés  de  nos  compagnons 
et  de  nos  amis.  Je  ne  puis  vous  dire  l'effet  de  ce  spec- 


EN  ALGÉRIE.  55 

tacle  sur  des  imaginations  déjà  si  frappées.  Malade  moi- 
même  et  me  traînant  à  peine  ,  j'allai  présider  au  travail 
qu'il  fallut  faire  pour  enterrer  nos  morts  une  seconde 
fois  j  et ,  afin  que  mes  intentions  fussent  à  l'avenir  mieux 
remplies,  je  continuai  de  conduire  désormais  ces  convois 
chaque  jour  plus  nombreux  et  plus  lamentables.  J'avais 
beau  m' armer  de  toute  ma  force,  je  ne  pouvais  m'y  faire. 
Je  m'étais  attaché  à  ces  soldats  si  bons ,  si  malheureux , 
si  résignés,  si  braves.  Des  enfants  n'auraient  pas  mieux 
obéi  à  leur  père ,  un  père  n'aurait  pas  davantage  regretté 
ses  enfants.  Je  ne  me  suis  pas  un  seul  instant  endurci  à 
cette  douleur,  je  sens  que  je  ne  m'endurcirai  jamais  à  ce 
souvenir  ! . . . 

—  Colonel ,  lui  dis-je ,  quel  était  donc  le  chiffre  de  vos 
morts? 

—  Lorsqu'on  vint ,  reprit-il ,  nous  relever,  le  4  octobre, 
nous  en  avions  enterré  huit  cents. 

—  Huit  cents!  m'écriai-je. 

—  Au  moins  huit  cents,  reprit-il;  les  autres,  ceux 
qu'on  emmena  ou  qu'on  emporta,  étaient  malades,  et 
l'on  a  jalonné  le  chemin  de  leurs  sépultures.  Ni  l'art  des 
médecins,  ni  la  joie  de  leur  délivrance  ne  les  purent 
remettre.  Ceux  qui  parvinrent  jusqu'aux  hôpitaux  de 
Blidah  ou  d'Alger  y  succombèrent  victimes  d'un  mal  in- 
curable. Au  sortir  de  Miliana,  il  ne  s'en  était  pas  trouvé 
cent  qui  fussent  en  état  de  marcher  durant  quelques 
heures  ;  il  ne  s'en  trouva  pas  un  qui  put  porter  son  sac  et 
son  fusil.  Lorsque,  plusieurs  mois  après ,  je  quittai  l'Al- 
gérie pour  venir  me  rétablir  en  France,  il  y  en  avait 
encore,  à  ma  connaissance,  une  trentaine  de  vivants.  Qui 
sait  s'ils  vivent  aujourd'hui?  Je  fus  un  des  moins  maltrai- 
tés, et  vous  me  voyez...  Eh  bien  !  nous  n'avons  pas  cessé 


30  LES  FRANÇAIS 

Retravailler;  nous  avons  exécuté  des  travaux  considé- 
rables ;  nous  avons  mis  la  place  en  état  de  défense  ;  nous 
avons  établi  un  bel  hôpital;  tout  le  monde,  jusqu'au  der- 
nier moment,  a  rempli  son  devoir.  Toujours  l'ennemi 
nous  a  respectés  et  nous  a  craints.  La  discipline  a  été  jus- 
qu'au bout  parfaite  ;  l'uuion ,  la  concorde ,  le  dévouement 
n'ont  pas  cessé  de  régner  entre  nous.  Au  milieu  de  tant  de 
fatigues,  de  tant  de  privations ,  de  tant  de  misères  que  je 
ne  puis  raconter,  il  n'y  a  eu  que  vingt-cinq  déserteurs,  et 
ils  appartenaient  à  la  légion  étrangère  ;  pas  un  n'était 
Français  ! 

—  Mais ,  dis-je ,  colonel ,  comment  se  fait-il  que  ces 
détails  n'aient  pas  été  connus  en  France?  Je  n'avais  pas 
la  moindre  idée  de  tout  ce  que  vous  m'apprenez ,  et  cepen- 
dant je  me  tiens  au  courant  des  nouvelles  d'Alger. 

—  Les  rapports  officiels  ont  gardé  le  silence ,  reprit-il; 
cela  était  trop  désastreux.  On  s'est  borné  à  dire  que  la 
garnison  de  Miliana,  éprouvée  par  le  climat,  avait  été 
relevée.  Cette  phrase  est  devenue  célèbre  dans  notre  armée 
d'Afrique. 

—  Quoi  !  m'écriai-je ,  pas  un  mot  d'éloge  pour  cette 
garnison  intrépide  !  rien  pour  honorer  les  morts ,  rien 
pour  consoler  les  survivants  prêts  à  mourir  ! 

—  Rien ,  répondit  le  colonel  ;  ces  événements  ne  ve- 
naient pas  à  l'appui  du  système  qu'on  voulait  suivre,  et 
pouvaient  compromettre  des  réputations  plus  importantes 
que  les  nôtres.  Ils  furent  passés  sous  silence.  » 

J'étais  confondu. 

«  Je  reçus  pourtant  un  témoignage  d'estime ,  continua 
le  colonel ,  on  témoigna  le  désir  de  me  voir  conserver  le 
commandement  supérieur  de  la  nouvelle  garnison,  et 
j'acceptai ,  quoique  je  fusse  bien  malade  :  le  devoir  parlait, 


EN  ALGERIE.  37 

je  suis  un  vieux  soldat,  je  n'ai  pas  plus  de  raisons  qu'un 
autre  pour  tenir  à  la  vie.  Ce  qui  me  creva  le  cœur,  ce  fut 
de  voir  le  peu  de  précautions  que  l'on  prit  pour  éviter 
aux  nouveaux  venus  le  sort  de  ceux  qu'ils  remplaçaient. 

—  Et  perdites-vous  encore  beaucoup  de  monde?  lui 
demandai-je. 

—  Moins  que  la  première  fois ,  me  répondit-il  ;  mais 
nous  n'obtînmes  pas  beaucoup  plus  de  remerciements..., 
et  je  suis  encore  lieutenant-colonel  comme  je  l'étais  alors. 
Avez- vous  déjà  vu  la  guerre,  Monsieur? 

— Non,  colonel. 

—  Eh  bien!  poursuivit  le  vieil  officier  avec  un  pénible 
sourire,  regardez-la  de  près.  Vous  saurez  que  tout  n'est 
pas  roses  et  lauriers  dans  le  métier  des  héros.  >> 

Il  se  retira,  je  restai  seul  avec  un  jeune  capitaine  qui 
avait  assisté  à  notre  entretien. 

«  Que  pensez-vous  de  ceci?  lui  demandai-je. 

—  C'est  comme  il  le  dit,  me  répondit-il  avec  une  gaieté 
un  peu  sombre.  Je  connaissais  toute  cette  histoire,  et 
j'aime  à  l'entendre  répéter,  pour  enseigner  la  patience  à 
l'ambition  du  fils  de  ma  mère.  11  est  sûr  que  ce  digne  co- 
lonel d'Illens  a  été  indignement  oublié.  Tout  le  monde 
n'a  pas  les  bons  postes ,  et  les  bons  postes  ne  sont  pas 
toujours  ceux  où  l'on  court  le  plus  de  dangers.  La  graine 
d'épinards  est  sujette  à  pousser  lentement ,  même  lors- 
qu'on est  diligent  à  la  faire  arroser  de  balles.  Ce  vieux 
brave  retourne  en  Afrique  pour  y  faire  dorer  ses  épau- 
lettes.  Il  n'attrapera  peut-être  qu'un  dernier  coup  de 
fusil  ou  une  dernière  fièvre  (l)...  c'est  le  métier  qui  veut 
ça.  Tout  soldat  doit  regarder  sa  vie  de  l'œil  dont  le  regarde 

(i)  Voyez  la  note  2. 


38  LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE. 

lui-même  un  maréchal  de  France.  Les  morts  rangés  au- 
tour de  Miliana  ne  sortiront  plus  de  leur  fosse  pour 
réclamer  contre  l'incurie  de  personne ,  et  quand  ils  en 
sortiraient ,  qu'importe  !  C'est  peu  de  chose  que  la  voix 
d'un  mort;  c'est  peu  de  chose  aussi  que  la  voix  d'un 
vivant,  lorsqu'il  n'est  qu'un  petit  vivant.  De  pareilles 
importunités  ne  peuvent  rien  contre  l'éclat  de  la  gloire 
ou  contre  l'éclat  du  grade.  En  somme,  Miliana  est  con- 
quise. Je  ne  sais  comment  on  s'y  comporte  aujourd'hui  ; 
je  soupçonne  que  les  jeux  et  les  ris  n'y  tiennent  pas  encore 
leur  cour,  et  que  d'Illens ,  après  trois  ou  quatre  mois 
d'absence ,  n'y  verrait  pas  grand  changement  ;  mais  Mi- 
liana n'en  est  pas  moins  conquise.  On  finira  peut-être 
par  en  faire  un  séjour  supportable,  et  ce  sera  un  nom 
tout  aussi  sonnant  que  beaucoup  d'autres  à  graver  sur  la 
pierre  tumulaire,  dans  une  couronne  de  laurier.  Si  cela 
peut  faire  plaisir  à  celui  qui  dormira  sous  la  couronne  , 
quel  mal  et  quelle  peine  voulez-vous  que  cela  fasse  aux 
autres?  Il  y  a  deux  sortes  d'insensés  dans  le  monde  :  ceux 
qui  s'obstinent  à  vouloir  que  les  hommes  soient  justes,  et 
ceux  qui  pensent  que  Dieu  ne  l'est  pas.  » 


IV 


LA  BENEDICTION  DU  NOUVEAU  SOLDAT. 


Je  te  parlais  l'autre  jour  de  la  tendresse  que  l'Église 
témoigne  aux  hommes  de  guerre.  Je  trouve  dans  le  ponti- 
fical romain,  publié  par  ordre  du  pape  Clément  VIII,  un 
monument  de  cette  tendresse  :  c'est  la  cérémonie  de  la 
bénédiction  du  nouveau  soldat.  Écoutes-en  le  détail  :  il 
ne  te  plaira  pas  moins  qu'il  ne  m'a  plu  à  moi-même  ;  tu 
te  sentiras  pénétré  d'admiration  pour  tant  de  sagesse  et 
d'amour,  et  tu  regretteras,  comme  moi,  que  nous  ne 
puissions  plus  contempler  ces  spectacles  qui  charmaient 
et  qui  fortifiaient  les  nobles  cœurs  de  nos  pères.  Mais 
pourquoi  ne  le  pouvons-nous  plus ,  puisqu'il  y  a  toujours 
des  hommes  d'église  et  des  hommes  d'armes?  C'est  qu'il  y 
a  aussi  des  hommes  de  palais,  des  avocats,  des  journa- 
listes, des  voteurs  de  toute  espèce,  qui  ne  veulent  pas  que 
la  religion  bénisse  le  courage  et  que  le  courage  protège  la 
religion.  Ils  aiment  mieux  que  le  soldat  haïsse  le  prêtre , 
et  que  le  prêtre  craigne  le  soldat.  La  triste  condition  de 
leur  pouvoir  est  de  redouter  l'union  de  tout  ce  qui  est 
grand  et  généreux.  La  lâche  et  incertaine  doctrine  du 
philosophe ,  et  la  misérable  épée  du  sbire,  voilà  les  objets 
de  leurs  sympathies. 

Au  temps  donc  où  l'on  bénissait  les  hommes  d'armes , 


40  LLS  FRANÇAIS 

cette  cérémonie  pouvait  se  faire ,  n'importe  à  quel  jour 
de  l'année,  n'importe  en  quel  lieu,  n'importe  à  quelle 
heure,  le  jour,  la  nuit,  sur  le  vaisseau  qui  cinglait  vers 
la  Palestine ,  ou  sur  le  champ  de  bataille ,  avant  le  com- 
bat ou  pendant  le  combat.  On  ne  voulait  point  remettre 
au  lendemain  de  bénir  celui  qui  allait  peut-être  mourir 
tout  à  l'heure.  D'ordinaire  on  choisissait  le  matin.  Après 
la  messe,  le  pontife  se  plaçait  devant  l'autel,  debout  ou 
assis  sur  le  falstidorium  (1),  et  revêtu  des  mêmes  habits 
qu'il  portait  pour  célébrer  le  saint  sacrifice  ou  pour  y 
assister.  On  lui  présentait  d'abord  à  bénir  l'épée  nue , 
que  l'on  tenait  à  genoux.  Il  se  levait ,  la  tête  découverte , 
disant  :  Notre  aide  est  dans  le  nom  du  Seigneur ,  et  les 
assistants,  comme  pour  confirmer  sa  parole  et  achever  sa 
pensée,  ajoutaient  :  Quia  fait  le  ciel  et  la  terre.  —  Sei- 
gneur, poursuivait  le  pontife,  exaucez  ma  prière. —  Et 
que  mes  cris,  reprenaient  les  assistants,  arrivent  jusqu  à 
vous. —  Que  le  Seigneur  soit  avec  vous ,  leur  disait  alors 
le  pontife  en  se  tournant  vers  eux.  Ils  lui  rendaient  son 
souhait  par  les  paroles  touchantes  et  profondes  qui  asso- 
cient le  fidèle  à  l'œuvre  du  prêtre  :  Que  le  Seigneur  soit 
avec  votre  esprit  ! 

Après  cette  sorte  de  profession  de  foi  faite  en  commun 
et  ce  doux  et  cordial  échange  de  vœux  chrétiens ,  le  pon- 
tife disait  :  Prions  !  Et  tout  de  suite ,  s'adressant  à  Dieu  : 
«  Exaucez  nos  prières ,  nous  vous  en  supplions ,  Seigneur  ; 
«  et  que  la  droite  de  votre  majesté  daigne  bénir  l'épée 
«  dont  votre  serviteur  désire  être  ceint ,  aussi  longtemps 
«  qu'il  pourra  défendre  les  églises,  les  orphelins,  les 
«  veuves,  et  tous  ceux  qui  servent  Dieu ,  contre  la  cruauté 

(ij  Siège  de  bois  à  bras,  sans  dossier. 


EN  ALGÉRIE.  il 

«  des  païens  et  des  hérétiques;  qu'elle  soit  la  terreur  de 
"  quiconque  lui  tendra  des  embûches  ;  Par  Jésus-Christ 
■  notre  Seigneur.  » 

—  Amen!  disait  l'assistance. 

—  Prions  !  »  reprenait  le  pontife  ;  et  il  adressait  au 
souverain  maître  des  supplications  plus  pressantes  et  plus 
tendres  :  «  Seigneur  très-saint,  Père  tout-puissant ,  Dieu 
«  éternel ,  par  l'invocation  de  votre  saint  nom ,  par  la 
«  venue  de  Jésus-Christ  votre  Fils  notre  Seigneur ,  et 
«  par  le  don  du  Saint-Esprit ,  bénissez  cette  épée ,  afin 
«  que  votre  serviteur,  qui  doit  à  votre  amour  d'en  être 
«  ceint  aujourd'hui ,  victorieux  partout,  foule  aux  pieds 
«  les  ennemis  invisibles  et  demeure  sans  blessure.  » 

Les  assistants  répondaient  Amen ,  et  le  pontife ,  tou- 
jours debout,  disait  alors  ce  psaume: 

«  Béni  soit  l'Éternel ,  mon  appui ,  qui  forme  mon  bras 
à  la  guerre  et  dresse  mes  mains  au  combat. 

»  Il  est  mon  bienfaiteur  et  mon  rempart ,  mon  soutien 
et  mon  libérateur, 

«Le  protecteur  en  qui  j'espère  et  qui  soumet  mon 
peuple  à  mes  lois. 

«  Gloire  au  Père ,  au  Fils ,  au  Saint-Esprit  ; 

—  Dès  le  commencement,  et  maintenant,  et  toujours, 
et  dans  les  siècles  des  siècles.  Ainsi  soit-il. 

—  Seigneur,  sauvez  votre  serviteur, 

—  Qui  espère  en  vous ,  ô  mon  Dieu . 

—  Soyez  pour  lui ,  Seigneur,  une  tour  inexpugnable 

—  En  présence  de  l'ennemi. 

—  Seigneur,  exaucez  ma  prière , 

—  Et  que  mes  cris  arrivent  jusqu'à  vous. 

—  Que  le  Seigneur  soit  avec  vous 

—  Et  avec  votre  esprit.  » 


42  LES  FRANÇAIS 

Le  pontife,  s'adressant  de  nouveau  à  Dieu,  faisait  alors 
connaître  dans  quel  dessein  il  allait,  lui,  prince  du 
royaume  de  la  paix ,  bénir  un  instrument  de  guerre  : 

«Seigneur  très-saint,  Père  tout-puissant,  Dieu  éter- 
«  nel,  qui  seul  ordonnez  toutes  choses  et  les  disposez 
«  parfaitement;  qui,  pour  réprimer  la  malice  des  mé- 
«  chants  et  protéger  la  justice,  avez  permis  aux  hommes 
«  sur  cette  terre  l'usage  du  glaive,  et  voulu  l'institution 
«  de  l'ordre  militaire  pour  la  protection  du  peuple;  vous 
«  qui,  par  la  bouche  de  saint  Jean,  avez  dit  aux  soldats 
«  qui  venaient  à  lui  dans  le  désert,  de  ne  frapper  per- 
«  sonne  et  de  se  contenter  de  leur  pave  :  nous  vous  sup- 
«  plions ,  Seigneur,  écoutez-nous  !  De  mt-me  que  vous  avez 
«  accordé  a  David,  votre  enfant,  de  renverser  Goliath, 
«  et  à  Judas  Machabée  de  triompher  de  la  férocité  des 
«  peuples  qui  n'invoquaient  pas  votre  nom,  daigne  aussi 
«  votre  céleste  bonté  accorder  à  votre  serviteur  ici  pré- 
«  sent,  qui  prend  le  joug  de  la  milice ,  des  forces  et  de  la 
«  hardiesse  pour  la  défense  de  la  justice  et  de  la  reli- 
«  gion  ;  augmentez  en  lui  la  foi ,  l'espérance  et  la  charité  ; 
«  donnez-lui  votre  crainte  et  votre  amour;  qu'il  soit 
«  humble  et  persévérant  ;  qu'il  ait  l'obéissance  et  la  bonne 
«  patience;  que,  par  votre  grâce,  il  ne  blesse  injuste- 
«  ment  personne  avec  ce  glaive ,  ni  avec  un  autre ,  el 
«  qu'il  s'en  serve  pour  défendre  toutes  choses  justes  et 
«  bonnes.  Et  comme  il  est  promu  d'un  degré  inférieur  à 
.«  l'honneur,  pour  lui,  de  la  milice  ,  que  de  même  il  dé- 
«  pouille  le  vieil  homme  et  revête  l'homme  nouveau , 
«  afin  qu'il  vous  craigne  et  vous  honore,  Seigneur;  afin 
«  qu'il  évite  la  société  des  méchants ,  étende  sa  charité 
«  sur  le  prochain,  obéisse  à  son  chef,  et  remplisse  par- 
«  tout  lovalement  son  devoir.  Ainsi  soit-il!  » 


EN  ALGERIE.  43 

Cette  oraison  achevée,  le  pontife  aspergeait  l'épée  d'eau 
bénite ,  et  s'asseyant ,  la  mitre  en  tète,  il  remettait  l'arme 
nue  dans  la  main  droite  du  nouveau  soldat  agenouillé 
devant  lui. 

«  Recevez ,  lui  disait-il ,  cette  épée ,  au  nom  du  Père , 
«  et  du  Fils,  et  du  Saint-Esprit;  servez- vous-en  pour 
«  votre  défense,  pour  la  défense  de  la  sainte  Eglise  de 
«  Dieu ,  pour  la  confusion  des  ennemis  de  la  croix  de 
«  Jésus-Christ  et  de  la  foi  chrétienne  ;  et ,  autant  que  la 
«  fragilité  humaine  le  permettra,  n'en  frappez  injuste- 
ce  ment  personne.  Que  celui  qui  vit  et  règne  comme  Dieu  , 
«  avec  le  Père  et  le  Saint-Esprit ,  dans  les  siècles  des 
«  siècles,  vous  accorde  cette  grâce.  » 

L'épée  était  remise  dans  le  fourreau ,  et  le  pontife , 
ceignant  le  nouveau  soldat ,  disait  : 

«  Que  l'épée  batte  sur  votre  cuisse,  homme  vaillant(l), 
«  et  souvenez-vous  que  les  saints  ont  vaincu  le  monde , 
«  non  par  le  glaive,  mais  par  la  foi.  » 

Ici  se  passait  une  de  ces  scènes  fortes  et  naïves  qui 
peignentle  moyen  âge.  Le  nouveau  soldat,  ceint  del'épée, 
se  relevait ,  sortait  sa  lame ,  la  brandissait  trois  fois  en 
homme  (viriliter),  puis,  après  avoir  fait  le  geste  de  l'es- 
suyer sur  son  bras  gauche,  la  remettait  au  fourreau.  Le 
pontife  alors  lui  donnait  le  baiser  de  paix ,  en  prononçant 
la  douce  parole  des  évêques  :  La  paix  soit  avec  vous. 

Quel  symbolisme  charmant  et  profond!  Une  fois  armé 
de  cette  épée  bénite,  le  nouveau  soldat  devait  s'en  servir 
en  brave ,  virilement ,  non  pas  une  fois  ,  mais  toujours , 
et  quand  cette  brave  épée  dormait  au  fourreau  ,  quand  la 
tâche  était  finie ,  quand  l'âge  avait  glacé  le  bras  vigoureux 

(0  Accingere  gladium  luum ,  super  fémur  tuum  ,  potentissime.  (Ps.) 


U  LES  FRANÇAIS 

qui  avait  chrétiennement  accompli  l'œuvre  de  guerre ,  il 
pouvait,  sans  remords  des  coups  portés,  goûter  en  paix 
son  noble  repos.  Toutefois  l'Église  avait  encore  des  con- 
seils à  lui  donner  :  il  s'agenouillait  donc  de  nouveau 
devant  le  pontife ,  qui ,  reprenant  une  dernière  fois  l'épée 
nue ,  l'en  frappait  trois  fois  légèrement  sur  les  épaules , 
disant  : 

«  Soyez  un  soldat  pacifique , 

«  Un  soldat  courageux  et  fidèle , 

«  Un  soldat  dévoué  à  Dieu.  » 

L'arme  ensuite  était  remise  dans  le  fourreau,  et  le  pon- 
tife ,  touchant  légèrement  à  la  joue  le  nouveau  soldat , 
reprenait  : 

«  Éveillez- vous  du  sommeil  de  la  malice ,  soyez  vigi- 
((  lant  dans  la  foi  de  Jésus-Christ ,  cherchez  une  louable 
«  renommée.  » 

En  ce  moment  l'on  attachait  au  nouveau  soldat  les  épe- 
rons, qu'il  avait  fallu  si  vaillamment  gagner.  Le  pontife, 
assis ,  disait  l'antienne  : 

«  Distingué  par  la  beauté  sur  tous  les  fils  des  hommes, 
h  que  l'épée  batte  sur  votre  cuisse ,  ô  vaillant  !  » 

Puis  il  se  levait,  la  tète  découverte,  et  tourné  vers  le 
nouveau  soldat ,  il  disait  encore  : 

«  Que  le  Seigneur  soit  avec  vous.  » 

Les  assistants  répondaient  : 

«  Qu'il  soit  avec  votre  esprit. 

—  Prions!»  continuait  le  pontife,  et  résumant  dans 
une  dernière  prière  tous  les  vœux  de  sa  sagesse  et  de 
son  amour  : 

«  Dieu  tout-puissant,  Dieu  éternel,  répandez  vos  bé- 
er nédictions  sur  votre  serviteur  que  voici ,  et  qui  a  été 
«  ceint  de  ce  noble  glaive  :  et  faites  qu'appuyé  sur  la 


EN  ALGÉRIE.  45 

«  vertu  de  votre  droite ,  il  soit  armé  des  secours  célestes 
«  contre  tous  les  obstacles,  afin  que  ne  puisse  le  renver- 
«  ser  aucune  tempête  des  guerres  de  ce  monde.  Amen.  » 

C'était  la  fin,  et  que  pouvait-on  ajouter? Le  nouveau 
soldat  baisait ,  en  signe  de  reconnaissance ,  la  main  véné- 
rable qui  venait  de  l'armer  et  de  le  bénir;  il  déposait  les 
éperons  et  l'épée ,  et  se  retirait  en  paix. 

Est-ce  que  tout  cela  ne  te  fait  pas  mieux  comprendre 
quelques-unes  de  ces  nobles  figures  qui  brillent  si  loin 
de  nous  dans  l'histoire  de  la  chevalerie  :  Boucicaut ,  Du 
Guesclin ,  Bavard,  et  tant  d'autres?  Imagines-toi  que  le 
nouveau  soldat  c'est  Bayard ,  et  le  pontife ,  ce  bon  évt  que 
de  Grenoble,  son  oncle  «qui  oncques  en  sa  vie  ne  fust 
las  de  faire  plaisir  (1),  »  lequel  voulant  que  le  jouvencel 
devint  prud'homme,  le  conduisit  à  treize  ans  au  duc  de 
Savoie,  «  après  lavoir  très-bien  miz  en  ordre,  et  garny 
«  d'ung  petit  roussin.  »  Les  oraisons  que  tu  viens  de  lire, 
pourraient-elles  être  plus  paternelles,  plus  tendres?  La 
mère  du  gentil  Pierre ,  elle-même ,  n'aurait  pas  mieux 
dit.  Écoute-la  parler,  et  vois  comme  ces  nobles  et  doux 
préceptes  de  l'Église  avaient  pénétré  dans  tous  les  esprits  : 

Bayard ,  à  treize  ans  «  esveillé  comme  un  esmerillon  ,  » 
va  partir  avec  son  oncle.  A  cheval  sur  le  petit  roussin  que 
l'évèque  lui  a  donné ,  il  vient  de  recevoir  la  bénédiction 
de  son  vieux  père.  «  La  povre  dame  et  mère  estoit  eu  une 
«  tour  du  chasteau  qui  tendrement  ploroit ,  car  combien 
«  que  elle  feust  joyeuse  dont  son  filz  estoit  en  voye  de 
«  parvenir,  amour  de  mère  l'admonestoit  de  larmoyer. 
-  Elle  sortit  par  le  derrière  de  la  tour ,  et  fist  venir  son 
«  fils  vers  elle  ,  auquel  elle  dist  ces  parolles  :  Pierre,  mon 

(i)  Voyez  le  Loyal  serviteur. 


m  LES  FRANÇAIS 

«  amy,  vous  allez  au  servize  d'ung  gentil  prince.  D'aul- 
«  tant  que  mère  peult  commander  à  son  enfant,  je  vous 
«  commande  trois  choses  : 

«  La  première,  c'est  que  vousaymiez,  craigniez  et  ser- 
«  viez  Dieu  sans  aucunement  l'offenser,  s'il  vous  est  pos- 
ée sible  ;  car  c'est  celluy  qui  tous  nous  a  créez,  c'est  luy 
«  qui  nous  fait  vivre ,  c'est  celluy  qui  nous  saulvera ,  et 
(f  sans  luy  et  sa  grâce  ne  saurions  faire  une  seule  bonne 
«  œuvre  en  ce  monde.  Tous  les  matins  recommandez- 
«  vous  à  luy ,  et  il  vous  aidera. 

«  La  seconde ,  c'est  que  vous  soyez  doulx  et  courtoys 
«  à  tous  gentilz  hommes ,  et  ostant  de  vous  tout  orgueil  ; 
«  soyez  humble  et  serviable  à  toutes  gens  ;  ne  soyez  mal- 
ce  disant  ne  menteur  ;  maintenez-vous  sobrement  quant 
«  au  boire  et  au  manger.  Fuyez  envie,  car  c'est  un  vil- 
ce  lain  vice  ;  ne  soyez  flatteur  ne  rapporteur,  car  telles 
ce  manières  de  gens  ne  viennent  voulontiers  à  grande 
«  perfection.  Soyez  loyal  en  faietz  et  dietz  ,  tenez  vostre 
ce  parolle ,  soyez  secourable  à  povres  veufves  et  orphe- 
ce  lins ,  et  Dieu  vous  le  guerdonnera. 

«  La  tierce ,  que  vous  soyez  charitable  aux  povres  né- 
ce  cessiteux,  car  donner  pour  l'honneur  de  Dieu  n'apovrit 
ce  oneques  homme  ;  tenez  tant  de  moy,  mon  enfant,  que 
ce  telle  aulmosne  pourrez  faire,  qui  grandement  vous 
e<  prou  luttera  au  corps  et  à  l'àme.  Voilà  tout  ce  que  je 
ce  vous  en  charge.  Je  crois  que  vostre  père  et  moi  ne  vi- 
ce vrons  plus  guères.  Dieu  nous  face  la  grâce,  à  tout  le 
«  moins  tant  que  nous  serons  en  vie,  que  tousjours  puis- 
ce  sions  avoir  bon  rapport  de  vous. 

ce  Alors  l'enfant  luy  respondit  : 

ce  Madame  ma  mère ,  de  vostre  bon  enseignement  tant 
te  humblement  qu'il  m'est  possible  vous  remercie ,  et  es- 


EN  ALGÉRIE.  47 

«  père  si  bien  l'ensuivre  que ,  moyennant  la  grâce  de 
«  celluy  en  la  garde  duquel  me  mectez ,  en  aurez  eon- 
«  tentement  ;  et  après  m'estre  recommandé  à  vostre  grâce, 
«  je  voys  prendre  congié  de  vous.  » 

Cette  mère  parle  comme  l'Église  et  l'Église  aime  comme 
cette  mère ,  et  cette  sagesse  et  cet  amour  formaient  le  type 
de  courage,  de  bonté ,  de  candeur ,  qu'on  appelait  un  vrai 
et  digne  chevalier. 

Sais-tu  ce  que  je  pense?  Je  pense  que  Don  Quichotte 
est  un  chef-d'œuvre,  mais  c'est  un  chef-d'œuvre  que 
n'aurait  jamais  écrit  un  cœur  vraiment  généreux,  et  j'ai- 
merais mieux  avoir  dit  la  dernière  parole  de  Bavard ,  que 
fait  tous  les  livres  de  Michel  Cervantes. 


LA  TRAVERSÉE. 


Celui  qui  s'embarque  à  Toulon,  au  jour  naissant,  voit 
assurément  un  des  plus  magiques  tableaux  que  puisse 
contempler  l'œil  de  l'homme.  Cette  vaste  rade,  toujours 
animée  ;  ces  collines  dont  les  brouillards  légers  du  matin 
et  les  premiers  feux  du  soleil  déguisent  l'aridité  ;  ces  bâti- 
ments énormes ,  si  solidement  et  si  légèrement  établis  sur 
le  mobile  cristal  de  l'eau  ;  ces  chaloupes  de  toute  dimen- 
sion >  qui  courent  d'un  navire  à  l'autre;  ce  regret  enfin  de 
quitter  le  doux  pays  de  France ,  et  cette  joie  daller  voir 
de  nouveaux  pays ,  tout  donne  au  départ  de  Toulon  une 
physionomie  particulière.  Joignez -y  la  solennité  des 
adieux  que  vous  font  à  bord  les  derniers  amis.  11  y  a  là 
des  gens  qui  versent  de  vraies  larmes ,  car  ceux  qui  se 
quittent ,  se  quittent  pour  longtemps ,  et  savent-ils  s'ils 
se  reverront  jamais?  Pour  moi,  j'étais  parti  de  Paris; 
Toulon  n'avait  été  qu'un  relais,  et  je  n'avais  ni  une  main 
a  serrer,  ni  une  larme  à  répandre  ;  mais  je  savais  un  en- 
droit en  ce  monde ,  une  pauvre  maison  dans  une  ville 
ignorée,  une  humble  et  solitaire  chapelle  où  deux  cœurs 
innocents ,  ne  pouvant  s'empêcher  de  frémir  à  la  pensée 
que  j'étais  en  mer,  récitaient  avec  ferveur  et  larmes  Y  Ave 


EN  ALGÉRIE.  49 

maris  Stella.  On  a  tant  oui  parler  de  cette  mer  formi- 
dable !  il  en  court  de  si  sombres  histoires  !  Comment  son- 
ger sans  terreur  qu'on  a  un  frère  sur  les  flots?  Oh!  que, 
malgré  la  distance,  j'entendis  bien  l'expression  de  ces 
terreurs  naïves  !  et  taudis  que  les  puissantes  ailes  du  ba- 
teau commençaient  à  battre  la  mer,  je  dis  à  mon  tour  Y  Ave 
maris  Slella.  Heureux  qui  peut,  à  ces  passages  sérieux  de 
la  vie ,  reprendre  tout  son  cœur  dans  une  prière  !  Heureux 
qui  peut,  en  s'éloignant,  placer  sous  la  tutelle  de  Marie 
les  êtres  chers ,  près  desquels  ne  veillera  plus  que  de  loin 
sou  amour!  Oui,  quoi  que  l'on  puisse  faire,  c'est  toujours 
un  déchirement  de  partir;  mais  ceux  qui  aiment  Dieu  ne 
se  séparent  point  comme  les  autres  :  en  dépit  de  la  dis- 
tance, leurs  âmes  s'embrassent  tous  les  jours  dans  le  saint 
rendez -vous  de  la  prière. 

On  nous  avait  promis  que  nous  irions  vite ,  et  nous 
allions  plus  vite  encore  qu'on  ne  l'avait  promis.  Par  un 
calme  qui ,  en  certains  moments ,  n'aurait  pas  enflé  la 
voile  d'un  pêcheur ,  cette  noire  machine  fendait  l'onde 
et  tendait  au  terme  de  sa  course  avec  la  rapidité  de  la 
flèche.  J'aimais  à  me  rappeler  les  vieilles  divinités  à  qui 
la  fable  donnait  le  royaume  des  mers ,  et  je  me  figurais 
l'étonnement  de  Neptune,  aux  choses  étranges  que 
l'homme  lui  fait  voir  depuis  quelque  temps. 

C'est  une  chose  à  dire  au  profit  des  sciences  :  en  face 
d'elles,  il  n'y  a  vraiment  de  Dieu  que  Dieu.  Voyez  la 
figure  que  ferait  aujourd'hui  devant  la  chimie  et  la  phy- 
sique ,  tout  le  vieil  empyrée ,  si  Jésus-Christ  ne  l'avait 
pas  réduit  en  poudre  il  y  a  dix-huit  cents  ans?  Je  désire 
que  les  savants  finissent  par  se  prouver  à  eux-mêmes  ce 
qu'ils  prouvent  si  bien  aux  autres ,  quelquefois  sans  le 
vouloir.  Il  est  pénible  de  voir  des  gens  qui  construisent 


50  LES  FRANÇAIS 

de  si  belles  machines ,  combinent  si  habilement  les  gaz, 
et  nous  révèlent  chaque  jour  si  bien  les  merveilles  de  la 
création ,  conduire ,  au  milieu  de  leurs  travaux ,  si  mala- 
droitement leur  esprit  et  leur  âme ,  qu'ils  courent  grand 
risque  de  se  trouver,  au  dernier  jour,  dans  l'ignorance 
et  dans  la  triste  situation  de  ces  païens  dont  leur  cornue 
et  leur  alambic  ne  cessent  de  rendre  le  culte  plus  ridicule 
et  plus  grossier. 

Car  il  n'y  a  pas  à  s'y  refuser  :  les  noms  seuls  sont  chan- 
gés ;  les  hommes  ,  les  passions ,  les  idées  sont  restés  les 
mêmes.  Aujourd'hui,  comme  au  temps  de  Pierre  et  de 
Paul  qui  traversèrent  ces  mers ,  faisant  plus  de  miracles 
encore  que  nos  savants;  comme  au  temps  de  Jérôme,  de 
Tertullien  et  d'Augustin ,  que  ces  mêmes  flots  virent  aussi 
passer ,  il  faut  croire  à  Jupiter  ou  confesser  Jésus-Christ, 
ou  descendre  lâchement  à  l'abjection  de  nier  Dieu  pour 
nier  la  vertu  et  trahir  le  devoir.  Quiconque  n'est  pas 
chrétien  aujourd'hui,  est  païen  comme  Symmaque  ou 
comme  Épicure. 

Mais,  au  moment  où  je  pensais  ainsi,  mon  regard 
parcourut  le  vaisseau.  Jupiter  me  parut  plus  puissant 
que  je  ne  l'avais  d'abord  pensé.  «  Quel  Dieu,  me  deman- 
dai-je,  adore-t-on  ici?  Parmi  ces  vaillants  hommes, 
lequel  se  dit  qu'il  va  combattre  les  infidèles  et  demande 
à  Jésus-Christ  la  grâce  de  combattre  dignement?...  » 

La  Méditerranée  est  la  mer  des  idées ,  de  la  civilisation 
et  des  arts,  la  mer  épique.  L'Océan,  sans  les  mission- 
naires saints  qui  parfois  le  traversent ,  ne  serait  que  le 
chemin  des  ballots,  la  mer  marchande.  Sur  la  Méditer- 
ranée passèrent  la  Grèce,  l'Italie  et  l'Évangile  ;  le  coran 
y  fut  nové.  Les  flots  delà  Méditerranée  furent  les  pre 
miers  qui  virent  la  croix  et  qui  la  portèrent  de  rivage  en 


EN  ALGERIE.  51 

rivage  ;  cent  fois ,  les  plus  grands  hommes  que  la  terre  ait 
connus  leur  confièrent  le  destin  du  monde  ;  ils  ont  vu , 
ils  ont  bercé  tous  ces  athlètes  qui ,  par  la  parole  ou  par 
le  glaive ,  ouvrirent  la  voie  de  l'avenir,  et  tracèrent  les 
routes  où  vinrent  s'engager  les  siècles  et  les  générations  : 
Annibal ,  César ,  saint  Paul ,  saint  Louis ,  Ximenès ,  Pie  V , 
Bonaparte  !  Quels  combats  ont  été  rêvés  sur  vos  cimes 
murmurantes ,  ô  flots  riches  de  gloire  !  Vous  étiez  alors 
terribles  et  redoutés ,  on  ne  se  livrait  qu'avec  crainte  à 
vos  caprices:  vous  ajourniez  les  desseins  du  génie  jus- 
qu'à désespérer  les  plus  indomptables.  11  a  fallu  que 
Dieu  retirât  de  l'abîme,  où  vous  l'aviez  enseveli,  saint 
Paul ,  le  seul  vainqueur  de  Rome  -,  vous  avez  retardé  de 
trois  siècles  la  civilisation  d'un  monde  en  détruisant  la 
(lotte  de  Charles-Quint...  Que  dites-vous  des  hommes 
d'à  présent  qui  vous  ont  vaincus?  Ont-ils  une  idée,  ont- 
ils  un  Dieu?  Vous  ne  le  savez  pas,  nul  ne  le  sait.  Un 
vent  inutile  déroule  des  pavillons  qui  ne  portent  plus 
ni  le  croissant  ni  la  croix. 

La  France,  la  patrie  de  Godefroy  de  Bouillon,  de 
Pierre  l'Ermite ,  de  saint  Bernard  et  de  saint  Louis ,  mul- 
tiplie les  prodiges  de  son  ancien  courage  pour  conquérir 
un  royaume  infidèle  -,  mais  elle  ne  songe  qu'à  le  gagner 
à  ses  comptoirs,  et  ne  veut  point  le  gagner  à  son  Dieu. 

Et  c'est  pourquoi  ceux  qui  vivront  verront  d'éclatants 
désastres,  carie  trésor  des  colères  divines  n'est  pas 
épuisé. 


VI 


«  Voici  le  triangle  d'Alger ,  »  nous  dit  le  capitaine ,  en 
nous  montrant  un  point  blanc  que  son  œil  exercé  avait , 
bien  avant  les  nôtres ,  reconnu  sur  les  côtes  qui  surgis- 
saient au  loin.  Je  me  mis  à  regarder  avec  une  sorte  d'avi- 
dité. Ainsi  j'avais  jadis  fixé  mes  veux  sur  l'espace  où  pour 
la  première  fois  m'apparut  Saint-Pierre  de  Eome.  Alger  ! 
naguère  l'un  des  remparts  de  la  terre  infidèle,  mainte- 
nant couronné  par  la  croix  !  Je  ne  songeai  pas  aux  an- 
ciennes épouvantes  dont  ce  lieu  fut  plein  si  longtemps , 
mais  à  la  merveille  de  cette  conquête,  par  où  tant  de 
mains ,  qui  ne  s'en  doutent  pas ,  ouvrent  un  nouveau 
monde  à  la  bonne  nouvelle  de  Dieu.  Une  prière  encore 
naquit  au  fond  de  mon  cœur.  «  Seigneur,  pensai-je,  vous 
avez  repris  votre  bien;  ce  sol  est  deux  fois  à  vous;  vous 
l'avez  créé,  et  vos  martyrs  l'ont  arrosé  de  leur  sang.  Que 
de  saints,  dont  les  noms  ne  seront  connus  qu'au  dernier 
jour,  ont  souffert  et  sont  morts  pour  vous  dans  l'enceinte 
de  ces  murailles  qui  dessinent  comme  un  immense  Cal- 
vaire !  Les  ariens,  les  donatistes ,  les  Vandales ,  les  Arabes, 
les  Turcs  ont  tour  à  tour  immolé  vos  serviteurs  fidèles  ; 
mais  votre  jour  est  venu  ;  les  bourreaux  de  vos  saints  dis- 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  53 

paraissent ,  même  lorsqu'ils  forment  des  peuples  et  des 
multitudes  ;  et  voici  que  les  derniers  d'entre  eux ,  refou- 
lés par  les  armes  chrétiennes ,  s'engloutissent  dans  le  dé- 
sert béant  qui  les  a  vomis  !  Donnez  le  triomphe  et  la  gloire 
à  ceux  qui  servent  votre  cause;  faites-leur,  en  dépit  de 
leur  ignorance,  un  mérite  du  sang  qu'ils  versent  pour 
reconquérir  la  tombe  de  leurs  aînés!  »  J'aurais  voulu,  dans 
ce  moment ,  porter  l'habit  de  nos  soldats  et  sentir  battre 
sur  ma  cuisse  une  de  ces  épées  qui  sont  les  épées  de  Dieu 
tournées  contre  ses  plus  féroces  ennemis.  Le  Gouverneur 
général  était  à  bord ,  en  grand  uniforme  ;  il  regardait 
comme  nous  cette  terre  où  il  allait  prendre  un  comman- 
dement qui  donne  presque  une  autorité  royale.  Nous 
avancions  rapidement ,  et  déjà  nous  pouvions  voir  en  dé- 
tail la  colossale  pyramide  que  forme  Alger,  ses  minarets , 
ses  maisons  blanches  et  carrées ,  terminées  en  terrasses 
et  s'élevant  les  unes  au-dessus  des  autres.  Tout  était 
inondé  des  flots  d'un  soleil  nouveau  pour  mes  yeux  eu- 
ropéens. Bientôt  le  palmier,  cet  accessoire  de  tout  pay- 
sage oriental ,  cet  arbre  que  nous  ne  connaissons  qu'en 
peinture ,  apparut  et  compléta  le  charme  étrange  du  ta- 
bleau. Je  reconnaissais  des  choses  que  je  n'avais  jamais 
vues.  Notre  pavillon  annonçait  le  haut  personnage  que 
nous  avions  à  bord ,  et  déjà  nous  pouvions  voir  le  mou- 
vement que  ce  signal  produisait  dans  la  ville.  Des 
barques  chargées  d'uniformes  brillants  se  détachaient 
du  port,  plein  de  vaisseaux.  Les  marins  montaient  sur 
les  vergues,  tout  se  garnissait  de  spectateurs;  on  en- 
tendait le  tambour,  le  canon  se  mita  retentir,  puissant 
comme  la  voix  de  quatre-vingt  mille  guerriers  qui  sa- 
luaient leur  chef;  et  le  cri  de  Vive  le  roi  !  éclata  de  tous 
côtés;  car  c'est  ainsi  que  l'armée  témoigne  encore  sa  joie  : 


54  LES   FRANÇAIS 

et  je  trouve  cette  coutume  belle  et  touchante ,  le  roi  étant 
l'autorité  au  nom  de  laquelle  et  par  laquelle  se  font  les 
actions  de  guerre.  Le  Gouverneur  regardait  gravement  et 
paisiblement  ;  je  m'approchai  de  lui  :  «  Quel  beau  spec- 
tacle! luidis-je,  et  quel  beau  jour  !  »  Outre  ma  pleine 
confiance  en  son  mérite ,  je  ne  pouvais  oublier  que  je 
l'avais  vu  quelques  semaines  auparavant,  simple  par- 
ticulier, mal  logé  dans  une  auberge,  et  ayant  quelque 
peine  à  se  faire  servir  le  modeste  déjeuner  qu'il  m'offrait 
en  lisant  les  impertinences  que  lui  prodiguait  un  très- 
médiocre  journal.  »Oui,  me  répondit-il  en  souriant; 
le  coup  d'oeil  est  joli  pour  un  homme  de  lettres;  mais 
voyez-vous  là-bas,  à  gauche,  dans  les  terres,  ces  murs 
blancs?  c'est  la  Maison-Carrée,  et  il  s'en  faut  de  peu 
que  la  France  n'y  soit  prisonnière.  Si  le  gouverneur  d'Al- 
ger voulait  aller  là  sans  escorte ,  on  le  mènerait  coucher 
chez  les  Hadjoutes  (1),  et  il  suffirait  d'un  mot  d'Abd-el- 
Kader  pour  faire  tomber  sa  tête.  » 

Je  compris  quelle  responsabilité  pesait  sur  cet  homme 
investi  d'un  si  grand  pouvoir ,  quels  soucis  l'occupaient , 
quel  problème  ardu  il  avait  à  résoudre  ;  j'admirai  davan- 
tage le  calme  qu'il  nous  montrait,  voyant  que  ce  n'était 
pas  seulement  le  calme  de  la  raison  qui  dédaigne  de  vains 
hommages ,  mais  le  calme  de  la  force  et  du  cœur ,  qui 
considère  froidement  de  grands  devoirs  et  de  grands  pé- 
rils. Non,  ce  n'est  pas  un  petit  rôle  à  remplir  que  celui 
décommandera  quatre-vingt  mille  hommes,  et  ce  n'est 
pas  une  royauté  facile  que  la  royauté  d'Alger  !  Il  faut 
tout  à  la  fois  gouverner  le  royaume  et  le  conquérir.  Abd- 
el-Kader  est  un  compétiteur  redoutable,  les  bureaux  mi- 

d)  Tribu  alors  fort  redoulable  de  la  Mitidja. 


EN  ALGERIE.  55 

nistériels  de  Paris  sont  des  auxiliaires  gênants,  l'opinion 
est  un  maître  difficile.  Il  n'y  a  pas  longtemps  qu'un 
homme  assez  mesquinement  escorté  descendait  de  la  ville 
a  ce  port  où  nous  débarquons.  Il  montait  sans  fanfares  et 
sans  honneurs,  à  bord  d'un  bâtiment  qui  faisait  route 
pour  la  France ,  où  l'attendaient  des  critiques  plus  dures 
à  subir  que  ne  le  sont  parfois  les  punitions  des  tribunaux 
politiques  ;  il  laissait  aux  mains  d'un  autre  une  œuvre 
qu'on  l'accusait  aux  yeux  de  l'armée ,  de  la  France  et  du 
monde ,  de  n'avoir  pu  mener  à  bien  ;  et  cet  homme , 
maître  absolu ,  la  veille ,  dans  les  lieux  qu'il  quittait , 
était  le  vainqueur  de  Constantine ,  celui  qui  jusque  alors 
avait  tenu  le  plus  longtemps  le  sceptre  dans  Alger ,  et 
avec  le  plus  d'éloges ,  sinon  avec  le  plus  de  succès  ;  il  avait 
passé  les  Bibans ,  il  était  rentré  dans  sa  capitale  sous  des 
arcs  de  triomphe. . .  Sic  transit  gloria  mundi  !  Voila  com- 
ment arrive  un  gouverneur  d'Alger,  voilà  comment  il 
part.  S'il  tient  du  roi ,  il  tient  aussi  du  pacha  :  il  exerce 
le  pouvoir  souverain...  jusqu'à  l'arrivée  du  cordon.  Mais 
qui  n'en  est  là  parmi  ceux  qui  régnent  sur  les  hommes  ? 
qui  monte  sur  le  trône  pour  n'en  pas  descendre?  qui  s'y 
assied  le  matin  avec  la  certitude  d'y  être  le  soir?  Per- 
sonne n'a  vécu  dans  un  coin ,  assez  obscur ,  n'a  vécu  as- 
sez peu ,  n'a  pu  assez  se  dérober  aux  choses  de  la  vie , 
pour  éviter  le  spectacle  de  ces  vicissitudes  qui  précipi- 
tent et  chassent  soudain  loin  de  leurs  domaines ,  loin  de 
leurs  grandeurs ,  loin  de  leur  empire ,  les  riches ,  les  forts 
et  les  puissants.  Et  personne  n'a  puisé  dans  ces  leçons  so- 
lennelles assez  de  sagesse  pour  mépriser  ces  auréoles 
qu'un  souffle  fait  évanouir.  Personne?  Je  me  trompe! 
Ceux-là  mêmes  qui  sont  le  mieux  faits  pour  les  hautes 
fonctions  sociales  les  envient  moins.  Tantôt  la  supério- 


56  LES  FRANÇAIS 

rite  de  leur  intelligence ,  en  leur  montrant  les  difficultés 
du  pouvoir,  refroidit  leur  désir  de  le  posséder;  tantôt 
une  modestie  sainte  les  fait  douter  d'une  capacité  qui 
épouvante  leurs  rivaux.  Ils  s'éloignent  des  brigues  ; 
quand  les  autres  promettent  monts  et  merveilles,  ils  ne 
font  entendre  que  des  vérités  austères,  et,  bien  que  la 
nécessité  les  appelle  au  premier  rang,  il  semble  toujours 
que  ce  soit  un  hasard  qui  les  y  a  portés  ,  tant  ils  savent 
peu  complaire  aux  misérables  instruments  qu'emploie 
ordinairement  la  fortune,...  mais  que  la  Providence 
emploie  aussi  !  Oui ,  l'on  voit  dans  les  grandeurs  des 
sages  qui  ne  les  ont  pas  souhaitées;  c'est  une  merveille. 
Il  en  est  une  plus  rare  :  c'est  d'y  vivre  sans  orgueil  et 
d'en  sortir  sans  regret.  Les  saints  le  savent  faire  ;  j'ignore 
comment  y  réussissent  les  sages. 

Tandis  que  le  nouveau  gouverneur  d'Alger  répondait 
aux  félicitations  officielles  par  des  conseils  dont  la  sévère 
franchise  n'était  pas  de  nature  à  charmer  tous  ceux  qui 
les  entendaient,  je  mis  pied  à  terre ,  le  cœur  toujours  ému 
de  cette  pensée  singulièrement  caressante,  que  j'étais 
chrétien  et  maître  dans  ces  murs  funestes  où  les  chré- 
tiens furent  si  longtemps  insultés,  humiliés  et  martyrisés. 
J'avais  lu  ,  enfant,  quelques-unes  de  ces  relations  que 
les  Pères  de  la  Merci  publiaient  pour  exciter  la  charité  des 
fidèles ,  au  retour  de  leurs  missions  dans  les  pays  barba- 
resques;  et  je  me  rappelai  ces  frémissements,  ces  ter- 
reurs que  m'inspiraient  les  corsaires  de  Tunis  ,  de  Salé  , 
de  Tripoli;  ceux  d'Alger,  les  plus  féroces  de  tous;  je 
voyais  les  chrétiens  entassés  dans  ces  bagnes  où  avait 
gémi  Cervantes ,  où  saint  Vincent  de  Paul  avait  prié  ;  les 
uns  contraints  d'abjurer,  les  autres  martyrs  de  leur  foi, 
tous  réduits  au  plus  dégradant  esclavage  ;  je  me  rappelais 


EN  ALGERIE.  57 

aussi  l'insolence  trop  longtemps  supportée  des  deys,  dont 
toutes  les  nations  européennes ,  et  la  France  en  particu- 
lier, malgré  les  vengeances  de  Louis  XIV,  eurent  tant  à 
souffrir.  Je  ne  pouvais  me  défendre  d'une  certaine  fierté 
française  qui ,  se  mêlant  à  ma  joie  catholique  et  au  bien- 
être  de  sentir  au  commencement  de  mars  les  douces  ar- 
deurs d'un  soleil  de  mai ,  fit  de  moi ,  durant  quelques 
instants,  un  personnage  assez  content  de  son  sort.  Ces 
situations  de  l'esprit  et  de  l'àme  peuvent  s'appeler  la  joie 
de  vivre;  elles  sont  peu  fréquentes  quand  la  folle  fleur 
de  la  jeunesse  est  passée  ;  il  n'en  est  que  plus  agréable 
de  s'y  abandonner,  et  je  le  fis  sans  façon.  J'avais  d'ail- 
leurs sous  les  yeux  le  spectacle  le  plus  plaisant  du  monde  : 
la  population  actuelle  d'Alger  est  un  mélange  de  tous  les 
grotesques  imaginables,  où  la  guenille  sans  doute  abonde, 
mais  où  ,  grâce  à  la  chaleur  du  climat,  elle  n'a  point  cet 
air  lamentable  qui  nous  serre  le  cœur  dans  nos  pays 
froids,  j'allais  presque  dire  dans  nos  pays  glacés.  Hélas  ! 
un  homme  qui  a  vu  les  pauvres  de  Paris  ,  de  Rouen  et  de 
Lille,  peut-il  plaindre  les  pauvres  d'Alger  qui  ont  tant 
d'air  et  tant  de  soleil?  Il  semble  que  ce  soit  par  divertis- 
sement que  ceux-ci  s'accoutrent  comme  ils  font.  Une 
cohue  de  Maltais ,  de  Majorcains,  de  Juifs,  d'Algériens, 
de  Nègres  aux  jambes  grêles  et  nues,  s'agitait  et  grouillait 
sur  le  débarcadère ,  se  disputant  le  bagage  des  voyageurs 
avec  force  cris,  couns  de  poing,  interpellations,  vocifé- 
rations et  requêtes  articulées  dans  un  langage  qui  est 
comme  le  détritus  de  toutes  les  langues  que  l'on  parle  sur 
les  bords  de  la  Méditerranée.  Au  milieu  de  ces  physiono- 
mies basanées ,  relevées  de  moustaches  en  croc ,  et  dont 
l'aspect,  dans  les  foules,  fait  que  l'on  craint  pour  sa 
montre  et  pour  son  mouchoir,  j'en  cherchais  une  à  la- 


58  LES  FRANÇAIS 

quelle  il  me  parût  moins  imprudent  de  confier  nia  malle, 
mon  carton  à  chapeau  et  mon  parapluie,  meuble  de  France 
dont  je  commençais  à  rougir.  Je  fus  tiré  de  peine  par  un 
vieillard  à  barbe  blanche,  à  manteau  blanc,  à  face  véné- 
rable ,  une  de  ces  figures  et  presque  un  de  ces  costumes 
dont  nos  peintres  font  à  présent  des  Abrahams  ou  des 
Melchisédechs ,  qui ,  sans  autre  avertissement  et  à  ma 
grande  surprise,  dissipa  le  groupe  au  sein  duquel  j'étais 
prisonnier ,  en  distribuant  à  droite  et  h  gauche  de  très- 
sérieux  coups  de  nerf  de  bœuf.  Cet  effet  de  couleur  locale 
me  charma,  je  dois  l'avouer,  autant  par  sa  singularité 
que  par  la  liberté  de  respirer  qu'il  me  rendit  Le  chaouch 
(c'en  était  un  ;  je  l'avais  pris  pour  un  cadi  à  la  façon  dont 
il  exerçait  l'autorité;  mais  le  cadi  est  le  magistrat,  et  le 
chaouch  n'est  que  l'huissier,  faisant  fonctions  de  sergent 
de  ville) ,  le  chaouch  m'indiqua  ensuite  gracieusement  un 
vigoureux  gaillard ,  jaune  comme  un  bloc  de  cire  vierge 
et  nu  h  peu  près  comme  un  ver,  qui  se  chargea  lestement 
de  mon  bagage  et  se  mit  a  courir  devant  moi ,  m'invitant 
à  le  suivre  par  un  sourire  qui  me  montrait  des  dents  de 
requin.  Je  m'abandonnai  à  la  fortune  et  je  marchai  der- 
rière mon  homme ,  après  l'avoir  invité  par  signes  ci  mo- 
dérer son  pas.  Nous  entrâmes  dans  la  rue  de  la  Marine, 
bâtie  par  les  Français ,  car  les  Algériens  ne  faisaient  point 
de  rues  et  se  contentaient  de  ruelles ,  n'ayant  point  de 
voitures,  mais  aussi  n'ayant  point  de  poussière,  point  de 
soleil  et  point  de  boue.  Quel  pèle-mèle!  quel  mouvement  ! 
que  de  contrastes  !  Qu'on  cherche  dans  ïélémaque  la 
description  de  Salente  à  demi  construite,  les  grues  qui 
gémissent  dans  l'air,  les  hommes  qui  portent  des  far- 
deaux, les  troupeaux  mugissants  qu'on  fait  entrer  ou 
sortir,  les  guerriers  dont  les  chevaux  hennissent,  les 


KN  ALGÉRIE.  S9 

entants  à  demi  nus,  les  femmes  voilées,  les  vieillards 
majestueux  ;  ajoutez-y  vingt  uniformes  divers ,  la  sévérité 
du  costume  militaire  français ,  l'ampleur  du  vêtement 
oriental,  des  voitures  pesamment  chargées,  des  pièces 
d'artillerie  de  campagne  qui  sonnent  en  roulant ,  le  bruit 
du  tambour,  des  Juifs  crasseux,  des  Juives  en  sarreau, 
des  Parisiennes  pimpantes ,  des  femmes  de  Malte  parfois 
jolies  sous  le  mouchoir  flottant  qui  couvre  leurs  cheveux 
noirs ,  des  zoaves ,  des  spahis ,  et  des  bourgeois  comme 
vous ,  voilà  la  rue  de  la  Marine ,  dont  l'architecture  en 
arcades  est  celle  de  la  rue  de  Rivoli.  Nous  débouchâmes 
sur  une  place  plantée  d'orangers ,  où  la  même  agitation , 
les  mêmes  ruines ,  les  mêmes  bigarrures  se  reproduisaient 
plus  à  l'aise  que  dans  cette  rue  de  la  Marine,  toujours 
trop  étroite.  Mon  Goliath  jaune  s'arrêta  pour  savoir  où  il 
devait  me  conduire.  Je  lui  dis  à  tout  hasard  d'aller  chez 
le  gouverneur;  il  me  comprit,  s'enfonça  sous  un  passage 
étroit  et  sombre ,  gagna  une  rue  beaucoup  moins  euro- 
péenne que  celle  d'où  nous  sortions ,  s'arrêta  devant  un 
vestibule  rempli  de  soldats,  et  je  me  trouvai  bientôt  in- 
stallé dans  le  palais  de  marbre  blanc  et  de  porcelaine 
qu'on  appelle  la  maison  du  dey.  C'est  là  que  les  gouver- 
neurs d'Alger  habitent  ou  plutôt  campent,  gênés  au 
milieu  d'un  luxe  qui ,  n'étant  pas  en  harmonie  avec  nos 
mœurs,  annonce  bien  plus  la  conquête  que  la  possession. 
Du  reste,  comme  habitation  mauresque,  ce  palais  est 
délicieux.  Un  escalier  de  marbre  ,  dont  les  murailles,  re- 
vêtues de  carreaux  de  porcelaine  à  fleurs  bleues  ,  sont  or- 
nées çà  et  là  de  niches  élégantes ,  conduit  à  une  cour  inté 
Heure  entourée  d'arcades,  sur  les  quatre  pans  de  laquelle 
s'ouvrent  des  chambres  maintenant  occupées  par  les  bu- 
reaux des  interprètes  et  du  secrétaire  général.  Cette  cour 


60  LES  FRANÇAIS 

est  le  lieu  d'attente  des  petits  solliciteurs  européens  et  in- 
digènes ,  qui  abondent  chez  le  gouverneur  :  on  y  voit  sur- 
tout des  Juifs,  qui  ont  toujours  à  demander,  et  qui  de- 
mandent tout  avec  acharnement.  Les  sous-officiers  de 
planton  s'y  tiennent  aussi  ;  leurs  éperons  sonnent  sur  ce 
pavé  de  marbre ,  qui  devait  n'être  foulé  que  par  les  ba- 
bouches du  maître  et  les  pieds  nus  des  esclaves:  la  molle 
maison  musulmane  leur  doit  en  grande  partie  ce  cachet 
très  -  prononcé  de  bivouac,  dont  n'avait  guère  songé  à 
la  marquer  Sidi-Hassan-Pacha ,  le  riche  Maure  qui  la 
fit  construire  avec  tant  de  recherches,  du  fruit  de  ses 
rapines  et  par  la  main  d'ouvriers  et  de  captifs  chré- 
tiens. 

La  même  disposition  se  reproduit  au  premier  étage  , 
mais  avec  plus  de  luxe  et  d'éclat.  Quatre  salons ,  dont 
deux  sont  fort  vastes,  et  quelques  petites  chambres  s'ou- 
vrent sur  la  galerie,  que  soutiennent  d'élégantes  colon - 
nettes  cannelées  en  spirale  et  surmontées  de  jolis  chapi- 
teaux sculptés  et  dorés.  Dans  les  appartements  ,  le 
revêtement  de  porcelaine  imite  une  tapisserie  pleine  de 
fraîcheur,  de  grâce  et  de  goût.  Les  encadrements  des 
portes  sont  en  marbre  ;  les  portes  sont  sculptées  ;  les  pan- 
neaux des  fenêtres  sont  sculptés  et  dorés  ;  sur  les  plafonds, 
la  sculpture,  la  peinture ,  les  dorures  se  mêlent  et  s'unis- 
sentavec  une  grâce  parfaite.  L'emblème  religieux,  le  crois- 
sant ,  se  reproduit  partout,  comme  jadis  dans  les  maisons 
chrétiennes  on  voyait  partout  la  croix.  Dans  l'un  de  ces 
appartements,  qui  est  aujourd'hui  le  cabinet  de  travail 
du  gouverneur,  s'offre  une  singularité  bien  digne  de 
remarque:  aux  quatre  coins  du  plafond,  où  sont  repré- 
sentés des  tentes,  des  cimeterres,  des  turbans,  des  crois- 
sants, des  étendards,  l'artiste,  Italien  probablement,  a 


EN   ALGERIE.  61 

largement  dessiné  quatre  belles  Heurs  de  lis ,  qui  semblent 
tenir  en  captivité  tous  les  trophées  musulmans  (1). 

La  maison  est  terminée  par  une  terrasse  de  plain-pied 
avec  un  second  étage ,  plus  étroit  et  plus  humble  que  le 
premier,  mais  encore  fort  joli ,  d'où  l'on  jouit  dune  vue 
magnifique  sur  la  ville,  sur  la  côte  et  sur  la  mer.  J'y 
trouvai  un  sopha  dans  une  chambre  vide  ;  la  nuit  était 
venue ,  je  m'installai  là ,  et  je  m'y  endormis  de  bon  cœur, 
louant  Jésus-Christ. 


(j)  Mohammed-Ben-Schâ,  homme  distingué  de  la  tribu  de3  Douairs,  jadis 
kodja  (secrétaire)  du  dernier  bey  d'Oran,  aujourd'hui  iman  et  quelque  peu 
marabout ,  étant  venu  à  Alger  et  m'ayant  rendu  visite  à  titre  d'ancien  confrère , 
je  lui  fis  voir  ces  fleurs  de  lis.  en  lui  expliquant  que  celait  l'emblème  de  la 
France.  Il  leva  les  yeux  et  les  mains  au  ciel  ,  et  s'écria  :  «  C'était  écrit!  »  Je  lui 
montrai  aussi  un  papier  sur  lequel  était  le  cachet  de  son  ancien  maître.  «  Ah  ! 
dit-il  avec  une  expression  de  regret  beaucoup  plus  vive,  le  voilà,  ce  cachet 
avec  lequel  j'ai  gagné  tant  d'argent!  » 


*w 


VII 


LE  MERCREDI  DES  CENDRES.  —  L'EGLISE  DE  SAINT-PHILIPPE. 


Je  m'éveillai  avec  le  regret  de  n'avoir  pas  encore  visité 
l'église  ;  je  descendais  pour  m'enquérir  de  la  maison  de 
Dieu  ,  mais  je  ne  sais  quelle  circonstance  m'empêcha  de 
quitter  le  palais ,  et  m'obligea  de  retarder  de  quelques 
instants  cette  douce  et  sérieuse  visite.  J'étais  dans  un  ca- 
binet, occupé  à  lire  une  narration  des  Pères  de  la  Merci 
que  j'avais  apportée  de  France,  lorsque  tout  à  coup  les 
sons  dune  cloche  et  des  chants  que  je  crois  reconnaître 
frappent  mes  oreilles.  J'ouvre  une  fenêtre,  et  que  vois-je 
à  quelques  pas  de  moi?  la  croix,  la  sainte  croix  de  Jésus, 
surmontant  un  petit  dôme,  d'où  sortaient  les  chants  sa- 
crés. C'était  l'église,  la  cathédrale  d'Alger,  près  de  la- 
quelle j'étais.  Je  sors  en  toute  hâte.  De  l'escalier,  les 
chants  s'entendent  mieux  encore;  sur  le  pallier,  une 
porte  est  entr'ouverte ,  je  la  pousse,  je  monte  quelques 
marches,  et  je  me  vois  sous  une  galerie  intérieure,  d'où 
mes  yeux  parcourent  une  vaste  salle  au  plafond  semé  de 
coupoles,  aux  murs  chargés  d'inscriptions  en  caractères 
arabes  ;  c'est  une  mosquée  ;  mais  dans  cette  mosquée 
s'élève  un  autel ,  à  l'autel  est  un  prêtre  vêtu  des  ornements 
sacerdotaux,  sur  le  parvis  les  fidèles  sont  à  genoux:  c'est 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  65 

une  église  où  on  célèbre  la  sainte  messe.  Je  ne  puis  dire 
ce  qui  se  passa  dans  mon  cœur.  Si  j'étais  arrivé  à  l'église 
en  passant  parla  rue,  j'y  serais  certes  entré  avecuneémo- 
tion  profonde;  mais  m'y  trouver  ainsi  tout  à  coup,  sans  m'y 
attendre,  sans  quitter  cette  maison  musulmane  où  de  toutes 
parts  s'étale  l'emblème  de  la  foi  de  ses  anciens  maîtres ,  et 
à  la  splendeur  de  laquelle  ont  peut-être  travaillé  de 
pauvres  esclaves  chrétiens,  voilà  ce  qui  renouvelait  plus 
vivement  dans  mon  cœur  les  profondes  émotions  de  la 
veille.  Je  tirai  de  ma  poche  un  livre  précieux ,  et  par  les 
trésors  qu'il  renferme ,  et  par  la  main  de  qui  je  l'ai  reçu  ; 
un  humble  paroissien  à  l'usage  de  Paris  et  de  Rome,  tré- 
sor d'une  jeune  vierge  qui  mourut  sous  le  voile  et  que  je 
n'ai  pas  connue,  mais  dont  celle  qui  lui  ferma  les  yeux 
m'a  raconté  la  mort  courageuse  et  sainte,  en  me  donnant 
le  livre  où  ce  chaste  cœur  avait  puisé  la  sève  de  l'éternelle 
vie.  Je  l'ouvris  au  jour  que  célébrait  l'Église  :  c'était  le 
Mercredi  des  Cendres;  et  je  me  tins  prêt  à  écouter  les  pa- 
roles sublimes  qu'il  allait  me  répéter.  Mon  Dieu,  com- 
ment se  fait-il  que  les  hommes  ignorent  ces  graves  con- 
seils suivis  de  promesses  si  magnifiques,  ou  que,  les 
recevant ,  ils  les  pratiquent  si  peu  !  «  Vous  avez  pitié  de 
«  toutes  vos  créatures,  Seigneur,  et  vous  ne  haïssez  rien 
«  de  tout  ce  que  vous  avez  fait  ;  vous  dissimulez  les  péchés 
«  des  hommes ,  aiin  de  leur  donner  le  temps  de  faire  pé- 
«  nitence  ;  et  vous  leur  pardonnez ,  parce  que  vous  êtes  le 
«  Seigneur  notre  Dieu.  »  Telles  sont  les  premières  paroles 
de  la  messe  ;  voici  les  dernières  :  «  Sachez  que  le  Seigneur 
■  exaucera  vos  demandes,  si  vous  persévérez  dans  le 
«  jeune  et  dans  la  prière  devant  le  Seigneur.  -  Ces  bons 
religieux  de  la  Rédemption  des  captifs ,  qui  célébraient  le 
saint  sacrifice  dans  Alger  infidèle ,  ont  prononcé  ces  mots 


G4  LES  FRANÇAIS 

consolateurs  avec  une  coniiance  entière,  et  voici  que  l'es- 
pérance est  remplie.  Les  esclaves  les  ont  répétés ,  ils  se 
sont  sentis  plus  torts ,  ils  ont  l'ait  pénitence,  et  Dieu  leur 
a  pardonné.  A  tout  moment,  le  cœur  qui  s'élève  vers  Dieu 
rencontre  ici  des  choses  qui  le  bercent  dans  la  sereine 
lumière  des  miracles.  On  donna  les  cendres  ;  quelques 
pieux  soldats  vinrent  les  recevoir  ;  Turenne ,  s'il  était  ici, 
les  recevrait  comme  eux  ;  mais  nos  généraux  ont  lu  bra- 
voure de  Turenne,  et  n'ont  plus  sa  toi.  Ils  sont  toujours 
français ,  ils  ne  sont  plus  chrétiens.  Eh  bien  !  n'est-ce  pas 
un  miracle  que  Dieu  les  choisisse  pour  leur  faire  accom- 
plir une  œuvre  dont  il  refusa  la  gloire  aux  capitaines  du 
roi  catholique  et  aux  armes  du  roi  très-chrétien?  11  me 
semble  qu'en  tout  ceci  Dieu  se  plait  surtout  a  réjouir  et 
à  fortifier  ses  humbles  enfants  par  l'éclatant  spectacle  des 
jeux  de  sa  puissance.  Ce  n'est  pas  en  effet  la  moindre  con- 
solation ni  le  moindre  secours  des  fidèles ,  au  milieu  des 
obscurités  de  la  vie ,  de  voir  comme  Dieu  sait  tout  arran- 
ger et  ne  commit  point  d'instruments  rebelles ,  et  fait  ce 
qu'il  veut,  à  l'heure  qu'il  le  veut,  par  les  mains  des 
hommes  qui  ne  le  veulent  pas.  Ah  !  que  je  les  plains ,  ces 
hommes  dont  Dieu  se  sert  ainsi ,  et  qui  l'ignorent  !  Que  je 
les  plains  de  toute  la  gloire  et  de  tout  le  bonheur  qu'ils 
perdent  !  Mais  Dieu  leur  fera  miséricorde ,  parce  qu'il 
aime  toutes  ses  créatures,  et  un  jour  ils  viendront,  ces 
liers  possesseurs  du  glaive ,  ils  s'agenouilleront ,  ils  s'hu- 
milieront là  où  s'agenouillent  et  s'humilient  les  enfants 
et  les  femmes  ;  et  sur  ce  sol  formé  d'une  poussière  d'em- 
pires, ils  seront  heureux  de  comprendre  dans  la  bouche 
pacifique  du  prêtre  la  parole  que  les  balles  et  les  épées 
leur  ont  dite  si  souvent  sur  les  champs  de  bataille  sans 
éclairer  leur  esprit  :  ils  sauront  qu'ils  ne  sont  que  cendre 


EN  ALGERIE.  65 

vaine ,  et  que  sortis  de  la  poudre ,  ils  y  retourneront  ;  et 
le  sachant  ils  béniront  Dieu  avec  plus  d'allégresse  que  ne 
leur  en  inspirent  les  fanfares  de  la  victoire,  parce  que 
connaissant  leur  néant  ils  connaîtront  aussi  leur  gran- 
deur, et  qu'abjurant  l'inquiète  vie  delà  chair,  ils  gagne- 
ront la  vie  immortelle  de  l'àme. 

Nous  n'en  sommes  pas  là ,  malheureusement  ;  mais  il 
faudra  bien  y  arriver,  lorsque  ayant  conquis  le  pays  nous 
voudrons  y  fonder  un  peuple  ;  et  le  retour  général  vers 
Dieu  sera  le  symptôme  à  quoi  je  reconnaîtrai  que  la 
France  gardera  l'Algérie.  Un  coup  d'oeil  sur  l'histoire  de 
cette  contrée  nous  prouvera  bientôt,  mieux  que  tous  les 
raisonnements,  ce  que  j'avance  ici.  Les  Arabes  ne  seront 
à  la  France  que  lorsqu'ils  seront  Français  ;  ils  ne  seront 
Français  que  lorsqu'ils  seront  chrétiens;  ils  ne  seront 
pas  chrétiens  tant  que  nous  ne  saurons  pas  l'être  nous- 
mêmes.  Or  nous  ne  savons  pas  l'être  encore. 

Presque  tous  les  habitants  européens  d'Alger  appar- 
tiennent à  la  religion  catholique  ;  leur  nombre  s'élève  au- 
jourd'hui (mars  1841)  à  douze  ou  quinze  mille  sans 
compter  l'armée ,  et  s'accroît  tous  les  jours.  Ces  catho- 
liques ne  sont  pas ,  comme  nos  bourgeois  et  électeurs  de 
Paris,  des  esprits  forts ,  indigérés  de  mauvaises  lectures, 
ne  tenant  à  vrai  dire  à  l'Église  que  par  leur  baptême  dont 
ils  ne  se  souviennent  plus ,  leur  première  communion  ou- 
bliée et  leur  mariage  souillé.  Ils  forment  une  population 
d'exilés  dont  les  moeurs  sont  en  général  mauvaises,  mais 
où  la  foi  abonde ,  et  qui  vivent  assez  misérablement  pour 
sentir  qu'ils  ont  besoin  de  Dieu.  Eh  bien!  pour  cette 
foule,  à  qui  la  parole  de  Dieu  serait  un  pain  véritable,  il 
n'y  a  encore  qu'une  église ,  desservie  par  un  clergé  dont 
le  zèle  est  admirable,  mais  dont  l'insuffisance  effraye.  Je 


60  LES  FRANÇAIS 

reviendrai  sur  ce  triste  chapitre  ;  en  attendant ,  quelques 
détails  sur  l'église  cathédrale  d'Alger  seront  lus  avec 
intérêt. 

Cette  église,  a  qui  notre  saint-père  le  pape  Grégoire  XVI 
a  donné  pour  patron  l'apôtre  saint  Philippe,  était,  il  y  a 
quelques  années,  la  mosquée  des  femmes.  Comme  mos- 
quée ,  elle  était  très-élégante  ;  comme  église ,  elle  a  besoin 
d'être  appropriée  à  sa  nouvelle  destination,  et  c'est  ce  que 
l'on  ne  se  hâte  pas  de  faire,  malgré  les  prières  incessantes 
de  l'évèque.  Sa  forme  est  a  peu  près  celle  du  Panthéon  de 
Home,  ou  mieux  encore  celle  de  l'église  de  l'Assomption 
à  Paris,  qu'elle  dépasse  un  peu  en  éteudue.  La  coupole 
principale ,  entourée  de  dix-neuf  autres  plus  petites ,  re- 
pose sur  seize  colonnes  de  marbre  blanc,  d'un  seul  bloc. 
On  y  lit  de  nombreuses  inscriptions  du  Coran,  autour 
desquelles  Mgr  Dupuch  a  eu  l'heureuse  et  sainte  inspi- 
ration de  faire  écrire  en  lettres  d'or  les  admirables  pa- 
roles de  l'Apôtre  :  Jcsus  Christus  heri,  hodiè  et  in 
secula  (1). 

Dans  chaque  mosquée  existe  une  espèce  de  grande 
niche  où,  tous  les  vendredis,  l'iman  vient  chanter  les 
prières  solennelles;  l'évèque  profita  de  cet  enfoncement 
pour  y  établir  l'autel  de  la  Sainte-Vierge ,  sur  lequel  il  fit 
élever  une  statue  de  Marie ,  trouvée  dans  le  port  d'Alger 
lois  de  la  conquête ,  sans  qu'on  ait  jamais  su  d'où  elle 
venait ,  ni  à  qui  elle  était  adressée.  Cela  fait,  on  s'avisa 
de  lire  l'inscription  arabe  qui  ornait  l'intérieur  de  la 
niche ,  et  voici  ce  que  l'on  trouva  :  Dieu  envoya  un  ange  à 
Marie  pour  lui  annoncer  qu  elle  serait  la  mère  de  Jésus. 


(1)  Ji'sus-Chrlst  était  dans  le  passé,  il  est  dans  le  présent,  il  sera  toujours. 
Voyez  la  lettre  de  Mgr  l'évoque  d'Alger  dans  les  Annales  de  la  Propagation  de 
la  Foi,  novembre  1840. 


EN  ALGÉRIE.  G7 

Marie  lui  répondit  :  Comment  cela  se  fcra-t-il?  Et  lange  : 
Par  la  toute-puissance  de  Dieu.  Certes,  jamais  verset  du 
Coran  ne  se  trouva  mieux  appliqué  dans  une  église  chré- 
tienne. Cette  circonstance  était  de  nature  à  frapper  singu- 
lièrement les  Maures,  si  l'on  avait  permis  au  clergé  d'es- 
sayer de  les  instruire.  On  ne  le  lui  permet  donc  pas?  Eh  ! 
non.  Les  commis  du  ministère  de  la  guerre  pensent  qu'il 
y  aurait  là  les  inconvénients  politiques  les  plus  graves. 
On  ne  voit  rien  que  de  légitime  à  brûler  les  maisons  des 
Arabes  ;  on  permet  aux  Maures  de  dire  publiquement 
dans  leur  mosquée  la  krolba  au  nom  de  l'empereur  du 
Maroc  et  même  au  nom  d'Abd-el-Kader  (1  ) ,  mais  on  inter- 
dit aux  prêtres  catholiques  toute  démarche  qui  aurait 


il  El  krolba.  C'est  la  prière  publique,  prescrite  par  le  Coran  que  les  mu- 
sulmans doivent  dire  dans  les  mosquées  pour  le  chef  de  l'autorité  temporelle. 
Du  temps  des  Turcs,  la  krolba  était  dite  dans  toute  la  Régence  au  nom  du 
Grand-Seigneur.  Aujourd'hui ,  mt  me  dans  les  villes  qui  nous  appartiennent , 
la  krolba  est  dite,  soit  au  nom  du  seul  souverain  qui  prenne  encore  le  titre  de 
calife,  l'empereur  de  Maroc;  soit  au  nom  d'Abd-el-Kader.  Voici  la  krolba 
usitée  chez  les  Sonnites.  On  remarquera  les  protestations  indirectes  qu'elle 
renferme  contre  les  vérités  travesties  du  christianisme. 

«  Grâces  au  Très-Haut ,  à  cet  Être  suprême  et  immortel  qui  n'a  ni  dimen- 
sions ni  limites,  qui  n'a  ni  femmes  ni  cnfanls,  qui  n'a  rien  d'égal  à  lui  ni  sur 
la  terre  ni  dans  les  cieux ,  qui  agrée  les  actes  de  componction  de  ses  serviteurs 
et  pardonne  leurs  iniquités.  Nous  croyons,  nous  confessons,  nous  attestons 
qu'il  n'y  a  de  Dieu  que  Dieu  seul,  Dieu  unique,  lequel  n'admet  point  d'asso- 
ciation en  lui.  Croyance  heureuse  à  laquelle  est  attachée  la  béatitude  céleste. 
Nous  croyons  aussi  en  notre  seigneur,  notre  appui,  notre  maître  Mohammed , 
son  serviteur,  son  ami,  son  prophète,  qui  a  été  dirigé  dans  la  vraie  voie, 
favorisé  d'oracles  divins,  et  distingué  par  des  actes  merveilleux  :  que  la  béné- 
diction divine  soit  sur  lui!  0  mon  Dieu,  bénis  Mohammed ,  l'émir  des  émirs, 
le  coryphée  des  prophètes,  qui  est  parfait,  accompli,  doué  de  qualités  émi- 
nentes;  la  gloire  du  genre  humain,  notre  seigneur  et  le  seigneur  des  deux 
mondes,  de  la  vie  temporelle  et  de  la  vie  éternelle.  0  mon  Dieu,  bénis 
Mohammed  et  la  postérité  de  Mohammed ,  comme  tu  as  béni  Abraham  et  sa 
postérité.  Certes,  tu  es  adorable,  tu  es  grand,  ô  mon  Dieu  ;  fais  miséricorde 
aux  califes  orthodoxes,  distingués  par  la  doctrine,  la  vertu  et  les  dons  célestes 
dont  lu  les  as  comblés,  ceux  qui  ont  jugé  et  agi  selon  la  vérité  et  la  justice; 
ô  mon  Dieu,  soutiens,  assiste,  défends  ton  serviteur  le  sultan  A'... ,  perpétue- 
son  empire  et  sa  puissance. 

«  O  mon  Dieu,  exalte  ceux  qui  exaltent  la  religion  ,  avilis  ceux  qui  l'avilissent  ; 
protège  les  soldats  musulmans,  les  armées  orthodoxes,  et  accorde-nous  salut, 
tranquillité,  prospérité,  à  nous,  aux  pèlerins,  aux  militaires,  aux  citoyens  en 


G8  LES  FRANÇAIS 

pour  but  d'amener  un  musulman  à  se  faire  chrétien  ,  et  la 
raison,  c'est  qu'il  ne  faut  pas  exciter  leur  fanatisme.  Le 
Journal  des  Débats  dit  aussi  que,  si  les  musulmans  se 
convertissaient,  la  couleur  locale  disparaîtrait,  et  que  ce 
serait  grand  dommage.  11  est  sur  que  nous  y  perdrions 
ces  pittoresques  coups  de  fusil  qui  accidentent  la  marche 
de  nos  troupes  dans  les  gorges  de  l'Atlas.  . 

L'église  de  Saint-Philippe  a  pour  trésor  une  relique 
précieuse  de  son  illustre  patron.  Ce  fut  saint  Philippe 
qui  baptisa  l'eunuque  de  la  reine  d'Ethiopie;  dans  l'é- 
glise qui  lui  est  consacrée ,  la  piscine  en  marbre  où  les 
musulmans  faisaient  leurs  ablutions  sert  aujourd'hui  de 
fonts  baptismaux.  Les  ornements  sacerdotaux  ont  été 
donnés  par  la  reine;  ils  sont  magnifiques  et  seraient  plus 
nombreux  s'il  n'avait  fallu  couvrir  la  nudité  des  autres 
églises,  indigentes  cabanes  de  planches  où  le  nécessaire 
manque  souvent.  J'ai  entendu  dire  que,  l'évèque  avant 
demandé  quelques  tableaux  pour  sa  cathédrale,  on  lui 
répondit  d'abord  du  ministère  de  la  guerre,  qu'il  n'était 
pas  sage;  que  les  musulmans  regardant  comme  une  ido- 
lâtrie le  culte  des  images,  il  fallait  ménager  leurs  préju- 
gés ,  etc.,  etc.  Tout  à  coup  des  jeunes  gens,  protégés  par 
le  ministère  ou  par  des  membres  des  deux  Chambres,  se 
sentirent  du  goût  pour  la  peinture ,  et  une  cargaison  de 


demeure  comme  aux  voyageurs  sur  terre  et  sur  mer,  enfin  à  tout  le  peuple 
musulman.  Salut  à  tous  les  prophètes  et  à  tous  les  envoyés  célestes  !  Louanges 
éternelles  à  ce  Dieu  créateur  et  maiire  de  l'univers.  Certes.  Dieu  ordonne 
l'équité  et  la  bienfaisance  ;  il  ordonne  et  recommande  le  soin  des  proches  ;  il 
défend  les  choses  illicites  ,  les  péchés,  les  prévarications;  il  nous  conseille 
d'obéir  à  ses  préceptes  et  de  les  garder  religieusement  dans  la  mémoire.  » 

La  krolba.  la  sekka,  ou  le  droit  de  faire  battre  monnaie,  la  gada ,  c'est-à- 
dire  le  cheval  conduit  devant  quelqu'un  en  signe  de  vasselage ,  sont  les  préro- 
gatives par  lesquelles  la  souveraineté  est  reconnue  dans  un  pays  musulman. 

[De  la  domination  turque  dans  l'ancienne  Régence  d'Alger, 
par  le  capitaine  Walsin  Esteuhazy  ) 


EN  ALGÉHIE.  69 

prétendus  tableaux  d'église  arriva  chez  l'évèque,  qui  ne 
sut  où  les  loger  (1). 

Il  y  a  dans  Alger  une  autre  mosquée,  plus  grande  que 
celle  de  Saint-Philippe,  qui  serait  admirablement  appro- 
priée au  culte  catholique.  Elle  est  bâtie  en  forme  de  croix 
et  tout  à  fait  comme  un  temple  chrétien.  Cette  disposi- 
tion étrange  vient,  dit-on,  de  ce  qu'elle  fut  construite 
par  des  captifs  européens  qui  en  cimentèrent  les  pierres 
de  leurs  larmes  et  de  leur  sang.  «  Ils  avaient  voulu  con- 
«  sacrer  tout  ensemble  les  souvenirs  de  la  foi  et  de  la 
«  patrie  et  les  prophétiques  espérances  de  l'avenir  ;  car , 
«  nous  a-t-on  maintes  fois  raconté,  elle  devait,  selon  eux, 
«  servir  d'église  chrétienne  quand  reviendrait  sur  ce  ri- 
«  vage  la  religion  de  Jésus-Christ.  Aussi ,  et  toujours 
«  suivant  la  même  tradition ,  le  généreux  architecte  en 
«  paya-t-il  le  plan  de  sa  tète  (2)  •>  Ce  beau  et  pieux  mo- 
nument a  été  refusé  aux  prières  de  Mpr  Dupuch.  Il  n'a 
obtenu ,  pour  en  faire  une  seconde  église ,  que  l'ancienne 
mosquée  extérieure  de  la  Casbah ,  bénite  et  consacrée  à 
la  sainte  Croix  le  3  mai  1839  ;  mais  c'est  plutôt  une  cha- 
pelle qu'une  église. 

Le  plus  charmant  sanctuaire  qui  se  soit  ouvert  à  Alger, 
c'est  la  chapelle  du  palais  épiscopal.  Ce  palais,  moins 
éblouissant  que  celui  où  réside  le  gouverneur,  est  peut- 


(i)  Le  gouvernement ,  tout  à  fait  revenu  de  son  respect  pour  les  préjugés  reli- 
gieux des  Arabes,  se  propose  aujourd'hui  d'éleversur  la  principale  place  d'Alger 
une  statue  de  bronze  à  l'illustre  et  malheureux  duc  d'Orléans.  Espérons  que  la 
rr'ifiinn  profilera  de  celle  circonstance,  et  que  si  les  chrétiens  de  France  el 
d'Alger  veulent  un  jour  élever  une  statue  à  saint  Augustin,  l'Administration 
ne  s'y  opposera  pas.  Ce  n'est  point  en  nous  Taisant  musulmans  que  nous  gagne- 
rons l'affection  des  indigènes ,  mais  en  nous  montrant  chrétiens  et  en  leur 
faisant  du  bien  comme  chrétiens.  Quel  est  celui  d'entre  eux  qui  ne  s'estimerait 
heureux  d'être  soigné  par  nos  Sœurs  de  la  charité  ,  dans  un  hôpital  placé  sous 
l'invocation  et  orné  de  la  stalue  de  saint  Vincent  de  Paul? 

(2)  Lettre  de  Mgr  l'évèque  d'Alger  au  Conseil  de  la  Propagation  de  la  Foi. 
Annales,  cahier  de  novembre  i8io. 


70  LES  FRANÇAIS 

être  plus  véritablement  beau  sous  le  rapport  de  l'art.  C'é 
tait  là  que  demeuraient  les  beys  de  Constantine  lorsqu'ils 
venaient  paver  le  tribut.  A  l'extérieur  il  offre  l'aspect  mi- 
sérable d'une  grande  masure  ;  à  l'intérieur  il  est  assez 
spacieux,  ricbe  de  marbres  et  d'élégantes  sculptures.  La 
longue  pièce  dont  Monseigneur  a  fait  son  salon  a  pour 
tenture  une  dentelle  de  pierre  d'une  grâce  et  d'une  légè- 
reté parfaites  ;  mais  l'habileté  des  ouvriers  s'est  surpassée 
pour  orner  le  vestibule.  De  ce  vestibule,  l'ingénieuse  piété 
de  l'évêque  a  su  faire  la  cbapelle  gothique  la  plus  élégante 
et  la  plus  recueillie  que  j'aie  jamais  vue.  En  voici  la  des- 
cription tracée  par  le  pieux  prélat  lui-même,  avec  la  vive 
éloquence  qui  lui  est  naturelle  :  «  Tout  est  marbre  ou 
«•   dentelle  de  pierre .  Sept  portes  de  différentes  grandeurs  y 
-<  sont  sulptées  d'une  manière  admirable  ;  vingt  colonnes 
«  torses  en  marbre  blanc ,  ornées  de  chapiteaux  d'une 
«  délicatesse  infinie,  soutiennent  la  voûte  et  la  partagent 
«  en  douze  niches ,  dédiées  à  la  mémoire  de  douze  des 
«  plus  illustres  de  nos  saints  prédécesseurs.  Un  ange  de 
«  forme  antique  y  repose  sur  un  monument  de  marbre 
«   blanc  de  Carrare,  tiré  des  ruines  sacrées  d'Hippone; 
«  l'inscription,  admirablement  conservée,  rappelle  qu'il 
«  fut  élevé  à  la  mémoire  d'un  enfant  couché  à  ses  pieds, 
«   avant  la  fin  de  son  premier  printemps.  Au  milieu  du 
•  sanctuaire  et  sous  la  lampe  de  bronze,  une  grande  ro- 
«  sace  en  mosaïques  arrachées  aux  mêmes  ruines  repré- 
«  sente ,  par  ses  deux  anneaux  entrelacés ,  l'union  des 
«  deux  Églises.  Dans  l'autel  a  été  déposé  le  corps  entier 
«  de  saint  Modestin,  jeune  martyr  de  douze  ans,  dont 
«  nous  apportâmes  les  reliques  insignes  des  lointaines 
«  catacombes  de  Rome.  Au-dessus  est  un  beau  tableau 
«  de  l'Assomption  donné  par  la  reine  Marie -Amélie  ;  aux 


EN  ALGERIE.  71 

•  deux  côtés  deux  anges  adorateurs,  les  mêmes  que  ceux 
«  dumaitre-autelde  Saint-Sulpiceà  Paris.  A  droite,  dans 
«  un  enfoncement,  le  confessionnal,  au-dessus  duquel 
«  sont  écrites  en  lettres  d'or  ces  paroles  plus  précieuses 
«  que  l'or  le  plus  pur.  Vemte  ad  me ,  omnes  qui  labo- 
«  ralis  et  onerati  estis,  etc.  En  face  est  appendue  une 
«  madone  d'un  grand  prix  ;  capturée  au  temps  des  pi- 
«  rates  par  un  corsaire  algérien,  elle  est  retombée  provi- 
«  dentiellement  entre  nos  mains  ;  enfin,  en  forme  de  table 
«  de  communion,  deux  magnifiques  rampes  en  balustres 
«  de  marbre  blanc,  incrustées  de  fleurs  de  marbre  antique 
«  du  plus  précieux  travail,  restes  de  la  chaire  de  Maho- 
<  met.  L'autel  est  surmonté  d'une  coupole  par  où  descend 
«  un  jour  religieux  ;  à  la  porte  et  dans  son  turban  creusé 
«  à  cet  effet,  le  tombeau  d'un  dey  garde  l'eau  bénite. 
«  Sanctuaire  béni  mille  fois  !  mille  fois  plus  précieux  par 
«  le  trésor  des  grâces  qu'il  renferme  déjà,  par  ceux  qui 
«  s'y  multiplient  tous  les  jours,  que  par  le  marbre  et 
«  l'airain,  par  les  prodiges  de  la  toile  et  du  ciseau  !  » 

C'est  là  en  effet  qu'ont  été  consommées  de  grandes 
merveilles  de  la  grâce.  Là  des  hérétiques,  des  juifs,  des 
infidèles  sont  devenus  enfants  du  vrai  Dieu.  Jadis  des 
esclaves  tremblants  y  attendaient  leur  maître,  aujourd'hui 
le  Dieu  de  la  terre  et  du  ciel  y  attend  les  esclaves  devenus 
libres  et  s'y  donne  à  eux.     - 


VIII 


COUP  D'OEIL   HISTORIQUE. 


La  première  chose  qu'on  aime  à  connaître  dans  un  pays 
nouveau,  c'est  l'ensemble  des  événements  qu'il  a  vus 
s'accomplir;  on  se  fait  ainsi,  du  sol  même,  une  vieille 
connaissance,  avec  qui  l'on  peut,  à  défaut  des  amis 
absents,  s'entretenir  du  passé  ,  du  présent,  de  l'avenir. 

Lorsque  l'on  jette  un  regard  sur  l'histoire  de  l'Afrique, 
le  sentiment  qui  tout  d'abord  s'empare  de  l'âme  et  qui  ne 
la  quitte  plus  est  celui  d'une  profonde  tristesse.  Terre  de 
malédiction  donnée  en  héritage  au  dernier  né  du  mau- 
vais fils ,  elle  n'a  pu  se  relever  de  l'anathème  qui  semble 
l'avoir  frappée.  Sur  d'immenses  espaces,  elle  se  refuse  à 
nourrir  l'homme;  et  l'homme,  là  où  le  sol  est  habitable, 
se  montre  presque  partout  déshérité  d'intelligence  et  de 
bonheur  ;  la  bête  féroce,  moins  misérable  que  lui,  ne  fuit 
pas  sa  présence  et  son  voisinage  ;  il  est  contraint  de  dis- 
puter aux  monstres,  dont  il  se  rapproche  par  ses  mœurs 
et  dont  il  est  souvent  la  proie,  ce  recoin  aride  où  s'écoule, 
au  milieu  des  angoisses,  sa  vie  incessamment  menacée.  Là, 
point  de  société,  point  de  liberté,  point  de  famille,  point 
de  Dieu.  Sous  un  ciel  inclément,  sous  des  maîtres  abo- 
minables, sous  des  coutumes  immondes,  l'être  humain 
sans  lois,  sans  art,    sans  industrie,   n'est  supérieur  à 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  73 

l'animal  que  pour  être  plus  vil  et  plus  dégradé.  Il  adore 
de  grossiers  et  d'impurs  fétiches  ;  le  mariage  lui  est  in- 
connu; il  n'a  ni  l'instinct  de  la  générosité,  ni  celui  du 
courage.  La  femme  ignore  la  pudeur,  le  sentiment  mater- 
nel n'émeut  pas  ses  entrailles;  le  père  vend  le  fils,  et  s'il 
ne  le  vend  pas,  c'est  le  fils  lui-même  qui  vend  son  père, 
ou  qui  l'égorgé  et  parfois  le  dévore.  Telle  est  l'Afrique 
intérieure,  l'Afrique  des  noirs  enfants  de  Cham  le  Mau- 
dit; et  quelque  chose  de  leur  sort  funeste  échoit  à  qui- 
conque vient  toucher  cette  contrée  des  esclaves.  Les  fils 
de  Sem  et  de  Japhet  n'y  ont  séjourné  tour  à  tour  que 
comme  dans  une  prison  fermée  aux  lumières  de  la  terre 
et  du  ciel.  Toutes  les  civilisations  l'ont  côtoyée,  aucune 
n'y  a  pu  vivre.  Après  un  éclat  passager,  le  flamheau  s'en 
est  éteint  dans  les  guerres,  dans  le  sang,  dans  la  barbarie. 
A  quelque  page  qu'on  ouvre  les  sinistres  annales  de 
l'Afrique,  une  lueur  de  feu  les  éclaire,  ou  c'est  une  nuit 
profonde,  du  sein  de  laquelle  sortent  par  intervalles 
d'effroyables  clameurs  de  mort  et  d'inconsolables  gé- 
missements. 

L'histoire  de  Carthage  est  pleine  de  meurtres,  de  sou- 
lèvements, de  rapines  et  de  guerres.  Guerre  contre  les 
Grecs  delà  Cyrénaïque,  guerre  contre  Rome,  guerre 
contre  les  indigènes  ,  de  la  soumission  desquels  les  enva- 
hisseurs phéniciens  n'ont  jamais  été  sûrs.  Les  Libyens 
étaient  ce  que  sont  aujourd'hui  les  Berbers  ou  Kabyles, 
habitants  de  leurs  montagnes,  héritiers  de  leur  sauvage 
indépendance.  Ce  fonds  barbare  a  vu  passer  les  hôtes 
étrangers,  il  les  a  servis,  il  les  a  combattus,  et  n'a  point 
changé. 

Cependant  Carthage  fut  pour  tout  le  littoral  de  la  Mé- 
diterranée un  puissant  a^ent  de  civilisation  ;  mais  qu'était 


74  LES  FRAiNÇAlS 

cette  civilisation  antique?  Une  soif  de  l'or  et  des  voluptés 
plus  savante  que  celle  des  barbares.  La  florissante  Car- 
thage  adorait  Saturne ,  et  lui  sacrifiait  des  enfants  nou- 
veau-nés ;  la  mère ,  présente  au  sacrifice ,  devait  le  con- 
templer sans  gémir. 

Rome,  après  son  triomphe,  n'entreprit  pas  de  se 
substituer  immédiatement  au  pouvoir  qu'elle  venait  d'a- 
battre. Massinissa  travaillait  pour  la  République.  Sage, 
puissant ,  énergique,  habile  ,  ce  roi ,  qui  n'avait  reçu  que 
des  terres  et  des  espaces,  créa  véritablement  un  royaume  : 
il  fonda  des  villes  ,  fit  fleurir  l'agriculture  et  les  arts  ;  par 
ses  soins  et  ceux  de  son  fils  Micipsa ,  les  Numides  devin- 
rent un  peuple  policé.  Dans  un  vaste  rayon ,  les  alentours 
de  Cirta ,  augmentée  et  embellie ,  se  couvrirent,  de  riches 
moissons.  Métellus,  pendant  la  guerre  de  Jugurtha,  y 
trouva  de  quoi  nourrir  son  armée,  et  il  est  plus  facile, 
nous  l'avons  appris  à  nos  dépens ,  de  soumettre  un  grand 
peuple  qui  possède  des  champs  et  des  villes,  qu'un  petit 
nombre  de  guerriers  qui  n'ont  que  leurs  armes ,  leur 
cheval  et  leur  tente. 

Cependant  cette  guerre  de  Jugurtha  mit  pendant  dix 
ans  toute  la  Numidie  en  sang  et  en  flammes.  Salluste  nous 
a  raconté  par  quelles  ruses,  par  quelles  effronteries,  par 
quelles  ressources  d'habileté,  de  corruption  et  aussi  de 
courage,  ce  hardi  barbare  sut  longtemps  déjouer  les  plans 
de  la  République.  Ardent,  mobile,  cruel,  souvent  décou- 
ragé, jamais  abattu,  savant  à  relever  par  le  mensonge  l'ar- 
deur épuisée  des  siens,  prompt  à  fuir,  plus  prompt  à  repa- 
raître, Jugurtha  offre  le  type  du  caractère  numide;  rien 
n'est  plus  intéressant  pour  nous  que  son  histoire.  Abd- 
el- Ivader  semble  avoir  lu  Salluste,  et  je  crois  que  le 
général  Bugeaud  l'a  médité. 


EN  ALGÉRIE.  75 

Après  la  chute  de  Jugiirtha ,  Borne  se  contenta  d'ajou- 
ter à  ce  qu'elle  possédait  sous  le  nom  de  province  Pro- 
consulaire, c'est-à-dire  à  l'ancien  territoire  de  Carthage, 
quelques  cantons  limitrophes  appartenants  à  la  Numidie. 
Le  royaume  entier  ne  fut  réuni  à  la  province  romaine  que 
par  César,  lorsqu'il  vint  en  Afrique  combattre  les  restes 
du  parti  républicain,  commandés  par  Scipion  et  fortifiés 
par  Juba. 

Les  portions  de  pays  qu'on  a  depuis  nommées  Mauri- 
tanie-Césarienne (l'Algérie  actuelle)  et  Mauritanie-Tin- 
gitane  (le  Maroc)  furent  léguées  à  l'empire  par  les  rois 
Bocchus  et  Bogud.  Auguste  en  fit  un  nouveau  royaume 
pour  Juba  IT,  prince  sage,  éclairé  ,  mais  surtout  soumis 
par  l'éducation  romaine.  Juba  H  fonda  une  ville  qu'il 
nomma  Césarée  (Cherchell)en  mémoire  des  bienfaits  de 
l'empereur.  Elle  devint  la  capitale  de  la  province  ;  ses 
ruines  témoignent  encore  aujourd'hui  de  son  importance 
et  de  sa  splendeur.  Sous  Claude  (an  43)  le  royaume  de 
Juba  fut  définitivement  annexé  à  l'empire  et  divisé  en 
deux  provinces  qui  reçurent  leurs  noms  des  deux  capi- 
tales, Césarée  et  Tingis  (Tanger).  Cette  réunion  eut  lieu 
cent  quatre-vingt-neuf  ans  après  la  prise  de  Carthage  : 
ce  n'est  pas  le  moins  bel  exemple  de  la  persévérance  ro- 
maine. Les  envahissements  de  la  civilisation  furent  alors 
si  rapides,  qu'au  commencement  du  règne  de  Vespasien 
la  seule  Mauritanie-Césarienne  comptait  treize  colonies 
romaines,  trois  municipes  libres,  deux  colonies  en  pos- 
session du  droit  latin,  et  une  colonie  jouissant  du  droit 
italique;  au  temps  de  Pline,  la  Numidie  avait  douze  colo- 
nies romaines  ou  italiques,  cinq  municipes  et  trente  villes 
libres.  Ces  deux  provinces  renfermaient  en  outre  un  cer- 
tain nombre  de  villes  tributaires. 


7G  LES  FRANÇAIS 

Néanmoins,  même  alors,  le  pouvoir  de  Rome  n'était  pas 
partout  également  fort  et  incontesté.  Une  savante  notice 
publiée  par  M.  le  capitaine  du  génie  E.  Carette,  établit,  par 
les  témoignages  historiques  consultés  avec  soin  et  par  la 
configuration  même  du  pays ,  que  la  conquête  romaine , 
complète  dans  la  province  d'Afrique  proprement  dite 
(territoire  de  Cartilage),  et  dans  la  partie  orientale  de 
l'ancienne  régence  d'Alger  comprenant  la  Numidie  et  la 
Mauritanie-Sitifienne  (notre  province  actuelle  de  Con- 
stantine),  avait  seulement  entamé  par  le  littoral  les  deux 
autres  Mauritanies,  Césarienne  et  Tin  gitane ,  et  ne  com- 
porta jamais  que  des  lignes  stratégiques  dans  l'intérieur 
de  ces  dernières  provinces,  et  une  ceinture  de  ports 
fortifiés. 

Nous  lisons  en  effet  dans  la  Vie  de  saint  Cy  prien,  évèque 
de  Carthage,  qu'il  fit,  vers  l'an  250,  une  quête  dans  son 
diocèse  pour  racheter  un  grand  nombre  de  chrétiens 
emmenés  en  captivité  par  les  Barbares,  qui  avaient  pillé 
plusieurs  villes  de  la  Numidie.  Saint  Cyprien,  en  en- 
voyant la  somme  considérable  recueillie  parmi  les  fidèles 
de  Carthage ,  mande  aux  évêques  de  s'adresser  toujours 
à  lui  dans  de  semblables  occasions. 

Une  inscription ,  relevée  à  Chercliell ,  mentionne  une 
expédition  qui  eut  pour  résultat  le  pillage  d'une  tribu 
au  delà  du  lac  (du  lac  de  Titteri  sans  doute).  Ainsi  on  en 
était  encore  au  régime  des  razias  dans  une  contrée  gou- 
vernée provincialement  depuis  cent  cinquante  ans.  Cela 
se  passait  sous  Dioclétien. 

«  Vers  la  même  époque,  Maximien  Galère  ordonna  une 
nouvelle  délimitation  des  provinces.  La  Bizacène,  paisible 
et  fertile,  fut  formée  d'un  démembrement  de  la  province 
Proconsulaire-^a  Mauritanie-Sitifienne  fut  composée  d'une 


EN  ALGÉRIE.  77 

portion  de  la  Mauritanie-Césarienne.  Il  existait  entre  les 
deux  extrémités  de  cette  province  des  oppositions  dont 
il  fallait  tenir  compte.  D'un  côté,  les  districts  réfrac- 
taires  de  l'ouest ,  sans  cesse  menacés  par  les  incursions 
des  tribus  voisines,  languissaient  sous  le  régime  double- 
ment désastreux  de  la  possession  inquiète  et  de  la  pro- 
tection armée;  de  l'autre,  Sétif  voyait  le  vaste  plateau 
qu'il  domine  se  couvrir  d'établissements  actifs  ,  de  cités 
florissantes ,  et  partageait  avec  la  Numidie ,  sa  voisine , 
les  fruits  d'une  paix  franche  et  vivace.  Maximien  recon- 
nut le  contraste;  il  consacra,  par  une  nouvelle  division 
territoriale,  le  partage  que  les  mœurs ,  les  événements  et 
la  nature  elle-même,  avec  sa  barrière  de  montagnes, 
avaient  déjà  fait.  11  sépara  l'occupation  stérile  de  la  pos- 
session productive,  et  forma  sous  le  nom  de  Mauritanie- 
Sitifienne  une  nouvelle  province,  qui  eut  Sétif  pour  capi- 
tale, et  pour  frontière  la  ligne  brisée  formée  par  le  cours 
du  ÎNabar  (Oued-el-Adous),  depuis  Saldé  (Bougie)  jus- 
qu'au Biban  d'une  part,  et  de  l'autre  ,  depuis  les  Biban 
jusqu'à  Zabi  (Msilah)  *.  »  Nous  n'avons  pas  retrouvé  les 
richesses  et  la  prospérité  qui  couvraient  autrefois  la  Mau- 
ritanie-Sitifienne  ;  mais,  comparativement  du  moins,  nous 
y  avons  retrouvé  la  paix . 

«  En  311,  Maxence ,  proclamé  empereur  en  Italie ,  eut 
à  combattre  en  Afrique  un  Pannonien  nommé  Alexandre, 
auquel  les  légions  avaient  offert  la  pourpre.  La  victoire 
fut  facile.  Au  premier  choc  les  soldats  d'Alexandre  s'en- 
fuirent. L'armée  impériale  désola  Carthage  et  ruina  Cirta, 
déjà  si  souvent  ruinée.  La  ville  des  Numides  ne  sortit 


"  Voyez,  dans   le  Tableau   de  la  situation  des  établissements  français  en 
Algérie  (1840  ,  la  notice  de  M.  le  capitaine  Carelte. 


78  LES  FRANÇAIS  EN  ALGERIE. 

plus  de  ses  décombres  que  par  la  main  du  vainqueur  de 
Maxence,  et  sous  le  nom  de  Constantine.  »  A  l'occasion  de 
la  révolte  d'Alexandre,  le  capitaine  Carette  remarque  que 
le  désordre  qui  régnait  dans  l'Afrique  prenait  un  carac- 
tère différent  suivant  le  génie  des  populations  ;  les  pro- 
vinces de  l'est  pouvaient  disputer  sur  le  choix  d'un 
maître  ;  les  provinces  de  l'ouest  ne  voulaient  pas  de 
maître. 

«  L'esprit  d'indépendance  qui  s'y  était  manifesté  depuis 
les  premiers  jours  de  la  conquête,  poursuit-il,  semblait 
n'avoir  rien  perdu  de  son  activité  et  de  son  énergie.  Il 
lutta  jusqu'à  la  fin  contre  la  domination  romaine,  et  le 
comte  Boni  face,  entre  les  mains  de  qui  elle  s'éteignit, 
avait  encore  à  réprimer  les  incursions  des  Maures,  lors- 
que tout  fut  submergé  sous  le  flot  des  Vandales.  » 

Au  milieu  de  ces  guerres  continuelles,  jetons  un  re- 
gard sur  d'autres  combats ,  non  moins  sanglants ,  mais 
plus  intéressants  pour  nous. 


iX 


SUITE  DU  COUP  D'OEIL  HISTORIQUE.  —  LES  CHRÉTIENS. 


L'an  200  del'ère  chrétienne,  la  huitième  année  du  règne 
de  Sévère,  le  16  juillet,  sept  hommes  et  cinq  femmes,  nés  à 
Scillite,  ville  de  la  province  Proconsulaire,  furent  amenés 
au  tribunal  du  proconsul  Saturnin.  Ils  se  nommaient 
Spérat,  Narzal,  Cittin,  Yéturius,  Félix,  Acyllin,  Lœtan- 
tius,  Januaria,  Générose,  Vestine,  Donate  et  Seconde.  On 
leur  reprochait  de  n'avoir  pas  voulu  sacrifier  aux  dieux 
de  Rome.  Spérat  lit  entendre  des  paroles  qui,  depuis  près 
de  deux  siècles,  avaient  déjà  bien  souvent  retenti  dans 
l'empire,  mais  que  les  tribunaux  de  Carthage  entendaient 
peut-être  pour  la  première  fois ,  et  qui  allaient  consacrer 
un  genre  de  courage  encore  inconnu  sur  cette  terre,  où  de 
tout  temps  les  hommes ,  acharnés  à  la  poursuite  de  l'or , 
du  pouvoir  et  des  voluptés,  semblaient  s'être  fait  un  jeu 
de  la  mort  :  «  Nous  n'avons  commis  aucun  crime ,  dit 
Spérat  ;  nous  n'avons  insulté  personne  ;  au  contraire , 
lorsqu'on  nous  a  maltraités,  nous  en  avons  remercié  le 
Seigneur.  Sachez  que  nousn'adorons  que  le  seul  vrai  Dieu, 
qui  est  le  maître  et  l'arbitre  de  toutes  choses.  j\ous  con- 
formant à  sa  loi ,  nous  prions  pour  ceux  qui  nous  persé- 
cutent injustement.  »  Le  proconsul  les  pressa  de  jurer 
par  le  génie  de  l'empereur.  <•  Je  ne  connais  point,  ré- 


80  LES  FRANÇAIS 

pondit  Spérat,  le  génie  de  l'empereur  de  ce  monde,-  mais 
je  sers  par  la  foi,  l'espérance  et  la  charité,  le  Dieu  du 
ciel,  que  nul  homme  n'a  vu  ni  ne  peut  voir.  Je  n'ai  fait 
aucune  action  punissable  par  les  lois  publiques  et  divines. 
Si  j'achète  quelque  chose,  j'en  paye  les  droits  aux  rece- 
veurs. Je  reconnais  et  j'adore  mon  Seigneur  et  mon  Dieu, 
le  Roi  des  rois  et  l'Empereur  de  toutes  les  nations.  »  Sa- 
turnin ,  injuriant  Spérat ,  se  tourna  vers  les  autres  chré- 
tiens et  les  pressa  d'obéir.  «  0  proconsul,  dit  Cittin,  ce 
que  notre  compagnon  Spérat  a  confessé ,  nous  le  con- 
fessons, et  vous  n'entendrez  point  de  nous  d'autres 
paroles.  Nous  n'avons  à  craindre  personne  que  notre 
Dieu  et  Seigneur  qui  est  au  ciel.  »  Saturnin  les  renvoya 
en  prison ,  ordonnant  qu'on  les  mit  au  cep  (  I  ).  Le  lende- 
main il  se  les  fit  présenter,  pâles  et  meurtris.  Il  s'adressa 
aux  femmes  :  «  Honorez  noire  souverain  et  sacrifiez  aux 
dieux,  ••  leur  dit- il.  Donate  répondit:  «  Nous  rendons 
l'honneur  à  César  ;  mais  la  crainte  ou  le  culte ,  nous  le 
réservons  au  Christ.  —  Ce  que  méditera  toujours  mon 
cœur,  dit  Vestine,  ce  que  prononceront  toujours  mes 
lèvres,  c'est  que  je  suis  chrétienne.  —  Je  suis  aussi  chré- 
tienne, ajouta  Seconde,  je  veux  l'être;  nous  le  serons  et 
nous  n'adorerons  point  vos  dieux.  >•  Le  proconsul  com- 
manda de  les  séparer,  et  fit  approcher  les  hommes;  puis 
adressant  la  parole  à  Spérat  :  «  Persévères-tu  ?  lui  dit-il  ; 
es-tu  toujours  chrétien?  —  Je  persévère,  répondit  Spérat, 
et  j'ai  la  confiance  d'avoir  cette  persévérance  chrétienne, 
non  par  mes  propres  forces,  mais  par  la  grâce  de  Dieu. 
Si  donc  vous  voulez  savoir  la  pensée  de  mon  cœur,  je  suis 


(i)  Le  cep,  nervus,  était  une  machine  de  bois,  percée  de  plusieurs  trous  de 
distance  en  distance.  On  y  attachait  les  pieds  des  martyrs,  et  on  leur  écartait 
quelquefois  les  jambes  jusqu'au  quatrième  ou  cinquième  trou. 


EN  ALGÉRIE.  81 

chrétien  !  Écoutez  tous  :  Je  suis  chrétien  !  »  Tous  ceux 
qu'on  avait  arrêtés  en  même  temps  que  lui  s'écrièrent , 
à  son  exemple,  qu'ils  étaient  chrétiens.  «  Réfléchissez, 
leur  dit  Saturnin ,  délibérez  sur  le  parti  que  vous  avez 
à  prendre.  —  Il  ne  nous  faut  point  de  seconde  délibéra- 
tion ,  répondit  Spérat  ;  lorsque,  régénérés  par  la  grâce  du 
baptême,  nous  avons  renoncé  au  diable  et  suivi  les  pas 
du  Christ,  nous  avons  alors  délibéré  de  ne  l'abandonner 
jamais.  Faites  ce  qu'il  vous  plaira,  nous  mourrons  avec 
joie  pour  le  Christ.  —  Quels  sont  les  livres  que  vous  lisez, 
demanda  encore  le  proconsul,  et  qui  contiennent  la  doc- 
trine de  votre  religion?  »  Spérat  dit  :  >  Les  quatre  évan- 
giles de  notre  Seigneur  Jésus-Christ ,  les  épitres  de  saint 
Paul  apôtre,  et  toute  l'Ecriture  inspirée  de  Dieu  (1).  » 

Saturnin ,  dans  l'espoir  de  vaincre  la  résistance  de  ces 
étranges  criminels ,  leur  dit  qu'il  leur  donnait  un  délai 
de  trois  jours  pour  rétracter  leur  confession  et  revenir 
aux  sacrées  cérémonies  des  dieux.  «  Ce  délai,  répondit 
Spérat,  nous  est  inutile;  délibérez  plutôt  vous-même, 
abandonnez  le  culte  si  honteux  des  idoles ,  embrassez  la 
religion  du  vrai  Dieu.  Que  si  vous  n'en  êtes  pas  digne ,  ne 
différez  pas  davantage,  prononcez  la  sentence.  Tels  vous 
nous  voyez  aujourd'hui,  tels  nous  serons,  n'en  doutez 
pas,  à  l'expiration  du  délai.  Je  suis  chrétien,  et  tous 
ceux  qui  sont  avec  moi  sont  chrétiens  ;  nous  ne  quitte- 
rons pas  la  foi  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ.  » 

Saturnin  ,  les  voyant  inébranlables,  rendit  la  sentence, 
que  le  greffier  écrivit  en  ces  termes  :  «  Spérat,  ÎNarzal, 
«  Cittin ,  Veturius,  Félix ,  Acyllin ,  Lœtantius,  Januaria, 


vi)  Qui  sunt  libri  quosadoratis  legentes?  Speratus  respondil  :  Quatuor  evan- 
gclia  nomini  nosiri  Jeut  Christi ,  et  epistolas  sancti  Pauli  apostoli ,  et  omnem 
diviniths  inspiralam  Scripturam.  Actaap.  Ritinarl,  p.  78,  eiBaron,  ad  an.  202. 

6 


&î  LES  FRANÇAIS 

«  Générose ,  Vestine ,  Donate  et  Seconde ,  s'étant  avoués 
«  chrétiens  et  ayant  refusé  l'honneur  et  le  respect  à  l'em- 
«  pereur,  j'ordonne  qu'ils  aient  la  tète  tranchée.  »  On  lut 
la  sentence  aux  condamnés,  et  aussitôt,  d'une  voix  una- 
nime, ils  hénirent  Dieu.  Conduits  au  lieu  du  supplice, 
ils  se  mirent  à  genoux  et  renouvelèrent  leurs  actions  de 
grâces.  Les  bourreaux  leur  tranchèrent  la  tète  pendant 
qu'ils  priaient. 

Les  fidèles  qui  transcrivirent  sur  les  registres  du  greffe 
le  récit  authentique  dont  on  vient  de  lire  la  traduction , 
le  terminent  ainsi  :  «  Les  martyrs  du  Christ  consom- 
«  mèrent  leur  sacrifice  au  mois  de  juillet,  et  ils  inter- 
..  cèdent  pour  nous  auprès  de  notre  Seigneur  Jésus-Christ, 
■  auquel  soient  honneur  et  gloire  avec  le  Père  et  le  Saint- 
-  Esprit,  dans  les  siècles  des  siècles  (I).  »  Il  n'y  avait  pas 
longtemps  qu'ils  avaient  souffert,  lorsque  Tertullien,  leur 
compatriote ,  alors  âgé  d'environ  quarante  ans ,  adressa 
son  Apologie  de  la  religion  chrétienne  aux  gouverneurs 
des  provinces  de  l'empire  (2). 

Ainsi  l'Église  d'Afrique  donnait  presque  au  même  in- 
stant au  ciel  douze  martyrs ,  et  à  la  terre  l'un  des  plus 
puissants  apologistes  de  la  vérité;  double  et  durable 
triomphe  de  cette  force  nouvelle  qui ,  sans  armes ,  sans 
défense,  par  la  vertu ,  par  la  prière,  par  la  parole,  allait 
vaincre  le  inonde  et  le  changer. 

Si  l'on  trouve  que  je  m'arrête  trop  au  fait  peu  impor- 


(i)  Consummali  sunt  Chrisli  martyres  même  Julio,  et  intercedunt  pro  nobis 
ad  Dominant  nostrum  Jesum  Chris tum  ,  cui  honor  et  gloria  cum  Pâtre  et  Spi- 
ritu  sanclo  in  secula  seculorum    Acla  ap.,  Baron  ,  ad  an.  20.'. 

Les  actes  des  marlyrs  scillilains  ont  été  copiés  sur  les  registres  publics  par 
trois  différents  chréliens ,  qui  y  ont  ajouté  de  courtes  notes.  Baronius  les  a 
publiés  sous  l'an  202;  Ruinait,  p.  75;  Mabillon,  2,  m. 

(2)  !1  rapporte ,  dans  son  livre  à  Scapula  ,  que  Saturnin  ,  qui ,  le  premier  eu 
Afrique,  tira  le  glaive  contre  les  disciples  de  Jésus  Christ,  en  fut  puni  peu  de 


EN  ALGÉK1E.  83 

tant  de  la  confession  el  de  la  mort  des  douze  chrétiens 
de  Scillite,  c'est  qu'il  a  pour  moi  quelque  chose  de  plus 
qu'une  valeur  historique  :  il  est  à  mes  yeux,  et  je  l'ose 
dire ,  le  premier  titre  de  la  France  chrétienne  à  la  posses- 
sion de  l'Afrique  infidèle.  Si  celui  qui  plante  le  premier 
le  drapeau  de  la  civilisation  sur  une  terre  sauvage  en  de- 
vient le  possesseur  au  nom  des  hiens  véritables  qu'il  lui 
promet,  quels  ne  sont  pas  les  droits  de  la  famille  chré- 
tienne sur  le  sol  où  ses  aînés  ont  répandu  leur  sang  afin 
d'y  féconder  toutes  les  idées  de  justice  et  d'humanité ,  d'y 
enraciner  le  principe  de  toute  vertu ,  la  science  de  tout 
bonheur  durable,  afin  de  le  conquérir,  en  un  mot,  à 
l'amour  de  Jésus-Christ?  Oui,  les  martyrs  scillitains  ont 
acquis  et  légué  à  la  croix  cette  terre,  où,  tandis  qu'ils 
mouraient,  l'idolâtrie  pratiquait  encore  les  cérémonies 
barbares  de  religions  usitées  chez  les  Scythes  (1);  et  quel- 
ques lecteurs  comprendront  le  sentiment  pieux  qui  m'a 
fait  tressaillir,  lorsque,  feuilletant  la  Vie  des  Saints,  ce 
livre  trop  peu  lu  dans  la  famille  catholique,  dont  il  re- 
trace les  annales  glorieuses,  j'ai  appris  que  les  reliques 
de  saint  Spérat,  apportées  d'Afrique  en  France  par  des 
ambassadeurs  de  Charlemagne ,  furent  placées  avec  res- 
pect dans  l'église  de  Saint-Jean-Baptiste  à  Lyon. 

A  dater  de  ce  grand  jour,  le  16  juillet  de  l'an  200 ,  les 
martyrs  se  multiplièrent  en  Afrique,  et  Dieu  seul  en 
connaît  le  nombre.  Ce  fut  trois  ans  après,  le  7  mars  203, 
sous  le  proconsul  Minucius  Timinicn,  que  souffrirent, 
encore  à  Garthage,  les  deux  illustres  saintes,  Vivia  Per- 


lemps  après  par  la  perle  de  la  vue.  Srapula  était  proconsul  d'Afrique.  Ter- 
lullien  l'exhorte  a  mettre  fin  à  la  persécution.  «  Un  chrétien,  lui  dit-il,  n'est 
ennemi  d'aucun  homme-  à  plus  torte  raison  ne  l'esl-il  pas  de  l'empereur.  >> 

(1)  Terlul.,  Apol.,  C.  ». 


84  [.ES  FRANÇAIS 

pétue  et  Félicité,  et  leurs  compagnons  Révocat,  Satur 
et  Secundulus  ;  tous  les  cinq  jeunes  et  simples  catéchu- 
mènes. Perpétue,  d'une  famille  considérable,  avait  épousé 
un  homme  de  qualité;  Félicité  et  Révocat  étaient  esclaves. 
Satur ,  qui  les  avait  instruits,  se  livra  pour  leur  être 
réuni.  Félicité  était  enceinte;  Perpétue,  âgée  d'environ 
vingt-deux  ans ,  avait  un  enfant  à  la  mamelle.  Son  père, 
encore  païen ,  la  conjurait  avec  larmes  de  revenir  au 
culte  des  dieux  ;  sa  mère  et  ses  frères  appartenaient  à 
Jésus-Christ.  Le  christianisme  s'était  introduit  dans 
toutes  les  familles  et  dans  toutes  les  conditions;  nul 
doute  qu'il  n'eût  fait  de  grands  progrès  depuis  quelques 
années.  Le  martyre  de  sainte  Perpétue,  dont  elle  nous 
a  elle-même  laissé  le  récit,  terminé  par  quelque  témoin 
oculaire,  est  si  célèbre  et  si  connu  dans  l'Église,  que  je 
n'ai  point  à  en  retracer  ici  les  détails,  car  j'écris  pour  des 
chrétiens.  Rien  de  plus  beau  n'a  été  légué  par  l'homme 
à  l'admiration  des  hommes,  jamais  plus  sublime  courage 
ne  lutta  contre  une  plus  lâche  férocité.  La  civilisation 
romaine  livrait  aux  huées  de  la  multitude,  aux  fouets  des 
gladiateurs,  à  la  dent  des  bêtes,  des  enfants,  des  jeunes 
femmes  qui  chantaient  paisiblement  les  louanges  de  Dieu 
au  milieu  de  ces  supplices,  et  qui,  se  tenant  parla  main, 
se  donnaient  le  baiser  de  paix  avant  de  mourir.  Lorsque 
les  spectateurs  virent  Perpétue  si  délicate,  et  Félicité, 
nouvellement  mère,  dont  les  mamelles  dégouttaient  en- 
core de  lait,  exposées  dans  un  filet  aux  cornes  d'une 
vache  furieuse  qui  les  traînait  sur  l'arène,  leur  pitié  alla 
jusqu'à  ordonner  que  ces  jeunes  femmes  et  leurs  compa- 
gnons ne  mourussent  pas  ainsi ,  mais  seulement  par  le 
glaive;  néanmoins  ils  voulurent  avoir  le  plaisir  de  leur 
mort.  Les  martyrs  se  rendirent  d'eux-mêmes  au  milieu 


EN  ALGÉRIE.  85 

de  l'amphithéâtre ,  et  reçurent  le  dernier  coup ,  immo- 
biles et  en  silence.  Le  gladiateur  qui  frappa  Perpétue  fut 
obligé  de  s'y  reprendre  à  plusieurs  fois  :  elle  conduisit 
elle-même  la  main  tremblante  de  son  bourreau-  Satur  fut 
égorgé  à  part,  au  Spoliarium,  où  l'on  achevait  ceux  à  qui 
les  bêtes  n'avaient  pas  entièrement  arraché  la  vie.  Là  était 
le  soldat  Pudens ,  qui  les  avait  gardés  dans  la  prison  et 
qui  était  déjà  croyant.  «  Adieu ,  lui  dit  Satur,  souvenez- 
vous  de  ma  foi  !  Que  ceci  ne  vous  trouble  point ,  mais 
vous  confirme  !  »  Puis  il  lui  demanda  l'anneau  qu'il  avait 
au  doigt ,  le  trempa  dans  sa  blessure ,  et  le  lui  rendit 
comme  un  gage  de  son  amitié  et  du  zèle  avec  lequel  il 
allait  prier  pour  lui.  On  a  de  fortes  raisons  de  penser 
que  ce  Pudens  est  celui  que  l'on  honore  comme  avant  subi 
le  martyre  en  Afrique  peu  de  temps  après.  Ainsi  prê- 
chaient, ainsi  mouraient  les  chrétiens,  ainsi  s,e  propa- 
geait leur  foi  sainte.  Les  noms  de  Perpétue  et  de  Félicité 
ont  été  insérés  dans  le  canon  de  la  messe ,  tant  le  combat 
de  ces  deux  femmes  admirables  parut  glorieux  et  leur 
palme  éclatante;  et  depuis  seize  siècles  l'adorable  sacrifice 
des  autels  n'a  pas  été  célébré  une  fois  dans  le  monde,  que 
le  prêtre  et  les  fidèles  n'aient  solennellement  prié  Dieu  de 
leur  donner  part  et  société  avec  Félicité  et  Perpétue.  Les 
précieuses  dépouilles  des  martyrs  étaient,  au  ve siècle, 
dans  la  grande  église  de  Carthage.  Leur  fête,  au  rapport 
de  saint  Augustin,  attirait  plus  de  monde  pour  les  hono- 
rer, que  la  férocité  païenne  n'avait  jadis  attiré  de  specta- 
teurs et  d'insulteurs  à  leurs  supplices. 

Dans  cette  foule  qui  blasphémait  au  cirque,  outrageant 
à  la  mort  des  serviteurs  de  Dieu,  se  trouvait  sans  doute, 
enfant  du  temps  de  Félicité  et  de  Perpétue,  et  plus  tard 
jeune  homme,  et  plus  tard  encore  homme  fait  (car.  mal- 


86  LES  FRANÇAIS 

gré  quelques  intervalles  de  repos  ,  la  persécution  ne  ces- 
sait guère),  le  fils  d'un  des  principaux  sénateurs  de  Car- 
thage,  Thascius  Gyprianus,  aimable  et  plein  de  vices,  il 
l'a  dit  lui-même,  comme  tous  les  heureux  de  cette  époque 
pompeuse  et  flétrie.  Déjà  avancé  en  âge,  professeur  cé- 
lèbre et  considéré,  il  honorait  peu  les  dieux  de  l'empire 
et  méprisait  la  superstition  des  chrétiens,  lorsqu'il  se  lia 
d'amitié  avec  Cécilius,  cet  Africain  de  Cirta  qu'Octavius 
et  Minucius  Félix  convertirent  à  Ostie.  Le  brillant  incré- 
dule ouvrit  les  yeux ,  reçut  le  baptême,  et  tout  aussitôt 
abandonna  sa  profession ,  vendit  ses  biens ,  en  distribua 
le  prix  aux  pauvres,  et  fit  admirer  enfin  de  telles  vertus , 
que  le  peuple  demanda  qu'il  fût  ordonné  prêtre.  Depuis  un 
an  il  servait  en  cette  qualité  l'Église  de  Carthage,  quand 
l'évêque  Donat  mourut.  Thascius  Cyprianus,  malgré  ses 
prières  et  ses  larmes,  fut  élu  pour  remplacer  le  pasteur 
défunt.  11  reçut  la  consécration  épiscopale  (248),  et  c'est 
lui  que  nous  honorons  comme  Père  de  l'Église,  évèque  et 
martyr,  sous  le  nom  de  saint  Cyprien.  L'Église  jouissait 
alors  d'une  paix  qui  ne  dura  pas  longtemps.  Décius  monta 
sur  le  trône  et  recommença  la  persécution  (250).  La  con- 
version et  le  zèle  de  Cyprien  l'avaient  rendu  odieux  aux 
idolâtres  :  qui  s'est  jamais  mis  du  parti  de  Dieu  sans  s'at- 
tirer l'aveugle  haine  du  monde?  Ils  s'ameutèrent  dans  les 
rues  et  les  places,  criant  :  «  Cyprien  aux  bêtes  !  »  Cyprien 
désirait  le  martyre,  et  sa  fin  l'a  montré;  toutefois,  obéis- 
sant aux  inspirations  de  Dieu ,  qui  voulait  le  conserver 
quelque  temps  encore  au  monde  et  à  son  troupeau,  il  se 
déroba  pour  cette  fois  aux  recherches  des  tyrans,  ne  ces- 
sant, dans  son  exil,  de  pourvoir  aux  besoins  des  âmes 
avec  la  même  tendresse  et  le  même  zèle  que  par  le  passé. 
La  mobilité  africaine  se  révéla  dans  le  cours  de  cette  per- 


EN  ALGÉRIE.  87 

sédition,  et  le  saint  put  prévoir  les  malheurs  réservés  à 
son  Église.  Déjà  le  relâchement  s'y  était  introduit;  le 
schisme  ne  tarda  pas  à  y  apparaître  .  de  là  des  apostasies 
douloureuses.  Les  vrais  fidèles  mouraient  héroïquement, 
les  chrétiens  faibles ,  ceux  qui  avaient  embrassé  le  chris- 
tianisme par  désir  de  changement  et  par  goût  pourla  nou- 
veauté plutôt  que  par  amour  sincère  de  la  vertu ,  cou- 
raient d'eux-mêmes  et  s'empressaient  autour  des  idoles. 
Décius  périt  en  25 1  :  une  trahison  l'avait  élevésurle trône, 
une  trahison  l'en  fit  descendre;  les  fidèles  respirèrent. 
Cyprien  profita  du  calme  pour  rétablir  l'ordre  et  la  dis- 
cipline. Deux  conciles  nombreux  s'assemblèrent  à  Car- 
tilage ;  le  second  prit  des  mesures  pour  préparer  les  fidèles 
à  la  persécution  dont  l'avènement  de  Gallus  annonçait  le 
retour.  Ce  fut  à  cette  époque  que  saint  Cyprien  quêta 
pour  racheter  les  chrétiens  de  Numidie,  emmenés  en  cap- 
tivité chez  les  Barbares.  Un  autre  fléau  sollicitait  sa  cha- 
rité et  faisait  couler  ses  larmes.  Une  peste  horrible,  née 
en  Ethiopie,  avait  gagné  l'Afrique  et  la  dépeuplait.  On 
voyait  tous  les  jours  succomber  des  familles  entières. 
Chacun,  ne  pensant  qu'à  soi,  cherchait  à  se  garantir  de 
la  contagion  par  la  fuite.  Les  païens  abandonnaient  les 
malades,  les  mettaient  hors  de  leurs  maisons,  comme 
s'ils  eussent  pu  par  là  chasser  la  mort.  Les  rues  regor- 
geaient de  moribonds  qui  imploraient  le  secours  des  pas- 
sants. Les  passants  s'éloignaient  en  toute  hâte  ;  quelques- 
uns  s'arrêtaient,  mais  pour  piller  leurs  frères.  Saint 
Cyprien  assembla  les  fidèles  ;  il  leur  représenta  qu'ils  de- 
vaient non-seulement  s'assister  entre  eux ,  mais  encore 
secourir  leurs  ennemis  et  leurs  persécuteurs.  11  fut  obéi  : 
les  riches  donnèrent  de  l'argent,  les  pauvres  offrirent 
leur  travail,  l'évèque  se  donna  et  se  prodigua  tout  entier. 


88  LES  FRANÇAIS 

Quinze  siècles  plus  tard ,  de  l'autre  côté  de  la  mer ,  en 
face  de  Carthage  anéantie ,  Cyprien  revivait  à  Marseille 
dans  l'àme  sainte  de  l'évèque  Belzunce.  La  peste  d'Ethio- 
pie dura  depuis  l'an  250  jusqu'à  l'an  262.  En  257  éclata 
la  cruelle  persécution  de  Valérien,  successeur  de  Gallus 
et  d'Émilien  massacrés.  Elle  ne  s'éteignit  qu'au  bout  de 
trois  ans  et  demi ,  quand  le  persécuteur  tomba  au  pou- 
voir des  Perses.  Les  révolutions  punissaient  les  tyrans  et 
donnaient  quelque  relâche  à  l'Église.  Saint  Cyprien  avait 
relevé  le  courage  des  fidèles ,  et  Dieu ,  multipliant  les 
épreuves,  les  aidait  à  faire  moins  de  cas  de  la  vie.  Le 
saint  évêque  décrit  dans  ses  lettres  la  constance  admi- 
rable qu'ils  faisaient  paraître  au  milieu  des  supplices. 
On  les  frappait  avec  des  verges  et  des  bâtons  ;  on  les 
étendait  sur  des  chevalets  et  on  les  faisait  rôtir;  on  leur 
déchirait  le  corps  avec  des  tenailles  brûlantes  ;  on  cou- 
pait la  tête  aux  uns,  on  perçait  les  autres  avec  des  lances. 
Souvent  on  employait,  pour  tourmenter  le  même  homme, 
plus  d'instruments  de  supplice  qu'il  n'avait  de  membres 
en  son  corps.  On  les  chargeait  de  fers  dans  les  prisons  , 
et  on  les  en  tirait  ensuite  pour  les  exposer  aux  bêtes  ou 
pour  les  livrer  aux  flammes;  les  bourreaux  fatigués  se 
relayaient  les  uns  les  autres;  quand  ils  avaient  épuisé 
les  tortures  ordinaires,  ils  en  inventaient  de  nouvelles  et 
de  plus  raffinées  ;  c'était  un  art  d'accroître  les  tortures 
en  prolongeant  la  vie.  Il  y  avait  des  chrétiens  qu'on 
gardait  étendus  sur  le  chevalet  pour  qu'ils  mourussent 
comme  par  degrés,  et  que  la  durée  des  douleurs  les  ren- 
dit plus  atroces.  N'ayant  pas  une  place  sur  le  corps  qui 
ne  fut  déjà  déchirée,  ils  voyaient  encore,  selon  le  mot 
énergique  de  Tertullien,  tourmenter  non  plus  leurs 
membres,  mais  leurs  plaies.  Cependant  ils  lassaient  les 


EN  ALGÉRIE.  89 

tortionnaires  par  une  patience,  par  un  courage  invincible 
à  tout  le  génie  de  la  cruauté:  sur  ces  visages  saignants 
et  déformés  éclataient  la  douceur  et  la  paix  d'un  sourire 
céleste;  de  ces  troncs  qui  gisaient  dans  une  boue  san- 
glante ,  mutilés  par  le  fer  et  par  le  feu  ,  les  proconsuls , 
les  bourreaux,  la  populace  païenne  s'épouvantaient  d'en- 
tendre sortir  des  cantiques  de  joie,  des  paroles  qui  les 
menaçaient  de  la  mort  éternelle ,  des  prières  même  qui 
invoquaient ,  en  leur  faveur  ,  la  clémence  du  Dieu  tout- 
puissant,  de  ce  Dieu  qui  avait  de  tels  adorateurs!  Sou- 
vent aussi  des  voix  s'élevaient  du  sein  de  la  foule  :  c'é- 
taient des  chrétiens,  c'étaient  des  païens  même  qui ,  à  la 
vue  des  martyrs,  confessaient  Jésus-Christ  et  demandaient 
à  mourir.  Ces  choses  ne  se  passaient  pas  seulement  à 
Carthage ,  mais  dans  toutes  les  villes  de  la  Numidie  et 
de  la  Mauritanie  où  il  y  avait  des  fidèles ,  et  il  y  en  avait 
partout.  Cyprien  ne  cessait  d'exhorter  son  peuple  aux 
combats  généreux  de  la  foi ,  indomptable  et  désarmée , 
contre  la  fureur  sanguinaire  des  impies:  il  fut  le  père 
d'un  immense  nombre  de  pénitents  et  de  martyrs.  On 
l'arrêta  enfin  lui-même.  Ce  fut  une  joie  pour  lui,  et  un 
deuil  pour  la  ville.  Le  proconsul ,  suivant  l'usage ,  lui 
offrit  la  vie  et  la  richesse  s'il  voulait  abjurer,  car  on  ne 
demandait  autre  chose  à  ces  chrétiens ,  qu'on  accusait 
de  tous  les  crimes  les  plus  infâmes,  sinon  de  dire  qu'ils 
n'étaient  plus  chrétiens.  Cyprien   refusa.   Le  proconsul 
ordonna  qu'il  aurait  la  tête  tranchée.  Cyprien  loua  Dieu. 
Les  chrétiens  qui  étaient  présents  s'écrièrent  qu'ils  vou- 
laient être  décapités  avec  lui. 

Le  saint  sortit  du  prétoire ,  accompagné  d'une  troupe 
de  soldats;  les  centurions  et  les  tribuns  marchaient  à  ses 
côtés.  On  le  conduisit  dans  un  lieu  uni  et  couvert  d'arbres, 


00  LES  FRANÇAIS 

sur  lesquels,  à  cause  de  la  foule,  plusieurs  montèrent 
pour  mieux  voir.  Il  ôta  son  manteau,  se  mit  à  genoux  et 
pria.  Tl  se  dépouilla  ensuite  de  sa  dalmatique,  qu'il  donna 
aux  diacres.  Quand  le  bourreau  s'approcha,  il  lui  fit  faire 
un  cadeau  de  vingt-cinq  pièces  d'or,  se  banda  lui-même 
les  yeux  et  demanda  à  un  diacre  de  lui  lier  les  mains.  Les 
chrétiens  mirent  autour  de  lui  des  linges  pour  recevoir 
son  sang  (l),  et  on  lui  trancha  la  tète,  le  14  septembre 
258.  Il  était  évêque  depuis  dix  ans,  chrétien  depuis  onze 
ou  douze  ans;  il  avait,  durant  cet  espace,  conquis  plus 
d'àmes  h  la  religion,  par  conséquent  plus  de  fidèles  su- 
jets à  l'empire,  que  les  armes  de  Rome  ne  s'en  étaient 
soumis  en  un  siècle.  Les  chrétiens  portèrent  son  corps 
dans  un  champ  voisin ,  et  l'enterrèrent  pendant  la  nuit 
avec  beaucoup  de  solennité,  sur  le  chemin  de  Mappale. 
On  bâtit,  depuis,  deux  églises  en  son  honneur;  l'une 
sur  son  tombeau,  qui  fut  appelée  Mappalia;  l'autre  à 
l'endroit  où  il  avait  souffert,  et  qui  fut  appelée  Mensa 
Cypriana  (table  de  Gyprien),  parce  que  le  saint  s'y  était 
offert  a  Dieu  en  sacrifice.  Les  mêmes  ambassadeurs  de 
Charlemagne  qui  rapportèrent  en  France  les  reliques  de 
saint  Spérat,  y  rapportèrent  aussi  celles  du  grand  évêque: 
elles  furent  successivement  déposées  à  Arles,  puis  a 
Lyon  (2) ,  puis  enfin ,  sous  Charles  le  Chauve ,  à  Com- 
piègne,  dans  la  célèbre  abbaye  de  Saint-Corneille.  Elles 
sont  aujourd'hui  perdues. 


(1)  Presque  toujours  les  païens  tolérèrent  ces  hommages  rendus  par  les 
chrétiens  à  ceux  qui  avaient  souffert  pour  la  religion.  Je  ne  puis .  à  cette  occa- 
sion ,  m'empôcher  de  remarquer  qu'ayant,  dans  un  écrit  public,  témoigné 
mon  estime  et  ma  vénération  pour  un  pieux  prêtre  condamne  par  le  jury,  j'ai 
été  accusé  d'avoir  fait  son  apologie  et  condamné  moi-même  à  l'amende  et  à 
la  prison. 

(2)  Cette  translation  inspira  à  Leidrard.  archevêque  de  Lyon,  unpoéraeque 
nous  avons  encore. 


EN  ALGÉRIE.  91 

Les  martyrs  qui,  selon  le  langage  admirable  de  la  foi , 
reçurent  leur  couronne  durant  la  persécution  de  Valc- 
rien ,  furent  plus  nombreux  peut-être  en  Numidie  que 
partout  ailleurs.  Il  y  avait  parmi  eux  des  évêques,  des 
clercs,  et  une  telle  multitude  de  laïques,  hommes, 
femmes,  enfants  môme,  que  le  gouverneur  qui  les  fit 
exécuter  avant  les  ecclésiastiques  y  employa  plusieurs 
jours.  Les  clercs  furent  égorgés  dans  un  vallon,  entre 
Lambese  et  Cirta,  sur  le  bord  du  fleuve.  On  les  mit  en 
ligne,  afin  que  l'exécuteur  n'eût  qu'à  passer  de  l'un  à 
l'autre  en  coupant  les  têtes;  autrement  le  massacre  eût 
duré  trop  longtemps ,  et  il  y  aurait  eu  trop  de  corps  en 
un  monceau.  Quand  ils  eurent  les  yeux  bandés,  Marien  , 
qui  était  lecteur,  prédit  que  la  vengeance  du  sang  in- 
nocent était  proche,  que  le  monde  serait  affligé  de  peste, 
de  captivité,  de  famine,  de  tremblements  de  terre,  d'in- 
sectes; ce  qui  marquait  la  prise  de  l'empereur  Valérien 
et  les  guerres  qui  suivirent  sous  les  trente  tyrans.  La 
mère  de  saint  Marien  était  présente,  et  l'encourageait 
à  faire  généreusement  le  sacrifice  de  sa  vie.  Le  voyant 
mort ,  elle  embrassa  son  corps ,  baisa  son  cou  sanglant  et 
rendit  grâces  à  Dieu  de  lui  avoir  donné  un  tel  fils. 

Vers  la  fin  de  ce  nie  siècle,  si  glorieux  pour  l'église 
d'Afrique,  naît  dans  la  Libye-Cyrénaïque ,  un  homme 
dont  les  doctrines  rempliront  de  sang  le  monde  entier, 
mettront  à  deux  doigts  de  sa  perte  la  foi  catholique ,  et 
feront  égorger  en  Afrique  à  peu  près  tout  ce  que  les  Van- 
dales y  trouveront  de  chrétiens  fidèles:  c'est  Arius.  Tan  - 
dis  qu'il  commence  à  répandre  dans  Alexandrie  le  poison 
de  ses  blasphèmes,  la  persécution  de  Dioclétien,  qui  or- 
donnait aux  chrétiens  de  livrer  les  saintes  Écritures  pour 
êtres  brûlées ,  occasionne   le  crime  des  traditeurs ,  et 


9-2  LES  FRANÇAIS 

donne  naissance  au  schisme  des  donatistes.  Les  artisans 
de  ce  schisme  furent  sans  doute  des  misérables  dont  les 
uns  voulaient  se  venger ,  les  autres  s'emparer  des  digni- 
tés de  l'Église,  et  les  autres  piller  ses  richesses.  «  Ceux 
qui  troublent  la  paix  de  l'Église,  dit  saint  Augustin,  ou 
sont  aveuglés  par  l'orgueil  et  entraînés  par  l'envie ,  ou 
sont  séduits  par  l'amour  des  biens  du  monde ,  ou  enfin 
se  laissent  dominer  par  des  passions  honteuses.  »  Mais 
on  peut  reconnaître  dans  le  rapide  accroissement  de 
la  secte  cet  emportement  de  caractère ,  ce  goût  pour  la 
dispute  et  pour  les  subtilités,  cette  mobilité  et  tout  en- 
semble cet  entêtement  qui  firent  tomber  ïertullien  et 
condamnèrent  saint  Cyprien  à  tant  de  travaux  et  de  luttes. 
Tel  est  le  génie  africain  :  il  fit  de  l'Afrique  le  pays  du 
monde  le  plus  fertile  en  rhéteurs,  et  Ju vénal,  dès  le 
Ier  siècle ,  l'appelait  une  pépinière  d'avocats.  Le  prin- 
cipe du  schisme  fut  une  sévérité  outrée  contre  les  tra- 
diteurs ,  que  le  pieux  évèque  Cécilien  de  Carthage  avait 
cru  devoir  traiter  avec  miséricorde;  plusieurs  prêtres 
et  évèques,  traditeurs  eux-mêmes,  s'y  jetèrent  pour  faire 
oublier  leur  apostasie  et  ne  s'en  montrèrent  que  plus 
emportés.  Du  schisme  à  l'hérésie  le  pas  est  aisé  à  fran- 
chir. Bientôt  il  y  eut  dans  chaque  siège  épiscopal  un 
évèque  donatiste  ;  on  en  comptait  près  de  cinq  cents  au 
temps  de  saint  Augustin ,  et  le  peuple ,  embrassant  ce 
parti,  lui  donna  en  beaucoup  de  lieux  la  force  brutale 
du  nombre.  Divisés  en  sectes  qu'eux-mêmes  ne  pouvaient 
plus  compter,  les  donatistes  s'unissaient  dans  une  haine 
commune  contre  les  catholiques  et  les  persécutaient  par- 
tout. En  vain  le  triomphe  de  Constantin  '312)  donna 
la  paix  à  l'Eglise  dans  le  reste  du  monde;  l'infortunée 
Eglise  d'Afrique  vit,  sous  le  règne  de  ce  prince,  com- 


EN  ALGÉRIE.  93 

mettre  des  horreurs  dont  les  païens  ne  l'avaient  pas 
épouvantée.  L'illustre  évèque  de  jVlilève,  saint  Optât,  qui 
s'est  placé  au  nombre  des  Pères  de  l'Eglise  par  son  beau 
livre  contre  les  donatistes,  leur  reproche  d'avoir  violenté 
les  vierges ,  renversé  les  autels,  brisé  les  tables  sacrées, 
fondu  et  vendu  les  vases  saints ,  et  enfin ,  ô  crime  !  ô 
impiété  inouïe!  jeté  l'eucharistie  aux  chiens!  Les  pro- 
testants n'ont  rien  inventé.  On  vit  les  populations  dona- 
tistes retourner  à  la  barbarie  :  ce  fut  dans  leur  sein 
que  naquit  (346)  la  secte  immonde  des  circoneellions  , 
comme  plus  tard ,  du  sein  des  populations  corrompues 
parles  doctrines  de  Jean  Huset  de  Luther,  surgirent  les 
taborites ,  les  anabaptistes  et  tant  d'autres  sectaires  ou 
fous  ou  impurs. 

L'hérésie  des  donatistes  dura  environ  cent  ans.  A  demi 
ruinée  par  le  zèle  et  le  talent  de  saint  Optât,  dont  l'ad- 
mirable livre  est  devenu  ,  dans  la  suite  des  siècles  ,  une 
arme  puissante  contre  tant  d'autres  hérésies  ,  elle  suc- 
comba sous  les  coups  de  saint  Augustin.  Saint  Optai 
existait  encore  en  384.  A  cette  époque  Augustin  vivait 
dans  l'erreur  et  dans  le  péché;  mais  le  jour  béni  du  Ciel 
et  du  monde  n'était  pas  éloigné ,  le  jour  où  ce  noble  cœur, 
embrassant  la  foi  qu'il  avait  tant  combattue,  allait  com- 
mencer de  gagner  les  âmes  et  les  intelligences  par  l'hé- 
roïsme de  ses  vertus  et  la  sublimité  de  ses  lumières.  Le 
vieil  évèque  de  Milève  a  pu  vivre  assez  pour  saluer  (386) 
ce  grand  jour ,  et  pour  voir  entrer  dans  la  carrière 
l'athlète  qui  terminerait  son  ouvrage. 

Je  dirais  volontiers  de  saint  Augustin  ce  que  Salluste 
dit  de  Carthage  :  J'aime  mieux  n'en  point  parler  que  d'en 
parler  peu.  Prêtre  saint,  moine  humble  et  mortifié, 
missionnaire  infatigable,  docteur  très-illustre,  fondateur 


94  LES  FRANÇATS 

d'oeuvres  sans  nombre,  modèle  de  charité,  maître  en 
toute  science  de  salut,  le  plus  aimable  des  hommes,  le 
plus  tendre  et  le  plus  zélé  des  pasteurs,  «  on  voit  en  lui , 
«  dit  Erasme,  comme  dans  un  miroir,  le  modèle  de  cet 
«  évèque  parfait  dont  saint  Paul  trace  le  caractère.  »  Évè- 
qued'Hippone,  mais  en  réalité  patriarche  de  l'Afrique  par 
l'influence  de  ses  vertus  et  de  son  génie,  il  servit  pendant 
près  de  quarante  ans  Dieu  et  ses  frères  avec  une  ardeur 
qui  s'accrut  jusqu'au  dernier  jour  et  que  Dieu  couronna. 
Déjà  religieux  avant  d'être  prêtre ,  il  établit  à  Hippone, 
lorsqu'il  eut  reçu  le  sacerdoce,  une  nouvelle  communauté 
d'où  sortirent  un  grand  nombre  d'évêques  qui ,  par  leur 
savoir  et  par  la  sainteté  de  leur  vie,  devinrent  l'ornement 
de  l'Église  d'Afrique:  tels  furent  entre  autres  Alipius  de 
Tagaste,  Évode  d'Izale,  Possidius  de  Calame,  Profuturus 
et  Fortunat  de  Constantine,  Sévère  de  Milève,  Urbain 
de  Sicca,  Boniface  et  Pèregrin;  ces  hommes  formés  par 
lui  combattirent  avec  lui.  Les  restes  des  tertullianistes 
disparurent ,  les  donatistes  rentrèrent  en  foule  dans  le 
giron,  les  mœurs  que  tant  d'hérésies  avaient  ruinées  se 
relevèrent,  du  moins  en  partie.  Hélas!  dernière  lueur 
de  vertu  et  de  gloire  destinée  à  s'éteindre  bientôt  dans  le 
sang  !  d'immenses  crimes  avaient  été  commis  et  se  com- 
mettaient encore  ;  Dieu  regardait  l'Afrique  avec  un  œil 
de  colère,  et  semblait  n'y  avoir  envoyé  tant  de  saints  que 
pour  se  préparer  une  dernière  moisson  de  martyrs.  En 
430,  les  Vandales,  maîtres  de  tout  le  pays,  n'étaient  plus 
arrêtés  que  par  les  murailles  d'Hippone,  à  l'abri  des- 
quelles saint  Augustin,  âgé  de  soixante-seize  ans,  rendait 
le  dernier  soupir  (28  août  4  30) .  On  peut  dire  que  la  domi- 
nation des  Romains  expira  avec  lui  en  Afrique,  en  même 
temps  que  la  civilisation  chrétienne ,  dont  l'existence  ne 


EN   ALGERIE.  95 

fut  plus  qu'une  longue  agonie  jusqu'à  l'invasion  des  mu- 
sulmans, sous  laquelle  elle  disparut  pour  ne  plus  renaître 
que  quatorze  siècles  après,  en  1830,  sur  ces  points  mêmes 
du  territoire ,  Alger  et  Bône,  qu'illustrèrent  plus  spé- 
cialement la  vie  et  la  mort  de  saint  Augustin. 

Tous  les  auteurs  chrétiens  du  temps  s'accordent  à 
regarder  cette  terrible  invasion  des  Vandales  comme  un 
châtiment  de  la  colère  divine.  L'Afrique,  en  effet,  était 
alors  une  sentine  de  tous  les  vices.  Parmi  les  nations  bar- 
bares chacune  avait  son  vice  particulier,  les  Africains 
surpassaient  chacune  de  ces  nations  ;  mais  quant  à  l'im- 
pudicité,  ils  se  surpassaient  eux-mêmes.  Plusieurs,  quoi- 
que chrétiens  à  l'extérieur,  étaient  païens  dans  l'âme, 
adoraient  la  déesse  céleste  ou  l'ancienne  Astarté,  se  dé- 
vouaient à  elle,  et,  au  sortir  des  sacrifices  idolâtres, 
allaient  à  l'église  et  s'approchaient  de  la  sainte  table.  Les 
grands  et  les  puissants ,  principalement ,  commettaient 
ces  impiétés;  mais  tout  le  peuple  avait  un  mépris  et  une 
aversion  extrêmes  pour  les  moines,  quelque  saints  qu'ils 
fussent.  Dans  toutes  les  villes  d'Afrique ,  quand  ils 
voyaient  un  homme  pale,  les  cheveux  coupés  jusqu'à  la 
racine,  vêtu  du  manteau  monacal,  ils  ne  pouvaient  rete- 
nir les  injures  et  les  malédictions.  Si  un  moine  d'Egypte 
ou  de  Jérusalem  venait  à  Carthage  pour  quelque  œuvre 
de  piété ,  sitôt  qu'il  paraissait  en  public ,  on  le  chargeait 
de  reproches  et  de  huées.  Le  courage  n'y  était  pas  une 
vertu  moins  rare  que  les  autres ,  et  le  bon  sens  même 
semblait  avoir  abandonné  ces  hommes  perdus.  Durant  le 
siège  de  Carthage ,  tandis  qu'une  partie  des  habitants 
étaient  égorgés  par  l'ennemi  au  pied  des  murs,  les  autres 
s'occupaient  au  théâtre  à  siffler  les  acteurs  et  à  pousser 
des  cris  de  joie.  11  fallut  que  les  Vandales  les  réduisissent 


96  LES  FRANÇAIS 

en  esclavage  pour  réformer  leurs  mœurs.  Ces  Barbares 
étaient  chastes.  Ils  défendirent,  sous  peine  de  mort,  les 
débauches  que  les  Romains  autorisaient.  Ainsi,  ajoute 
Salvien  ,  prêtre  de  Marseille  et  contemporain  de  ces  évé- 
nements, Dieu  employa  les  Barbares  non-seulement  pour 
punir  les  Romains  de  leur  perversité ,  mais  aussi  pour 
rendre  quelque  moralité  au  genre  humain. 

L'Église ,  cependant ,  fut  elle-même  cruellement  dé- 
solée. Les  Barbares  étaient  ariens,  et  leur  férocité  natu- 
relle s'accrut  de  la  haine  qu'ils  portaient  aux  catho- 
liques. Plus  de  chants  dans  les  églises;  les  églises  mêmes 
étaient  pour  la  plupart  réduites  en  cendres.  On  ne  voyait 
plusqu'évèqués,  prêtres,  vierges  consacrées  à  Dieu,  les 
uns  privés  d'une  partie  de  leurs  membres,  les  autres 
chargés  de  chaînes  ou  exténués  de  faim.  L'Afrique  en- 
tière fut  ainsi  ravagée  par  le  fer,  par  le  feu,  par  la  fa- 
mine, avec  une  fureur  impitoyable.  Les  Vandales  avaient 
conscience  de  leur  mission.  Ils  disaient  que  ce  n'était  pas 
d'eux-mêmes  qu'ils  usaient  de  tant  de  rigueur,  mais 
qu'ils  sentaient  une  force  qui  les  y  poussait  comme  mal- 
gré eux.  Leur  roi  Genséric  avait  en  lui-même  une  con- 
fiance sans  bornes  ;  il  se  sentait  conduit  par  une  main 
toute-puissante:  un  jour  qu'il  mettait  à  la  voile,  son 
pilote  lui  demanda  quelle  route  il  fallait  prendre.  «  Suis 
le  vent,  répondit  Genséric,  il  nous  conduira  vers  ceux 
que  Dieu  veut  punir  »  Ce  souffle  terrible  qui  ne  manqua 
jamais  à  ses  vaisseaux  les  fit  aborder  (455)  sur  les  ri- 
vages de  Rome.  L'impératrice  Eudoxie  l'y  appelait  pour 
se  venger  de  l'usurpateur  Maxime,  qui  l'avait  contrainte 
à  l'épouser  après  avoir  fait  assassiner  Valentinien  III  son 
premier  mari.  Étrange  rencontre  dans  la  destinée  de  ce 
Vandale,  qui  devait  déjà  la  possession  d'un  royaume 


EN  ALGÉRIE.  97 

aux  intrigues  de  la  cour  impériale,  et  qui  s'emparait  de 
Rome,  sur  l'invitation  d'Eudoxie,  commeil  s'était  emparé 
de  l'Afrique,  sur  l'imitation  de  Boniface.  Home  ne  se 
défendit  même  pas;  elle  fut  pillée  pendant  quatre  jours. 
A  la  prière  du  pape  saint  Léon ,  le  même  devant  qui 
Attila  s'était  trouvé  miséricordieux,  Genséric  s'abstint 
des  incendies,  des  meurtres  et  des  supplices.  Carthage 
le  vit  revenir .  apportant  avec  lui  les  immenses  dépouilles 
et  l'immense  déshonneur  de  la  ville  de  Caton.  Au  nombre 
de  ces  dépouilles  étaient  les  vases  sacrés  autrefois  pris  à 
Jérusalem  par  Titus.  L'impératrice  Eudoxie,  ses  deux 
fdles,  plusieurs  milliers  de  captifs,  réservés  à  l'esclavage 
sur  la  terre  que  les  Scipions  avaient  conquise,  chargeaient 
la  flotte  du  vainqueur.  Ces  infortunés  furent  rachetés  par 
la  charité  de  Deogratias,  saint  vieillard,  ordonné  évèque 
à  Carthage  en  454,  à  la  prière  de  Valentinien,  après  une 
longue  vacance.  L'homme  de  Dieu  vendit,  pour  cette 
œuvre  de  miséricorde  ,  ce  qui  restait  de  vases  d'or  et 
d'argent  dans  les  temples  appauvris.  Ayant  donné  la  li- 
berté aux  esclaves,  il  leur  procura  encore  un  asile  en  les 
recueillant  dans  deux  grandes  églises  qu'il  avait  fait  gar- 
nir de  lits  et  de  paille.  Jour  et  nuit  il  les  visitait,  faisait 
soigner  les  malades,  les  servait  lui-même  malgré  sa 
grande  faiblesse  et  son  âge  avancé.  Au  milieu  des  hor- 
reurs dont  ces  temps  sont  remplis,  de  tels  exemples 
reposent  rame.  Les  ariens,  envieux  delà  vertu  de  Deo- 
gratias, voulurent  le  faire  périr  par  des  embûches  aux- 
quelles il  échappa;  mais  il  mourut  peu  de  temps  après, 
n'ayant  tenu  le  siège  de  Carthage  que  trois  ans.  Genséric 
défendit  alors  d'ordonner  des  évèques  dans  la  province 
Proconsulaire  et  dans  la  Zeugitane ,  où  il  y  en  avait 
soixante-quatre,  qui,  manquant  peu  à  peu,  se  trouvèrent 

7 


i)8  LES  FRANÇAIS 

réduits  à  trois  au  bout  de  trente  ans,  lorsque  Victor,  évèque 
de  Vite,  écrivit  l'histoire  de  cette  persécution.  Il  y  eut 
plusieurs  confesseurs  et  plusieurs  martyrs.  On  vit  même 
alors  un  exemple  de  la  facilité  avec  laquelle  les  Maures 
païens  pouvaient  recevoir  l'Évangile.  Quatre  frères,  qui 
avaient  refusé  d'embrasser  l'arianisme,  ayant  été  donnés 
comme  esclaves  à  un  roi,  nommé  Caphar,  dont  tout 
le  peuple  était  païen,  surent,  par  leurs  discours  et  la 
sainteté  de  leur  vie,  attirer  les  Barbares  à  la  connaissance 
de  Dieu.  Désirant  établir  la  religion,  ils  députèrent  à 
lévèque  de  la  ville  la  plus  voisine ,  le  priant  d'envoyer 
des  prêtres  et  des  ministres  à  ce  peuple  converti.  L'évèque 
le  fit  avec  joie,  et  l'on  baptisa  une  multitude  de  Barbares. 
Genséric,  furieux,  fit  attacher  les  serviteurs  de  Dieu  par 
les  pieds  derrière  des  chariots  qui,  courant  dans  des  lieux 
pleins  de  ronces  et  de  bois ,  les  mirent  en  pièces.  Les 
Maures  se  lamentaient;  mais  les  martyrs  se  regardaient 
l'un  l'autre  en  passant,  et  disaient:  «  Mon  frère,  priez 
pour  moi;  Dieu  a  rempli  notre  désir;  c'est  ainsi  que  l'on 
arrive  au  royaume  des  cieux.  »  11  se  fit  de  grands  miracles 
à  leurs  tombeaux. 

Après  la  mort  de  Genséric,  son  fils  Hunéric  permit  aux 
catholiques  de  Carlhage  d'élire  un  évèque.  Depuis  vingt- 
quatre  ans  cette  Église  était  sans  pasteur.  Eugène,  homme 
singulièrement  estimé  pour  son  savoir,  sa  piété,  son  zèle 
et  sa  prudence,  fut  élu  d'une  voix  unanime.  Sans  revenus, 
il  faisait  d'immenses  aumônes ,  trouvant  dans  le  cœur  des 
fidèles  une  ressource  assurée  contre  la  misère  des  indi- 
gents ;  d'ailleurs  il  se  refusait  presque  tout  à  lui-même,  et 
disait  cette  belle  parole,  lorsqu'on  lui  conseillait  de  son- 
ger aussi  à  ses  propres  besoins  :  <  Le  bon  pasteur  doit 
donner  sa  vie  pour  son  troupeau;  puis-jedonc  m'inquié- 
terdc  ce  qui  concerne  mon  corps?  » 


EN  ALGÉRIE.  99 

La  bienveillance  que  lui  avaient  d'abord  témoignée  les 
ariens  fit  bientôt  place  à  des  sentiments  de  haine  et  de  ja- 
lousie; cette  vertu  les  offusquait.  Le  roi  lui  défendit  de 
s'asseoir  sur  le  trône  épiscopal ,  de  prêcher  le  peuple ,  et 
d'admettre  dans  l'église  ceux  des  Vandales  qui  étaient  ca- 
tholiques. Saint  Eugène  fit  la  réponse  d'un  évêque  :  il  dit 
que  la  maison  de  Dieu  resterait  ouverte  à  quiconque  vou- 
drait y  venir  prier.  Hunéric,  furieux,  mit  aux  portes  des 
temples  des  bourreaux  qui  jetaient  sur  la  tète  de  tous  ceux 
qu'ils  y  voyaient  entrer  avec  l'habit  vandale,  un  bâton 
dentelé  dont  ils  leur  entortillaient  les  cheveux  ,  et  qu'ils 
tiraient  ensuite  avec  force ,  de  façon  à  arracher  la  cheve- 
lure et  la  peau  de  la  tête.  Quelques-uns  en  perdirent  les 
yeux ,  d'autres  la  vie ,  plusieurs  survécurent  longtemps. 
On  menait  par  la  ville  des  femmes  avec  la  tète  ainsi  écor- 
chée  ,  précédées  d'un  crieur  pour  les  montrer  à  tout  le 
peuple.  La  foi  des  catholiques  brava  cette  cruauté,  aucun 
n'abjura.  Hunéric  priva  de  leurs  charges  les  orthodoxes 
qui  servaient  à  la  cour  et  les  condamna  aux  travaux  de  la 
campagne;  il  défendit  d'admettre  aux  fonctions  publiques 
quiconque  ne  serait  pas  arien,  et  s'irritant  de  plus  en 
plus  contre  les  Vandales  qui  résistaient  à  ses  ordres,  il  les 
chassa  de  leurs  maisons ,  les  dépouilla  de  leurs  biens ,  et 
en  exila  plusieurs  en  Sicile.  Ce  fut  le  commencement  de 
ses  persécutions.  Un  grand  nombre  de  vierges  consacrées 
à  Dieu  furent  cruellement  tourmentées  :  les  bourreaux 
espéraient  les  contraindre  à  déposer  contre  les  mœurs  des 
évèques  et  des  clercs .  On  les  suspendait  avec  de  grands 
poids  aux  pieds  ;  on  leur  appliquait  des  lames  de  fer  rouge 
sur  le  dos ,  sur  le  ventre ,  sur  le  sein  ;  on  fit  craquer  sur 
le  chevalet  leurs  membres  rompus.  Beaucoup  d'entre  elles 
moururent ,  aucune  ne  donna  prétexte  à  la  calomnie.  Des 


100  LES  FRANÇAIS 

évoques,  des  prêtres,  des  diacres,  des  laïques  distingués, 
furent  bannis  au  nombre  de  cinq  mille,  et  menés  dans  le 
désert  par  les  Maures  ;  ils  chantaient  en  marchant  cette 
parole  du  psaume  :  <■  Telle  est  la  gloire  de  tous  les  saints.» 
Le  peuple  accourait  de  tous  côtés  pour  saluer  les  confes- 
seurs. Les  chemins  étaient  trop  étroits ,  et  les  fidèles  cou- 
vraient les  vallées  et  les  montagnes,  portant  des  cierges 
à  la  main  et  mêlant  leurs  plaintes  aux  cantiques  des  ser- 
viteurs de  Dieu;  les  mères  poussaient  leurs  enfants  aux 
pieds  des  saints  :  «  A  qui  nous  laissez- vous  en  courant  au 
martyre?  Qui  baptisera  ces  enfants?  Qui  nous  donnera  la 
pénitence  et  la  réconciliation?  Qui  nous  enterrera  quand 
nous  serons  morts?  Qui  offrira  le  divin  sacrifice  avec  les 
cérémonies  ordinaires?  Que  ne  nous  est-il  permis  d'aller 
avec  vous  ?»  Je  ne  puis  me  défendre  de  transcrire  un  dé- 
tail touchant  et  naïf,  rapporté  par  Victor,  évêque  de  Vite  : 
«  Un  jour  que  nous  marchions  ainsi  avec  l'armée  de  Dieu  , 
nous  vîmes  une  vieille  femme  portant  un  sac,  et  tenant 
par  la  main  un  petit  enfant  qu'elle  encourageait  par  ces 
mots  :  «  Courez,  mon  seigneur  !  voyez  tous  les  saints  , 
comme  ils  se  pressent  avec  joie  d'aller  recevoir  la  cou- 
ronne! »  Nous  la  grondions  de  ce  qu'étant  femme  elle 
voulait  aller  avec  tant  d'hommes  et  se  joindre  à  l'armée 
du  Christ.  Elle  répondit  :  «  Bénissez-moi,  seigneurs,  et 
priez  pour  moi ,  ainsi  que  pour  cet  enfant  qui  est  mon 
petit-fils,  car,  quoique  pécheresse,  je  suis  fille  du  défunt 
évèque  de  Zurite.  —  Mais,  lui  dîmes-nous,  pourquoi  mar- 
cher dans  un  si  chétif  accoutrement  et  venir  de  si  loin  ?  » 
Elle  répondit  :  «  Je  vais  en  exil  avec  ce  petit,  votre  ser- 
viteur, de  peur  que  l'ennemi  ne  le  trouve  seul  et  ne  l'en- 
traîne de  la  voie  de  la  vérité  à  la  mort.  »  A  ces  mots  nous 
fondîmes  en  larmes  et  ne  pûmes  dire  autre  chose,  sinon  : 


EN  ALGÉRIE.  101 

«  Que  la  volonté  de  Dieu  soit  faite  !  »  Pendant  la  marche , 
quand  les  vieillards  ou  les  jeunes  gens  les  plus  faibles 
étaient  harassés ,  on  les  piquait  avec  des  dards,  ou  on  leur 
jetait  des  pierres  pour  les  faire  avancer.  On  commanda 
aux  Maures,  moins  cruels  que  les  ariens,  de  lier  par  les 
pieds  ceux  qui  ne  pouvaient  marcher  ,  et  de  les  traîner 
comme  des  bètes  mortes  à  travers  les  pierres  et  les  ronces, 
où  ils  furent  déchirés.  ïl  en  mourut  un  grand  nombre  , 
que  leurs  frères  enterrèrent  comme  ils  purent  sur  ce  che- 
min d'agonie.  Les  plus  valides  arrivèrent  seuls  au  désert; 
là  ils  furent  abandonnés  à  la  faim.  Les  scorpions  et  les 
autres  bêtes  venimeuses  dont  ce  lieu  était  rempli  ne  leur 
faisaient  point  de  mal.  Dieu  semblait  donneraux animaux 
la  compassion  qui  n'était  plus  dans  le  cœur  des  hommes.  » 
Le  jour  de  l'Ascension  483  ,  le  persécuteur  fit  publier 
dans  toute  l'Afrique  un  écrit  conçu  en  ces  termes  :  «  Hu- 
néric,  roi  des  Vandales  et  des  Alains ,  aux  évèques  catho- 
liques. Il  vous  a  souvent  été  défendu  de  tenir  des  assem- 
blées dans  le  partage  des  Vandales,  de  peur  que  vous  ne 
séduisiez  les  âmes  chrétiennes.  On  a  trouvé  que  plusieurs, 
au  mépris  de  cette  défense ,  y  ont  célébré  des  messes,  sou- 
tenant qu'ils  conservaient  l'intégrité  de  la  foi  chrétienne. 
C'est  pourquoi,  ne  voulant  point  souffrir  de  scandale  dans 
les  provinces  que  Dieu  nous  a  données ,  sachez  que,  du 
consentement  de  nos  saints  évèques,  nous  avons  ordonné 
que  vous  veniez  tous  à  Cartilage ,  le  jour  des  calendes  de 
février  prochain,  pour  disputer  de  la  foi  avec  nos  évèques, 
et  prouver  par  les  Écritures  la  croyance  que  vous  tenez , 
afin  que  l'on  puisse  connaître  si  vous  avez  l'intégrité  de 
la  foi.  »  On  croirait  lire  une  ordonnance  d'Elisabeth 
d'Angleterre,  ou  un  ukase  de  Nicolas  de  Russie.  Les  évè- 
ques furent  consternés  ;  ils  virent  que  Hunéric  avait  juré 


102  LES  FRANÇAIS 

la  perte  des  catholiques.  Néanmoins  ils  obéirent  coura- 
geusement, et  se  rendirent  à  l'assemblée,  non-seulement 
de  toute  l'Afrique ,  mais  encore  des  îles  sujettes  aux  Van- 
dales. Hunéric,  dans  l'espoir  de  les  intimider,  fit  d'abord 
subir  divers  tourments  aux  plus  renommés  et  aux  plus 
habiles.  Il  brûla  Létus,  célèbre  par  sa  science,  et  en  retint 
d'autres  en  prison.  Enfin  la  conférence  s'ouvrit.  Les 
ariens  trouvèrent  les  catholiques  mieux  disposés  au  com- 
bat qu'ils  ne  l'avaient  cru.  Ils  leur  dirent  des  injures  et 
rompirent  brusquement  les  discussions.  Les  catholiques 
présentèrent  une  confession  de  foi  rédigée  par  saint  Eu- 
gène ,  et  se  tinrent  prêts  à  souffrir  les  violences  qu'ils 
avaient  prévues.  La  persécution  devint  horrible  ;  mais 
jamais  l'Eglise  d'Afrique  ne  se  montra  plus  sainte  devant 
le  Seigneur.  La  terre  fut,  à  la  lettre,  arrosée  du  sang  des 
martyrs.  Le  25  février  484,  toutes  les  églises  avaient  été 
fermées  en  même  temps ,  tous  les  ecclésiastiques  chassés 
des  villes,  tous  les  catholiques,  vandales  ou  romains,  dé- 
clarés inhabiles  à  hériter  ou  à  disposer  de  leurs  biens,  de 
quelque  nature  qu'ils  fussent.  Partout,  dans  les  villes  et 
dans  les  campagnes,  il  se  trouva  en  grand  nombre  des 
âmes  généreuses  qui  préférèrent  à  l'apostasie,  la  ruine, 
l'humiliation ,  l'exil ,  la  mort  et  les  plus  épouvantables 
tourments.  Le  persécuteur  descendait  au-dessous  de  la 
brute,  mais  les  persécutés  s'élevaient  au-dessus  del'homme; 
ils  savaient  souffrir  et  mourir  en  priant  pour  leurs  bour- 
reaux, commel'Homme-Dieu  qu'ils  adoraient.  Une  femme, 
nommée  Denise ,  demandait  au  milieu  des  tortures  qu'on 
lui  épargnât  seulement  la  honte  de  la  nudité.  Tandis  qu'on 
la  battait  de  verges  et  que  les  ruisseaux  de  sang  coulaient 
de  son  corps ,  elle  exhortait  les  autres  au  martyre ,  et  par 
son  exemple  elle  procura  le  salut  à  presque  toute  sa  patrie. 


EN  ALGÉRIE.  103 

Elle  avait  un  fils  unique,  encore  jeune;  le  voyant  trem- 
bler à  l'aspect  des  tourments  qu'il  allait  endurer  :  «  Sou- 
viens-toi, lui  dit -elle,  que  nous  avons  été  baptisés  au 
nom  de  la  Trinité,  dans  le  sein  de  l'Église  catholique  notre 
mère.  La  peine  qui  est  à  craindre,  c'est  celle  qui  ne  finit 
jamais;  la  vie  qui  est  à  désirer,  c'est  celle  qui  dure  tou- 
jours. »  Le  jeune  homme,  relevé  parla  vertu  de  sa  mère, 
souffrit  avec  constance  et  reçut  saintement  la  mort.  Pour 
Denise  elle  avait  lassé  les  bourreaux.  Ayant  embrassé 
tendrement  le  corps  de  son  fils,  et  rendu  publiquement 
grâces  à  Dieu ,  elle  voulut  enterrer  dans  sa  propre  maison 
le  généreux  enfant  qu'elle  avait  donné  deux  fois  au  Ciel , 
afin  de  pouvoir  offrir  tous  les  jours  sur  son  tombeau  des 
prières  à  la  sainte  Trinité,  et  de  se  fortifier  dans  l'espérance 
de  lui  être  réunie  au  dernier  jour  (  1  ). 

A  Cucuse,  les  martyrs  furent  innombrables;  à  Car- 
thage,  Victorien,  gouverneur  de  la  ville,  préféra  les  che- 
valets et  la  dent  des  bètes  aux  immenses  richesses  qu'il 
possédait  déjà,  et  aux  faveurs  que  lui  offrait  Hunéric  ;  une 
foule  de  chrétiens  imitèrent  son  exemple  et  moururent 
ou  furent  mutilés  ;  à  Typase,  ville  de  la  Mauritanie-Césa- 
rienne, située  entre  Cherchell  et  Alger,  les  habitants,  dé- 
testant la  présence  d'un  évèque  arien,  quittèrent  la  ville 
et  s'enfuirent  en  Espagne,  à  l'exception  d'un  petit  nombre 
qui  ne  purent  passer  la  mer.  L'évèque  arien  essaya  inu- 
tilement d'effrayer  ou  de  séduire  ces  derniers.  Us  s'as- 
semblaient dans  une  maison  et  y  célébraient,  sans  se  ca- 
cher, les  divins  mystères.  Hunéric  leur  fit  couper  la  main 
droite  et  la  langue,  et  néanmoins  ils  parlèrent  comme  au- 


to Sainte  D'nise,  sainl  Majoric,  son  fils,  sainte  Dative,  sa  sœur,  saint 
Émilien,  son  parent,  saint  Léonce,  sainl  Terlius  et  sainl  Boniface ,  ses  com- 
pagnons ,  sont  honorés  le  6  décembre. 


104  LES   FRANÇAIS 

paravant.  Ce  miracle  fut  public;  mais  Dieu,  qui  consolait 
ainsi  les  fidèles,  endurcit  le  cœur  d'Hunéric  comme  il 
avait  endurci  celui  de  Pharaon  (1).  Saint  Eugène  et  les 
autres  évèques ,  frappés  ,  injuriés ,  dépouillés  de  tout , 
même  de  vêtements ,  ayant  vu  expirer  dans  les  tortures 
quatre-vingt-huit  d'entre  eux ,  furent  enfin  condamnés  à 
l'exil.  Saint  Eugène  écrivit  à  son  troupeau  une  lettre  ad- 
mirable, que  Grégoire  de  Tours  nous  a  conservée.  11  les 
conjure,  par  le  redoutable  jour  du  jugement  et  par  la  lu- 
mière formidable  de  l'avènement  de  Jésus-Christ,  de  res- 
ter fermes  dans  la  foi  de  la  Trinité  et  d'un  seul  baptême , 
sans  souffrir  d'être  rebaptisés;  car  les  ariens  d'Afrique, 
semblables  aux  donatistes ,  rebaptisaient  ceux  qui  em- 
brassaient leur  secte.  Il  proteste  qu'il  sera  innocent  de  la 
perte  de  ceux  qui  succomberont,  et  que  sa  lettre  sera  lue 
contre  eux  au  tribunal  de  Jésus-Christ;  il  leur  recom- 
mande le  jeune ,  la  prière  et  l'aumône,  qui  ont  toujours 
fléchi  la  miséricorde  de  Dieu,  et  de  ne  point  craindre  ceux 
qui  ne  peuvent  tuer  que  le  corps.  On  a  le  catalogue  des 
évèques  de  toutes  les  provinces  d'Afrique  qui  étaient 
venus  à  la  conférence ,  et  qui  furent  martyrisés  ou  en- 


(i)  Victor  de  Vite,  témoin  oculaire  du  fait,  dit  à  ceux  qui  en  douteraient, 
qu'ils  pouvaient  s'en  assurer  eux-mêmes  en  allant  à  Constantinople,  où  ils 
trouveraient  un  sous-diacre  nommé  Réparât,  du  nombre  de  ceux  à  qui  on  avait 
coupé  la  langue  jusqu'à  la  racine,  qui  parlait  nettement,  sans  aucune  peine, 
et  qui,  pour  cette  raison,  était  singulièrement  honoré  de  l'empereur  Zenon  et 
de  l'impératrice.  Énée  de  Gaze,  philosophe  platonicien,  qui  était  alors  à  Cons- 
tantinople, dit,  dans  un  dialogue  écrit  avant  l'an  533,  qu'il  avait  vu  lui-même 
des  personnes  qui  avaient  eu  la  langue  coupée ,  qu'il  les  avait  entendues  parler 
distinctement,  et  que,  ne  pouvant  s'en  rapporter  à  ses  oreilles,  il  leur  avait 
fait  ouvrir  la  bouche,  et  vit  toute  leur  langue  arrachée  jusqu'à  la  racine;  qu'il 
était  étonné,  non  de  ce  qu'ils  parlaient,  mais  de  ce  qu'ils  vivaient  encore. 
Procope ,  qui  écrivait  quelque  temps  après ,  dit  qu'il  en  avait  vu  se  promener 
à  Constantinople,  parlant  librement,  sans  se  sentir  de  ce  supplice;  mais  que 
deux  d'entre  eux  ayant  péché  contre  la  pureté  perdirent  l'usage  de  la  parole. 
Le  comte  Marcellin,  dans  sa  Chronique,  l'empereur  Justinien  ,  dans  une  con- 
stitution pour  l'Afrique ,  attestent  également  avoir  vu  ce  miracle. 

(Hisl.  univers,  de  l'Église  catholique,  par  l'abbé  Rohrbacher,  t.  vin.) 


EN  ALGÉRIE.  105 

voyés  en  exil;  54  de  la  province  Proconsulaire ,  125  de 
Numidie,  107  de  la  Byzacène,  120  des  deux  Mauritanies 
i  Césarienne  et  Tingitane),  44  delà  Mauritanie-Sitifienne, 
5  de  la  Tripolitaine ,  10  de  la  Sardaigne  et  des  îles  voi- 
sines ;  88  moururent  comme  nous  l'avons  dit  ;  il  y  en  eut 
46  relégués  en  Corse ,  302  ailleurs;  28  s'enfuirent  (1). 
Un  de  ces  évoques  bannis ,  nommé  Fauste ,  alla  s'établir 
dans  la  Byzacène,  près  de  Telepte.  11  y  fonda  le  monastère 
où  saint  Fulgence,  alors  âgé  de  vingt-deux  ans,  voua  sa  vie 
au  service  de  Dieu.  Après  saint  Eugène,  Hunéric  bannit 
tout  le  clergé  de  Carthage,  composé  de  plus  de  cinq  cents 
personnes,  non  sans  leur  avoir  fait  souffrir  la  faim  et  toutes 
sortes  de  tourments.  Les  enfants  de  chœur  marnes  n'ob- 
tinrent pas  grâce.  Cependant  un  apostat,  nommé  Theucé- 
rius,  qui  avait  été  lecteur,  conseilla  d'en  rappeler  douze, 
à  cause  de  leurs  belles  voix.  Ces  enfants  ne  voulaient  pas 
quitter  les  saints  et  s'attachaient  à  leurs  genoux  en  pleu- 
rant. 11  fallut  les  ramener  l'épée  à  la  main.  On  essaya  de 
les  gagner  par  des  caresses ,  on  les  tourmenta  ensuite  à 
plusieurs  reprises:  ils  demeurèrent  inébranlables.  La  per- 
sécution étant  passée,  la  ville  de  Carthage  les  respectait 


(l)  Voici  la  nomenclature  la  plus  complète  des  évechés  d'Afrique  ;  elle  a  été 
relevée  par  M.  Carette  : 

Province  Proconsulaire 132 

Numidie 152 

Byzacène n5 

Mauritanie-Silifîenne 46 

Mauritanie-Césarienne  et  Tingitane.     .     .  133 

11  faut  remarquer,  dit  M.  Carette,  que  les  quatre  premières  provinces  occu- 
paient ensemble  deux  cent  trente-six  lieues  de  côtes,  et  ies  deux  dernières 
quatre  cents  CepenJant  le  nombre  des  évèchés  de  celles-ci  est  à  peine  le 
quart  de  celui  des  autres.  Les  premières  n'offrent  pas  un  seul  de  ces  noms 
qui  expriment  l'étal  de  guerre  :  dans  les  deux  Mauritanies,  au  contraire,  un 
en  trouve  huit,  tels  que  Castelli-SIediuni ,  Ca^tellum-Ripense,  ele  ,  etc. ,  et  ce 
ne  sont  pas  ceux  que  uous  avons  signalés  dans  l'itinéraire  d'Antonin.  Tout  ce 
qui  se  rattache  à  cette  partie  de  l'Afrique  porte  l'empreinte  de  la  résistance  et 
de  la  lutte. 


106  LES  FRANÇAIS 

comme  des  apôtres.  Victor  de  Vite  les  connut:  ils  habi- 
taient la  même  maison  et  chantaient  ensemble  les  louanges 
de  Dieu.  Mais  Hunéric  et  ses  Vandales  étaient  moins  fé- 
roces que  leur  clergé.  Les  évêques  ariens  marchaient  par- 
tout l'épée  au  côté,  suivis  de  la  troupe  brutale  de  leurs 
clercs,-  ils  pénétraient  chez  les  catholiques  à  toute  heure 
du  jour  et  de  la  nuit,  les  aspergeaient  d'eau,  puis  criaient 
qu'ils  les  avaient  baptisés.  Ils  en  usaient  de  même  envers 
ceux  qu'ils  trouvaient  sur  les  chemins,  renouvelant  les 
scènes  de  folie  et  d'impiété  des  circoncellions.  Un  grand 
nombre  de  fidèles,  simples  et  ignorants,  se  croyant  souil  - 
lés  par  ces  violences,  ne  pouvaient  contenir  leur  douleur  : 
ils  allaient  devant  les  tribunaux,  se  proclamaient  catho- 
liques, passaient  par  les  supplices  et  recevaient  la  mort. 
Dieu ,  cependant ,  sévissait  contre  ces  aveugles  persécu- 
teurs. Toute  l'Afrique  fut  frappée  d'une  effroyable  séche- 
resse qui  causa  d'abord  la  famine  et  ensuite  la  peste. 
Bientôt  il  n'y  eut  plus  de  commerce,  plus  d'industrie, 
plus  de  famille;  chacun  s'en  allait  où  il  pouvait,  cherchant 
vainement  à  fuir  un  air  empoisonné  qu'ils  trouvaient  par- 
tout, et  une  faim  qui  les  suivait  partout.  Les  montagnes, 
les  collines ,  les  routes ,  les  places  des  villes  étaient  jon- 
chées de  cadavres;  beaucoup  d'endroits,  auparavant  très- 
peuplés,  demeurèrent  entièrement  déserts.  Les  Vandales, 
habitués  à  l'abondance,  et  ceux  qu'ils  avaient  séduits, 
ressentirent  plus  particulièrement  l'atteinte  du  fléau.  On 
avait  promis  aux  apostats  qu'ils  ne  manqueraient  de  rien. 
Ne  trouvant  plus  de  quoi  vivre  dans  les  provinces,  ils 
arrivèrent  en  foule  à  Carthage ,  comme  pour  sommer  le 
roi  de  tenir  sa  promesse.  Hunéric,  les  voyant  expirer  l'un 
sur  l'autre ,  les  fit  expulser  tout  d'un  coup ,  craignant 
qu'ils  ne  fissent  de  la  ville  un  tombeau.  Ils  allèrent  mou- 


EN  ALGERIE.  107 

rir  sur  les  chemins.  Cette  dernière  cruauté  qui  vengeait 
Dieu  fut  aussi  le  dernier  crime  d'Huuéric:  il  mourut  lui- 
même  (484)  d'une  maladie  de  corruption,  le  corps  mangé 
des  vers  et  tombant  par  lambeaux.  Son  successeur,  Gon- 
tamond ,  laissa  respirer  l'Église,  rappela  saint  Eugène  en 
487,  rouvrit  les  temples  en  494  et  mourut  en  496,  lais- 
sant le  trône  à  son  frère  Trasimond.  Ce  dernier,  moins 
violent  qu'Hunéric,  fut  plus  dangereux  peut-être  pour 
la  vertu  des  fidèles.  Il  leur  promettait  des  charges,  des 
dignités,  de  l'argent,  ou  l'impunité  des  crimes.  Toutefois 
saint  Eugène  reprit  le  chemin  de  l'exil,  et  vint  mourir, 
l'an  505,  à  Albi,  dans  les  Gaules.  Saint  Fulgence,  alors 
évêque  de  Ruspe,  eut  également  à  souffrir  des  caprices 
despotiques  du  roi  vandale  ;  il  fut  déporté  en  Sardaigne , 
ainsi  que  plus  de  deux  cents  autres  évêques ,  qui  empor- 
tèrent avec  eux  les  reliques  de  saint  Augustin.  Il  est 
doux  de  penser  que  les  saints  pontifes  furent  consolés 
dans  leurs  misères  par  la  nouvelle  des  grandes  choses 
qui  se  passaient  non  loin  d'eux,  au  pays  des  Francs. 
Cette  date  de  496,  qui  vit  renaître  la  persécution  en 
Afrique,  est  célèbre  daus  l'Église.  La  foi  orthodoxe  se 
voyait  partout  abandonnée,  trahie,  persécutée:  l'em- 
pereur Anastase  protégeait  les  eut) chiens;  Théodoric, 
roi  des  Ostrogoths,  en  Italie;  Alaric,  roi  des  Visigoths, 
dans  l'Espagne  et  dans  l'Aquitaine;  Gondebaud,  roi  des 
Burgondes,  dans  les  Gaules;  Trasimond,  roi  des  Van- 
dales, professaient  l'arianisme.  Cependant  tout  à  coup 
l'Église  catholique  tressaillit  de  joie:  le  roi  d'une  nation 
barbare,  encore  petite,  ayant  miraculeusement  gagné  une 
bataille  sur  les  rives  du  Rhin  contre  d'autres  barbares , 
venait  de  recevoir  le  baptême  avec  l'élite  de  ses  guer- 
riers :  le  monde  armé  et  conquérant  appartenait  à  l'héré- 


108  LES  FKAKÇA1S 

sie  ou  au  paganisme ,  mais  le  chef  qui  venait  de  se  con- 
vertir était  Clovis ,  et  la  nation  qui  suivait  son  exemple 
était  celle  des  Francs!  Au  milieu  des  douleurs,  des  ruines 
et  des  larmes,  l'Église  enfantait  sa  fille  aînée;  saint  Rémi 
versait  l'eau  sainte  sur  le  front  du  royaume  naissant  qui 
devait  donner  à  la  religion  du  Christ  cette  forte  et  magna- 
nime épée  qu'on  vit  aux  mains  de  Charles  Martel,  de 
Charlemagne  et  de  saint  Louis,  et  qui,  vengeresse  encore 
lorsqu'elle  fut  infidèle,  n'a  cessé  jusqu'à  nos  jours  de 
conquérir  ou  de  punir  pour  le  compte  de  Dieu. 

Hildéric,  fils  de  Trasimond,  lui  succéda  (523)  ;  il  avait 
été  élevé  à  la  cour  de  Justinien  et  penchait  secrètement 
pour  les  catholiques  ;  mais  c'était  un  Barbare  demi- lettré, 
qui  flottait  sans  courage  entre  sa  conscience  et  les  fausses 
nécessités  d'une  politique  craintive.  11  servit  peu  les  ca- 
tholiques et  s'attira  la  haine  des  Vandales.  Gélimer,  héri- 
tier présomptif  du  trône,  illustre  aux  yeux  de  sa  nation 
pour  avoir  remporté  quelques  avantages  sur  les  Maures, 
s'empara  de  la  couronne.  Justinien  vint  au  secours  de 
son  allié;  il  envoya  en  Afrique  une  Hotte  bénite  par  le 
patriarche  de  Byzance  et  commandée  par  Bélisaire,  qui 
débarqua  sur  les  confins  de  la  Byzacène  et  de  la  Tripo- 
litaine  avec  une  armée  peu  nombreuse,  mais  bien  com- 
posée et  fière  de  son  général.  11  ne  rencontra  presque 
point  de  résistance.  Le  jour  de  la  fête  de  saint  Cyprien  , 
14  septembre  533,  Carthage,  démantelée,  fut  prise  sans 
coup  férir.  Les  habitants  avaient  illuminé  toutes  les  rues 
pour  célébrer  leur  délivrance,  tandis  que  les  Vandales  se 
réfugiaient  dans  les  églises,  où,  pales  de  frayeur,  ils  te- 
naient les  autels  embrassés.  Gélimer,  pour  se  défendre, 
n'avait  guère  su  qu'égorger  Hildéric  Le  général  romain 
marcha  au  palais  de  l'usurpateur  et  s'assit  sur  son  trône. 


EN  ALGÉRIE.  109 

Le  commerce  ne  fut  point  interrompu  ;  les  boutiques  res- 
tèrent ouvertes;  les  magistrats  distribuèrent  tranquille- 
ment aux  soldats  des  billets  de  logement ,  et  les  soldats 
payèrent  les  vivres  qu'ils  voulurent  acheter.  Deux  jours 
auparavant ,  Gélimer,  comptant  sur  la  victoire  que  les 
prêtres  ariens  lui  promettaient,  avait  fait  faire  les  apprêts 
d'ungrandfestinparoù  il  voulait  couronner  son  triomphe. 
Bélisaire  se  mit  à  table  avec  ses  principaux  capitaines, 
et  se  fit  servir  ce  repas  par  les  officiers  du  roi  vandale. 
C'était  la  quatre  vingt-quinzième  année  depuis  l'entrée 
de  Genséric  à  Carthage.  Mahomet  naissait  à  la  Mecque. 

Un  concile  se  réunit  bientôt  à  Carthage ,  où  il  n'y  en 
avait  pas  eu  depuis  cent  ans.  Deux  cent  dix-sept  évêques 
s'assemblèrent  dans  la  basilique  de  Fauste,  riche  des  re- 
liques de  plusieurs  martyrs.  Ils  rendirent  à  Dieu  de  so- 
lennelles actions  de  grâces,  pleurant  de  joie  d'être  enfin 
rendus  à  leurs  peuples ,  et  de  voir  un  grand  nombre 
d'hérétiques  embrasser  la  vraie  foi.  On  examina  comment 
il  fallait  recevoir  les  évêques  ariens  qui  rentraient  dans  le 
sein  de  l'Église  catholique,  s'ils  conserveraient  leur  rang 
d'honneur,  ou  s'ils  seraient  seulement  admis  à  la  com- 
munion laïque.  Les  Pères  ne  voulurent  rien  régler  à  cet 
égard  sans  consulter  Rome.  Le  pape  saint  Agapit  ordonna 
que  les  évêques  ariens  convertis  ne  demeureraient  point 
dans  les  dignités  du  sacerdoce,  mais  qu'on  leur  ferait 
part  des  revenus  de  l'Église  établis  pour  la  subsistance 
des  clercs.  Telle  fut  la  vengeance  des  confesseurs  de  Jésus- 
Christ. 

Cependant  la  conquête  des  empereurs  de  Constan- 
tinople  avait  été  rapide,  leur  pouvoir  fut  précaire  et 
de  courte  durée.  Les  tribus  indigènes  se  montraient 
chaque  jour  moins  soumises.  Bientôt  des  révoltes  écla- 


110  LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE. 

tèrent  dans  le  sein  de  l'armée,  et  les  nomades  multi- 
plièrent toujours  leurs  entreprises.  Un  désordre  affreux 
régnait  partout  ;  les  mœurs,  souillées  par  l'hérésie,  étaient 
devenues  abominables  ;  l'autorité  se  voyait  méprisée  ou 
haïe;  tout  préparait  l'Afrique  à  la  plus  dure  et  à  la  plus 
cruelle  conquête  qu'elle  eût  eu  encore  à  subir,  et  qui  de- 
vait ,  pour  des  siècles  entiers ,  la  plonger  dans  une  irré- 
médiable barbarie:  les  Arabes  musulmans  se  précipi- 
tèrent sur  elle  avec  cette  fougue  qui  fit  tout  plier  durant 
un  siècle,  et  qui  ne  s'arrêta  que  devant  l'épée  de  Charles 
Martel,  dans  les  plaines  de  Poitiers. 


■<§ië> 


IX 


SUITE  DU  COUP  D'OEIL  HISTORIQUE.— LES  MUSULMANS. 


Le  vaste  pays  situé  à  l'occident  des  déserts  habités  par 
les  enfants  de  Mahomet,  n'était  connu  d'eux  que  sous  la 
dénomination  générique  et  vague  de  Maghreb,  ou  cou- 
chant. L'an  27  de  l'hégire  (647),  Othman,  troisième  kha- 
life, envoya  par  le  désert  quelques  partis  de  cavalerie  qui 
s'avancèrent  dans  ces  terres  lointaines  et  en  rapportèrent 
du  butin.  La  conquête  du  Maghreb  fut  alors  décidée.  La 
Tripolitaine  et  la  Byzaeène  furent  bientôt  soumises.  Une 
seconde  invasion  s'empara  de  Bougie  et  s'avança  jusqu'à 
Tanger.  Le  littoral  resta  encore  quelque  temps  au  pou- 
voir de  l'empire  grec,  mais  bientôt  Carthage  fut  emportée 
d'assaut  par  Hassan  le  Gassanide ,  et  le  reste  de  la  pro- 
vince suivit  le  sort  de  la  capitale.  L'empire  ne  posséda 
plus  que  la  seule  ville  d'Hippone. 

La  conquête  s'était  d'abord  dirigée  le  long  du  revers  mé- 
ridional de  l'Atlas,  à  travers  les  tribus  agrestes  voisines  du 
désert,  ennemies  des  villes  et  de  leurs  habitants ,  alliées 
naturelles  des  Arabes,  auxquels  les  rattachaient  de  nom- 
breuses affinités  de  mœurs  et  d'origine.  Non-seulement 
les  nomades,  mais  les  Berbères  embrassèrent  l'islamisme. 
Une  religion  qui  semblait  imposer  la  guerre  et  qui  cou- 


il 2  LES  FRANÇAIS 

sacrait  la  volupté,  qui  s'étayait  de  fables  monstrueuses 
et  qui  résumait  dans  son  immense  erreur  toutes  les  er- 
reurs que  l'esprit  de  secte  avait  vomies  sur  le  monde,  de- 
vait plaire  à  ces  sauvages  populations.  La  profession  en 
était  d'ailleurs  facile  :  il  ne  s'agissait  que  de  prononcer 
la  formule  pour  être  aussi  bon  musulman  que  les  doc- 
teurs. Néanmoins,  quoique  convertis,  les  Berbères  ne  re- 
noncèrent pas  aisément  à  l'indépendance;  mais  leur 
résistance,  quelque  temps  dirigée  par  une  femme,  El- 
Kahinah  (laprophétesse),  ne  put  délivrer  leur  pays  de  la 
puissance  arabe.  El-Kahinah,  après  quelques  triomphes, 
périt  les  armes  à  la  main.  Les  Berbères,  au  nombre  de 
douze  mille,  recrutèrent  l'armée  d'Hassan,  déjà  vain- 
queur de  Carthage,  qui  s'empara  alors  de  Constantine. 
Soixante  ans  après  la  première  invasion ,  sous  le  khalifat 
d'Abd-el-Melik  (708),  la  conquête  et  la  conversion  du 
Maghreb ,  depuis  Sous  jusqu'à  Tanger,  est  complétée 
par  Moussa -ben-Nosaïr  ;  et  déjà  les  Arabes  débordant 
sur  l'Espagne  (710)  y  remportent  la  victoire  de  Guada 
lète  et  s'y  établissent. 

11  faudrait  compter  par  millions  les  hommes  que  l'is- 
lamisme fit  mourir.  Nulle  part  il  n'en  a  égorgé  autant 
qu'en  Afrique.  Au  bout  de  cent  cinquante  ans,  les  en- 
fants de  Mahomet,  divisés  en  une  infinité  de  sectes,  re- 
connaissaient cinq  khalifes,  dont  deux  résidaient  et  se 
combattaient  sur  cette  terre  sanglante,  l'un  à  Kaïroan, 
l'autre  à  Fez.  Le  génie  particulier  des  Berbères  et  leur 
haine  de  tout  pouvoir  étranger  les  poussaient,  en  outre, 
constamment  à  embrasser  de  nouveaux  schismes.  A 
chaque  page  de  leurs  annales  surgissent,  du  fond  des 
déserts,  des  marabouts  qui  convient  ces  peuples  à  l'indé- 
pendance politique  et  religieuse.  11  faut  renoncer  à  rap- 


EN  ALGÉRIE.  113 

porter  les  noms  de  ces  chefs  qui  se  succèdent  sans  relâche, 
à  raconter  les  batailles  qui  se  livrent  partout  et  de  tous 
côtés ,  à  compter  les  empires  qui  s'élèvent  et  s'écroulent 
rapidement  dans  le  sang.  Chaque  contrée  s'agite  à  son 
tour.  Ce  sont  des  irruptions  soudaines  et  constantes  de 
l'orient  sur  le  couchant,  du  couchant  sur  l'orient;  des 
incursions  sans  cesse  renouvelées  de  l'Espagne  sur  l'A- 
frique, et  de  l'Afrique  sur  l'Espagne  La  guerre  civile  et 
l'anarchie  semblent  l'état  normal  de  ces  pays  désolés. 

Les  khalifes  omniades  chassent  du  Maghreb  occidental 
les  khalifes  fatimites.  Du  fond  des  déserts  un  Berbère,  fils 
d'un  pauvre  potier  de  la  tribu  Lantounah  ,  Jousef-ben- 
Tachefin  ,  envahit  Fez,  s'empare  de  Tlemcen  et  de  toute 
la  province  jusqu'à  la  ville  des  Beni-Mezegrenna  (Alger); 
il  bâtit  la  ville  de  Maroc,  qui  devintla  capitale  de  son  nou- 
vel empire.  Sa  puissance  ne  s'étendit  pas  seulement  sur 
l' Afrique,  il  passa  en  Espagne  pour  combattre  Alphonse  IV, 
déjà  maître  de  la  Castille,  de  la  Galice  et  de  Léon.  11  rem- 
porta sur  les  chrétiens  la  mémorable  bataille  de  Zalaka 
(1087),  et  s'empara  bientôt  (1095)  des  États  des  rois  mu- 
sulmans qu'il  était  venu  secourir.  11  mourut  (1 107)  pai- 
sible possesseur  de  l'Espagne  musulmane  et  de  toute 
l'Afrique  depuis  Tanger  jusqu'aux  déserts  de  Barca. 

Cette  brillante  puissance  des  Almoravides  (1),  dont  la 
gloire  et  le  renom  durent  encore ,  et  que  Jousef-ben-Ta- 
chefin  venait  de  fonder  avec  tant  d'éclat ,  s'éteignit  pour 
ainsi  dire  avec  sa  vie.  De  nouveaux  sectaires  venaient  de 
surgir  en  Afrique;  ils  s'appelaient  les  Almohades  (El- 
Mouahhdin,  unitaires);  en  même  temps  des  révoltes  écla- 
taient en  Espagne.  En  quelques  années  l'empire  des  Al- 
to El  Morabelhat ,  hommes  de  Dieu,  donl  nous  avons  fait  Almorabites , 
Almoravides,  marabout. 


1 1 1  LES  FRANÇAIS 

moravides  eut  changé  de  maître.  Ali,  le  fils  de  Jousef, 
n'avait  plus  ,  en  mourant,  qu'un  lambeau  déchiré  de  sa 
dernière  province.  Ce  triste  reste  fut  ravi  à  son  succes- 
seur, qu'une  longue  et  sanglante  bataille  livrée  aux  envi- 
rons de  Tlemcen  déposséda  sans  retour. 

Le  pouvoir  des  Almohades  s'étendit  alors  sur  toutes 
les  villes  du  Maghreb.  Leur  chef  Abd-el-Moumen  fit  re- 
connaître sa  souveraineté  en  Espagne  et  prit  le  titre  de 
commandant  des  croyants  (  Emir-el-Moumenim).  11  mou- 
rut providentiellement,  au  moment  où  il  allait  lancer  sur 
l'Europe  une  des  plus  formidables  armées  qui  se  fussent 
assemblées  pour  la  guerre  sainte. 

La  Providence  accorda  quelque  durée  à  cette  farouche 
puissance  des  Almohades.  Plusieurs  princes  se  succédè- 
rent, mais  il  leur  fallut,  à  chaque  avènement,  conquérir 
leur  royaume.  Bien  des  complots  et  bien  des  révoltes 
éclatèrent,  ils  surent  les  noyer  dans  le  sang.  Le  quatrième 
successeur  d'Abd-el-Moumen ,  Mohammed-abou-Abdal- 
lah ,  proclama  YEl-Djehad  ou  appel  à  la  guerre  sainte. 
Pour  une  dernière  fois  l'Afrique  entière  se  souleva. 
Le  pape  Innocent  111,  de  son  côté,  prêcha  la  croisade  en 
Europe.  Les  chevaliers  d'Allemagne  et  d'Italie,  ceux  de 
France  surtout,  vinrent  en  Espagne  combattre  les  Sarra- 
sins. L'armée  des  infidèles  avait  employé  une  année  en- 
tière à  se  former  et  à  débarquer  à  Algésiras.  Elle  était 
forte  de  six  cent  mille  hommes.  Elle  fut  anéantie  (1212) 
dans  les  plaines  de  Tolose ,  au  pied  de  la  Sierra-Morena. 
Avec  elle  succombèrent  les  Almohades.  Dieu  ne  semblait 
les  avoir  si  miraculeusement  élevés  et  si  longtemps  main- 
tenus au  milieu  des  révolutions  africaines,  que  pour  écra- 
ser d'un  seul  coup  la  fleur  virile  des  populations  qu'ils 
embrassaient  avec  tant  d'efforts  dans  une  sorte  d'unité. 


EN  ALGERIE.  115 

Mohammed  laissa  à  son  fils,  qui  mourut  sans  postérité, 
un  royaume  livré  à  l'anarchie.  L'Espagne  et  l'Afrikiali 
ou  pays  de  Tunis  échappèrent  pour  toujours  à  la  prépon- 
dérance du  Maghred-el-Aksa  (couchant  le  plus  reculé). 
Au  milieu  du  démembrement  général  qui  s'opère  alors, 
trois  dynasties  principales  surgissent:  les  Beni-Merin, 
dans  le  Maghreb-el-Aksa  (royaumes  de  Fez,  de  Maroc  et 
de  Mequinez)  ;les  Abou-Hafs,  dans  l'Afrikïah  (royaume de 
Tunis);  les  Béni  Zian,  àTlemcen,dont  l'autorité  s'étendait 
sur  la  plus  grande  partie  de  l'Algérie  actuelle.  Leurs 
prétentions  rivales  précipitent  le  Maghreb  dans  une  série 
interminable  de  combats.  Les  tribus,  sans  cesse  animées 
les  unes  contre  les  autres  par  des  haines  séculaires,  se  tien- 
nent toujours  en  armes  ;  mais  ce  ne  sont  plus  des  guerres 
de  peuple  à  peuple,  se  sont  des  guerres  de  bandits  et  d'in- 
sensés, la  soif  du  pillage  les  allume ,  la  trahison  les  ter- 
mine aujourd'hui  pour  les  renouveler  demain. 

Enfin ,  après  plus  de  deux  siècles  de  combats ,  d'usur- 
pations, de  meurtres,  de  bouleversements  de  tout  genre, 
les  trois  dynasties  contemporaines  des  Beni-Merin,  des 
Beni-Zian  et  des  Abou-Hafs  étaient  arrivées  simultané- 
ment à  une  même  décadence,  lorsque,  dans  les  premières 
années  du  xvie  siècle,  de  nouvelles  révolutions  con- 
sommant leur  ruine  mirent  à  leur  place  des  pouvoirs  nou- 
veaux ,  dont  le  siècle  où  nous  sommes  marquera ,  selon 
toute  apparence,  la  fin. 

L'expulsion  définitive  des  Maures  d'Lspagne  avait 
rempli  la  Méditerranée  de  pirates  qui  désolaient  le 
commerce  chrétien.  L'Espagne  surtout  souffrait  de 
leurs  déprédations  et  sentait  vivement  la  nécessité  d'y 
mettre  un  terme.  D'ailleurs  le  souffle  puissant  des 
croisades ,  quoique  déjà  dominé  par  des  intérêts  moins 


116  LES  FRANÇAIS 

nobles,  remuait  encore  beaucoup  de  cœurs.  En  1506  les 
rois  d'Espagne,  de  Portugal  et  d'Angleterre  s'alliaient 
pour  une  expédition  de  Terre-Sainte,  projet  que  fit  mal- 
heureusement échouer  la  querelle  survenue  entre  la 
France  et  le  Saint-Siège;  et,  dès  l'année  1502,  Ximenès 
avait  proposé  à  Ferdinand  une  entreprise  contre  les  mu- 
sulmans d'Afrique.  La  politique  conseillait  fortement 
cette  conquête,  la  religion  l'approuvait,  Ximenès  voulut 
surmonter  tous  les  obstacles.  Le  14  mai  1509,  une  flotte 
équipée  à  ses  irais  abordait  à  Mers-el-Kebir,  et  débar- 
quait le  lendemain  quinze  mille  soldats.  Le  cardinal  avait 
voulu  prendre  sa  part  des  fatigues  et  des  dangers  de  l'ex- 
pédition :  il  célébra  sur  la  plage  une  messe  solennelle  ;  et, 
parcourant  ensuite  le  front  des  troupes ,  précédé  par  un 
religieux  de  Saint-François  qui  portait  à  cheval  la  croix 
primatiale  de  Tolède,  il  exhorta  chaleureusement  les 
troupes  à  bien  remplir  leur  devoir.  Elles  lui  répondirent 
par  des  cris  d'enthousiasme,  et  le  soir  même  l'étendard  de 
Castille  flotta  sur  la  ville  terrifiée.  Les  troupes  de  Tlemcen 
qui  venaient  la  secourir  arrivèrent  trop  tard,  et  pillèrent 
et  tuèrent  les  malheureux  habitants  qui  s'enfuyaient. 
Les  Espagnols  firent  un  butin  immense.  Pour  Ximenès, 
il  ne  se  remboursa  même  pas  des  sommes  considérables 
qu'il  avait  déboursées,  et  dont  il  ne  reçut  jamais  le  paye- 
ment. Ce  grand  homme,  qui,  au  comble  des  honneurs  et 
de  la  puissance ,  archevêque,  primat  d'Espagne,  cardi- 
nal, ministre,  régent  du  royaume,  chargé  de  gloire,  et 
portant  le  poids  de  quatre-vingts  années ,  couchait  encore 
sur  quelques  planches  mal  dégrossies  et  rapiéçait  en  se- 
cret, de  ses  propres  mains,  le  pauvre  habit  de  franciscain 
qu  il  gardait  sous  la  pourpre  romaine,  n'emporta  de  la 
ville  conquise  qu'un  petit  nombre  de  manuscrits  arabes. 


EN  ALGÉRIE.  H  7 

Nous  n'avons  pas  à  examiner  ici  pourquoi  l'occupation 
d'Oran  demeura  stérile  dans  les  mains  des  Espagnols. 
Ximenès  avait  prévu  ce  qu'il  faudrait  faire;  mais  il  mou- 
rut ,  ses  plans  ne  furent  pas  exécutés ,  et  bientôt  l'éton- 
nante fortune  de  deux  pirates  vint  ajourner  pour  trois 
siècles  le  triomphe  de  la  chrétienté  sur  ces  rivages  qu'elle 
avait  déjà  saisis. 

Âroudj  et  Khatr-ed-Din  (1),  fils  d'un  potier,  nés  sujets 
turcs  à  Mételin,  dans  l'île  de  Lesbos,  étaient  devenus 
les  plus  intrépides  et  les  plus  renommés  corsaires  de  la 
Méditerranée.  Ils  ravageaient  cette  mer  à  la  tête  de  vingt- 
six  grandes  galères,  sur  lesquelles  ils  accueillaient  les 
bandits  et  les  aventuriers  de  toutes  les  nations ,  attirés 
par  leur  audace  et  par  l'espoir  du  pillage.  La  force  même 
dont  ils  disposaient  et  les  trésors  qui  chargeaient  leurs 
navires,  les  obligea  de  chercher  sur  les  plages  d'Afrique 
un  lieu  où  ils  pussent  déposer  leurs  prises  et  trouver  au 
besoin  un  refuge.  Ils  essayèrent  d'abord  d'enlever  Bou- 
gie aux  Espagnols.  N'ayant  pu  y  réussir,  ils  prirent  aux 
Génois  la  ville  de Djidjelli.  A  cette  époque,  Alger,  appelée 
parles  indigènes  de  l'intérieur  Beled-Beni-Mezegrenna, 
la  ville  de  Beni-Mezegrenna,  et  par  les  corsaires  qui  han- 
taient ces  parages,  Djezaïr-  el-Greurb,\es  îles  du  couchant, 
reconnaissait  à  la  fois  la  suzeraineté  des  rois  de  Tlemcen 
et  celle  des  Espagnols,  mais  n'obéissait  en  réalité  qu'à  un 
gouverneur  de  son  choix,  Selim-Ebn-Themi,  d'une  fa- 
mille puissante  de  la  Metidjah.  Les  Espagnols,  au  lieu  de 

(i)  Les  Arabes  donnaient  et  donnent  encore  la  qualification  de  baba  non- 
seulement  aux  pachas  et  beys  turcs  de  la  Régence,  mais  encore  à  tous  les 
Turcs  sans  exception.  Il  est  probable  que  le  surnom  donné  au  conquérant 
d'Alger  (Barberousse)  est  dû  au  mol  Baba-Aroudj ,  mal  prononcé  par  les 
Européens  ,  et  non  à  la  couleur  contestée  de  sa  barbe  Ce  nom  passa  comme 
nom  de  famille  au  frère  d'Aroudj ,  Khaïr-ed-Dln  (le  bien  de  la  religion) ,  dont 
les  Européens  ont  fait  Conradin. 


118  LES  FRANÇAIS 

s'y  établir,  s'étaient  contentés  d'assurer  le  payement  du 
tribut  en  élevant  à  grands  frais ,  à  l'entrée  du  port ,  une 
forteresse  qu'on  appelait  le  Penon,  et  qui  était  pour  les 
Algériens  une  épine,  dont  la  vue,  selon  l'expression  d'une 
chronique,  leur  perçait  le  cœur.  Dans  le  but  de  chasser 
les  chrétiens,  Selim  demanda  le  secours  des  nouveaux 
maîtres  de  Djidjelli.  Aroudj  accourut  avec  trois  cents 
Turcs,  déploya  une  activité  extrême,  afficha  le  plus  grand 
zèle  pour  la  religion,  gagna  la  confiance  de  tout  le  monde, 
mit  ses  Turcs  et  ses  créatures  dans  tous  les  emplois.  Se- 
lim s'effraya  trop  tard  de  tant  d'influence  ;  Aroudj  le  fit 
étrangler,  et  se  proclama  en  même  temps  maître  de  la  ville 
et  vassal  du  Grand-Seigneur.  Cependant  la  garnison  du 
Penon  le  pressait  d'un  côté ,  les  Arabes  l'attaquaient  de 
l'autre  ;  il  fit  face  à  tout  avec  autant  d'adresse  que  d'éner- 
gie et  d'audace.  Aidé  de  son  frère,  qui  était  revenu  après 
une  longue  croisière  sur  les  côtes  d'Italie ,  il  contint  les 
Espagnols  et  défit  les  Arabes.  La  tempête  le  délivra  d'une 
tlotte  de  quatre-vingts  navires  sortie  des  ports  de  l'Es- 
pagne avec  huit  mille  hommes  de  débarquement  (1516). 
Libre,  du  moins  pour  quelque  temps,  de  toute  inquié- 
tude, Aroudj  s'occupa  de  donner  à  sa  conquête  l'organi- 
sation qu'elle  a  conservée  jusqu'à  nos  jours.  Au  début  de 
sa  carrière  il  avait  été  prisonnier  chez  les  chevaliers  de 
Rhodes;  la  constitution  de  cette  république  lui  servit  de 
modèle.  Seulement  il  prit  soin  de  donner  à  ses  idées  une 
sanction  religieuse,  en  les  attribuant  à  un  marabout  très- 
célèbre  alors  dans  le  pays.  Il  régla  que  le  pouvoir  resterait 
en  permanence  entre  les  mains  des  oudjacs  ou  bataillons 
turcs,  recrutés  en  dehors  du  pays,  à  l'exclusion  formelle 
des  indigènes  et  même  des  fils  des  Turcs  (Coulouglis),  qui 
ne  pourraient  jamais  exercer  les  hautes  charges  du  gouver- 


EN  ALGÉRIE.  119 

uement  :  par  ce  moyen  il  perpétuait  la  force  de  l'esprit  de 
conquête,  constituant  une  barrière  infranchissable  eutre 
la  race  victorieuse  et  la  race  vaincue.  Toute  opposition 
à  sa  volonté  fut  punie  de  mort.  Il  ne  laissait  guère,  d'ail- 
leurs, aux  conspirations  le  temps  de  se  former;  sans 
cesse  en  guerre  contre  ses  voisins,  accompagné  par  un 
bonheur  constant,  il  voyait  chaque  jour  accroître  sa  ré- 
putation, grossir  ses  forces,  grandir  ses  desseins.  Les  gens 
sans  aveu,  les  renégats,  les  malfaiteurs  dont  il  avait 
formé  sa  flotte,  accouraient  dans  Alger  et  lui  compo- 
saient une  armée  dévouée  et  terrible.  Employant  tour  à 
tour  la  ruse  et  la  force,  le  courage  d'un  héros  ou  la  trahi- 
son et  la  cruauté  d'un  forban,  il  sut,  malgré  le  triste  sort 
de  Selim-Ebn-Themi,  se  faire  appeler  à  Tlemcen  par  un 
usurpateur  qu'il  avait  soutenu  et  qu'il  lit  étrangler  avec 
ses  sept  enfants;  la  finit  le  cours  de  cette  prospérité  in- 
solente. Assiégé  dans  Tlemcen  par  les  Espagnols,  qui  ve- 
naient rétablir  le  roi  détrôné,  il  parvint  à  s'échapper  de 
la  ville.  Mais  il  fut  atteint  au  Rio-Salado,  et  Garzia  de 
Tinez  lui  coupa  la  tête  (1518).  11  avait  quarante-quatre 
ans.  Sa  veste  de  velours  rouge  brodée  d'or  fut  envoyée  au 
monastère  de  Saint- Jérôme  de  Cordoue;  elle  servit  à  faire 
une  chape  qui  portait  le  nom  de  Barberousse.  Khair- 
ed-Din,  resté  seul,  ne  se  découragea  pas.  La  nouvelle  ex- 
pédition que  l'Espagne  dirigeait  contre  lui  échoua  plus 
malheureusement  encore  que  la  première.  Une  tempête 
furieuse  brisa  les  navires  et  noya  plus  de  quatre  mille 
hommes  de  l'armée  espagnole.  Alger  la  bien  Gardée  (El- 
Djezaïr-cl-Meharoussu)  s'enrichit  des  débris  des  vais- 
seaux chrétiens.  Khaïr-ed-Oin  reçut  de  Constantinople, 
avec  l'investiture  du  pachalik ,  le  droit  révéré  de  battre 
monnaie.  Tl  porta  de  nouveau  ses  vues  sur  Tlemcen,  où 


120  LES  FRANÇAIS 

il  sut,  en  attendant  le  moment  d'agir,  se  ménager  des  in- 
telligences ;  il  s'empara  de  Mostaganem ,  et  enfin  prit  le 
Penon.  Cette  défaite  des  Espagnols  est  à  jamais  illustre 
par  l'héroïsme  de  leur  chef.  Lorsque  les  Turcs,  après  un 
feu  qui  avait  duré  dix  jours,  montèrent  à  l'assaut  de  la 
forteresse  démantelée,  ils  ne  trouvèrent  sur  la  brèche, 
pour  la  défendre ,  que  le  vieux  gouverneur,  don  Martin 
de  Vargas.  Toute  la  garnison  était  morte  ou  blessée  ,  ou 
exténuée  par  la  faim.  Don  Martin,  seul,  l'épée  à  la  main, 
se  battit  encore.  Accablé  par  le  nombre,  couvert  de  bles- 
sures, il  fut  mené  à  Khaïr-ed-Din,  qui  le  pressa  d'embras- 
ser l'islamisme.  Le  héros  chrétien  s'y  refusa,  et  le  héros 
musulman  le  fit  périr  sous  le  bâton.  Kkaïr-ed-Din  rasa 
ensuite  la  forteresse ,  et  de  ses  débris  construisit  la  jetée 
qui  joint  les  îlots  à  la  terre  ferme. 

Ce  fut  alors  que  le  Grand-Seigneur ,  cherchant  un 
homme  de  mer  qu'il  pût  opposer  à  André  Doria,  choisit 
Khaïr-ed-Din.  Le  corsaire  donna  le  gouvernement  d'Alger 
à  l'eunuque  Hassan,  renégat  sarde,  dont  il  connaissait  la 
fidélité  et  le  courage,  et  quitta  avec  joie  une  ville  où  tout 
son  pouvoir  n'empêchait  pas  que  ses  jours  ne  fussent 
continuellement  menacés.  Le  Grand-Seigneur  lui  confia 
une  flotte  composée  de  quatre-vingts  galères  et  de  vingt 
flûtes,  montées  par  huit  cents  janissaires  et  huit  mille 
soldats.  A  la  tète  de  cet  armement  il  désola  toutes  les 
côtes  de  l'Italie,  jeta  l'épouvante  jusque  dans  Rome,  et 
consterna  enfin  la  chrétienté  en  s'emparant  de  Tunis.  Il  y 
était  venu  sous  prétexte  de  rétablir  un  prince  dont  le  frère 
avait  conquis  le  trône  au  prix  d'un  parricide.  Selon  l'u- 
sage, Kaïr-ed-Din  abandonna  son  allié,  proclama  la 
souveraineté  du  sultan  de  Constantinople  et  l'exerça  pour 
son  propre  compte.  A  la  prise  de  Tunis  succéda  celle  de 


EN  ALGÉRIE.  121 

Kaïroan  et  des  autres  places  secondaires  du  royaume. 
Actif  et  prévoyant,  Kaïr-ed-Din  fit  creuser  par  vingt 
mille  esclaves  chrétiens  le  canal  de  la  Goulette  ,  dont  il 
est  le  véritable  créateur. 

Cependant  Charles-Quint,  supplié  parlepapede  mettre 
un  terme  aux  ravages  qu'exerçaient  les  bâtiments  de  Bar- 
berousse ,  et  irrité  des  déprédations  dont  ses  propres  ri- 
vages étaient  l'objet,  prépare  contre  Tunis  un  armement 
formidable.  L'Espagne,  Naples,la  Sicile  et  Gênes  fournis- 
sent leurs  contingents.  On  regrette  de  ne  pas  y  voir  figurer 
la  France  ;  mais  la  malheureuse  politique  de  François  Ier 
était  alors  du  parti  des  Turcs.  Le  temps  des  croisades  est 
définitivement  passé;  et  l'on  s'explique  dès  lors  comment 
l'Europe  a  pu  souffrir  si  près  d'elle,  pendant  trois  siècles, 
l'insolente  puissance  des  Barbaresques.  Charles-Quint  dé- 
barque aux  lieux  où  les  croisés,  sous  les  ordres  de  saint 
Louis,  avaient  campé  deux  cent  soixante-sept  ans  aupara- 
vant, s'empare  immédiatement  de  la  Goulette,  et  marche 
sur  Tunis.  Mouley-Hassan,  le  parricide  détrôné,  l'accom- 
pagnait ,  comme  son  frère  avait  accompagné  Khaïr-ed- 
Din.  Les  chrétiens  ne  triomphèrent  pas  moins  facilement 
que  les  Turcs  :  ils  se  montrèrent,  je  dirais  presque  par 
malheur,  plus  loyaux.  Un  butin  que  les  contemporains 
comparent  à  celui  que  firent  au  pillage  de  Borne  les 
troupes  du  connétable  de  Bourbon ,  quatre-vingt-sept  bâ- 
timents, trois  cents  pièces  de  canon  de  bronze,  la  déli- 
vrance de  vingt-cinq  mille  esclaves  chrétiens,  tels  furent 
les  trophées  de  Charles-  Quint.  Près  de  deux  cent  mille 
individus  périrent  par  le  fer  ou  dans  les  déserts,  ou  furent 
emmenés  en  servitude.  Mais  l'empereur  laissa  Mouley- 
Hassan  sur  le  trône,  et  la  haine  qui  environnait  ce  prince 
offrit  à  Kaïr-ed-Din  des  ressources  qu'il  ne  négligea  pas. 


122  LES  FRANÇAIS 

Bientôt,  à  son  instigation,  presque  toutes  les  villes  du 
littoral  se  soulevèrent.  Le  propre  fils  de  Mouley-Hassan , 
parricide  à  son  tour  et  animé  de  la  même  fureur  de  régner, 
le  dépossède  et  lui  fait  crever  les  yeux.  Ce  misérable  ne 
jouit  pas  longtemps  de  son  crime  :  un  des  successeurs  de 
Barberousse  le  renversa,  il  fut  le  dernier  de  sa  dynastie , 
qui  avait  duré  trois  cent  quarante-quatre  ans. 

A  la  même  époque  succombait,  dans  le  Maghreb-el 
Âksa  (royaume  de  Maroc),  la  dynastie  des  Merenites, 
pour  faire  place  à  la  famille  des  Chérifs,  encore  régnante 
aujourd'hui. 

Cependant  Kaïr-ed-Din ,  qui ,  après  le  désastre  de  Tu- 
nis, avait  regagné  Alger  et  brillé  de  nouveau  sur  les  mers, 
quitte  définitivement  l'État  fondé  par  lui ,  et  va  paisible- 
ment mourir  dans  une  maison  de  campagne  auprès  de 
Constantinople  (  1548)  :  circonstance  qui  met  le  dernier 
trait  aux  prodiges  de  sa  longue  vie. 

Ce  fut  de  son  vivant ,  mais  en  son  absence ,  qu'eut  lieu 
la  dernière,  la  plus  célèbre  et  la  plus  malheureuse  des 
expéditions  de  Charles-Quint  contre  Alger.  Une  flotte  de 
cent  seize  voiles ,  montée  par  douze  mille  matelots ,  por- 
tant vingt-quatre  mille  hommes  de  troupes,  prit  témérai- 
rement la  mer  au  milieu  du  mois  d'octobre  (  1 54 1),  fit  une 
traversée  pénihle  et  fut ,  comme  les  deux  précédentes , 
détruite  par  une  tempête  furieuse  six  jours  après  avoir 
opéré  le  débarquement  de  l'armée.  Assaillis  par  les  tor- 
rents de  pluie  qui  tombaient  sans  relâche,  mourants  de 
froid ,  démoralisés ,  les  soldats  ne  purent  pas  vaincre  les 
faihles  forces  que  l'ennemi  leur  opposait.  Le  désastre  fut 
complet.  Une  retraite  de  trois  jours ,  durant  laquelle  il 
fallut  combattre  contre  les  hommes  et  lutter  contre  les 
éléments,  ne  parvint  pas  à  sauver  la  moitié  de  cette  belle 


EN  ALGÉRIE.  123 

armée ,  dont  les  tristes  restes  furent  encore  battus  à  leur 
retour  par  la  tempête,  qui  semblait  ne  les  laisser  échap- 
per qu'a  regret.  La  défaite  de  Charles -Quint ,  ainsi  que 
la  remarque  en  a  été  faite ,  a ,  durant  trois  siècles ,  pesé 
sur  l'Europe  entière.  C'est  à  la  terreur  qu'elle  imprima 
dans  tous  les  États  chrétiens  ,  à  la  confiante  audace 
qu'elle  inspira  aux  corsaires  ,  qu'il  faut  attribuer,  d'une 
part  leur  constante  insolence  ,  de  l'autre  la  résignation 
pusillanime  avec  laquelle  elle  fut  subie,  jusqu'au  jour 
où  la  France,  ayant  à  venger  encore  une  fois  son  honneur , 
détruisit  enfin  le  repaire  de  brigands  au  seuil  duquel 
avait  échoué  trois  fois  la  fortune  du  rival  heureux  de 
François  Ier. 

Délivrés  de  toute  crainte  du  côté  des  chrétiens  ,  les 
Turcs  eurent  bientôt  fait  d'asseoir  définitivement  et  soli- 
dement leur  pouvoir.  Le  dernier  des  rois  de  Tlemcen 
s'éteignit  sous  leur  protection ,  et  ils  le  remplacèrent  sans 
secousse;  ils  étaient  déjà  maîtres  de  Constantine  ;  Mosta- 
ganem  et  toute  la  côte  leur  appartenaient  ;  les  Espagnols  , 
bloqués  dans  Orau  ,  renoncèrent  à  d'inutiles  entreprises 
que  l'ardeur  des  croisades  n'animait  plus  ;  Tunis ,  vassale 
du  Grand-Seigneur,  devint  une  province  voisine  et  amie. 
Les  seuls  Chérifs  du  Maroc,  conservait  d'anciennes  pré- 
tentions sur  le  royaume  de  Tlemcen,  essayèrent  quelque 
temps  de  la  guerre:  ils  durent  y  renoncer  pour  tourner 
avec  plus  de  succès  leurs  armes  contre  le  Portugal,  où 
l'esprit  chrétien  et  chevaleresque  vivait  encore ,  mais  de- 
vait bientôt  s'éteindre  avec  le  dernier  représentant  du 
moyen  âge ,  l'infortuné  don  Sébastien . 

Ainsi  les  janissaires  d'Alger,  maitres  d'un  royaume 
fertile  et  d'un  peuple  qui,  s'il  n'était  pas  soumis,  se  lais- 
sait du  moins  gouverner  ou  plutôt  rançonner  à  merci, 


124  LES  FRANÇAIS 

despotes  obéis  sur  la  terre ,  et  sur  là  mer  brigands  re- 
doutés ,  engraissés  par  les  fruits  d'un  double  pillage , 
jetaient  un  certain  éclat  extérieur.  Mais  il  en  était,  dans 
le  fond,  de  celte  prospérité  comme  de  celle  de  la  plupart 
des  scélérats,  dont  on  connaît  les  crimes  et  dont  le  bon- 
heur apparent  semble  mettre  en  suspicion  la  justice  de 
la  Providence  :  on  ne  voit  pas  la  plaie  qui  ronge  ce  cou- 
pable et  lui  fait  de  la  vie  un  enfer.  Avec  sa  fière  popula- 
tion de  soldats  fanatiques  et  féroces,  de  renégats,  d'im- 
pudiques et  d'esclaves,  Alger  offrait  l'image  d'un  bagne , 
moins  la  sécurité  Comme  dans  un  bagne,  le  bâton  et  la 
chaîne  y  étaient  la  loi  commune;  mais,  de  plus,  tout  le 
monde  y  tremblait  pour  son  bien  et  pour  sa  vie ,  et ,  plus 
que  personne ,  tremblait  le  despote  qui  pouvait  d'un  mot 
faire  tomber  toute  tête  rebelle  à  sa  volonté.  Il  faut  lire 
cette  interminable  histoire  de  trahisons  ,  de  séditions,  de 
cruautés ,  de  supplices  ,  pour  savoir  ce  que  peut  être  une 
société  abandonnée  de  Dieu    Sept  de  ces  souverains  ab- 
solus furent  proclamés  et  mis  à  mort  le  même  jour.  A  la 
finie  dey  (littéralement  oncle  ou  patron),  malgré  son 
titre  patriarcal ,  réfugié  dans  sa  casbah  avec  ses  trésors , 
n'était  plus  qu'un  prisonnier  d'État  qui  se  protégeait 
difficilement  conL/e  les  caprices  de  ceux  qui  l'avaient  élu. 
La  condition  de  soldat  turc  n'était  pas  meilleure  :  il  pou- 
vait arriver,  il  est  vrai,  jusqu'à  cette  haute  dignité  qui 
était  en  même  temps  un  si  grand  péril  ;  mais ,  en  l'at- 
tendant, sa  vie  chargée  de  fatigues  et  de  dangers  eût  fait 
pitié  au  dernier  des  pauvres  dans  les  pays  européens. 
Mal  payé  depuis  que  la  piraterie  rendait  moins ,  et  que 
les  tribus  épuisées  soldaient  avec  répugnance  un  impôt 
qu'il  fallait  souvent  leur  arracher  de  vive  force  ;  astreint 
à  des  expéditions  lointaines ,  à  des  garnisons  pénibles  ,  il 


EN  ALGÉRIE.  125 

achetait  chérie  plaisir  de  pouvoir  impunément  tyranniser 
le  Juif  ou  l'Arahe,  qui  tremblaient  devant  sa  petite  part 
de  souveraineté.  Obtenait-il  un  des  grands  emplois  de  la 
Régence,  il  tombait  avec  le  dey  qui  l'avait  élevé,  et  sou- 
vent même  celui-ci ,  prenant  ombrage  de  son  influence , 
ou  convoitant  ce  qu'il  avait  pu  acquérir  ou  extorquer, 
le  faisait  mettre  à  mort  pour  confisquer  son  bien.  Ainsi 
finissait,  eu  général,  toute  fortune  un  peu  considérable; 
rien  n'était  plus  extraordinaire  que  de  voir  passer  aux 
mains  des  enfants  et  des  veuves  le  bien  du  chef  de  la 
famille.  Quant  aux  tribus,  foulées  par  les  beys  ou  gou- 
verneurs des  provinces,  foulées  par  leurs  kaïds,  qu'elles 
assassinaient  souvent,  divisées  entre  elles,  toujours  sévè- 
rement punies  de  leur  insoumission ,  et  néanmoins  tou- 
jours insoumises ,  à  travers  l'immobilité  apparente  de 
leurs  coutumes,  elles  se  rapprochaient  de  l'état  sauvage , 
et  quelques-unes  tendaient  à  disparaître  entièrement.  En- 
fin, lorsque  la  France  s'est  emparée  d'Alger,  une  révo- 
lution était  imminente  dans  la  Régence;  l'édifice  de  Bar- 
berousse  craquait  de  toutes  parts  ;  mais  on  peut  assurer 
qu'il  n'en  serait  résulté  qu'une  anarchie  plus  sanglante , 
un  mouvement  plus  précipité  vers  cette  barbarie  où  s'en- 
foncent chaque  jour  plus  avant,  depuis  trois  siècles,  tous 
les  musulmans  d'Afrique.  Les  Arabes  de  l'invasion  fon- 
daient des  villes,  et  l'on  a  vu  qu'ils  furent  souvent  imités 
en  cela  parles  Berbères.  Tunis,  Kaïroan,  Tlemcen,  Mas- 
cara, Fez,  Maroc,  Rabhat,  Mequiuez  et  plusieurs  autres 
cités  ont  été  construites,  soit  par  les  conquérants ,  soit 
par  les  indigènes  convertis.  Les  Turcs  n'ont  pas  élevé 
une  muraille,  à  moins  que  ce  ne  fût  pour  y  placer  du 
canon  ;  sous  leur  gouvernement  les  arts  ont  disparu ,  le 
commerce  et  lapopulationontdiminué.  Mais  il  ne  faut  pas 


126  LES  FRANÇAIS 

attribuer  à  eux  seuls  cette  décadence  qui  commence  avec 
eux,  car  les  effets  en  sont  plus  frappants  encore  dans  le 
Maroc,  sous  un  gouvernement  national.  C'est  la  race  qui 
est  déchue ,  c'est  l'islamisme  qui ,  au  bout  d'un  certain 
nombre  de  siècles,  a  produit  les  résultats  que,  vain- 
queur ou  vaincu  ,  il  devait  inévitablement  produire.  Dès 
qu'ils  n'ont  plus  fréquenté  les  chrétiens,  ces  Maures,  si 
brillants  en  Espagne,  sont  tombés  dans  la  stupidité  incu- 
rable où  la  loi  de  Mahomet  jette  ses  sectateurs,  semblables 
à  l'homme  qu'une  ivresse  furieuse  agile  et  qui  tombe 
ensuite  dans  l'abrutissement,  ou  à  l'incendie  qui  s'éteint, 
n'ayant  plus  rien  à  dévorer.  Tout  s'est  dégradé  parmi  eux  ; 
la  langue  du  coran  n'y  est  plus  connue  que  de  quelques 
rares  érudits  ;  des  superstitions  sans  nombre  s'ajoutent 
à  celles  que  consacre  le  livre  du  prophète;  la  morale  est 
en  lambeaux  :  elle  a  toujours  été  impuissante  contre  les 
vices ,  mais  on  ignore  même  aujourd'hui  quels  vices  elle 
condamne.  S'il  avait  été  possible  que  l'Afrique  musulmane 
échappât,  durant  un  certain  nombre  de  siècles  encore,  à 
la  conquête  et  à  l'influence  des  chrétiens,  nos  neveux, 
explorant  ces  tristes  contrées,  auraient  su  comment  ré- 
soudre le  problème  qu'offrent  à  quelques  esprits  les  êtres 
dégradés  qui  végètent  dans  les  solitudes  du  INouveau- 
Monde. 

L'heure  de  la  miséricorde  et  de  la  résurrection  a-t-elle 
enfin  sonnépour  ces  peuples?Jel'espèreinébranlablement. 
A  la  fin  de  son  histoire  de  la  persécution  des  Vandales , 
l'évêque  Victor,  dans  une  touchante  prière,  s'adresse  aux 
saints  patriarches,  aux  saints  prophètes,  aux  saints  apôtres 
qui  ont  parcouru  toute  la  terre  pour  établir  la  foi  du 
Christ,  à  saint  Pierre  constitué  du  Seigneur  pour  veiller 
sur  l'Église,  à  saint  Paul  qui  a  prêché  l'Évangile  depuis 


EN  ALGÉRIE.  127 

Jérusalem  jusqu'en  Illyrie ,  à  saint  André  qui  combattit 
avec  tant  de  courage.  Il  les  presse  de  présenter  à  Dieu  les 
prières  et  les  gémissements  de  l'Afrique,  et  d'intercéder 
si  puissamment  pour  elle,  avec  tous  les  saints,  qu'elle  ob- 
tienne enfin  sa  délivrance.  Les  saints  ont  prié  ;  et  depuis 
Victor,  combien  de  saints  qui  n'étaient  pas  nés  encore 
ont  sans  cesse  élevé  vers  Dieu  la  puissante  voix  de  la 
prière,  combien  de  martyrs  y  ont  ajouté  la  force  irrésis- 
tible de  leurs  larmes  ,  de  leurs  supplices ,  de  leur  sang  ! 
Quoique  l'antique  et  glorieuse  Eglise  d'Afrique  ait  été 
submergée  par  l'invasion  musulmane,  comme  un  vaisseau 
qui  sombre  au  milieu  de  la  mer  et  dont  les  débris  mêmes 
ne  reparaissent  pas,  cependant  les  chrétiens  n'ont  cessé 
de  souffrir  et  de  combattre  sur  celte  terre.  Entassés  au 
fond  des  cachots,  réduits  au  plus  dur  esclavage,  ils  ont 
élevé  vers  Dieu  ces  mains  si  fortes  lorsqu'elles  sont  fidèles 
dans  les  chaînes  ;  toujours  il  s'en  est  trouvé  qui  ont  préféré 
les  mauvais  traitements  et  la  mort  à  l'apostasie,  et  qui  ont 
laissé  sur  ce  rivage  funeste  leurs  ossements  sacrés,  titres 
enfouis  mais  imprescriptibles.  Là  aussi,  pour  secourir  les 
esclaves  et  pour  les  délivrer,  ont  combattu  ces  croisés 
d'une  espèce  nouvelle,  les  humbles  et  courageux  reli- 
gieux de  la  Merci,  qui,  bravant  des  avanies  sans  nombre, 
administraient  les  sacrements  et  offraient  le  saint  sacrifice 
de  la  messe  dans  les  repaires  du  Croissant.  Il  est  donc 
vrai  de  dire  que  l'Église  d'Afrique,  vivante  au  tombeau, 
n'a  point  cessé  d'exister.  Ce  n'est  pas  à  présent  qu'elle  va 
succomber,  à  présent  que,  délivrée,  elle  foule  d'un  pied 
souverain  la  terre  arrosée  du  sang  de  ses  martyrs  !  Quel 
chrétien  ne  pressent,  au  contraire,  son  triomphe?  Est-ce 
donc  pour  rien  que  la  France  est  devenue  reine  d'Alger 
au  moment  où  quelque  zèle  religieux  se  réveille  dans  son 
cœur? 


128  LES  FRANÇAIS 

Je  n'affirme  pas,  j'espère;  j'espère  malgré  beaucoup 
de  raisons  de  craindre  que  je  connais  déjà ,  et  dont  le 
nombre  et  le  poids  s'augmenteront  sans  doute.  Mais,  eu 
tous  cas,  ce  fut  un  grand  jour,  un  très-grand  jour  dans 
l'histoire  du  monde,  que  celui  où  Hussein-Dey,  le  dernier 
chef  de  la  milice  d'Alger,  mettant  le  comble  à  d'anciens 
outrages,  souvent  punis,  frappa  de  son  éventail  le  consul 
de  France.  Cette  brutalité  fit  monter  au  front  du  vieux 
Charles  X  un  reste  de  ce  sang  généreux  dont  la  veine  allait 
se  tarir  sur  le  trône  de  saint  Louis.  Deux  ou  trois  ans 
plus  tard ,  l'insolent  pirate  aurait  pu  frapper  à  peu  près 
impunément;  il  n'aurait  eu  affaire  qu'aux  ministres  delà 
révolution.  Tout  le  monde  connaît  le  glorieux  détail  de  la 
conquête]  rappelons  seulement  quelques  dates  impor- 
tantes: le  25  mai  1830,  une  noble  armée  de  trente  mille 
hommes,  l'orgueil  de  la  France,  quitta  le  port  de  Toulon 
accompagnée  des  vœux  de  tous  les  cœurs  chrétiens  qui 
battaient  dans  le  monde,  et  saluée  des  injures  de  quel- 
ques journalistes,  tremblant  que  trop  de  gloire  ne  fût 
acquise  au  roi  malheureux  qu'ils  attaquaient  ou  qu'ils 
trahissaient  (1).  Retardée,  au  début  de  la  traversée,  par 
les  vents  contraires,  elle  débarqua  heureusement  le 
15  juin  sur  la  plage  de  Sidi-Ferruch,  ainsi  appelée  du 
nom  d'un  marabout  célèbre  dont  on  y  voyait  le  tombeau. 
L'ennemi  opposa  peu  de  résistance,  mais,  le  18,  un  vio- 
lent orage,  éclatant  tout  à  coup,  fit  naître  des  craintes 
sérieuses.  On  se  souvint  de  Charles-Quint,  l'angoisse  fut 
vive  ;  elle  dura  peu  :  le  beau  temps  revint  au  bout  de 


(i)  Le  Journal  des  Dcbats ,  qui  vient  d'applaudir  au  traité  déplorable  conclu 
avec  le  Maroc  ,  trouvant ,  dès  avant  1830 ,  que  nous  avions  assez  de  gloire ,  ne 
demandait  pas  mieux  que  de  laisser  puissant  et  libre  sur  la  Méditerranée  le 
forban  qui  avait  donné  un  soufflet  au  consul  de  France  et  qui  retenait  encore 
un  grand  nombre  de  chrétiens  en  esclavage.  Voici  ce  que  nous  lisons  dans 


EN  ALGÉRIE.  129 

quelques  heures  ;  l'armée  acheva  gaiement  de  prendre  ses 
positions. 

En  contemplant  du  haut  de  la  Casbah  la  belle  ordon- 
nance et  la  force  de  la  flotte  chrétienne,  le  dey,  qui  s'était 
jusque-là  stupidement  refusé  à  croire  au  danger,  sentit 
chanceler  sa  confiance  et  ne  put,  dit-on,  retenir  quelques 
larmes.  Lorsqu'il  vit  que  nos  bâtiments  gouvernaient  à 
l'ouest ,  vers  la  rade  de  Sidi-Ferruch ,  il  reprit  courage, 
espérant  que  les  Français  seraient  écrasés  avant  d'arriver 
sous  les  remparts  d'Alger.  Néanmoins  on  s'occupa  d'en- 
flammer l'enthousiasme  religieux  du  peuple,  et  des  prières 
commencèrent  dans  toutes  les  mosquées.  Hélas!  il  n'en 
était  pas  de  même  au  camp  des  chrétiens  !  mais  Dieu  vou- 
lait vaincre,  et  il  lui  restait  du  temps  pour  punir  les  in- 
grats. Quarante  mille  cavaliers  arabes,  accourus  de  toutes 
les  parties  de  la  Régence ,  et  dix  mille  fantassins  se  ran- 
gèrent sur  le  plateau  de  Staoueli ,  pour  arrêter  l'armée 
française.  Ils  furent  défaits  le  19,  après  un  long  et  san- 
glant combat,  où  moururent  plus  de  cinq  mille  musul- 
mans et  environ  six  cents  chrétiens.  Cette  première  jour- 
née, pleine  de  belles  actions,  fut  suivie  de  plusieurs  autres 
non  moins  glorieuses.  Les  Turcs  se  défendirent  pied  à 
pied ,  la  ville  ne  se  rendit  que  bien  vaincue ,  le  5  juillet , 


un  loyal  écrit  de  M.  le  comle  de  Quatre-Barbes ,  l'un  des  officiers  de  l'armée 
expéditionnaire  :  «  Pour  abréger  les  ennuis  de  la  traversée,  nous  nous  étions 
>«  procuré  quelques  douzaines  de  vieux  journaux.  Deux  articles  des  Dtbals 
c.  étaient  surtout  remarquables  par  leur  insigne  mauvaise  foi.  Dans  le  premier, 
..  le  journaliste  représentait  l'Afrique  comme  une  rude  terre,  couverte  de  tribus 
«  indomptables  qui  devaient  accourir  du  désert  et  des  montagnes  pour  nous 
..  refouler  dans  la  mer.  11  n'oubliait  ni  les  lions,  ni  les  tigres,  ni  les  reptiles, 
«  ni  les  sauterelles,  ni  le  redoutable  vent  du  midi.  Dans  le  second ,  il  nous 
«  demandait  insolemment  ce  que  nous  allions  chercher  sous  les  murs  d'Alger; 
«  que  sans  doute  ce  n'était  pas  de  la  gloire  (car  la  France ,  Dieu  merci ,  en  était 
«  rassasiée) ,  et  que  d'ailleurs  l'honneur  n'était  pas  grand  de  chasser  un  pirate 
«  et  de  faire  brèche  à  de  vieux  remparts  qui  croulent.  Cette  lecture  excita  plus 
»  de  pitié  que  de  colère.  » 

9 


130  LES  FRANÇAIS 

quelques  jours  avant  celui  où  l'Église  d'Afrique  faisait 
mémoire  de  ses  premiers  martyrs. 

Le  destin  avait  prononcé  :  Hussein  et  les  restes  de  la  mi- 
lice se  courbèrent  sousla  loi  de  la  fatalité  avecune résigna- 
tion qui  ne  parut  point  sans  grandeur;  les  Arabes,  après 
avoir  défendu  la  ville,  pillèrent  et  égorgèrent  les  malheu- 
reux habitants  qui  fuyaient  les  chrétiens  ;  trois  siècles  au- 
paravant ils  en  avaient  agi  de  même,  lors  de  la  prise  d'Oran 
par  les  Espagnols.  Hussein  partit  pour  l'Italie,  étonné  de 
la  générosité  du  vainqueur,  qui  lui  permettait  d'emporter 
sa  fortune  privée;  il  savait  que,  l'avant-veille,  des  parle- 
mentaires maures  étaient  venus  offrir  sa  tête  au  camp  des 
Français.  Le  maréchal  de  Bourmont  fit  ensuite  occuper 
Oran  et  Bone  ;  il  poussa  une  reconnaissance  jusqu'à  Bli- 
dah,  expulsa  d'Alger  les  Turcs  qui  s'y  trouvaient  encore, 
et  prit  enfin  toutes  les  dispositions  alors  possibles  pour 
l'extension  et  l'organisation  de  la  conquête.  On  a  long- 
temps calomnié  ce  général  illustre  et  malheureux  ;  l'his- 
toire, plus  juste,  le  louera  de  son  habileté,  de  son  courage, 
et  surtout  de  sa  probité.  On  sait  par  quelle  révolution 
plus  étonnante  et  plus  soudaine  que  toutes  celles  dont 
l'Afrique  avait  été  le  théâtre ,  le  maréchal  de  Bourmont 
suivit  bientôt  dans  l'exil,  et  le  dey  qu'il  venait  de  renver- 
ser, et  le  roi  plus  infortuné  à  la  couronne  duquel  il  avait 
cru  ajouter  un  royaume.  Le  17  août,  le  drapeau  blanc  fut 
remplacé  par  les  trois  couleurs.  Le  vieil  étendard  de  la 
France  chrétienne  succomba  comme  Moïse,  à  la  fois  puni 
et  récompensé,  au  seuil  de  la  terre  promise,  avec  la  dou- 
leur de  n'y  pouvoir  pénétrer,  mais  avec  la  consolation  su- 
prême de  l'avoir  vue  et  d'y  avoir  conduit  le  peuple  de 
Dieu.  Le  3  septembre,  sur  un  petit  brick  autrichien , 
monté  par   huit  matelots,   s'éloignait  d'Alger,  triste, 


EN  ALGÉRIE.  131 

pauvre,  banni,  injurié  même,  l'homme  qui,  deux  mois 
auparavant,  y  arrivait  à  la  tète  de  mille  vaisseaux  et  de 
trente  mille  soldats.  Des  cent  millions  de  la  conquête,  le 
maréchal  de  Bourmont  n'emporta  que  le  cœur  de  son  fds, 
mort  en  combattant  pour  cette  France  qui  le  rejetait. 
L'histoire,  qui  raconte  en  courant  la  suite  des  siècles ,  et 
qui  n'a  qu'un  mot  à  donner  aux  peuples  anéantis,  s'arrête 
émue  devant  de  telles  douleurs  :  c'est  bien  le  moins  que, 
parmi  les  Ilots  indifférents  de  la  postérité,  quelques  âmes 
choisies  saluent  d'un  pieux  et  compatissant  souvenir  ces 
tragiques  destinées ,  sur  lesquelles  Dieu  fait  en  quelque 
sorte  peser  tout  le  poids  des  grands  événements. 


Xi 


NOS  POSSESSIONS  ET  LEUR  COLONISATION  EN  1841.—  LES  PUBL1CLSTES. 
—  PLANS  NOUVEAUX. 


Aujourd'hui,  au  mois  de  mars  1841,  après  dix  ans 
d'occupation ,  c'est  une  chose  triste  à  contempler  que  la 
carte  de  nos  possessions  en  Afrique.  Sans  doute,  la  teinte 
par  laquelle  il  plaît  aux  géographes  de  les  indiquer  se 
développe  sur  une  belle  étendue  de  côtes ,  et  il  ne  tient 
qu'aux  Parisiens  de  s'y  promener  du  doigt  et  de  l'œil. 
Regardons  de  plus  près  ;  marquons  en  noir  ce  qui  nous 
appartient  véritablement ,  et  tâchons  de  faire  bien  petits 
ces  points  qui  vont  être  si  peu  nombreux.  Posez  la  plume 
sur  Alger  :  Alger  est  à  vous ,  et  même ,  pourvu  que  la  nuit 
soit  encore  éloignée ,  vous  pouvez  vous  promener  à  une 
lieue  aux  environs.  Trois  ou  quatre  autres  points  dans  un 
rayon  de  trois  ou  quatre  lieues  :  ce  sont  vos  postes  ou 
camps  de  la  Maison- Carrée,  du  Fondouck ,  de  l'Habra, 
etc.  Yous  possédez  la  surface  qu'ils  occupent  ;  et  les  alen- 
tours jusqu'à  portée  de  fusil ,  mais  à  condition  de  n'y 
rien  semer,  de  n'y  rien  bâtir;  à  condition  d'avoir  derrière 
vos  fossés  suffisamment  de  vivres  et  de  munitions  pour  at- 
tendre la  colonne  de  ravitaillement.  Lorsqu'il  n'y  a  pas 
d'eau  dans  l'intérieur  du  camp  ,  les  soldats  ne  vont  à  la 
fontaine  qu'en  force  suffisante;  ils  sont  dévorés  de  ver- 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  135 

mine,  excédés  de  fatigue  et  d'ennui ,  décimés  par  la  fièvre, 
par  le  soleil,  par  les  exhalaisons  pestilentielles  des  maré- 
cages. Heureux  ceux  qui  peuvent  lire  quelques  lambeaux 
d'un  vieux  journal.  J'ai  entendu  des  officiers,  enfermés 
dans  ces  prisons  brûlantes ,  dire  que  l'esprit  le  mieux 
trempé  ne  peut  résister  à  trois  ou  quatre  mois  d'un  pa- 
reil supplice.  Beaucoup  s'adonnent  aux  liqueurs  fortes, 
demandant  à  l'abrutissement  de  les  sauver  de  la  folie. 
Mais  poursuivons  :  un  point  à  Douera ,  un  point  à  Bouf- 
farik  ,  un  autre  à  Blidah  ;  deux  points  pour  Koleah  et 
Cherchell.  Vous  entretenez ,  dans  chacun  de  ces  endroits, 
un  certain  nombre  de  troupes ,  et  quelques  cabaretiers 
qui  empoisonnent  ce  que  la  fièvre  et  l'Arabe  ont  laissé 
vivre.  Voilà  votre  province  d'Alger.  Quant  à  tout  ce  que 
vous  n'avez  pas  marqué  ,  il  n'est  pas  plus  à  l'Arabe  qu'a 
vous,  sans  doute.  Cependant  les  Hadjoutes  y  récoltent 
tantôt  des  bestiaux,  tantôt  les  tètes  et  les  armes  des 
hommes  qui  s'aventurent  ;  vous  n'y  récoltez  que  des  coups 
de  fusil .  J'oubliais  vos  villes  de  Médéah  et  de  Milianah ,  d  eux 
grands  tombeaux  au  bout  d'un  chemin  sur  lequel  vous 
pourriez  construire  vingt  pyramides  triomphales  des  os- 
sements de  vos  soldats.  Entre  Oran  et  Bone ,  vous  avez  , 
outre  Alger,  cinq  villes  maritimes  :  Mostaganem,  Cher- 
chell, Bougie,  Gigelli  et  la  naissante  Philippeville.  Gardez 
que  vos  vaisseaux  ne  fassent  naufrage  hors  de  la  portée  du 
canon  de  ces  forteresses  :  la  mer  est  à  vous ,  la  côte  est 
aux  Kabyles ,  et  si  quelque  bâtiment  s'arrête  un  instant , 
il  y  a  toujours  un  parti  d'Arabes  pour  tirer  sur  le  pavillon 
chrétien. 

Passons  à  la  province  de  Constantine ,  où  ,  dit-on  ,  la 
paix  règne.  Voici  Bone  et  sa  tranquille  banlieue ,  et  les 
marais  de  la  Seybouse,  qui  ont  tué  plus  de  Français  que 


13  i  LES  FRANÇAIS 

les  deux  sièges  de  Constantine.  Voici  Philippeville ,  ville 
de  planches  :  on  ne  s'y  bat  pas,  mais  on  y  meurt  ;  Ghelma 
est  un  camp  ;  Bougie  et  Gigelli  sont  deux  prisons  journel- 
lement insultées  par  les  Kabyles.  Constantine  est  un  foyer 
de  conspirations.  Abd-el-Kader  et  l'ancien  bey  Achmed  y 
ont  des  partisans  sous  latente  de  nos  meilleurs  amis.  Vous 
êtes  en  sécurité  à  la  Calle;  néanmoins  tout  récemment, 
entre  Bone  et  la  Galle,  un  capitaine  et  plusieurs  hommes 
de  son  escouade  furent  attaqués  et  égorgés.  Il  est  vrai 
qu'on  en  a  tiré  vengeance. 

Mostaganem  est  voisine  de  Mazagran,  c'est  tout  dire. 
Oran  étend  sa  domination  jusqu'à  Mers-el-Kebir  et  Arzew 
sur  la  côte,  jusqu'à  Miserguin  dans  l'intérieur  :  deux  ou 
trois  lieues  !  On  a  fait  des  razias  sur  des  tribus  campées 
beaucoup  plus  loin  ;  elles  se  sont  retirées ,  et  après  toutes 
ces  razias  il  s'est  trouvé  qu'Oran  manquait  de  vivres. 
Mais  la  province  d'Oran  est  officiellement  en  état  de 
guerre  ;  il  est  simple  que  la  capitale  ferme  ses  portes ,  et 
que  le  pain  y  soit  rare.  Si  du  moins  cette  triste  situation 
n'était  pas  connue  des  Arabes  !  mais  ils  l'apprécient  par- 
faitement ,  elle  les  encourage  dans  la  guerre  qu'ils  nous 
font ,  Abd-el-Kader  l'exploite  avec  une  rare  habileté ,  elle 
est  le  thème  favori  des  railleries  les  plus  cruelles.  Tandis 
que  les  bulletins  nous  vantaient  en  France  les  bons  résul- 
tats de  la  dernière  campagne ,  une  lettre  narquoise,  ré- 
digée dans  le  camp  de  l'émir ,  mettait  à  nu  le  spectacle 
de  notre  faiblesse  et  de  nos  misères.  Les  documents  de  ce 
genre  abondent  (  I  ).  On  dit  que  les  Arabes  sont  découra- 
gés :  il  est  bien  plus  certain  qu'ils  obéissent  et  qu'ils  sont 
autant  que  jamais  disposés  au  combat. 

(i)  Voyez  la  note  à  la  fin  du  volume. 


EN   ALGÉRIE.  135 

Lorsque  l'on  parle  de  la  colonisation  de  l'Afrique ,  il  ne 
peut  être  question  que  des  essais  tentés  dans  la  Mitidja. 
Ils  sont  décrits  avec  la  pompe  du  langage  oriental,  sur- 
embelli de  tout  l'art  des  prospectus.  Je  lésai  vus  sur  la 
ligne  d'Alger  à  Blidah ,  et  je  serai  sincère  :  Alger  sort  de 
son  enceinte  et  se  répand  des  deux  côtés  en  faubourgs 
neufs ,  traversés  par  une  belle  route ,  et  habités  par  une 
population  qui  leur  donne  un  caractère  exclusivement 
français.  Les  cabarets  s'y  épanouissent  sous  des  enseignes 
réjouissantes ,  des  soldais  chantent ,  des  cavaliers  cara- 
colent, des  voitures  vont  et  viennent  à  grand  bruit;  on 
scie,  on  maçonne,  on  charpente,  le  soleil  est  éblouissant, 
la  mer  est  douce  ,  beaucoup  de  jolies  maisons  blanches 
émaillent  la  verdure  vigoureuse  des  collines.  Voilà  le  pre- 
mier coup  d'oeil.  Si  vous  questionnez  les  propriétaires  de 
ces  agréables  bastides,  ils  vous  diront  que  le  sol  est  d'une 
fertilité  merveilleuse  et  que  toutes  leurs  denrées  se  vendent 
bien.  En  effet,  l'immense  consommation  de  l'armée  et  de 
la  capitale  donne  à  leur  terre  un  prix  qu'elle  n'aurait 
pas  même  aux  portes  des  grandes  villes  d'Europe.  Voilà 
donc  un  aspect  heureux.  Mais  tout  cela  ne  va  pas  plus  loin 
que  le  versant  nord  du  Sahel  et  la  ceinture  de  postes 
militaires  qu'on  lui  a  donnée.  Si  l'armée  cessait  un  mo- 
ment de  couvrir  ces  enclos  de  son  ombre ,  ils  n'existe- 
raient plus.  Tous  ces  producteurs  de  salades  et  de  pri- 
meurs ,  dispersés  comme  en  pleine  paix ,  seraient  hors 
d'état  de  défendre  un  seul  jour  leurs  jardinets  et  leurs 
villas. 

A  deux  lieues  d'Alger  on  trouve  la  colonisation  vantée 
de  Dely-ïbrahim.  C'est  un  village  composé  de  deux  ran- 
gées de  mesquines  maisons  bordant  la  route,  semblable 
à  tous  les  villages  qu'on  voit  aux  abords  des  villes.  Là 


150  LES  FRANÇAIS 

s'élève  la  première  église  qu'on  ait  bâtie  eu  Algérie  pour 
être  une  église.  Elle  est  dédiée  aux  deux  illustres  saintes 
Perpétue  et  Félicité ,  et  ne  manque  pas  d'élégance  ;  seule- 
ment elle  n'a  point  de  curé.  Aucune  trace  de  culture  n'ap- 
parait  autour  des  maisons ,  et  j'y  ai  vu  une  pauvre  femme 
pleurant  son  enfant  enlevé  par  les  Arabes.  Le  maire  et  la 
garde  nationale,  composée  d'une  cinquantaine  d'hommes, 
sous  des  armes  rouillées ,  attendaient  le  gouverneur  à 
l'entrée  de  l'unique  rue.  Ils  lui  exprimèrent  des  espé- 
rances qu'il  a  toujours  de  la  peine  à  caresser,  et,  à  son 
tour,  il  demanda  de  quoi  vivait  la  population,  puisqu'il 
ne  voyait  que  de  l'herbe  dans  les  champs.  On  lui  répondit 
que  le  village  se  rendait  fort  utile  à  l'armée  en  aidant  à 
ses  transports  sur  Douera ,  Bouffarik  et  Blidah.  «  Je  com- 
prends ,  dit  le  gouverneur ,  par  quel  secret  vous  existez , 
et  j'apprécie  les  services  que  l'armée  reçoit  de  vous.  Ce- 
pendant remarquez  qu'il  n'y  a  pas  de  colonisation  sans 
culture.  L'armée  n'aura  pas  toujours  besoin  de  vos  trans- 
ports. Il  faut  que  vous  appreniez  à  produire  vos  aliments. 
—  Mais,  firent  observer  les  habitants,  nous  ne  pouvons 
pas  sortir  que  nous  ne  courions  le  risque  d'être  enlevés  ou 
tués.  Ce  malheur  est  arrivé  déjà.  —  Il  faut  aller  travailler 
ensemble  avec  vos  armes,  aujourd'hui  sur  le  champ  de 
l'un ,  demain  sur  le  champ  de  l'autre ,  et  ainsi  tout  le  ter- 
rain se  trouvera  cultivé.  Ce  n'est  que  par  le  travad  orga- 
nisé en  commun  que  vous  pourrez  arriver  à  quelque  ré- 
sultat. —  Oui,  c'est  bien;  mais  il  y  a  un  M*** qui  se  dit 
propriétaire  de  toutes  les  terres  qui  nous  environnent,  et 
jusqu'à  présent  nous  n'avons  pu  disposer  que  d'un  petit 
jardinet,  qui  encore  nous  est  contesté.  » 

Le  gouverneur  n'eut  plus  rien  à  dire.  Il  faudrait  d'a- 
bord retirer  à  ce  propriétaire  l'immense  concession  qu'on 


EN  ALGERIE.  137 

lui  a  faite ,  ou  L'obliger  à  travailler  le  sol  qu'il  garde  im- 
productif jusqu'au  moment  où  les  chauces  de  la  guerre 
lui  permettront  de  le  revendre  à  haut  prix.  En  attendant, 
Dely -Ibrahim  est  un  village  de  charretiers  et  de  cabare- 
tiers.  Que  l'armée  se  retire  ou  soit  seulement  forcée  de 
s'éloigner  durant  quelques  jours,  tout  est  anéanti. 

Il  en  est  de  même  de  Douera,  que  l'on  rencontre  à 
trois  lieues  plus  loin ,  et  en  général  de  tous  ces  prétendus 
essais  de  colonisation.  Commencés  sans  aucune  prévision 
de  la  guerre,  ils  ne  sont  en  réalité  qu'un  embarras  pour 
l'armée,  qui  est  forcée  de  les  garder  quand  l'ennemi 
l'appelle  ailleurs.  L'effectif  de  nos  forces,  déjà  diminué 
par  les  maladies ,  se  trouve  ainsi  réduit  d'un  quart  au 
moins. 

Bouffarik,  où  les  Arabes  tenaient  jadis  un  marché  con- 
sidérable, mérite  une  mention  à  part.  Établi  dans  l'en- 
droit le  plus  malsain  peut-être  de  toute  la  Mitidja ,  sans 
cesse  attaqué  par  les  indigènes ,  en  proie  à  une  sorte  de 
peste  qui,  en  une  année ,  enleva  soixante-huit  habitants 
sur  trois  cents  qu'il  renfermait,  il  a  résisté  héroïquement 
à  tous  ces  fléaux.  C'est  un  magnifique  exemple  de  l'éner- 
gie des  populations  européennes.  Que  ne  ferait-on  pas 
avec  de  tels  hommes ,  si  l'on  savait  ajouter  à  cet  admi- 
rable courage  d'autres  vertus ,  qu'ils  seraient  prêts  à  re- 
cevoir !  Les  pauvres  prêtres  qui  ont  assisté  les  paroissiens 
de  Bouffarik  ont  été  consolés  par  les  bonnes  dispositions 
que  leur  montraient  ces  malheureux.  En  un  court  espace 
de  temps ,  quinze  ou  seize  ménages  ont  fait  bénir  leur 
union  illégitime;  ils  ont  trouvé  dans  l'esprit  de  famille  un 
nouvel  élément  de  résistance  et  de  force  contre  leurs  pé- 
rils. Bouffarik  est  en  voie  de  prospérité  ;  de  nouvelles 
maisons  s'y  élèvent,  et  de  vigoureuses  plantations  de  mû- 


138  LES  FRANÇAIS 

riers  commencent  à  orner  ce  sol,  qu'il  n'est  pas  impossible 
d'assainir  ;  mais  là  encore ,  malgré  un  fossé  d'enceinte , 
l'armée  est  nécessaire ,  et  pour  la  subsistance  et  pour  la 
protection  de  ces  braves  et  industrieux  colons,  qui  pour- 
tant travaillent  et  se  battent  si  bien.  Le  solde  Bouffarik 
est  d'ailleurs  d'une  fertilité  remarquable  ;  les  hommes 
compétents  ne  doutent  pas  que  là  ne  brille  un  jour  une 
ville  florissante.  Seulement  on  a  commencé  trop  tôt,  et  il 
aurait  été  difficile  de  commencer  plus  mal  (1). 

On  termine  à  Blidah  un  fossé  d'enceinte  qui  entoure  et 
rattache  à  la  ville  deux  mille  cent  hectares  de  terre  où  les 
arbres  poussent  très-bien.  Pas  le  moindre  essai  de  cul- 
ture derrière  ce  fossé.  Dans  la  ville,  on  a  concédé  quelques 
masures  à  des  Européens  d'une  triste  espèce  qui  vendent 
du  vin  et  de  l'eau-de-vie  (2).  Comme  à  Dely-Ibrahim , 
certains  propriétaires  qu'on  n'a  jamais  vus ,  et  qui  pré- 


(1)  M.  A  Toussenel,  homme  capable,  aclif  et  courageux,  qui  a  occupé  trop 
peu  de  temps  le  poste  de  commissaire  civil  à  Bouffarik,  où  il  a  rendu  des 
services  bien  durement  méconnus,  s'exprime  ainsi  dans  une  courte  notice 
qu'il  a  récemment  publiée  sur  l'Algérie  : 

<•  En  1842,  Bouffarik  était  la  localité  la  plus  mortelle  de  l'Algérie.  Les  visages 
des  rares  habitants  échappés  à  la  fièvre,  pernicieuse  étaient  verts  et  bouffis. 
Bien  que  la  paroisse  eût  changé  de  prêtre  trois  fois  en  un  an ,  l'église  était 
fermée;  le  juge  de  paix  était  mort;  tout  le  personnel  de  l'administration  civile 
et  militaire  avait  dû  être  renouvelé;  et  le  chef  du  district,  resté  seul  debout , 
avait  été  investi  de  toutes  les  fonctions  par  le  décès  ou  la  maladie  de  tous  les 
titulaires.  Cette  année  là  ,  soixante-huit  individus  périrent ,  à  Bouffarik  ,  de  la 
maladie  du  climat,  soixante-huil  individus  sur  une  population  de  trois  cents 
habitants!  L'année  d'après,  en  1843,  la  population  avait  plus  que  doublé  ,  et 
le  chiffre  des  décès  avait  décru  dans  la  proportion  de  soixante-huit  à  un.  Pour 
obtenir  ce  résultat,  proclamé  à  l'avance  impossible,  il  avait  suffi  de  quelques 
saignées  pour  convertir  des  eaux  stagnantes  et  empoisonnées  en  eaux  vives 
et  courantes.  Une  opération  bien  difficile!... 

«  Et  de  même,  pour  l'association  des  travailleurs,  il  avait  suffi  de  dire  à  ces 
hommes  ,  que  le  fer  des  Arabes  avait  tant  de  fois  décimés  :  Réunissez-vous  en 
><  groupe  pour  le  travail,  l'Arabe  ne  vous  attaquera  pas.  »  Us  s'étaient  réunis 
en  groupe ,  et  l'Arabe ,  voyant  cela ,  ne  les  avait  pas  attaqués  !  » 

(2)  Lettre  de  Blidah,  août  1840  : 

«  Le  quartier  européen  ,  bien  séparé  et  tenu  sous  une  discipline  sévère,  est 
eu  voie  d'accroissement  et  de  prospérité.  Une  brigade  de  gendarmerie  serait 


EN  ALGÉRIE.  139 

tendent  avoir  acheté  le  terrain  avant  qu'on  ne  l'eût  con- 
quis ,  jettent  l'administration  dans  des  embarras  inextri- 
cables. Il  n'est  pas  facile  de  repousser  leurs  prétentions  : 
ils  ont  des  amis  dans  les  bureaux ,  dans  les  journaux , 
dans  les  Chambres.  On  ne  peut  se  faire  une  idée  des  dif- 
ficultés sans  nombre  que  soulève  la  question  de  savoir  à 
qui  appartient  ce  sol,  acheté  d'hier  au  prix  du  sang. 

A  Coleah ,  à  Cherchell,  point  depropriétaires  antérieurs  : 
des  concessionnaires  pauvres  sont  venus  habiter  des  mai- 
sons en  ruine,  s'attendant  à  recevoir  les  terres  qu'on  leur 
avait  promises  ;  mais  le  domaine  n'avait  pas  encore  achevé 
de  reconnaître  les  biens  qui,  sous  la  domination  turque, 
appartenaient  au  beylik,  c'est-à-dire  à  l'État,  et  que  l'État 
entend  garder.  On  a  voulu  procéder  à  ce  partage,  puis 
cadastrer  le  tout;  l'opération  a  duré  six  mois.  Pendant  ce 
temps  les  colons  ont  épuisé  leurs  maigres  ressources; 
force  leur  a  été  de  déguerpir.  Us  ont  peu  perdu ,  car  ils 
n'auraient  pu  cultiver  que  d'étroits  jardins  :  l'Arabe  est 
en  embuscade  à  deux  cents  pas  des  murailles.  Cependant 
quelle  cruelle  imprévoyance  ! 

Peut-être  ce  spectacle  de  la  colonisation  était-il  plus 
consolant  durant  la  paix  ?  Écoutez  l'histoire  de  Clausel- 
Bourg,  elle  est  courte. 

L'année  dernière,  l'abbé  G'Stalter  allait  deux  fois  par 
semaine  porter  des  secours  spirituels  aux  habitants  de  ce 
village,  ou  plutôt  de  cette  réunion  de  misérables  huttes, 
établies  par  de  pauvres  Allemands  concessionnaires  de 
terrains.  A  chaque  visite  il  trouvait  le  nombre  des  ma- 


d'un  grand  secours  pour  le  commandement  de  la  place,  qui  ne  suffit  qu'avec 
peine  aux  détails  d'une  surveillance  dont  il  importe  de  ne  pas  se  relâcher. 

«11  nous  faudrait  des  poids  types  pour  empêcher  certaines  fraudes  de  nos 
marchands.  « 

Est- ce  là  de  la  colonisation? 


140  LES  FRANÇAIS 

lades  plus  grand,  et  enfin  il  arriva  un  jour  et  ne  vit  per- 
sonne. Tous  les  habitants  de  Clausel-Bourg  étaient  alités, 
pas  un  ne  restait  pour  soigner  les  autres:  personne  à 
Alger  ne  paraissait  se  douter  de  cela ,  ni  surtout  s'en  in- 
quiéter. Enfin,  grâce  aux  pressantes  instances  du  jeune 
prêtre,  on  s'occupa  de  ces  malheureux  On  ne  put  les 
porter  à  l'hôpital ,  il  n'y  avait  pas  de  place  dans  les  hô- 
pitaux; les  malades  garnissaient  les  rangs  triples  des 
salles,  emplissaient  les  corridors  et  les  cours;  on  avait 
retiré  les  chevaux  des  écuries  pour  donner  leur  place  à 
des  fiévreux,  et  n'obtenait  pas  qui  voulait  son  entrée  dans 
ces  douloureux  asiles;  mais  on  transféra  la  population  de 
Clausel-Bourg  à  Birkadem  et  à  Tixeraïn.  Là  du  moins  ils 
respirèrent  un  air  meilleur  et  reçurent  quelques  soins. 
On  en  sauva  peu.  Ceux  qui  parvinrent  à  se  rétablir  ne 
vinrent  pas  revoir  ces  funestes  propriétés ,  ces  lieux  de 
leur  malheur  où  ils  avaient  tout  perdu.  Clausel-Bourg  fut 
abandonné  :  quelques  jours  suffirent  pour  en  effacer  la 
trace,  et  lorsqu'à  la  rupture  de  la  paix  les  Arabes  sacca- 
gèrent la  plaine ,  les  ronces ,  les  broussailles ,  les  herbes 
qui  couvraient  l'emplacement  du  village,  ne  leur  auraient 
pas  laissé  soupçonner  que  des  chrétiens  avaient  vécu  là, 
s'ils  ne  s'étaient  souvenus  d'y  avoir  insulté  à  leur  misère. 
En  définitive,  il  semble  que  nous  n'avons  su  faire 
jusqu'à  présent  ni  la  guerre  ni  la  paix.  L'armée,  malgré 
le  chiffre  effrayant  de  son  effectif,  n'est  pas  assez  nom- 
breuse ,  parce  que  la  moitié  est  ou  malade ,  ou  réduite  à 
garder  soit  des  légumes,  soit  des  fossés,  soit  des  murs. 
Avec  quatre-vingt  mille  hommes  on  est  embarrassé  d'en 
trouver  huit  ou  dix  mille  pour  faire  une  expédition  ;  la 
population  européenne  ne  vit  que  de  la  paye,  du  sang  et, 
il  faut  le  dire,  des  débauches  du  soldat.  On  ne  s'est  pas 


EN  ALGERIE.  141 

occupé,  il  n'a  pas  été  possible  de  la  mettre  en  position  de 
faire  autrement. 

Comment  se  fait-il  donc  que  cette  sombre  Algérie  pa- 
raisse si  brillante  de  l'autre  côté  de  la  mer?  On  se  l'ex- 
plique, pour  peu  qu'on  lise  sur  les  lieux  quelques-uns  des 
ouvrages  qui  ont  formé  l'opinion.  Beaucoup  de  gens  ont 
écrit  sans  droit,  sans  titre,  sans  vocation,  je  ne  m'occupe 
point  de  ceux-là.  D'autres,  s'étant  trouvés  en  position  de 
voir,  se  sont  payés  d'imaginations,  de  rapports,  et  n'ont  en 
réalité  rien  vu.  Ceux  ci  ont  eu  à  justifier  ou  à  vanter  leurs 
actes,  mauvaise  position  dont  l'influence  est  partout  re- 
connaissable  ;  ceux-là  sont  venus  regarder  à  la  hâte,  et, 
sans  rien  mûrir,  sont  allés  bien  vite  à  Paris,  envelopper 
de  phrases  plus  ou  moins  habiles  des  informations  ex- 
trêmement superficielles,  augmentées  de  rêveries  qui 
n'indignent  personne,  parce  que  cette  question  d'Afrique 
paraît  être  le  domaine  de  l'empirisme  et  des  rêves.  On 
peut  dire  que  jamais  opinion  plus  générale  ne  se  forma 
par  de  plus  misérables  moyens  ;  ou  plutôt  il  faut  avouer, 
considérant  de  plus  haut  cette  étrange  entreprise ,  que  la 
Providence ,  dont  la  volonté  se  montre  ici ,  a  voulu  se 
servir  des  derniers  agents  qu'elle  pouvait  employer  pour 
l'accomplissement  d'un  des  plus  grands  desseins  qu'elle 
paraisse  avoir  formés.  Les  publicistes  qui  ont  retenu  les 
Français  en  Algérie  sont  dignes  du  chasse-mouche  qui  les 
y  amena. 

J'ai  parcouru  les  deux  énormes  tomes  contenant  les 
procès-verbaux ,  discussions  et  rapports  de  la  première 
commission  d'Afrique,  envoyée,  en  1833,  pour  étudier 
sur  place  la  situation  et  les  besoins  de  la  colonie.  C'est  une 
œuvre  superficielle,  où  quelques  observations  vulgaires, 
quelques  chiffres  suspects  sont  noyés  dans  un  déluge  de 


142  LES  FRANÇAIS 

billevesées.  On  reconnaît  l'information  précipitée,  le  coup 
d'oeil  crédule  de  l'homme  qui  arrive ,  qui  s'étonne ,  qui 
croit  tout  savoir,  et  qui  veut  repartir.  La  hâte  de  faire, 
le  peu  d'application  dans  les  études  et  cette  faiblesse  de 
l'intelligence  publique  qui  caractérise  notre  temps,  y 
laissent  voir  leurs  traces  douloureuses  presqu'en  toutes 
choses  et  partout.  La  commission  débarque  à  Alger  vers 
le  milieu  d'août,  y  passe  quelques  jours  à  flâner,  qu'on 
me  pardonne  le  mot ,  dans  les  rues ,  questionnant  par 
interprètes  des  Maures ,  des  Juifs ,  quelques  officiers , 
dont  un  bien  petit  nombre  alors  parlaient  arabe.  Elle  se 
divise  le  travail,  court  à  Bone,  y  passe  fort  peu  de  temps  ; 
se  rend  à  Oran,  où  elle  reste  moins  encore;  essaye  de  dé- 
barquer à  Mostaganem,  et  revient  à  Alger  après  un  mois 
de  courses  et  d'investigations,  dont  il  faut  bien  déduire 
dix  ou  quinze  jours  passés  en  mer.  Sur-le-champ  elle 
délibère,  tient  une  demi-douzaine  de  séances,  et,  se 
trouvant  suffisamment  informée,  se  rembarque  pour 
aller  continuer  ses  travaux  à  Paris.  Là  elle  se  met  sous  la 
présidence  d'un  personnage  politique  entièrement  étran- 
ger à  l'Afrique,  et  s'adjoint  plusieurs  membres  nouveaux 
qui  se  trouvent  absolument  dans  le  cas  du  très-honorable 
président.  Je  ne  sais  si  elle  questionna  dès  lors  l'acadé- 
micien qui  plus  tard,  dans  un  livre  fait  pour  diriger  l'ex- 
pédition de  Constantine,  indiquait  les  sauterelles  comme 
un  moyen  d'alimentation  pour  l'armée.  Mais  il  paraît  que 
ces  membres  nouveaux  eurent  néanmoins  assez  de  crédit 
pour  faire  oublier  aux  autres  ce  qu'ils  avaient  vu.  En 
Afrique  la  commission  primitive  s'était  prononcée  pour 
l'abandon,  moins  deux  voix  ;  en  France,  elle  se  prononce 
pour  la  conservation,  moins  deux  voixl 

Les  moyens  d'empirique ,  les  raisonnements  basés  sur 


EN   ALGERIE.  143 

des  faits  puérils  ou  même  ne  reposant  sur  aucun  fait,  sont 
accumulés  dans  ces  tristes  pages  avec  un  apprêt  de  gravité 
qui  donnerait  à  rire,  si  les  conséquences  étaient  moins 
lamentables.  11  y  a  des  rapports  où  l'on  s'amuse  à  faire  de 
la  couleur  locale  en  style  de  1833. 

Mais  ce  qui  surtout  est  navrant,  c'est  de  voir  qu'au 
milieu  de  tant  de  choses  qu'ils  remuent  et  dont  ils  s'oc- 
cupent longuement,  retournant  et  commentant  jusqu'aux 
plus  futiles  et  jusqu'aux  plus  ridicules  par  leur  futilité,  ces 
personnages  politiques,  ces  hauts  commissaires,  ces  légis- 
lateurs, ces  chrétiens,  envoyés  dans  un  pays  infidèle  pour 
savoir  ce  qu'il  convient  à  leur  patrie  d'y  faire,  ne  songent 
pas  un  seul  moment  à  la  religion  catholique ,  n'en  pro- 
noncent pas  le  nom.  Et  cependant  quel  spectacle  pou- 
vait alors  offrir  Alger  !  A  peine  y  voyait-on  un  taudis  con- 
sacré au  culte  de  la  France;  à  peine  y  avait-il  en  Algérie 
quelques  prêtres  qui,  peut-être,  ne  se  montraient  pas  tous 
également  jaloux  de  l'honneur  de  leur  état  sacré.  La  po- 
pulation européenne  était  abandonnée  sans  aucun  frein 
moral;  jamais  les  Arabes  Savaient  eu  plus  grandement 
raison  de  nous  traiter  de  peuple  impie...  Les  commis- 
saires ne  l'ont  pas  su,  n'y  ont  pas  pensé.  J'ai  cherché,  je 
puis  le  dire  avec  angoisse ,  dans  tout  le  recueil  de  leurs 
travaux  un  mot ,  quelque  vestige  qui  me  débarrassât  du 
chagrin  de  voir  cet  oubli  total  de  Dieu ,  et  d'entendre 
toujours  ces  étranges  législateurs  discourir  de  toute 
chose,  excepté  de  celle-là .  Rien!...  Hélas!  que  Dieu  leur 
pardonne  d'avoir  à  ce  point  ignoré  sur  quoi  se  fonde  la  so- 
ciété, à  ce  point  oublié  l'honneur  de  la  croix  et  l'honneur 
de  leur  baptême,  etpuisse-t  il  le  pardonner  au  pays  dont 
ils  sont  la  trop  fidèle  image  !  Mais  qu'on  institue  une  com- 
mission de  civilisation  et  qu'il  ne  soit  venu  à  la  pensée  de 


144  LES  FRANÇAIS 

personne  d'y  introduire  un  prêtre ,  c'est  un  de  ces  traits 
qui  peignent  une  époque  et  qui  font  deviner  des  abîmes. 
Il  faut  cependant  être  juste  :  il  n'y  a  pas  que  les  mem- 
bres de  la  première  commission  d'Afrique ,  et  les  publi- 
cistes  venus  après  eux,  qui  se  soient  trompés.  J'ai  en- 
tendu discourir  les  hommes  les  plus  habiles  et  les  plus 
expérimentés,  des  cultivateurs,  des  militaires,  ceux  qui 
ont  vécu  parmi  les  Arabes,  ceux  qui  parlent  leur  langue, 
ceux  qui  ont  gouverné  et  ceux  qui  ont  combattu.  J'en  ai 
vu  chez  qui  le  goût  du  commandement  opprime  leur  bon 
sens  naturel ,  et  d'autres  qui  ont  pu  ,  en  certaines  occa- 
sions, préférer  leurs  avantages  au  danger  de  parler  fran- 
chement ;  mais  chez  la  plupart  j'ai  trouvé  les  sûrs  indices 
de  la  bonne  foi ,  du  patriotisme  et  de  la  probité.  Je  leur 
ai  demandé  des  solutions  :  ou  ils  se  refusent  à  en  prévoir 
aucune,  ou  ils  raisonnent  sur  des  illusions  manifestes,  ou 
ils  diffèrent  tellement  entre  eux,  que  c'est  à  désespérer  de 
les  accorder  jamais.  Le  seul  point  où  l'on  soit  du  même 
avis ,  c'est  que  tout  va  horriblement  mal ,  qu'on  ne  fait 
aucun  progrès,  qu'Abd-el-Kader  est  très-fort,  etc.  Quand 
j'expose  timidement  quelques  idées  chrétiennes,  on  me 
regarde  avec  surprise.  On  n'imagine  pas  que  la  religion 
puisse  servir  à  autre  chose  en  ce  pays  qu'à  consoler  quel- 
quefois un  pauvre  soldat  ou  un  pauvre  exilé  qui  meurt , 
et  c'est  si  peu  de  chose  ,  puisqu'il  n'en  meurt  pas  moins  ! 
D'ailleurs  ce  ne  sont  pas  les  hommes  qui  manquent,  ce 
sont  les  chevaux.  On  objecte  les  dépenses,  l'antipathie 
des  Arabes;  on  va  jusqu'à  dire  qu'il  faut,  pour  coloniser 
l'Algérie,  des  hommes  de  sac  et  de  corde,  sans  scrupule 
et  sans  Dieu  ;  oubliant  le  mépris  qu'on  vient  d'exprimer 
pour  ces  va-nu-pieds  qui  arrivent  d'Europe  avec  une  con- 
cubine et  l'unique  aptitude  de  goujats  d'armée.   C'est 


EN  ALGÉRIE.  145 

bien,  mais  enfin  comment  sortirez-vous  de  l'état  où  vous 
êtes?  Alors  on  recommence  à  élever  système  contre  sys- 
tème, et  chacun,  s'il  ne  parvient  pas  à  prouver  qu'il  a  rai- 
son ,  prouve  du  moins  parfaitement  que  son  adversaire 
a  tort. 

Il  faut  cependant  que  l'on  se  donne  un  but  et  que  l'on 
s'entende  sur  les  moyens.  La  France  joue  un  jeu  ruineux 
et  terrible:  sans  parler  de  ce  qu'elle  dépense  en  Afrique, 
elle  y  enferme  une  belle  armée  qu'en  cas  de  conflagration 
européenne  un  combat  de  mer  malheureux  nous  force- 
rait d'abandonner  tout  entière  ou  à  la  famine  ou  à  l'en- 
nemi. M.  Thiers,  au  milieu  des  inquiétudes  qu'inspirait 
la  crise  de  1840,  disait  qu'en  quinze  jours  il  ferait  rentrer 
l'armée  d'Afrique  pour  la  porter  je  ne  sais  où.  Or,  pour 
faire  rentrer  l'armée  toute  seule,  en  abandonnant  maté- 
riel ,  bagages ,  constructions  militaires ,  en  abandonnant 
les  malades  et  les  populations  civiles,  il  faudrait  au  moins 
trois  mois,  soixante  vaisseaux  de  ligne  et  trois  cents  na- 
vires de  commerce.  Ce  calcul  répond  à  ceux  qui  soup- 
çonnent des  projets  d'abandon  :  l'abandon  est  impossible 
en  état  de  guerre  par  la  force  des  choses,  en  état  de  paix 
parla  force  de  l'opinion. 

Puisqu'il  faut  garder  l'Algérie,  puisqu'il  faut  tous  les 
ans  y  engloutir  plus  d'argent,  y  envoyer  plus  de  sol- 
dats, sachons  du  moins  ce  que  nous  avons  à  faire,  et 
faisons-le. 

Or  nous  avons  à  faire  deux  choses ,  qu'il  suffit  d'énon- 
cer pour  donner  une  idée  de  leur  importance  et  de  leur 
difficulté,  rendue  plus  grande  par  l'ensemble  de  nos  fai- 
blesses intérieures  :  une  nationalité  à  transformer  ou  à  dé- 
truire, une  nationalité  à  créer,  elle  tout  simultanément. 
Nous  allons  présentement  combattre;  nous  vaincrons,  je 

10 


146  LES  FRANÇAIS 

n'en  doute  pas.  Les  plans  du  nouveau  gouverneur,  et  sur- 
tout la  fermeté  intraitable  avec  laquelle  il  saura  les  ap- 
pliquer, briseront  le  faisceau  de  tribus  qu'Abd-el  Kader 
a  formé  avec  tant  de  peine  et  nous  a  opposé  avec  tant  de 
succès.  L'armée  rendue  mobile,  des  forces  agissantes 
remplaçant  sur  certains  points,  d'où  elles  pourront  rayon- 
ner, la  multiplicité  de  nos  petites  garnisons  prisonnières, 
la  force  de  ebaque  homme  doublée  par  un  chef  qui  lui 
inspire  une  confiance  absolue,  l'expérience  enfin,  tout 
nous  garantit  que  la  guerre  sera  heureuse.  Mais  si,  sur  le 
champ  de  bataille  où  nous  enterrerons  les  morts,  nous  ne 
plaçons  pas  un  peuple  nouveau  qui  s'attache  au  sol,  c'est- 
à-dire  qui  le  cultive  et  qui  le  défende,  les  victoires  ne  ser- 
viront à  rien;  l'ennemi,  toujours  dispersé,  reviendra  sans 
cesse  ;  nous  n'aurons  le  champ  qu'aux  jours  de  nos  succès  ; 
il  retombera  le  lendemain  sous  le  pouvoir  des  vaincus,  qui 
le  fouilleront  pour  en  rejeter  les  cadavres,  afin  que  même 
les  ossements  des  chrétiens  n'y  trouvent  point  la  paix. 

Pour  éviter  d'une  part  l'immense  travail,  les  dépenses 
de  toute  nature ,  le  lent  et  pénible  enfantement  de  cette 
civilisation  qu'il  s'agit  de  porter  spontanément  en  vingt 
endroits  des  steppes  déserts  et  meurtriers  de  l'Algérie  ; 
pour  éviter,  d'une  autre  part,  les  coûteux  efforts  d'une 
guerre  sans  résultats  possibles,  comme  celle  que  nous 
faisons  dans  les  provinces  d'Alger  et  d'Oran,  et  de  la  paix 
tout  aussi  inféconde  que  nous  entretenons  dans  la  pro- 
vince de  Constantine,  vainement  on  proposerait  d'aban- 
donner l'intérieur,  de  se  réduire  à  l'occupation  des  villes 
de  la  côte,  et  là  ,  d'attendre  que  les  Arabes  forment  avec 
nous  des  relations  de  commerce  et  d'amitié.  Les  relations 
ne  s'établiront  pas  plus  avec  nous  qu'elles  ne  se  sont 
établies  en  deux  siècles  avec  les  Espagnols  d'Oran.  Ces 


EN  ALGÉRIE.  \ 47 

villes  seront  de  dispendieuses  prisons,  où  il  n'y  aura 
d'autre  industrie  que  la  funeste  industrie  des  cabarets. 
Nous  y  pourrons  demeurer  cent  ans  et  deux  cents  ans  : 
les  seuls  échanges  entre  les  Arabes  et  nous  seront  des 
coups  de  fusil. 

Vainement  on  voudrait  essayer  du  système  turc.  Ce 
système ,  trop  méprisé  peut-être  dans  le  principe ,  est 
trop  vanté  maintenant.  Il  était  en  décadence  quand  nous 
l'avons  brisé;  tout  nous  manque,  et  j'en  rends  grâces  à 
Dieu,  pour  le  reconstituer.  Douze  mille  Turcs  tenaient 
l'Algérie  en  respect  et  à  peu  près  soumise ,  cela  est  vrai  ; 
mais,  depuis,  nous  avons  sans  succès  usé  à  la  poursuite  du 
même  but  nos  trésors  et  nos  armées  ;  nous  avons  créé 
dans  le  pays,  contre  nous,  une  résistance  centrale  qui 
n'existait  pas.  D'une  part  le  prestige  est  détruit,  de  l'autre 
l'obstacle  s'est  accru  dans  une  proportion  immense.  Les 
Turcs  avaient  la  ressource  de  la  piraterie,  nous  n'y  comp- 
tons sans  doute  pas  ;  les  Turcs  professaient  la  religion  de 
leurs  sujets,  nous  n'en  professons  aucune,  et  nous  n'a- 
vons pas  même  la  ressource  d'opposer  un  fanatisme  à  un 
autre.  Les  Turcs  enfin,  dont  on  nous  propose  de  revêtir 
la  défroque  ,  étaient,  en  toutes  choses,  tout  autres  que 
nous  ;  on  oublie  souvent  que  les  Arabes  ne  sont  pas  chré- 
tiens, on  devrait  se  souvenir  aussi  que  les  Français  ne  sont 
pas  musulmans.  Je  ne  parle  plus  de  la  religion,  je  parle 
des  mœurs  ,  des  coutumes ,  de  la  force  du  caractère  na- 
tional ,  toujours  chrétien  d'instinct  et  d'impulsion  s'il  ne 
l'est  plus  de  raison  ,  ni  de  cœur,  ni  même  de  souvenir. 
Quand  toutes  les  circonstances  y  concourraient ,  nous  ne 
pouvons  nor.s  établir  quelque  part,  et  là,  sans  souci, 
sans  remords,  sans  préoccupation  de  rien  changer,  de 
rien  refaire,  teis  aujourd'hui  qu'hier,  tels  demain  qu'au- 


1  18  LES  FRANÇAIS 

jourd'hui ,  nous  nourrir  du  vaincu.  Nous  ne  pouvons  in- 
staller a  Alger  un  dey,  une  milice,  rétahlir cette  constitu- 
tion de  Rhodes  traduite  et  commentée  à  la  turque  pour 
régir  un  peuple  de  gens  sans  aveu  qui  consentiraient  à 
vivre  sans  famille,  du  seul  métier  des  armes,  des  seules 
joies  de  la  débauche,  du  seul  but  d'une  ambition  refrénée 
seulement  par  l'asservissement  le  plus  abject  au  dogme 
de  la  fatalité.  C'était  là  ce  qui  constituait  la  puissance  des 
Turcs,  vraie  puissance  mahométane  ,  puissance  de  bour- 
reau sur  une  race  condamnée  qu'elle  foulait,  qu'elle  épui- 
sait, qu'elle  torturait  et  corrompait,  et  sur  les  débris  de 
laquelle  elle  est  morte,  comme  un  ver  dans  la  fange,  écra- 
sée en  passant  par  une  armée  catholique.  Ainsi  puisse-t-il 
en  être  bientôt  du  dernier  des  pouvoirs  musulmans  ! 

D'ailleurs  ce  pays,  qui  nourrissait  avec  peine  douze 
mille  Turcs,  plus  sobres  que  nous,  ne  pourrait  pas  aujour- 
d'hui nourrir  de  la  même  manière  douze  mille  Français. 
Les  Turcs  l'avaient  bien  appauvri,  nous  avons  consommé 
sa  ruine.  C'est  encore  une  des  fortes  raisons  qui  nous 
condamnent  à  nous  y  avancer  pour  lui  rendre,  à  force  de 
travail,  un  peu  de  son  ancienne  fertilité,  de  sa  fertilité 
chrétienne ,  qui  n'était  pas  seulement  de  grains  et  de 
choses  de  la  terre,  mais  aussi  d'oeuvres  d'intelligence  et 
d'oeuvres  de  foi. 

11  faut  donc  nous  établir,  et  nous  établir  tout  d'un  coup, 
en  force,  sur  plusieurs  points  qu'on  choisirait  d'abord 
parmi  les  plus  cultivés.  Le  gouverneur,  éclairé  par  nos 
échecs  et  par  son  bon  sens ,  pense  que  la  colonisation  doit 
être  implantée  en  quelque  sorte  toute  faite  ;  qu'il  faut 
donner  aux  colons  non  pas  des  promesses  et  la  ressource 
de  vendre  du  vin  aux  soldats  qui  les  protègent ,  mais  de 
bonnes  maisons  ,  un  village  bâti  et  fortifié,  des  champs 


EN  ALGÉRIE.  H(J 

protégés  contre  les  invasions  de  l'ennemi.  Avec  le  temps 
ce  noyau  germera  et  pourra  devenir  une  ville.  En  atten- 
dant ,  il  faut  que  le  village  puisse  se  défendre  au  moins 
pendant  quelques  jours.  Cette  création  plaît  à  tout  le 
monde,  tout  le  monde  en  attend  d'excellents  résultats. 
En  effet,  si  au  moyen  de  ces  villages  nous  obtenions  la 
paisible  possession,  la  possession  agricole  de  la  Mitidjab  , 
des  plaines  de  Bone,  du  plateau  de  Sétif ,  des  environs 
d'Oran  ;  si  nous  avions  là  de  véritables  tribus  sédentaires 
et  cbrétiennes,  vivant  du  sol,  s'y  établissant  à  toujours, 
et  pouvant ,  pendant  une  guerre  européenne,  augmenter 
en  Algérie  la  petite  armée  qu'elle  y  nourrirait;  si  elles 
étaient  composées  d'hommes  braves  et  valides,  laborieux 
et  moraux ,  capables  de  manier  le  fusil  comme  la  charrue, 
ayant  à  défendre  des  enfants ,  une  patrie ,  une  foi  !  alors 
nos  principales  villes  se  garderaient  à  peu  près  par  elles- 
mêmes,  et  nous  jouirions  déjà,  sans  trop  de  sacrifices  , 
des  avantages  qu'elles  nous  promettent  sous  le  rapport 
maritime.  Oran  est  un  des  battants  de  la  porte  de  Gibral- 
tar, Bone  est  à  trente  lieues  de  la  Sardaigne,  et  ferme,  de 
ce  côté  de  la  mer,  le  passage  que  Toulon,  Port- Vendre  et 
la  Corse  ferment  sur  l'autre  rive.  VivreàOran,  à  Alger,  à 
Bone,  de  nos  propres  ressources,  ce  serait  un  résultat 
immense ,  incalculable. 

Les  villages  seront  créés  :  je  crois  aisément  que  la 
construction  en  sera  intelligente,  qu'ils  seront  bien  en- 
tourés ,  bien  défendus  ,  installés  dans  un  lieu  favorable. 
On  espère  qu'en  trois  ans  les  habitants  tireront  du  sol 
ce  qu'il  faut  pour  vivre  ;  mais  quels  seront  ces  habi- 
tants ? 

En  Europe  la  poliee  supplée  —  mal ,  il  est  vrai ,  mais 
enfin  supplée  —  aux  mœurs.  Un  reste,  quelquefois  seu- 


ioO  LES  FRANÇAIS 

lement  une  ombre  de  religion ,  les  relations  de  famille  , 
le  -voisinage ,  quelque  chose  qui  est  dans  le  sang ,  qui  est 
dans  l'air  et  que  je  ne  puis  nommer,  car  cela  ressemble 
à  bien  des  choses  que  cela  n'est  point ,  constitue ,  avec  le 
secours  de  la  gendarmerie ,  une  sorte  de  morale  ,  et  con- 
traint la  passion  humaine,  même  lorsqu'elle  a  brisé  tout 
frein  intérieur,  de  respecter  à  peu  près  les  bases  consti- 
tutives de  la  société.  Ce  milieu  social  sera  changé  pour 
les  populations  transplantées  en  Afrique.  Elles  seront 
bien  isolées,  condamnées  à  un  travail  bien  rude,  sou- 
mises à  une  discipline  nécessairement  bien  sévère,  et  tout 
cela  à  deux  pas  d'une  frontière  largement  ouverte.  Si 
elles  ne  sont  pas  très  vertueuses,  je  crains  qu'elles  ne 
deviennent  en  peu  de  temps  horriblement  mauvaises ,  et 
ne  se  trouventdisposées,  comme  jadis  la  légion  étrangère, 
à  passer  à  l'ennemi. 

Le  choix  de  ces  populations  est  donc  pour  le  moins 
aussi  difficile  que  leur  établissement.  J'entends  souvent 
dire  que  l'Algérie  peut  devenir  un  exutoire  qui  débar- 
rassera la  France  de  son  plus  mauvais  sang.  En  effet; 
mais  je  crois  que  la  France  est  en  mesure  de  gâter  large- 
ment l'Algérie  sans  se  porter  mieux.  Comme  on  a  vu  à 
l'œuvre  de  la  colonisation  ce  mauvais  sang ,  et  qu'il  y  a 
eu  durant  la  paix,  dans  la  Mitidjah,  des  colons  qui  volaient 
les  Arabes ,  et  qui  n'en  étaient  pas  meilleurs ,  je  me  crois 
suffisamment  autorisé  à  dire  qu'il  faut  en  Algérie,  non 
pas  des  concubinaires  et  des  bâtards ,  mais  des  familles , 
et  des  familles  chrétiennes;  qu'il  faut  à  leur  tète  des 
prêtres  respectés  et  sévères ,  la  sévérité  étant  la  sainte 
douceur  de  la  religion;  qu'il  faut  à  ces  villages,  qui 
seront  autant  de  petites  républiques,  une  organisation 
pour  le  moins  aussi  théocratique  que  militaire,  qui  leur 


EN   ALGERIE,  151 

apprenne  à  répondre  à  la  guerre  sainte  des  musulmans 
par  la  guerre  sainte  des  chrétiens.  Il  le  faut  ainsi  pour 
que  Dieu  bénisse  ces  établissements ,  sentinelles  de  la 
France  et  de  la  foi,  avancées,  presque  perdues  sur  une 
terre  qui  sera  longtemps  ennemie  et  infidèle.  A  ceux  qui 
souriraient  d'une  constitution  faite  dans  le  but  d'attirer 
les  bénédictions  du  Ciel,  je  dirai,  s'ils  le  veulent,  dans 
un  autre  langage ,  que  les  populations  agricoles  fran- 
çaises ont  absolument  besoin  de  ces  vertus  et  de  ce  zèle 
religieux,  afin  de  n'être  découragées  ni  par  le  travail,  ni 
par  la  guerre ,  ni  par  l'isolement  ;  afin  de  frapper  les 
Arabes  de  ce  respect  et  de  cette  admiration  que  Dieu  leur 
a  laissés  comme  une  voie  ouverte  à  leur  retour,  pour  tout 
ce  qui  est  sincèrement  religieux  ;  afin  que  des  relations 
brisées  par  la  mauvaise  foi  et  la  ruse  se  renouent  par  la 
probité. 


XII 


LE  CORAN  ET  L'EVANGILE. 


Le  Coran  est  le  singe  de  l'Évangile ,  comme  le  diable 
est  le  singe  de  Dieu  ;  il  l'imite  en  le  travestissant,  il  le 
copie  en  prenant  le  contre-pied  de  ses  actions  et  de  ses 
discours.  Au  premier  coup  d'œil  que  l'on  jette  sur  le  livre 
sacré  des  musulmans,  c'est  un  amas  de  folies  et  de  turpi- 
tudes qui  révolte;  l'on  a  peine  à  concevoir  que  tant  d'ab- 
surdités hideuses  se  soient  logées  dans  la  tète  d'un  homme. 
Lorsque  ensuite  on  considère  l'effroyable  puissance  de  ce 
code,  l'empire  qu'il  a  exercé  sur  une  si  grande  partie  du 
genre  humain,  l'attachement  que  lui  vouent  encore  ses 
sectateurs,  on  est  tenté  de  supposer  à  l'homme  qui  le  con- 
çut et  le  fit  adopter  je  ne  sais  quel  génie  infernal,  supé- 
rieur à  celui  de  tous  les  législateurs  qui  ont ,  avant  ou 
depuis  lui,  paru  dans  le  monde.  Ce  chamelier  arabe  qui , 
réunissant  quelques  tribus  divisées  de  religion  et  de  gou- 
vernement, en  fait  le  germe  d'un  empire  dont  la  force 
accable  au  bout  d'un  siècle  la  Perse,  la  Syrie ,  l'Afrique , 
l'Espagne,  et  commence  d'envahir  la  France,  semble  doué 
d'une  grandeur  qui  dépasse  la  mesure  humaine.  On  se 
demande  si  les  monstruosités  de  sa  religion  et  de  sa  loi 
n'ont  pas  été  calculées  à  dessein,  et  si  là  où  l'on  ne  trouve 
que  des  fables  ridicules  et  contradictoires,  il  ne  faut  pas 


LES  FRANÇAIS  ElN  ALGÉRIE.  153 

voir  une  profonde  connaissance  de  l'humanité ,  un  art 
presque  surnaturel  de  l'enchaîner  et  de  la  soumettre  par 
tous  ses  instincts?  L'influence  de  l'époque  où  nous 
sommes  favorise  ce  penchant  à  s'incliner  devant  le  crime 
et  l'imposture  couronnés.  Tant  de  bouches  glorifient  de 
toutes  parts  le  succès ,  tant  d'efforts  le  poursuivent ,  tant 
d'intelligences  l'adorent,  que  les  esprits  les  plus  droits  et 
les  meilleures  natures,  enveloppés  à  leur  insu,  ont  besoin 
de  se  surveiller  pour  résister  au  torrent  qui  porte  l'hom- 
mage public  aux  pieds  impurs  de  quiconque  a  réussi. 
Les  enseignements  de  l'histoire,  ceux  de  la  vie,  nos  pro- 
pres expériences  savent  à  peine  nous  déshabituer  de 
mesurer  la  grandeur  de  l'homme  sur  l'élévation  du 
piédestal  où  il  nous  apparaît.  Nous  attribuons  à  son  génie 
la  création  des  éléments  antérieurs  auxquels  il  a  dû  sou- 
vent la  plus  grande  part  de  ses  inspirations  et  de  sa  puis- 
sance; quand  son  œuvre  lui  survit,  c'est  à  son  génie 
encore  que  nous  faisons  honneur  de  mille  circonstances 
fortuites  qui  l'ont  agrandie,  consolidée  et  quelquefois 
absolument  transformée.  Qu'y  a-t-il  cependant  presque 
toujours  au  fond  de  cette  œuvre  étonnante?  On  hésite  à 
le  dire  :  quelque  talent,  beaucoup  de  ruse,  beaucoup  de 
mauvaises  passions,  l'audace  d'un  premier  succès ,  l'im- 
possibilité de  reculer,  le  concours  énergique  et  furieux  de 
mille  frénésies  qu'on  a  déchaînées,  qui  veulent  vaincre 
le  ciel  et  la  terre,  et  qui  triomphent  pour  un  temps,  non 
parce  que  l'homme  l'a  voulu,  mais  parce  que  Dieu,  dans 
un  dessein  qui  se  dévoile  quelquefois  et  qui  peut  rester  à 
jamais  caché,  l'a  décidé  ainsi. 

Cette  destinée  de  tous  les  hérésiarques,  dont  pas  un 
ne  fut  homme  de  bien,  et  dont  pas  un,  par  conséquent,  ne 
fut  placé  dans  les  conditions  suprêmes  de  force  et  d'in- 


'Si  LES  FRANÇAIS 

telligence  qui  constituent  la  véritable  grandeur  et  le 
véritable  génie;  cette  destinée  est  celle  de  Mahomet. 
Comme  homme,  il  a  surtout  obéi  à  son  ambition  et  à  sa 
luxure  ;  commelégislateur,  il  a  fondé  sa  loisur  les  instincts 
de  la  nature  corrompue,  incessamment  révoltés  contre 
les  obligations  que  leur  impose  la  morale  divine.  Qui- 
conque voudra  ériger  en  dogmes  religieux  les  conseils  que 
lui  donnent  l'orgueil,  l'ambition  et  la  chair,  trouvera 
toujours  des  apôtres  et  des  fidèles.  Ainsi  fit  Mahomet,  et 
dès  lors  il  n'est  pas  surprenant  que ,  malgré  le  respect 
avec  lequel  il  parle  de  Jésus-Christ,  le  Coran  soit  devenu 
en  quelque  sorte  la  contre-partie  de  l'Évangile.  Tout  ce 
que  l'Evangile  condamnedans  l'homme,  il  le  permet;  tout 
ce  que  l'Évangile  ordonne,  il  l'anéantit.  Voilà  la  part  de 
son  génie,  elle  est  à  peine  au-dessus  de  celle  du  dernier 
ignorant  qui  s'insurge  brutalement,  au  nom  de  ses  pas- 
sions, contre  le  frein  céleste  qu'on  lui  propose  de  la  part 
de  Dieu.  J'ai  perdu  de  mon  respect  pour  la  supériorité 
intellectuelle  des  docteurs  antichréliens  depuis  qu'un 
jour,  ayant  entrepris  de  ramener  à  la  vérité  un  pauvre 
homme  qui  savait  à  peine  lire ,  je  le  vis  m'objecter  suc- 
cessivement tout  Arius ,  tout  Mahomet ,  tout  Luther  et 
beaucoup  d'autres  encore.  Que  manquait-il  à  ce  catéchu- 
mène rebelle  pour  qu'il  devint  un  religionnaire  redou- 
table? Un  peu  plus  de  foi ,  un  peu  plus  de  passion ,  une 
élocution  plus  facile  et  l'appui  d'une  épée  :  forces  de 
hasard  ! 

Du  reste ,  Mahomet  fut  aussi  habile  qu'il  avait  besoin 
de  l'être;  en  justifiant  les  vices  de  son  cœur,  il  caressa 
tous  les  vices,  tous  les  désirs  des  populations  vagabondes, 
fières,  rapaces  et  sensuelles  qui  l'entouraient.  Il  leur 
promit  la  conquête,  le  butin  et  l'empire,  et  après  cette 


EN  ALGÉRIE.  l.VJ 

vie  un  paradis,  séjour  de  délices,  fait  pour  charmer  les 
rêves  de  ces  habitants  du  désert,  pauvres,  avides  de 
plaisirs  grossiers,  et  poursuivant  avec  peine  quelques 
jouissances  chétives  dans  la  profondeur  dévorante  de  leur 
aride  patrie.  La  guerre,  la  domination,  la  rapine  en  ce 
monde;  dans  l'autre,  des  jardins  toujours  ombreux,  des 
ondes  toujours  fraîches,  des  fleuves  de  lait,  des  fleuves 
de  miel,  des  fleuves  de  vin,  des  fruits  et  des  viandes  dé- 
licieuses pour  satisfaire  un  appétit  toujours  renaissant  ; 
le  repos  sur  des  lits  de  soie  brochés  d'or,  la  société  de 
quatre-vingt-dix  compagnes  aux  veux  noirs,  belles  et 
soumises,  qui  seront  leurs  épouses  et  qui  ne  leur  impose- 
ront pas  les  devoirs  de  la  paternité  (l)  :  quelles  promesses 
pouvaient  mieux  séduire  les  sauvages  enfants  de  L'Yémen? 
On  sait  comment  le  Coran  fut  composé.  Mahomet,  en- 
core idolâtre  comme  toute  sa  tribu,  mais  déjà  superficiel- 
lement instruit  des  diverses  religions  qui  se  partageaient 
les  Arabes,  s'étant  retiré  dans  les  cavernes  du  mont  Héra, 
prétendit  que  l'archange  Gabriel  lui  avait  fait  lire  le  livre 
de  la  loi  tout  entier,  et  l'avait  ensuite  remporté  au  ciel , 
mais  en  lui  donnant  l'assurance  qu'il  le  lui  rapporterait , 
chapitre  par  chapitre ,  quand  les  circonstances  l'exige- 
raient ;  précaution  satanique  au  moyen  de  laquelle  il  sut 
par  la  suite  justifier  ses  plus  détestables  actions,  ses  plus 
infâmes  débauches ,  et  faire  parler  Dieu  suivant  sou  be- 
soin. Sans  doute  la  ruse  était  hardie  ;  mais  que  penser 
du  peuple  dont  la  crédulité  en  fit  le  succès?  Grâce  à  ce 
procédé ,  le  Coran  contient  l'histoire  politique  et  privée 
de  Mahomet  aussi  bien  que  les  préceptes  imposés  à  ses 


\i  Are  irait,  dit  M.  l'abbé  Rortabacher,  comment  ne  pas  reconnaître  l'œuvre 
de  ces  esprits  immondes  qui  demandaient  au  Christ  la  permission  d'entrer 
dans  ues  pourceaux? 


U6  LES  FRANÇAIS 

sectateurs  ;  l'homme  fait  juger  delà  doctrine,  et  la  doc- 
trine à  son  tour  peut  faire  apprécier  le  docteur.  Un  cha- 
pitre descendit  du  ciel  pour  justifier  le  prophète  d'avoir 
épousé  la  femme  de  son  fils  adoptif ,  et  pour  lui  donner 
le  privilège  spécial  d'épouser  toute  femme  qui  se  donne- 
rait à  lui.  Des  assassinats,  des  meurtres  commis  par  Ma- 
homet ou  par  ses  ordres,  des  atrocités  exercées  envers 
des  vaincus  à  qui  l'on  avait  promis  la  vie,  furent  glorifiés 
de  la  même  manière.  Au  moyen  de  ces  chapitres  il  eut 
réponse  à  toutes  les  objections,  à  tous  les  reproches  ;  il  se 
vanta  d'avoir  manqué  à  sa  parole,  et  autorisa  ses  disciples 
à  trahir  leurs  serments;  il  s'excusa  de  ne  point  faire  de 
miracles  en  disant  que  Moïse  et  Jésus-Christ  en  avaient 
assez  faits  sans  convertir  les  hommes ,  et  que  pour  lui  il 
n'était  chargé  que  de  la  prédication  (  I  )  ;  il  se  fit  pardon- 
ner même  sa  défaite ,  même  l'avarice  qui  le  portait  à 
s'adjuger  plus  que  sa  part  des  dépouilles  de  l'ennemi, 
même  le  ridicule  que  jeta  sur  lui  l'infidélité  de  sa  femme 


(1)  Plus  tard  il  donna  comme  preuve  de  sa  mission  le  miracle  de  la  lune 
fendue  en  deux,  auquel  il  fail  allusion  dans  le  chapitre  liv,  et  que  les  auteurs 
arabes  racontent  ainsi:  •  Sommé  publiquement,  pour  prouver  sa  mission, 
de  couvrir  le  ciel  de  ténèbres,  de  faire  paraître  la  lune  en  son  plein  et  de  la 
forcer  à  descendre  sur  la  Caaba  (temple)  de  la  Mecque,  Mahomet  accepta  la 
proposition-  Le  soleil  était  au  plus  haut  de  son  cours,  aucun  nuage  n'inler- 
eeplait  ses  rayons.  Mahomet  commande  aux  ténèbres,  qui  voilent  aussitôt  la 
face  des  cieux.  Il  commande  à  la  lune,  et  elle  parait  au  firmament.  Elle  quitte 
sa  route  accoutumée ,  et  bondissant  dans  les  airs ,  elle  va  se  reposer  sur  le  faite 
de  la  Caaba.  Elle  en  fail  sept  fois  le  lour  et  vient  se  placer  sur  la  montagne 
d'Aba-Cobaïs,  où  elle  prononce  un  discours  à  la  louange  de  Mahomet.  Elle 
entre  par  la  manche  droite  de  son  manteau  et  sort  par  la  gauche  ;  puis  ,  pre- 
nant son  essor  dans  les  airs,  elle  se  partage  en  deux.  L'une  de  ces  moitiés 
vole  vers  l'orient  et  l'autre  vers  l'occident;  elles  se  réunissent  dans  les  cieui , 
et  l'astre  continue  d'éclairer  la  terre.  »  Tel  est  le  commentaire  que  nous  font 
de  et;  chapitre  de  l'Alcoran  les  docteurs  de  l'islamisme.  N'est-ce  peint  ici  l'ac- 
complissement de  ce  que  saint  Paul  disait  :  «  Il  y  aura  un  t'mps  où  ils  détour- 
neront leurs  oreilles  de  la  vérité  et  s'appliqueront  à  des  fables?  (2  Tim.  4 ,  4.)  » 
Est-il  rien  de  plus  puéril,  de  plus  sot?  Voilà  pourtant  ce  que  les  hommes  qui 
embrassent  auj<  urd  hui  lislamisme  sont  obligés  de  croire,  pour  se  dispenser 
de  croire  à  tous  ces  miracles  de  charité  de  notre  Sauveur,  les  malades  guéris, 
les  morts  ressuscites,  les  flots  apaisés,  les  pains  multipliés! 


EN  ALGERIE.  157 

Aïcha,  fille  d'Aboubekre,  qu'il  avait  épousée  à  l'âge  de 
neuf  ans.  Certes ,  l'imbécilité  publique  lui  faisait  beau 
jeu  ;  mais  chacun  trouvait  son  compte  à  croire  en  lui. 

La  réunion  de  ces  chapitres ,  dictés  par  les  circon- 
stances, forme  un  pèle-mèle  fatigant  à  lire,  souvent  im- 
possible à  comprendre,  où  se  retrouvent  des  histoires  plus 
ou  moins  altérées  de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament, 
des  rêveries  prises  aux  évangiles  apocryphes  qui  avaient 
cours  parmi  les  Orientaux,  des  fables  de  l'Inde,  des 
contes  arabes  et  talmudiques  ,  des  moralités  niaises,  mais 
surtout  des  redites  et  des  contradictions.  Au  milieu  des 
doctrines  d'extermination  qui  s'y  représentent  sous  toutes 
les  formes ,  on  voit  des  conseils  de  douceur  et  de  tolé- 
rance. C'est  qu'au  commencement  Mahomet  ne  se  sentait 
pas  toujours  en  force;  son  langage  alors  était  pacifique, 
et  il  commandait  à  ses  fidèles  de  ne  disputer  avec  les  juifs 
et  les  chrétiens  qu'en  termes  honnêtes  et  modérés.  Les 
habitants  de  la  Mecque  se  moquaient  de  ce  fatras  indi- 
geste qui  paraissait  par  fragments  successifs,  comme 
nos  feuilletons  d'aujourd'hui.  A  chaque  chapitre  nou- 
veau c'étaient  dans  la  ville  des  risées  nouvelles.  Mahomet, 
disait-on,  est  un  imposteur  et  un  fou,  qui  nous  répète 
les  fables  qu'on  lui  raconte  le  matin  et  le  soir;  on  nom- 
mait les  individus  de  toutes  sectes  qui  lui  dictaient  son 
livre.  Tl  répondit  en  auteur  piqué:  un  chapitre  descendit 
du  ciel  et  défia  les  moqueurs  de  rien  produire  qui  fût 
d'une  telle  éloquence.  Les  Mecquois  ne  relevèrent  pas  le 
défi  :  seul  peut-être  parmi  eux ,  Mahomet  savait  écrire. 
Plus  tard,  ses  disciples  s'étant  accrus,  il  sut  autrement 
répondre  aux  objections.  «  Il  m'a  été  ordonné,  dit-il, 
dans  la  Sonna,  de  tuer  tous  les  hommes,  jusqu'à  ce  qu'ils 
confessent  qu'il  n'y  a  de  Dieu  que  Dieu,  et  que  Mahomet 


158  LES  FRANÇAIS 

est  son  prophète.  »  Alors  on  crut  à  la  Mecque  aussi  bien 
qu'à  Médine.  Néanmoins  le  prophète  comprit  que  l'igno- 
rance des  hommes  lui  était  nécessaire.  Il  se  proclama 
ignorant  lui  même,  prétendit  ne  point  savoir  écrire ,  et 
interdit  à  ses  sectateurs  l'étude  des  lettres  et  de  la  philo- 
sophie. Par  le  double  secours  du  sabre  et  de  l'ignorance, 
le  Coran  devint  un  livre  sacré. 

A  force  de  commentaires ,  on  a  tiré  du  Coran  et  des 
paroles  de  Mahomet  recueillies  par  ses  compagnons ,  des 
bases  de  législation,  une  confession  de  foi,  et  un  corps 
de  morale.  Les  victoires  des  hordes  arabes ,  rendues  fa- 
ciles et  peut-être  nécessaires  par  l'état  de  décomposition 
où  se  trouvait  le  monde  aux  septième  et  huitième  siècles, 
ont  fait  le  reste.  Je  n'ai  point  à  parler  de  la  législation 
des  musulmans:  ce  qui  s'y  trouve  de  principes  sages  est 
annihilé  par  le  despotisme  du  prince,  par  la  mauvaise 
constitution  de  la  famille,  par  la  corruption  des  mœurs, 
enfin  par  la  grossièreté  ou  la  férocité  de  l'individu.  On 
sait  ce  que  cette  législation  a  produit  partout.  La  con- 
fession de  foi  se  réduit  à  treize  articles  ;  savoir,  l'existence 
d'un  seul  Dieu  créateur,  la  mission  de  Mahomet  et  la  di- 
vinité du  Coran  ,  la  providence  de  Dieu  et  la  prédestina- 
tion absolue,  V interrogation  du  sépulcre  ou  le  jugement 
particulier  de  l'homme  après  la  mort,  l'anéantissement 
de  toutes  choses,  même  des  anges  et  des  hommes ,  à  la 
tin  du  monde;  la  résurrection  future  des  anges  et  des 
hommes,  le  jugement  universel,  l'intercession  de  Maho- 
met dans  ce  jugement,  et  le  salut  exclusif  des  seuls  ma- 
hométans;  la  compensation  des  torts  et  des  injures  que 
les  hommes  se  sont  faits  les  uns  aux  autres;  un  purga- 
toire pour  ceux  dont  les  bonnes  et  les  mauvaises  actions 
se  trouveront  égales  dans  la  balance;  le  passage  du  pont, 


EN  ALGERIE.  159 

plus  affilé  qu'une  épée,  jeté  au-dessus  de  l'enfer,  qui  con- 
duira les  bons  au  paradis,  et  laissera  les  méchants  tom- 
ber dans  les  flammes  éternelles  (1).  On  voit  d'un  coup 
d'œil  d'où  viennent  tous  ces  dogmes.  Mahomet  n'en  a  pas 
inventé  un  seul,  à  l'exception  de  ceux  qui  le  concernent. 
11  entend  l'unité  de  Dieu  comme  les  juifs  et  comme  les 
ariens  qui  la  lui  ont  enseignée.  Il  nie  que  Jésus-Christ 
soit  le  Fils  de  Dieu.  Dieu,  selon  lui,  ne  peut  avoir  un  fils, 
puisqu'il  n'a  point  d'épouse  ;  ce  qui  ne  l'empêche  pas  plus 
loin  de  reconnaître  Jésus-Christ  pour  le  Verbe  et  pour 
l'esprit  de  Dieu,  né  de  la  Vierge  Marie,  conçue  elle-même 
sans  péché,  et  qui  l'enfanta  sans  cesser  d'être  vierge.  La 
théologie  de  Mahomet  reste  donc  bien  au-dessous  de  la 
pensée  des  sages  païens,  Socrate  et  Platon,  qui  entre- 
voyaient en  Dieu  une  génération  spirituelle  du  Logos  ou 
du  Verbe.  La  prédestination  absolue  est  une  erreur  des 
Arabes  idolâtres  qu'il  avait  conservée:  ce  dogme  détruit 
la  liberté  de  l'homme  et  fait  Dieu  auteur  du  péché  ;  bien 
qu'il  répugne  tellement  aux  instincts  et  aux  besoins  de  la 
nature  humaine  et  de  la  société  que  ceux  qui  l'acceptent 
ne  le  puissent  mettre  complètement  en  pratique  (2),  il  a 
été  pour  les  sociétés  musulmanes  une  des  principales 
causes  de  leur  prompte  décadence.  Les  idées  grossières 
du  pont  aigu  ,  de  la  balance  des  œuvres ,  de  la  compen- 
sation des  torts,  des  plaisirs  sensuels  du  paradis,  sont  des 


(0  Roland,  Confession  de  foi  des  musulmans.  Le  pont  aigu  se  nomme  le 
pnnlSirack.  Les  uns,  à  la  suite  de  Mahomet,  le  franchiront  comme  l'éclair, 
les  autres  comme  un  cheval  qui  court,  ceux-ci  comme  un  cheval  qui  marche, 
ceux-là  se  traînant,  le  dos  chargé  de  leurs  péchés;  d'autres  enfin  U>mberont  et 
seront  damnés. 

(2)  Les  musulmans,  assez  fatalistes  pour  en  devenir  stupides,  ne  peuvent 
l'être  assez  pour  cesser  d'être  hommes.  Lorsqu'un  danger  les  menace,  ils 
s'efforcent  de  le  conjurer,  ils  prient  pour  détourner  la  colère  de  Dieu,  et  ils 
ont  mille  pratiques  superstitieuses  qui  protestent  contre  l'absolue  soumission 
au  destin. 


160  LES   FRANÇAIS 

expressions  métaphoriques  des  anciens  écrivains  que  Ma- 
homet se  faisait  lire,  et  qu'il  a  lourdement  prises  à  la 
lettre.  L'anéantissement  des  anges  et  des  hommes  et 
leur  résurrection,  c'est  le  dogme  de  la  résurrection  future, 
mal  entendu  et  mal  rendu  par  un  ignorant.  Il  est  à  croire 
que  le  prophète  n'attachait  à  tous  ces  points  de  doctrine 
qu'une  médiocre  importance.  Le  but  manifeste  du  Coran 
tout  entier,  dans  ses  moindres  détails,  est  d'inculquer  ces 
deux  dogmes  :  il  n'y  a  de  Dieu  que  Dieu,  et  Mahomet  est 
son  prophète;  c'est-à-dire  de  nier  toujours,  soit  directe- 
ment, soit  indirectement,  la  divinité  du  Christ,  et  de  ren- 
verser sa  loi.  11  n'est  pas  jusqu'à  l'interdiction  jetée  sur 
l'usage  du  vin  qui  ne  soit  dictée  par  cette  pensée  sacrilège; 
en  faisant  dire  à  son  Dieu  que  le  vin  est  une  abomination 
inventée  par  Satan,  Mahomet  a  voulu  llétrir  et  empêcher 
le  sacrifice  adorable  des  chrétiens,  plus  encore  que  pré- 
venir les  dissensions  qui  éclataient  parmi  ses  sectateurs 
lorsqu'ils  s'enivraient.  La  défense  de  boire  du  vin  n'en 
est  pas  moins  un  des  principes  les  plus  admirés  par  tous 
ces  philosophes  qui  se  récrient  contre  les  abstinences  que 
l'Église  catholique  impose  aux  fidèles;  comme  si  la  reli- 
gion catholique  permettait  aux  hommes  de  boire  du  vin 
jusqu'à  s'enivrer  !  comme  si  les  musulmans,  parce  qu'ils 
s'interdisent  le  vin,  s'interdisaient  toutes  les  débauches  ! 
comme  si,  enfin,  l'islamisme  n'avait  pas  plongé  des  races 
entières  dans  un  abrutissement  pire  que  l'ivrognerie  ! 
Mais  quelle  raison  donner  à  des  esprits  qui,  sur  le  terrain 
où  ils  se  placent ,  ne  peuvent  plus  être  de  bonne  foi? 

La  morale  de  Mahomet  est  encore  plus  mauvaise  que 
ses  dogmes.  Comme  son  paradis  même  n'est,  au  fond, 
qu'un  lieu  de  débauches  où  toutes  les  passions  sensuelles 
pourront  parcourir  une  échelle  de  satisfactions  immenses, 


EN  ALGÉRIE.  161 

on  devine  quelles  pensées  l'attente  de  pareils  biens  éveille 
dans  le  cœur,  et  quelles  actions  elle  inspire.  L'imposteur 
ne  s'est  pas  contenté  de  dégrader  la  femme  en  la  réduisant 
à  l'esclavage,  et  de  dénaturer  l'institution  du  mariage  en 
permettant  le  divorce  et  la  polygamie ,  il  souille  encore 
l'union  conjugale  par  les  abjections  qu'il  autorise  :  la 
sainte  chasteté  n'a  pas  de  plus  grand  ennemi.  Cette  vertu 
des  vertus,  que  l'Évangile  semble  avoir  révélée  au  monde, 
devait  exciter  la  rage  de  l'impie  :  il  a  fait  tout  ce  qu'il  a 
pu  pour  l'anéantir.  Sous  ce  rapport ,  les  Maures  et  les 
Arabes ,  comme  au  surplus  tous  les  musulmans ,  sont , 
malgré  leurs  dehors  pudiques  ,  d'une  corruption  que  les 
Européens ,  malgré  leurs  fanfaronnades  effrontées  ,  n'ont 
pas  atteinte.  La  polygamie,  changeant  l'ordre  de  la  na- 
ture ,  a  livré  les  deux  sexes  au  désordre  le  plus  hideux  ; 
et  les  femmes,  cette  gloire  de  l'Église  dans  notre  France, 
ne  sont  en  Algérie  qu'un  troupeau  de  brutes,  dont  rien 
ne  peut  exprimer  la  dégradation. 

Pour  le  reste,  on  sait  que  les  pratiques  extérieures,  les 
ablutions,  le  pèlerinage  de  la  Mecque,  remplacent  les 
œuvres  satisfactoires.  En  commandant  la  prière,  l'au- 
mône et  le  jeune,  Mahomet  les  dégrade  et  les  altère.  La 
prière,  qui  est  d'obligation  cinq  fois  par  jour,  à  des 
heures  marquées  (  1  ) ,  est  une  prière  d'esclave ,  une  for- 
mule vaine,  sans  amour,  sans  vie;  nulle  part  on  ne 
donne  à  Dieu  le  doux  nom  de  père  ;  nulle  part  on  n'y 
dit  qu'on  l'aime  et  qu'il  faut  l'aimer.  L'aumône  chré- 
tienne nous  oblige ,  en  temps  et  lieu ,  de  donner  pour 
nos  frères,  non-seulement  une  partie  de  notre  bien,  mais 


(1)  Cinq  fois  par  jour  le  muezzin  fait  entendre,  du  haut  des  minarets,  Vadeu 
ou  appel  à  la  prière  :  le  matin ,  cebahli  ;  à  midi ,  dhor;  à  trois  heures  et  demie , 
aceur;  au  coucher  du  soleil,  maglireb;  deux  heures  après  le  coucher  du  soleil , 
euchu. 

11 


162  LES  FRANÇAIS 

même  notre  vie,  à  l'exemple  de  Jésus-Christ,  qui  s'est 
donné  et  se  donne  encore  tous  les  jours  pour  nous ,  et  qui 
regarde  comme  fait  à  lui  -  même  ce  que  nous  faisons  au 
dernier  de  nos  frères  ou  plutôt  des  siens.  La  pratique  de 
cette  vertu  a  sauvé  le  monde ,  elle  a  conservé  la  vie  à  des 
multitudes  innombrables  de  malades  et  d'indigents ,  elle 
nourrit  encore  dans  les  sociétés  catholiques  la  plus  grande 
partie  des  pauvres  ;  elle  est  si  puissante ,  que  là  où  elle  ne 
se  développe  point ,  dans  les  pays  protestants  par  exem- 
ple, aucune  institution,  aucun  effort  du  gouvernement  n'a 
pu  suppléer  à  ses  effets.  Pour  Mahomet  l'aumône  n'a  été 
en  grande  partie  qu'un  tribut  qu'il  levait  pour  lui-même. 
Quant  au  jeune  du  mois  de  ramadan,  nuisible  au  point  de 
vue  politique,  il  est  nul  comme  pénitence  :  les  riches 
dorment  le  jour  et  passent  la  nuit  dans  les  festins  ;  les 
pauvres  épuisent  leurs  forces  sans  corriger  leurs  mœurs. 
Ce  n'est  qu'une  contrefaçon  ou  plutôt  une  parodie  du 
jeune  catholique.  Des  vertus  intérieures ,  de  l'amour  de 
Dieu  et  du  prochain ,  de  la  piété ,  de  la  mortification  des 
sens ,  de  l'humilité,  de  la  reconnaissance  envers  Dieu,  de 
la  confiance  en  sa  bonté ,  il  n'en  est  point  question  dans 
le  Coran.  11  permet  la  vengeance,  la  peine  du  talion, 
l'apostasie  forcée,  le  parjure,  et  ne  condamne  que  l'idolâ- 
trie. Un  musulman  croit  fermement  que  sans  l'observa- 
tion scrupuleuse  et  minutieuse  du  cérémonial ,  le  cœur 
le  plus  pur,  la  foi  la  plus  sincère,  la  charité  la  plus  ar- 
dente ne  suffiraient  pas  pour  le  rendre  agréable  à  Dieu  ; 
mais  que  le  pèlerinage  de  la  Mecque,  ou  l'action  de  boire 
de  l'eau  dans  laquelle  a  trempé  la  vieille  robe  du  pro- 
phète, effacent  tous  les  crimes  (1).  Pour  bien  connaître 

fi)  Voyez  Bergier.  Dict.  théologique,  et  Rorhbacher,  Hist.  univ.  de  l'Église. 


EN  ALGÉRIE.  165 

la  morale  des  musulmans ,  il  suffit  de  voir  quels  sont 
leurs  saints  ou  marabouts.  Un  homme  qui  a  quelque  peu 
lu  le  Coran ,  et  qui  peut  en  réciter  quelques  passages  de 
mémoire,  s'il  sait  garder  certains  dehors ,  s'il  ne  boit  pas 
de  cale ,  s'il  ne  fume  pas  et  ne  prend  point  de  tabac  en 
poudre ,  se  fait  tout  de  suite  un  renom  de  piété  merveil- 
leuse, et  devient  en  quelque  sorte  sacré.  Quelques-uns  de 
ces  personnages,  objets  d'une  miséricorde  particulière,  ont 
été  vraiment  hommes  de  bien.  Ils  ont ,  durant  toute  leur 
vie,  gardé  la  chasteté,  assisté  les  pauvres,  conseillé  l'union 
et  la  paix.  Leurs  vertus  ont  paru  surhumaines  et  leur  ont 
attiré  la  vénération  des  peuples.  On  vit  en  eux  ce  qu'ils 
étaient  en  effet,  des  êtres  privilégiés  ;  la  foule  les  honora 
sans  les  comprendre,  et  surtout  sans  aspirer  à  les  imiter. 
Ils  ont  fondé  des  familles  puissantes ,  ils  ont  laissé  un 
tombeau  glorifié  par  de  nombreux  pèlerinages  et  par  de 
riches  offrandes ,  ils  n'ont  point  laissé  de  continuateurs 
de  leur  sainteté  étrange.  Un  marabout  de  cette  espèce  vi- 
vait à  Coléah  lorsque  les  Français  s'emparèrent  d'Alger. 
Comme  pour  montrer  que  ses  vertus  avaient  leur  racine 
dans  son  âme  et  non  point  dans  sa  religion ,  il  conseilla , 
jusqu'aux  derniers  instants  de  sa  vie,  la  paix  avec  les 
chrétiens,  qui  l'avaient  injustement  et  impolitiquement 
persécuté.  La  sainteté  est,  du  reste,  le  partage  exclusif  des 
hommes,  les  femmes  n'y  peuvent  prétendre,  du  moins 
n'ai -je  jamais  entendu  parler  de  femmes  marabouts. 
Quand  les  Arabes  de  Constantine  virent  pour  la  première 
fois  des  religieuses ,  ils  furent  si  étonnés  et  en  même 
temps  frappés  d'une  telle  admiration ,  que  ces  pieuses 
filles  auraient  pu ,  si  on  l'avait  permis ,  convertir  toute 

L'article  de  Bergier  est  un  chef-d'œuvre  d'exactitude  et  de  précision  que  j'ai 
pu  apprécier  au  milieu  des  mahomélans  d'Alger. 


404  LES  FRANÇAIS  EX  ALGÉRIE. 

la  province.  L'âme  humaine  est  faite  à  l'image  de  Dieu , 
et  c'est  pourquoi  rien  ne  peut  assez  la  dégrader  pour  que 
ce  qui  est  vraiment  noble  et  grand  ne  lui  inspire  pas  aus- 
sitôt un  profond  respect.  Mahomet  a  pu  plonger  ses  sec- 
tateurs dans  l'ignorance  la  plus  abrutissante  et  la  plus 
féroce ,  il  n'a  pu  les  rendre  aussi  pervers  qu'il  le  fut  lui- 
même.  Une  chose  est  restée  à  ces  peuples  malheureux  : 
c'est  l'instinct  du  bon  et  du  beau ,  l'instinct  de  la  vérité , 
l'instinct  du  salut.  Par  là  l'Europe  catholique  pourrait 
les  sauver;  l'Europe  politique  et  incrédule  ne  le  veut  pas, 
elle  préfère  les  anéantir.  Elle  y  parviendra,  car  Dieu  les 
lui  livre,  et  leur  heure  est  venue  ;  mais  elle  n'accomplira 
qu'avec  lenteur,  au  prix  de  son  sang,  et  pour  sa  puni- 
tion peut  être,  l'œuvre  terrible  de  rendre  à  la  croix, 
nues  et  dépeuplées ,  les  terres  fertiles  qu'elle  pouvait  lui 
donner  couvertes  d'une  moisson  d'âmes.  Il  plaît  à  Dieu 
d'étendre  son  royaume  en  ce  monde,  il  lui  plaît  d'ôter  le 
sceptre  aux  farouches  ennemis  du  Christ  ;  mais  il  ne  lui 
plaît  pas  qu'on  tue  les  hommes  avant  d'avoir  essayé  de 
les  convertir  ;  ceux  qui  auront  aimé  mieux  verser  le  sang 
que  prêcher  T Évangile  n'auront  pas  impunément  réussi. 


XIII 


POUVAIT-ON  CONVERTIR  LES  MUSULMANS  ! 


La  foi  chrétienne  et  l'expérience  de  dix-huit  siècles  ne 
nous  permettent  pas  de  croire  qu'il  puisse  exister  jamais 
un  peuple  inconvertissable.  L'Évangile  régnera  sur  le 
monde  ;  tous  les  peuples  l'ont  reçu ,  toutes  les  passions 
l'ont  subi ,  toutes  les  ignorances  se  sont  laissé  pénétrer 
à  sa  douce  lumière.  Si  une  société  quelconque  devait 
à  jamais  échapper  à  son  amour,  rester  éternellement 
sourde  à  sa  voix  et  demeurer  insaisissable  à  l'abri  d'un 
obstacle  plus  fort  que  lui ,  ce  serait  assurément  le  spec- 
tacle le  plus  étonnant  et  le  plus  effrayant  qu'on  eût  en- 
core vu  sur  la  terre.  La  société  musulmane  ne  peut  être 
cette  société-là.  Le  christianisme,  qui  un  moment  a  paru 
plier  devant  elle ,  a  fait  dans  son  sein  les  conquêtes  qu'on 
lui  a  vu  faire  partout  ;  les  musulmans  n'ont  pas  été 
plus  invincibles  que  les  idolâtres  du  Japon  et  de  la 
Chine,  que  les  fétichistes  et  les  sauvages  de  l'Afrique  et 
de  l'Océanie,  que  les  philosophes  de  l'Europe.  Tous  les 
jours ,  à  Constantinople ,  nos  sœurs  de  charité  leur  ap- 
prennent à  croire  en  Jésus  Christ ,  avant  môme  que  les 
progrès  de  la  civilisation  les  aient  mis  dans  l'impossi- 
bilité de  croire  en  Mahomet.  Je  sais  que  l'erreur  des 
nations  est  retranchée  derrière  des  remparts  autrement 


166  LES  FRANÇAIS 

forts  que  celle  des  individus.  L'individu  n'est  défendu 
que  par  ses  passions ,  il  est  seul ,  il  est  libre  ;  pour  lui 
porter  la  conviction,  il  suffit  d'un  homme.  Les  nations 
se  défendent  par  la  multitude ,  par  l'ignorance  ,  par 
les  coutumes  et  les  mœurs,  enfin  par  la  violence,  et 
le  missionnaire  voit  s'opposer  à  lui  des  armées.  Néan- 
moins ,  quand  un  individu  raisonnable  et  de  bonne  foi  a 
pu  abjurer  l'erreur,  tout  un  peuple  peut  l'abjurer  à  son 
tour,  et  les  nations  chrétiennes  ont  aussi  la  force  pour  y 
pourvoir.  Toute  tyrannie  en  matière  de  religion  est  im- 
politique et  impie  ;  mais  quand  la  conquête ,  déterminée 
par  une  raison  humaine,  est  opérée,  le  meilleur  moyen 
de  la  justifier,  de  la  rendre  plus  douce  et  de  la  consoli- 
der, est  de  diriger  la  force  de  telle  sorte  qu'elle  aide  aux 
conquêtes  de  la  religion.  Sans  dire  au  vaincu  :  Crois  ou 
meurs,  ni  même,  ce  qui  est  moins  dur  et  plus  excusable  : 
Crois  ou  va-Veu;  sans  lui  demander  en  aucune  façon 
l'abandon  de  son  culte ,  la  simple  politique  du  bon  sens 
conseille  de  lui  faciliter  tous  les  moyens  d'y  renoncer;  et 
quand  la  religion  du  vainqueur  est  la  religion  chrétienne, 
c'est-à-dire  la  vérité  divine;  quand  la  religion  du  vaincu 
est  l'islamisme ,  c'est-à-dire  un  amas  de  dogmes  abrutis- 
sants et  sauvages ,  ces  efforts  que  le  bon  sens  conseille, 
l'humanité  ne  les  exige-t-elle  pas?  N'est-ce  pas  le  premier 
des  devoirs  de  mettre  la  religion  chrétienne  à  même  de 
travailler  par  les  moyens  qui  lui  sont  propres ,  par  la 
prédication  et  les  bonnes  œuvres ,  à  la  conversion  des 
vaincus?  Serait-ce  une  perfidie  d'ajouter  à  son  action  les 
mesures  d'administration  qu'elle  pourrait  indiquer,  d'ou- 
vrir des  écoles  religieuses ,  d'accorder  quelques  faveurs 
aux  néophytes,  de  combattre  dans  les  mœurs  et  dans  les 
coutumes  ce  qui  s'opposerait  le  plus  à  un  changement 


EN  ALGÉRIE.  167 

désirable  sous  tant  de  rapports?  Voilà  tout  ce  que  j'en- 
tends parla  force.  Je  n'en  exige  pas  d'autres  secours.  Son 
œuvre  principale,  c'est  la  conquête;  lorsque  cette  œuvre 
est  accomplie,  je  ne  lui  demande  que  de  croire  en  Dieu 
et  de  se  montrer  le  moins  possible 

La  conversion  des  musulmans  de  l'Algérie  aurait,  dans 
ma  pensée,  rencontré  d'autant  moins  d'obstacles,  que 
leur  croyance,  aujourd'hui  dépouillée  de  l'àpre  fanatisme 
qui  la  caractérisa,  s'est  réduite,  pour  le  plus  grand  nom- 
bre, à  une  sorte  de  déisme,  bien  grossier  il  est  vrai ,  mais 
non  pas  enfiellé  de  philosophisme  et  de  secrète  incrédu- 
lité. Ils  ont  une  foi  naïve  et  profonde;  aucun  mvstère 
n'étonne  leur  esprit;  ils  ne  refusent  point  à  Dieu  une  puis- 
sance que  l'homme  ne  peut  avoir,  et  des  qualités  qu'il  ne 
peut  comprendre  ;  la  vénération  dont  ils  entourent  leurs 
marabouts  montre  qu'ils  sauraient  estimer  la  vertu, 
puisqu'ils  honorent  tant  les  simples  apparences  de  la  ré- 
gularité. Nos  ordres  religieux  auraient  excité  je  ne  dis 
pas  seulement  leur  respect,  mais  leur  admiration  et  leur 
enthousiasme,  et  bientôt  leur  reconnaissance.  De  la  main 
des  moines  ils  auraient  reçu  les  bienfaits  et  les  vérités 
que  nos  gouverneurs  et  nos  fonctionnaires  civils  ne  sau- 
raient leur  faire  accepter,  et  songent  encore  moins  à  leur 
offrir.  En  tous  cas,  c'était  une  œuvre  à  tenter,  et  n'eùt-on 
laissé  à  la  religion  que  les  orphelins,  que  les  pauvres,  que 
les  prisonniers,  tous  les  misérables  seraient  devenus  au- 
tant de  voix  qui  auraient  publié  dans  la  langue  des  vain- 
cus les  générosités  de  la  France ,  les  œuvres  miséricor- 
dieuses de  son  culte,  l'inépuisable  charité  des  ministres 
de  son  Dieu. 

Mais  nous  avons  été  loin  d'agir  ainsi.  La  première  des 
conditions  à  remplir  pour  convertir  les  hommes,  c'est  la 


168  LES  FRANÇAIS 

foi:  elle  nous  a  manqué ,  elle  nous  manque  encore.  Com- 
ment amener  les  musulmans  au  christianisme ,  lorsque 
nous  ne  sommes  pas  chrétiens  nous-mêmes?  L'absence 
de  toute  conviction ,  de  toute  idée  religieuse  nous  a  em- 
pêchés de  comprendre  que  le  mahométisme  pouvait  être 
vaincu,  elle  nous  a  empêchés  de  vouloir  le  vaincre,  elle 
nous  a  fait  faire  des  fautes  qui  ont  réveillé  son  fanatisme 
assoupi,  qui  l'ont  fortifié.  La  religion  de  l'Évangile,  com- 
mentée par  nos  œuvres,  a  paru  inférieure  à  la  religion  du 
Coran.  C'est  une  chose  digne,  loyale  et  habile  comme 
tout  ce  qui  est  loyal  d'abaisser  la  puissance  des  vain- 
queurs devant  l'inviolable  sanctuaire  de  la  conscience 
des  vaincus ,  mais  il  faudrait  que  les  effets  répondissent 
en  tout  à  la  théorie  :  or  nous  n'avons  respecté  chez  le 
vaincu  que  les  préjugés  qui  s'opposaient  à  ce  qu'il  de- 
vînt plus  heureux  et  meilleur  ;  nous  n'avons  jamais  re- 
culé quand  il  s'est  agi  de  l'opprimer  et  de  le  corrompre; 
nous  avons  redouté  de  paraître  chrétiens ,  nous  n'avons 
pas  craint  de  nous  montrer  débauchés ,  cruels ,  impies , 
perfides  même.  Tel  de  ces  musulmans,  dont  nous  respec- 
tions la  croyance  au  point  de  rougir  de  lÉvangile ,  a  vu 
un  officier  lui  prendre  sa  fille ,  et  l'État  lui  prendre  sa 
maison.  «  Qui  ètes-vous?  disaient  les  Arabes  à  un  brave 
officier  qui  m'a  confié  que  son  séjour  parmi  ces  barbares 
l'avait  ramené  aux  idées  religieuses?  que  nous  apportez- 
vous  ?  quelle  est  votre  religion?  Jamais  vous  voit-on  prier, 
jeûner,  rendre  hommage  à  Dieu?  Quand  nous  allons  à 
Alger,  nous  trouvons  dans  les  rues  des  chrétiennes  dont 
les  actions  publiques  nous  font  rougir  ;  nous  passons  par- 
dessus vos  soldats  ivres  dans  la  boue;  voyez -vous  chez 
nous  rien  de  pareil?  Au  contraire,  vous  nous  voyez  hono- 
rer Dieu,  et  vous  ne  l'honorez  pas.  Sachez  que  le  dernier 


EN  ALGÉRIE.  169 

d'entre  nous  n'est  pas  ébloui  des  merveilles  de  Paris  qu'on 
nous  a  fait  voir,  et  dont  nous  parlons  en  nous  moquant. 
Vous  avez  des  pièces  de  canon ,  des  bateaux  à  vapeur, 
des  ponts  de  fil  de  fer,  des  maisons  où  vous  êtes  enfer- 
més :  c'est  bon  pour  vous  ;  vous  vous  établissez  dans  le 
monde  comme  des  gens  qui  voudraient  y  rester  toujours. 
Les  musulmans  dédaignent  ces  richesses.  Ils  savent  que 
l'homme  n'est  dans  la  vie  qu'en  passant  et  pour  en  at- 
tendre une  meilleure  ;  et  ils  ne  craignent  pas  de  mourir. 
Vous  autres,  vous  avez  peur  de  la  mort.  Quand  vos  ivro- 
gnes tombent  entre  les  mains  d'Abd-el-Kader,  ils  se  font 
musulmans  pour  être  mieux  traités,  et  Abd-el-Kader  les 
méprise.  Nous  ne  voulons  être  rien  de  ce  que  vous  êtes , 
allez- vous-en.  »  Les  Douaires  mêmes,  qui  nous  servent, 
sont  tourmentés  de  scrupules  religieux.  Le  lendemain 
d'un  avantage  remporté  par  les  Français,  on  entend  tou- 
jours quelques-uns  de  ces  sauvages  cavaliers  s'écrier: 
«  Que  n'étais-je  parmi  les  Arabes,  au  lieu  d'être  ici,  avec 
ces  chiens  qui  ne  prient  pas  !  Peut-être  serais- je  mort  pour 
la  religion.  »  Ils  disent  :  pour  la  religion,  et  non:  pour 
la  patrie.  «  Enfin,  poursuivait  cet  officier,  qui  malheu- 
sement  n'était  pas  en  état  de  venger  le  christianisme  qu'il 
ne  connaissait  pas,  lorsque  nous  combattons  les  Arabes , 
lorsque  je  sais  qu'avant  de  nous  attaquer  ils  ont  fait  la 
prière,  lorsque  je  sais  que  ceux  qui  meurent  récitent  en 
mourant  la  profession  de  foi  et  meurent  martyrs,  je  me 
demande  à  qui  Dieu  s'intéresse ,  et  je  ne  suis  pas  surpris 
de  la  stérilité  de  ces  victoires  que  nous  procurent  la  disci- 
pline ,  la  tactique  et  le  canon.  » 

Tel  est  donc  le  véritable  effet  de  cette  indifférence  que 
nous  avons  décorée  du  beau  nom  de  respect  pour  la  con- 
science d'autrui.  Non,  nous  ne  respectons  pas  la  religion 


170  LES  FRANÇAIS 

des  Arabes,  nous  nous  contentons  d'insulter  à  la  nôtre,  et 
en  même  temps  que  nous  nous  privons  par  là  du  bien 
particulier  qu'elle  pourrait  nous  faire,  des  services  qu'elle 
aurait  rendus  dans  nos  hôpitaux  et  dans  nos  garnisons , 
de  la  moralité  qu'elle  aurait  introduite  dans  nos  popula- 
tions civiles ,  des  respects  qu'elle  nous  aurait  attirés  de 
la  part  des  indigènes  ,  des  avantages  de  la  conduite  plus 
humaine  et  plus  scrupuleuse  qu'elle  nous  aurait  inspirée 
dans  nos  rapports  avec  eux ,  nous  avons  relevé  l'orgueq 
et  le  courage  de  ceux-ci  en  leur  donnant  de  justes  raisons 
de  se  proclamer  meilleurs  que  nous.  Ils  nous  ont  d'abord 
hais  comme  infidèles,  ils  nous  méprisent  comme  impies. 
Chose  étrange  et  lamentable!  aujourd'hui  que  l'isla- 
misme ,  ayant  accompli  sa  mission ,  meurt  abruti  sur  les 
ruines  des  plus  belles  contrées  du  monde,  des  exemples 
frappants  nous  montrent  encore  comment  il  a  pu  s'éta- 
blir. Vers  la  lin  du  dernier  siècle ,  des  philosophes  fran- 
çais trouvaient  la  religion  de  Mahomet  moins  impure 
que  le  christianisme  (1),  et  de  nos  jours  la  France,  mai- 
tresse  d'un  pays  musulman,  y  oublierait  qu'elle  est 
chrétienne,  si  ses  ennemis  ne  le  lui  rappelaient  pour 
l'insulter  et  justifier  leur  haine.  Il  y  a  plus  :  l'islamisme, 
si  fort  ébranlé  à  Constantinople  par  le  peu  de  lumières 
qu'il  a  pu  recevoir,  fait  en  Afrique,  sur  les  vainqueurs, 
les  conquêtes  qu'ils  ne  font  pas  sur  lui.  Des  chrétiens, 
les  uns  par  contrainte,  les  autres  volontairement,  ont 
embrassé  l'islamisme,  et  je  ne  crois  pas  qu'aucun  laïque 
ait  essayé  sur  les  musulmans  un  prosélytisme  qui  certai- 
nement n'aurait  pas  été  encouragé ,  ni  peut-être  même 
souffert  par  l'autorité  supérieure,  dont  les  principes  tolé- 

(1)  Bergier,  Dict.  ihêol. ,  mahomètisme. 


EN  ALGÉRIE.  171 

rantsne  pardonneraient  rien  de  pareil,  même  au  clergé. 
Or  pourquoi  ces  chrétiens  ont-ils  embrassé  l'islamisme , 
sinon  parce  que  l'ignorance  de  la  religion  dans  laquelle 
ils  sont  nés  les  a  livrés  sans  défense  ou  à  la  séduction  de 
leurs  désirs,  ou  à  la  crainte  des  mauvais  traitements  et  de 
la  mort  (1)?  Certes,  ni  l'évidence  de  la  vérité,  ni  l'élo- 
quence des  imans  et  des  muftis  n'ont  pu  déterminer  de 
pareilles  résolutions.  L'homme  intelligent  et  instruit  qui 


(1)  Pendant  longtemps  les  Arabes  faisaient  abjurer  leurs  prisonniers  civils 
et  militaires,  et  ces  derniers  n'ont  pas  toujours  résisté.  Voici  ce  que  je  lis  dans 
la  déposition  d'un  nommé  Thoumen  ,  potier  à  Bouffarik ,  enlevé  par  les  Arabes 
le  io  février  1840  :  «Thoumen,  Guchs,  elle  fils  de  ce  dernier,  âgé  de  huit  ans, 
«  furent  enlevés  par  un  parti  d'Hadjoules.  Ils  n'eurent  point  à  subir  de  mauvais 
«  traitements;  le  fils  de  Guchs  Tut  même  l'objet  d'attentions  particulières.  Les 
«  Arabes  ne  coupent  plus  la  lêle;  ils  ne  cherchent  qu'à  faire  des  prisonniers. 
«  Ceux-ci ,  après  avoir  abjure  le  christianisme ,  sont  enrôlés,  s'ils  sont  mili- 
«  laires,  dans  les  troupes  de  l'émir;  s'ils  sont  colons,  on  les  envoie  dans 
«  l'intérieur  pour  travailler.  Thoumen  vit  un  soldat  et  un  tambour  du  bataillon 
«  d'Afrique,  enlevés  la  veille;  trois  Espagnols  arrivèrent  le  lendemain.  Après 
•  trente-six  heures  de  captivité,  Thoumen  put  s'échapper.  Son  compagnon 
»  Guchs  refusa  de  le  suivre,  ne  voulant  point  abandonner  son  fils.  » 

On  voit  par  la  phrase  que  nous  avons  soulignée  combien  l'abjuration  des 
prisonniers  est  une  chose  ordinaire  et  devenue  insignifiante.  Citons  quelques 
faits  plus  honorables.  Le  23  mai  1842,  trente  hommes,  commandés  par  un 
officier,  furent  attirés  dans  une  embuscade  aux  environs  de  la  Maison-Carrée  et 
massacrés  impitoyablement.  Au  nombre  des  assaillants  se  trouvaient  dix  déser- 
teurs de  la  légion  étrangère ,  dont  la  cruauté  dépassa  celle  des  Arabes.  Un  seul 
soldat,  nommé  Waguener,  échappa  à  la  mort.  Emmené  en  captivité,  il  put 
s'évader,  et  fut  rencontré,  mourant  de  faim  et  de  fatigue,  par  une  patrouille, 
auprès  de  l'un  des  camps  de  la  Mitidjah.  Il  raconta  que  son  détachement, 
entouré  par  plusieurs  centaines  d'ennemis,  avait  à  peine  eu  le  temps  de  se 
défendre,  et  que  ses  malheureux  camarades  étaient  tombés  presque  tous  à  la 
fois.  Blessé  lui-même  et  étendu  à  terre,  il  avait  vu  son  brave  officier  et  le 
tambour,  restés  seuls  debout,  refuser  la  vie,  que  les  chefs  leur  offraient  s'ils 
voulaient  embrasser  la  loi  du  prophète ,  et  succomber  aussitôt.  Pour  Waguener, 
il  n'avait  pas  eu  le  même  courage;  il  s'était  rendu  et  avait  été  circoncis.  Sa 
captivité  fut  extrêmement  douloureuse  ;  mais  Dieu  laissa  la  vie  au  renégat  pour 
qu'il  pût  faire  connaître  la  vertu  des  martyrs. 

Dans  une  autre  circonstance,  un  prisonnier  français  avait  consenti  à  pro- 
noncer la  formule;  ce  n'était  pour  lui  qu'une  parole  vide  de  sens.  Il  lui  restait 
à  recevoir  l'espèce  de  tonsure  usitée  chez  les  musulmans.  A  ce  moment  il  vit 
la  honte  de  l'apostasie,  et  résista  On  lui  dit  de  choisir  :  «  Qu'on  me  coupe  la 
tète!  s'écria-t-il  sans  hésiter;  je  suis  chrétien!»  Il  eut  la  lêle  tranchée. 
Abd-el-Kader  avait  fini  par  défendre  qu'on  exigeât  l'apostasie  des  prisonniers. 
Il  fit  sévèrement  punir  un  de  ses  agents  qui  avait  voulu  contraindre  à  cet 
acte  infâme  quatre-vingts  malheureux ,  qui  tous  étaient  décidés  à  mourir  le 
lendemain. 


172  LES  FRANÇAIS 

ne  peut  croire  à  la  mission  de  Jésus-Christ  ne  croit  pas 
davantage  à  celle  de  Mahomet;  si  le  miracle  des  pains 
multipliés  répugne  à  sa  raison,  elle  ne  peut  davantage 
accepter  le  miracle  de  la  lune  fendue  en  deux.  Aujour- 
d'hui donc ,  comme  au  vne  siècle ,  ce  n'est  pas  le 
Coran  qu'on  accepte  lorsque  l'on  pense,  c'est  l'Évangile 
qu'on  nie. 

Je  rencontre  des  gens  d'esprit,  éclairés  par  un  long 
séjour  en  Afrique,  qui,  sans  tomber  dans  l'excès  des  en- 
cyclopédistes, et  sans  vouloir  inutilement  renoncer  au 
titre  de  chrétien,  ce  qui  est  d'ailleurs  une  mauvaise  spé- 
culation ,  trouvent  cependant  que  l'islamisme  est  après 
tout  une  religion  aussi  bonne  qu'une  autre,  et  à  beau- 
coup d'égards  plus  commode ,  si  l'on  prend  soin  d'en 
élaguer  certains  préceptes  superstitieux,  tels  que  l'inter- 
diction du  vin  et  l'obligation  de  la  prière.  Ils  le  pensent 
et  le  disent,  en  présence  de  ces  deux  rives  de  la  Médi- 
terranée, qui  proclament  si  haut  l'abjection  de  la  doc- 
trine de  mensonge  et  la  gloire  de  la  doctrine  de  vérité  ! 
Ils  savent  que,  quand  l'islamisme  est  venu  fondre  sur 
l'Afrique,  celle-ci ,  malgré  les  récentes  dévastations  des 
Vandales,  était  plus  civilisée  que  l'Europe,  dont  plu- 
sieurs contrées  s'agitaient  encore  dans  les  ténèbres  de 
l'idolâtrie;  ils  voient  l'Europe  lumineuse,  forte  et  pro- 
spère ,  l'Afrique  sauvage ,  sanglante  et  dépeuplée  ,  et  ces 
destinées  si  contraires  ne  les  instruisent  pas  !  On  les  en- 
tend reprocher  à  l'Église  son  intolérance,  ses  dogmes 
surannés ,  l'asservissement  où  elle  retient  la  raison  hu- 
maine, l'obstacle  qu'elle  oppose  à  l'esprit  de  progrès; 
bref ,  toutes  les  sottises  mal  digérées  qu'on  ramasse  dans 
les  collèges ,  et  contre  lesquelles  la  grande  voix  de  la  rai- 
son et  des  faits  proteste  vainement.  Il  ne  faut  pas  hausser 


EN  ALGÉRIE.  173 

les  épaules ,  il  faut  gémir,  car  ces  hommes  ne  sont  pas  des 
fous ,  et  parmi  ceux  qui  les  écoutent  ils  passent  encore 
assez  volontiers  pour  savants.  Ils  ont  d'ailleurs  rendu 
quelques  services  ;  on  croit  à  leurs  lumières ,  à  leur  expé- 
rience ,  et  beaucoup  de  mesures  importantes  sont  prises 
ou  inspirées  par  eux.  Or  la  vérité  est  que ,  désespérant 
de  montrer  aux  Arabes  une  foi  et  des  vertus  supérieures 
à  celles  dont  ils  se  targuent,  ils  pensent  à  les  imiter 
bien  plus  qu'ils  ne  songent  à  les  convertir.  S'étant  aper- 
çus de  ce  mépris  sans  bornes  que  la  foi  musulmane  res- 
sent pour  l'incrédulité  des  chrétiens ,  une  espèce  d'ému- 
lation s'est  éveillée  dans  leur  âme.  Ils  se  sont  mis  à 
parler  de  Dieu  aussi  ;  ils  se  sont  dit  bientôt  qu'il  fallait 
croire,  qu'il  était  bon  de  prier;  et,  préparés  par  leur  édu- 
cation ,  entre  les  deux  croyances  qui  s'offraient  à  leur  es- 
prit, ils  ont  naturellement  donné  la  préférence  à  celle  qui 
ne  leur  demandait  ni  sacrifice,  ni  changement,  ni  péni- 
tence. Qu'est-ce  que  l'islamisme  dépouillé  de  ses  pra- 
tiques ridicules  et  de  ses  insoutenables  fables  ?  Un  vain 
aveu  de  l'existence  de  l'Être  suprême,  au  niveau  de  tous 
les  enseignements  de  la  philosophie,  c'est-à-dire  de  toutes 
les  leçons  que  nous  donnent  les  révoltes  et  les  corruptions 
du  cœur. 

A  côté  de  ces  mystiques,  qui  ne  jugent  pas  à  propos  de 
se  faire  circoncire,  mais  qui  ne  verraient  pas  de  mal  à  ce 
que  les  Français  en  masse  devinssent  musulmans ,  il  y  a 
les  hommes  d'affaires.  Le  spectacle  de  la  foi  ne  les  touche 
que  d'une  façon  :  ils  en  ont  peur,  voyant  là  une  force 
qui  n'est  point  en  nous.  Sans  se  mettre  en  peine  de  dé- 
cider lequel  vaut  le  mieux  de  l'Évangile  ou  du  Coran, 
travail  théologique  au-dessus  de  leurs  forces,  ils  ne  s'oc- 
cupent ni  de  l'un  ni  de  l'autre ,  et  craignent  seulement  de 


174  LES  FRANÇAIS 

compliquer  les  affaires  en  irritant  ce  fanatisme  qui  leur 
semble  un  des  caractères  les  plus  fâcheux  de  la  barbarie, 
et  qui  est  moins  barbare  assurément ,  moins  sauvage  et 
moins  honteux  que  leur  matérialisme.  Pour  assurer  la 
soumission  du  pays  ils  comptent  sur  le  sabre  d'abord ,  et 
ensuite  sur  les  avantages  que  notre  commerce  procurera 
aux  indigènes.  Il  n'est  pas  de  momeries  musulmanes ,  et 
je  dirais  presque  de  lâchetés,  s'il  ne  fallait  avoir  pitié  de 
leur  ignorance  ,  que  n'obtienne  d'eux  l'espérance  d'adou- 
cir ce  fanatisme  intraitable  et  désespérant.  Ce  sont  eux 
qui ,  renouvelant  autant  qu'ils  le  peuvent  la  honteuse 
comédie  jouée  par  Bonaparte  en  Egypte ,  ont  employé  les 
mains  d'un  prince  français  ,  d'un  descendant  de  saint 
Louis ,  à  poser  la  première  pierre  d'une  mosquée ,  lors- 
qu'ils demandaient  à  la  pitié  des  musulmans  de  leur  faire 
cadeau  d'une  église  ;  ce  sont  eux  qui,  dans  les  expéditions, 
ne  se  contentent  pas  de  respecter  les  chapelles  élevées 
en  l'honneur  des  marabouts ,  mais  encore  y  font  des  of- 
frandes ;  ce  sont  eux  qui  tirent  le  canon  pour  célébrer 
le  mois  de  ramadan  ;  ce  sont  eux  qui  ont  autorisé  la  folie 
de  quelques  jeunes  gens  qu'on  a  vus  embrasser  l'isla- 
misme. S'ils  l'osaient,  ils  feraient  publiquement  la  prière 
du  Magrheb  avec  autant  de  zèle  qu'ils  en  sauraient  montrer 
dans  le  cas  où  il  faudrait  empêcher  les  soldats  français  de 
réciter  V Angélus.  Ils  savent  parfaitement  que,  pour  nous 
combattre,  les  Maures  ont  quitté  en  foule  Alger,  où  beau- 
coup d'entre  eux  étaient  misérables  (en  grande  partie  par 
notre  faute),  mais  où  du  moins  leur  religion  était  plus 
honorée  qu'inquiétée;  ils  savent  qu'Abd-el-Kader  doit, 
avant  tout ,  l'influence  qu'il  exerce  sur  ses  compatriotes  à 
son  titre  de  marabout  et  à  sa  réputation  de  sainteté  ;  que, 
pour  le  suivre,  un  grand  nombre  de  tribus  ont  tout  sacri- 


EN  ALGÉRIE.  175 

fié,  tout  souffert;  que  les  Kabyles  mêmes  ont  abandonné 
leurs  montagnes  pour  attendre  les  Français  dans  les 
camps  de  l'émir,  où,  manquant  de  pain,  ils  mangeaient 
de  l'herbe  ;  ils  savent  enfin  que  le  reproche  qui  nous  est 
fait  n'est  pas  de  combattre  la  religion  des  musulmans , 
mais  de  n'avoir  pas  de  religion  nous-mêmes.  Toutes  ces 
circonstances  sont  comme  non  avenues  ;  ils  persistent  à 
singer  la  piété  musulmane ,  à  penser  qu'il  est  malheureux 
que  nous  soyons  chrétiens  5  à  craindre  que  l'évèque,  s'il 
venait  à  convertir  un  Maure,  ne  nous  fit  du  même  coup 
des  milliers  d'ennemis. 

Sur  quels  faits ,  sur  quelles  raisons  se  fondent -ils?  c'est 
ce  qu'il  m'a  été  impossible  de  découvrir.  Arabes  et  Maures 
n'ont  jamais  témoigné  que  beaucoup  de  respect  pour  nos 
prêtres ,  et  beaucoup  d'estime  pour  les  rares  chrétiens 
qu'ils  ont  vus  s'acquitter  du  devoir  religieux.  Lorsque  la 
France  voulut  avoir  dans  Alger  une  église ,  ce  qui  n'eut 
lieu  que  deux  ans  après  la  conquête ,  les  ulémas ,  qui  ont 
montré  en  toute  occasion  plus  de  fanatisme  que  le  reste 
du  peuple,  nous  concédèrent  avec  joie  la  mosquée  que 
nous  avons  appropriée  à  cet  usage,  et  nous  félicitèrent, 
peut-être  avec  un  peu  d'ironie,  de  la  résolution  qui  nous 
venait  enfin  d'honorer  notre  Dieu  (I).  L'évèque  a  reçu  de 
tous  les  musulmans  l'accueil  le  plus  cordial  et  le  plus  res- 
pectueux ;  les  malheureux  sont  venus  à  lui  ;  Abd-el-Kader 
et  ses  kalifats ,  lui  supposant  une  autorité  qu'il  n'a  pas  et 
une  influence  qu'on  lui  refuse ,  ont  eu  recours  à  son  in- 


(i)  «  L'église  catholique  fui  établie  dans  une  mosquée  :  cette  mesure  choqua 
beaucoup  moins  les  musulmans  qu'on  n'aurait  pu  le  croire,  car  notre  indiffé- 
rence religieuse  était  ce  qui  les  blessait  le  plus.  Ils  furent  bien  aises  de  voir 
que  nous  consentions  enfin  à  prier  Dieu.  »  (M.  Pèlissier.  Annales  algériennes  , 
t.  il.)  On  remarque  dans  le  même  ouvrage  que  la  population  d'Alger  ne  s'émut 
nullement  de  la  conversion  d'une  Mauresque,  qui  occasionna  cependant  la 
destitution  elle  remplacement  du  mufti. 


176  LES  FRANÇAIS 

tervention  ;  la  ville  de  Constantine  tout  entière  semblait 
vouloir  se  jeter  dans  ses  bras  ;  les  rares  conversions  qui 
se  sont  faites  n'ont  soulevé  aucune  réclamation,  aucune 
plainte.  Que  craint-on?  J'ai  peur  quelquefois  qu'on  ne 
craigne  le  bien ,  et  qu'une  incompréhensible  jalousie , 
s'ajoutant  aux  préjugés  de  l'éducation  et  de  l'ignorance, 
ne  fasse  considérer  comme  ravi  à  la  gloire  du  sabre  tout 
ce  que  la  soutane  pourrait  accomplir  d'heureux  et  de 
grand. 

Il  est  certain  du  moins  qu'après  avoir  installé  la  reli- 
gion avec  une  sorte  de  pompe ,  on  nourrit  contre  elle ,  au 
moins  dans  les  basses  régions  du  pouvoir,  sinon  dans  les 
plus  hautes ,  je  ne  sais  quelle  hostilité  qui  ne  se  déguise 
pas  toujours.  On  la  gène,  on  la  taquine,  on  a  mille  rai- 
sons de  politique  et  d'économie  pour  s'opposer  à  ses  dé- 
veloppements :  il  est  facile  de  voir  que  les  empiétements 
du  clergé  ne  sont  pas  moins  redoutés  à  Alger  qu'ils  ne  le 
sont  à  Paris.  On  entoure  l'évèque  de  plus  d'honneurs 
qu'il  n'en  réclame  ;  il  a  rang  de  maréchal-de-camp,  un 
factionnaire  est  à  sa  porte  et  lui  présente  les  armes  lors- 
qu'il passe  ;  mais  il  n'est  d'aucune  commission,  d'aucun 
conseil;  on  le  considère,  lui  ministre  de  Dieu,  comme  une 
superfétation  au  milieu  de  cette  société  qu'il  s'agit  d'or- 
ganiser; heureux  lorsque,  voyant  la  population  civile 
s'agglomérer  autour  d'un  camp  ou  d'une  garnison,  il  peut 
faire  porter  au  budget  la  modique  rétribution  nécessaire 
pour  y  entretenir  un  prêtre.  S'il  proposait  d'en  donner 
un  à  ces  garnisons  lointaines  enfermées  par  l'armée  en- 
nemie ,  on  lui  répondrait  peut-être ,  comme  ce  ministre 
de  la  marine  à  qui  l'on  proposait  de  mettre  des  aumôniers 
sur  les  vaisseaux  :  «  A  quoi  bon ,  puisqu'il  n'y  a  point  de 
femmes?  »  Bref,  en  matière  de  religion ,  c'est  le  mauvais 


EN  ALGÉRIE.  177 

côté,  le  côté  officiel  de  l'esprit  français  qui  règne  sur  l'Al- 
gérie. Faut -il  maintenant  s'étonner  des  obstacles  que 
nous  oppose  l'islamisme?  Malgré  nos  églises,  malgré  nos 
prêtres,  déjà  si  impuissants  par  leur  petit  nombre,  et 
garrottés  encore  par  une  politique  hostile  lorsqu'elle  n'est 
pas  indifférente ,  les  Arabes  sont  restés  dans  cette  convic- 
tion que  nous  sommes  un  peuple  athée  (1).  «  Observez  la 
foi  de  vos  pères,  écrivait  Ben-Salem,  kalifa  d'Abd-el- 
Kader,  à  un  Arabe  qui  lui  demandait  pardon  d'avoir  de- 
meuré chez  nous.  Si  vous  voulez  vous  séparer  de  moi  ou 
de  notre  seigneur  et  maître  le  sultan ,  retournez  à  votre 
ferme  avec  la  paix  de  Dieu ,  ou  réfugiez-vous  dans  les 
montagnes  protectrices ,  telles  que  Flissah,  Beni-Ratel; 
les  terres  musulmanes  sont  grandes ,  mais  ne  restez  pas 
chez  ceux  qui  doutent  de  leur  religion  et  de  la  nôtre.  » 
Ainsi  nous  avons  soufflé  sur  un  feu  qui  s'éteignait,  et  la 
guerre  sainte  prêchée  contre  nous  fut  aussi  véritablement 
religieuse  que  nationale  ;  elle  eut  autant  pour  but  d'atta- 
quer des  impies  que  de  défendre  un  territoire  dont  nous 
ne  réclamions  qu'une  petite  part,  et  une  croyance  que 
nous  respections  jusqu'à  manquer  de  dignité. 


(i)  Quelques-uns ,  voyant  les  prêtres  et  les  fidèles  s'incliner  devant  la 
croix,  nous  accusent  d'idolâtrie;  et  ils  appellent  la  religion  catholique  Din- 
el-hhàiob ,  religion  de  bois.  11  était  nécessaire  de  les  tirer  de  cette  erreur,  et 
on  le  pouvait  facilement;  mais  on  ne  saurait  imaginer  à  quel  point  toute 
espèce  de  prosélytisme  était  encore  redouté  en  1841.  Le  simple  bruit  de  la 
prochaine  arrivée  d'un  prêtre  parlant  arabe  mit  en  émoi  le  gouvernement  de 
la  province  de  Constantine  ,  et  l'ordre  fut  donné  de  l'arrêter  à  son  débarque- 
ment. J'espère  qu'il  n'en  est  plus  de  même  aujourd'hui  ;  toutefois  je  ne  vou- 
drais pas  en  jurer. 


12 


XIV 


LA  GUERRE  SAINTE. 


Pourapôtres  desa  loi,  si  sévère  aux  passions  de  l'homme, 
le  sauveur  Jésus-Christ  n'a  voulu  qu'un  petit  nombre 
de  gens  faibles,  simples ,  désarmés,  auxquels  il  ne  permit 
d'employer  d'autres  moyens  de  conquête  que  la  parole , 
la  liberté  et  l'exemple  persuasif  de  leur  vertu  ;  s'il  y  ajouta 
le  don  des  miracles ,  le  plus  grand  miracle  dont  ils  éton- 
nèrent le  monde  fut  leur  patience  à  supporter  tous  les 
maux ,  à  pardonner  toutes  les  injures ,  à  braver  tous  les 
supplices.  Ils  n'étaient  pas  cent  lorsque,  portant  la  besace 
du  mendiant  et  le  bâton  pacifique  du  voyageur,  ils  sor- 
tirent de  Jérusalem  à  pied ,  avec  la  mission  d'instruire 
tous  les  peuples ,  c'est-à-dire  de  leur  faire  adorer  les  plus 
impénétrables  mystères ,  de  leur  faire  pratiquer  les  plus 
héroïques  vertus ,  et  d'apprendre  à  tout  homme  sur  cette 
terre  l'art  suprême  de  mourir  à  lui-même  pour  conquérir 
dans  une  autre  vie  les  chastes  et  incompréhensibles  ivresses 
d'une  éternelle  contemplation.  A  la  sublime  folie  de  leur 
dessein,  comment  méconnaître  l'inspiration  d'un  Dieu 
qui  savait  bien  quels  prodigieux  changements  opérerait 
sa  parole ,  et  qui  connaissait  la  force  de  l'élément  divin 
qu'il  venait  de  rajeunir  dans  l'àme  humaine ,  en  brisant 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  179 

par  la  générosité  d'une  expiation  inouïe  le  formidable 
anathème  encouru  par  le  péché  ? 

L'infâme  parodiste  du  Rédempteur,  comme  il  avait 
pris  lecontrepied  de  l'Évangile,  a  pris  aussi  le  contrepied 
de  la  prédication ,  et  n'a  peut-être  nulle  part  mieux  trahi 
le  sentiment  de  son  impuissance.  Homicide  dès  le  com- 
mencement^), il  s'en  remit  au  sabre  du  soin  d'établir 
sa  religion  de  rapine  et  de  luxure  :  «  Combattez  contre 
«  les  infidèles  jusqu'à  ce  que  toute  fausse  religion  soit 
«  exterminée;  —  mettez-les  à  mort,  ne  les  épargnez 
«  point;  —  lorsque  vous  les  aurez  affaiblis  ,  réduisez-les 
«  en  esclavage  et  écrasez-les  par  des  tributs.  »  11  n'y  eut 
point,  dans  le  Coran,  de  loi  plus  sacrée  ni  mieux  suivie 
que  celle-là  :  la  guerre  contre  les  infidèles  semble  avoir 
été  le  but  même  de  l'islamisme ,  comme  elle  en  a  été  le 
résultat.  On  a  admiré  l'audace  avec  laquelle  Mahomet, 
divisant  la  terre  en  deux  parts ,  celle  qu'occupaient  les 
croyants  et  celle  qu'ils  n'occupaient  pas  encore ,  leur  avait 
ordonné  de  ne  jamais  abandonner  la  première ,  et  de  ten- 
ter de  continuels  efforts  pour  s'emparer  de  la  seconde; 
il  ne  pouvait  faire  autrement  :  la  vénération  de  ses  dis- 
ciples et  la  force  de  sa  secte  en  dépendaient.  Il  devait 
parler  de  la  sorte  et  regarder  le  monde  entier  comme  son 
domaine  ;  on  a  vu  que  cette  prétention  ne  l'empêchait  pas 
de  transiger  au  besoin ,  et  qu'importaient  aux  souverains 
éloignés ,  tels  qu'Héraclius  et  Kosroës ,  les  lettres  que 
leur  adressait  un  fou  retiré  dans  ses  déserts ,  pour  les 
sommer  d'embrasser  une  religion  aussi  inconnue  qu'il 
l'était  lui-même  ?  Il  en  avait  la  gloire  aux  yeux  de  ses 
compagnons,  et  le  mépris  qu'il  provoquait  ailleurs  le 

Ci)  Ille  homicida  erat  ab  initio.  (Saint  Jean,  vin,  44.) 


480  LES  FRANÇAIS 

mettait  à  l'abri  du  danger.  Mais  ses  disciples,  animés 
d'une  foi  brutale  et  voyant  leurs  forces  s'accroître,  se 
crurent  véritablement  appelés  à  l'empire  du  monde.  En- 
couragés par  leurs  étonnants  succès ,  et  forcés  en  même 
temps  de  donner  un  aliment  extérieur  à  toutes  les  pas- 
sions anarchiques  qui,  dès  l'origine,  fermentèrent  au 
milieu  d'eux,  ils  firent  de  la  guerre  sacrée  leur  principal 
et  presque  leur  unique  mode  d'action.  Cette  guerre  eut 
un  nom  spécial ,  el  Djehad  (l),  et  un  code  particulier, 
dont  voici  les  dispositions  : 

La  guerre  sacrée  est  obligatoire  ;  chacun  est  tenu  de  s'y 
rendre  jusqu'à  ce  que  le  contingent  nécessaire  soit  formé  ; 
cependant  le  célibataire  passe  avant  l'homme  marié.  Si 
le  danger  est  sérieux ,  le  fidèle  ne  peut  ni  emporter  son 
Coran  ni  emmener  sa  femme;  cette  prescription  ne  s'ap- 
plique pas  aux  concubines.  La  femme  musulmane  qui 
tombe  au  pouvoir  de  l'ennemi  doit  préférer  la  mort  au 
déshonneur.  L'appel  général  n'exempte  que  les  femmes  , 
les  enfants ,  les  esclaves  et  les  infirmes  ;  mais  s'il  y  a  ir- 
ruption de  l'ennemi ,  tout  ce  qui  peut  combattre  doit 
marcher,  la  femme  sans  le  consentement  du  mari,  l'es- 
clave sans  celui  du  maître. 

Le  combattant  du  djehad  n'a  droit  à  aucune  rémuné- 
ration. Il  paye  de  sa  personne  ou  de  son  bien  la  dette 
que  Dieu  lui  impose.  Mahomet  prenait  les  armes  et  les 
chevaux  de  ceux  qui  restaient  dans  leurs  foyers  ;  il  frappe 
d'anathème  la  désertion  ou  le  refus  de  contribuer  aux 
frais  delà  guerre. 

Le  djehad  ayant  pour  but  la  conversion  des  infidèles , 


(i)  Les  noms  génériques  qui  dans  la  langue  arabe  s'appliquent  à  la  guerre 
(el  Harb,  el  Seir,  el  Therad)  sont  rarement  employés  lorsqu'il  s'agit  d'expédi- 
tions contre  les  non  croyants. 


EN  ALGÉRIE.  181 

ne  peut  être  employé  contre  eux  qu'autant  qu'ils  refu- 
sent d'embrasser  volontairement  l'islamisme.  Avant  donc 
d'entrer  en  campagne,  l'iman  fait  aux  populations  un  ap- 
pel religieux.  Si  elles  se  convertissent ,  on  doit  s'abstenir 
de  les  combattre  ;  dans  le  cas  contraire ,  un  second  appel 
les  somme  de  payer  le  tribut  jusqu'à  ce  qu'elles  soient 
converties.  Eef usent-elles  et  l'islamisme  et  le  tribut,  il 
faut  alors  les  combattre  par  tous  les  moyens ,  sans  trêve , 
sans  miséricorde ,  avec  le  fer,  avec  le  feu  et  l'eau. 
Dans  le  cas  où  les  infidèles  essayeraient  de  se  couvrir 
comme  d'un  bouclier  des  enfants  ou  des  prisonniers  mu- 
sulmans ,  que  ces  obstacles  n'arrêtent  pas  la  flèche  ni 
l'épée  des  croyants  ;  qu'ils  visent  aux  infidèles ,  ils  sont 
absous  du  résultat.  Néanmoins  les  musulmans  doivent 
épargner  les  femmes,  les  enfants,  les  vieillards,  les  in- 
firmes et  les  insensés ,  à  moins  qu'ils  n'aient  pris  part  à  la 
guerre  ,  ou  que  la  femme  ne  soit  une  reine.  Tout  ce  que 
le  vaincu  possède  est  la  proie  légitime  du  vainqueur  ;  le 
vainqueur  détruira  ce  qu'il  ne  pourra  emporter.  Il  inflige 
à  son  gré  au  vaincu  l'esclavage  ou  la  mort  ;  mais  la  loi 
proscrit  toute  espèce  de  cruauté,  et  notamment  toute 
mutilation  sur  les  prisonniers.  On  sait  combien  ces  pres- 
criptions ont  été  mal  observées. 

Une  disposition  expresse  interdit ,  sous  les  peines  les 
plus  rigoureuses ,  la  vente  aux  infidèles  de  munitions  de 
guerre,  d'armes  et  de  chevaux,  même  en  temps  de  paix. 
On  ne  peut  vendre  non  plus  les  armes  prises  sur  les  enne- 
mis ,  ni  les  donner  comme  rançon  pour  les  prisonniers 
musulmans.  Quelques  jurisconsultes  admettent  cependant 
ce  dernier  cas  ;  tous  s'accordent  à  proscrire  le  don  pur  et 
simple. 

Le  prophète  a  déclaré  que  la  guerre  serait  éternelle.  11 


182  LES  FRANÇAIS 

peut  y  avoir  des  trêves,  jamais  de  paix.  Dans  les  accom- 
modements temporaires  que  la  force  des  choses  amène 
avec  les  infidèles,  la  foi  donnée  doit  être  gardée  scrupu- 
leusement. Quand  la  trêve  est  expirée,  il  est  bien  de  re- 
prendre les  hostilités ,  car  la  guerre  est  essentiellement 
la  volonté  de  Dieu  ;  mais  l'iman  doit  préalablement  en 
faire  la  déclaration  à  l'ennemi.  Dans  le  cas  où  celui-ci  fait, 
pendant  la  paix ,  acte  de  perfidie  et  de  trahison ,  l'attaque 
peut  être  commencée  par  surprise,  sans  déclaration.  Le 
prétexte  pour  en  agir  ainsi  n'a  jamais  manqué,  et  Maho- 
met, d'ailleurs,  autorise  le  mépris  des  serments. 

Pour  soutenir  le  courage  de  l'homme  devant  cette 
perspective  d'éternels  combats,  les  lois  du  djehad  garan- 
tissent à  tous  les  guerriers  une  part  positive  dans  le  fruit 
de  la  victoire.  Tous  les  objets  pris  sur  l'ennemi  vaincu 
sont  mis  en  commun  et  répartis  ensuite  par  l'iman.  Un 
cinquième  est  d'abord  prélevé  pour  les  besoins  généraux 
de  l'islamisme  ;  les  quatre  autres  cinquièmes  sont  partagés 
entre  les  vainqueurs  ou  leurs  veuves  et  leurs  orphelins. 
Le  cavalier  a  deux  parts,  le  fantassin  n'en  a  qu'une;  il 
n'y  a  point  de  part  pour  le  demmi  (intidèle  payant  le 
tribut,  proprement  client).  L'iman  le  rétribue  s'il  le  juge 
à  propos.  Le  musulman  qui  a  tué  un  ennemi  eu  combat- 
tant corps  à  corps  peut  prendre  sa  dépouille  en  sus  de 
la  part  qui  lui  revient  dans  le  partage.  Ces  règles  s'ap- 
pliquent également  à  la  répartition  des  terres  conquises. 

A  lappàt  du  gain  s'ajoutait  l'espérance  des  récom- 
penses éternelles  ,  fermement  attendues  par  une  foi 
aveugle.  Partout  le  Coran  répète  que  le  paradis  est  le  prix 
de  celui  qui  combat  pour  la  foi,  que  le  lâche  et  le  déser- 
teur seront  précipités  dans  l'enfer,  que  nul  n'évite  sa 
destinée,  que  le  terme  est  également  près  pour  le  brave  et 


EN  ALGÉRIE.  185 

pour  le  fuyard ,  que  tomber  sur  le  champ  de  bataille  ce 
n'est  pas  mourir,  mais  vivre;  que  le  martyr  (chaed) 
trouvera  dans  la  mort  bien  plus  qu'il  ne  laisse  en  ce 
monde  inférieur,  etc.  Telles  sont  les  assurances  du  livre 
redoutable  au  moyen  duquel  nos  docteurs  français  entre- 
prennent d'argumenter  aujourd'hui  contre  les  Arabes, 
où  les  interprètes  vont  prendre  les  devises  qu'ils  insèrent 
dans  les  cachets  officiels  de  nos  gouverneurs ,  et  qu'une 
ineptie  qu'on  ne  sait  par  quel  mot  caractériser  nous  fait 
honorer  devant  les  musulmans  eux-mêmes  comme  un 
livre  sacré. 

Sous  l'empire  de  cette  législation ,  de  cette  croyance 
et  des  premiers  succès  de  l'islamisme,  le  djehad  déploya 
une  force  qui  parut  longtemps  indomptable.  Lorsque 
enfin  le  grand  revers  de  Poitiers  eut  marqué  la  limite  que 
l'islamisme  ne  pourrait  franchir,  l'amour  du  butin  resta 
le  même  et  s'accrut,  le  zèle  religieux  diminua,  et  la  ri- 
gueur des  principes  commença  de  fléchir.  Les  lois  fon- 
damentales de  la  guerre  sainte  furent  souvent  violées 
dans  leurs  commandements  ou  dans  leurs  défenses;  on 
vit  se  multiplier  des  alliances  que  le  rigorisme  des  pre- 
miers croyants  aurait  certainement  réprouvées,  mais  que 
la  politique  et  la  nécessité  dictaient  impérieusement.  Une 
institution  si  violente  ne  pouvait  longtemps  subsister, 
elle  devait  se  détruire  elle-même  en  se  modifiant ,  ou 
briser  l'islamisme  tout  entier  sur  les  obstacles  que  lui 
opposait  '  l'énergie  des  autres  peuples ,  revenus  de  leur 
premier  accablement.  Le  fatalisme  fut  impuissant  contre 
l'instinct  de  la  vie.  A  deux  siècles  de  sa  naissance  l'isla- 
misme pactisait  déjà  avec  les  infidèles ,  et  ne  cherchait 
plus  à  leur  imposer  la  foi,  mais  seulement  à  les  dépouiller 
lorsqu'il  se  trouvait  le  plus  fort.  Trois  siècles  après  l'avé- 


184  LES  FRANÇAIS 

nement  du  Sauveur,  les  chrétiens  n'étaient  pas  encore 
las  de  renoncer  à  tous  les  biens  de  ce  monde ,  d'être 
persécutés,  de  mourir  et  de  prier  pour  leurs  bourreaux. 
Après  l'expulsion  des  musulmans  d'Espagne,  le  djehad 
devint  plus  particulièrement  maritime ,  et ,  sous  cette 
nouvelle  forme ,  cessa  tout  à  fait  de  tenter  à  l'envahisse- 
ment et  à  la  conquête.  On  sait  comment  il  finit  par  n'être 
plus  qu'une  piraterie  mesquine,  et  de  temps  en  temps  du- 
rement punie.  Néanmoins  les  musulmans  d'Alger,  comme 
les  autres  Barbaresques ,  croyaient  faire  une  œuvre  pie 
en  donnant  la  chasse  aux  navires  chrétiens ,  et  en  rame- 
nant esclaves  dans  leurs  repaires  quelques  malheureux 
que  parfois  l'on  forçait  encore,  le  pistolet  au  poing,  d'opter 
entre  l'abjuration  et  la  mort.  Le  fanatisme,  excité  par 
l'ardeur  du  pillage ,  engagea  le  dey  Hussein  dans  la  ré- 
sistance insensée  qu'il  opposa  aux  réclamations  du  gou- 
vernement français  ;  et  ainsi  le  fait  immense  de  la  prise 
d'Alger,  dont  les  dernières  conséquences  ,  déjà  visibles, 
seront  la  chute  et  le  complet  anéantissement  de  la  puis- 
sance musulmane  en  Afrique,  eut  pour  causes  détermi- 
nantes les  deux  éléments  primordiaux  de  la  grandeur  de 
l'islamisme  :  la  brutalité  d'une  foi  folle  et  la  soif  du 
butin.  Dès  que  la  flotte  française  fut  en  vue  d'Alger,  Yel 
Djehad ,  proclamé  dans  toute  la  Régence ,  fit  accourir 
sous  les  murs  de  la  ville  une  multitude  de  combattants. 
Les  Turcs  et  les  Arabes  en  étaient  encore  aux  souvenirs 
de  Charles-Quint  et  ne  doutaient  pas  de  leur  triomphe  ; 
mais  la  journée  de  Staoueli  ayant  montré  la  force  des 
chrétiens  ,  ces  croyants  se  dispersèrent  aussi  vite  qu'ils 
s'étaient  rassemblés  ;  les  Turcs  seuls  résistèrent ,  ils  dé- 
fendaient leurs  foyers  ;  l'intérêt  de  la  religion  ne  parla 
pas  assez  haut  pour  retenir  les  autres.  Cet  abandon  ne 


EN  ALGÉRIE.  185 

prouve  pas  seulement  que  les  Turcs  étaient  haïs ,  car  les 
Maures  d'Afrique  ont  haï  tous  leurs  maîtres  ;  il  prouve 
aussi  l'affaiblissement  de  la  foi. 

Cependant  le  gouvernement  des  Français  ne  tarda  pas 
à  ranimer  cette  foi  languissante.  J'ai  dit  comment  et 
pourquoi  les  Arabes  avaient  appris  à  nous  mépriser  : 
d'autres  fautes  s'ajoutèrent  à  cette  faute  radicale.  L'opi- 
nion que  nous  ne  voulions  pas  garder  l'Algérie  s'étant 
accréditée  ,  non  sans  motif,  parmi  les  indigènes,  mit  en 
mouvement  toutes  les  ambitions  et  fit  concevoir  l'espé- 
rance de  nous  dégoûter  plus  vite  en  nous  opposant  une 
résistance  armée.  Les  marabouts,  ces  agents  actifs  de 
toute  révolte  contre  le  pouvoir  établi,  multiplièrent  leurs 
prédications  et  leurs  intrigues.  Une  première  coalition  se 
forma  en  1 831 ,  et  n'eut  pas  une  grande  importance  ;  une 
seconde  éclata  en  1 832 ,  et  détermina  la  défection  du  chef 
que  nous  avions  donné  aux  Arabes  d'Alger,  l'agha  El- 
Hadj-Mahi-eddin-ben-Embarrak,  qui  d'abord  avait  ré- 
sisté au  mouvement,  et  qui  céda  plus  encore  peut-être 
à  la  crainte  d'être  arrêté  par  les  Français  qu'à  celle  d'être 
maudit  par  les  musulmans.  Peu  de  temps  avant  d'aban- 
donner notre  cause,  il  écrivait  aux  ministres  pour  les  en- 
gager à  ne  pas  céder  l'Algérie  à  une  autre  puissance  eu- 
ropéenne, et  à  lui  donner  plutôt  un  roi  indigène,  si  la 
France  voulait  se  retirer.  «  Songez  donc  à  notre  sort , 
disait-il  ;  occupez-vous  de  notre  bien  ;  pensez  à  tous  les 
maux  auxquels  vous  livreriez  tant  d'êtres  faibles  et  dignes 
d'intérêt.  Maintenant  nous  ne  faisons  qu'un  avec  vous. 
De  même  que  vous  avez  en  France  la  tranquillité  et  le 
bien-être,  vous  devez  désirer  que  nous  jouissions  aussi 
de  ces  avantages  dans  notre  pays.  »  Ce  n'est  pas  là  le  lan- 
gage d'un  fanatique.  Plus  tard  il  prêcha  la  guerre  sainte 


186  LES  FRANÇAIS 

avec  énergie.  Le  gant  était  jeté  ;  il  fallait  parler  au  peuple 
un  langage  propre  à  l'émouvoir  et  à  nous  créer  le  plus 
d'ennemis  possible.  Mais  Mahi-Eddin ,  tout  fils,  frère  et 
neveu  de  marabouts  qu'il  était,  songeait  aux  biens  de  sa 
famille ,  qui  régnait  véritablement  à  Coléah ,  aux  magni- 
fiques appointements  que  lui  donnait  la  France ,  à  sa 
mosquée  enrichie  par  les  offrandes  des  pèlerins ,  à  sa 
Zaouia  (sorte  de  séminaire)  florissante,  à  ses  maisons,  à 
ses  champs ,  à  ses  fermes  qui  allaient  être  saccagées  ;  il 
n'avait  pu  se  résoudre  aisément  à  sacrifier  tant  de  biens. 
Parmi  les  pauvres  Arabes  des  tribus ,  beaucoup  plus  fer- 
vents que  tous  ces  grands  seigneurs  attachés  à  leurs  ri- 
chesses, qui  ne  se  disputaient  la  gloire  de  nous  combattre 
qu'après  s'être  disputé  le  profit  de  nous  servir,  exci- 
taient deux  partis  :  l'un  voulait  la  guerre,  et  mettait  en 
avant  les  intérêts  ou  plutôt  les  commandements  de  la  re- 
ligion ;  l'autre  désirait  la  paix ,  et  ne  nous  reprochait  que 
de  ne  savoir  pas  la  maintenir.  Le  parti  fanatique,  puissam- 
ment aidé  par  notre  faiblesse,  par  notre  ignorance,  par 
nos  fautes ,  et,  je  le  répéterai  sans  cesse,  par  le  dégoût 
qu'inspiraient  l'impudence  de  nos  mœurs  et  notre  évi- 
dente impiété,  l'emporta  comme  il  arrive  toujours  ;  néan- 
moins Abd-el-Kader,  seul ,  put  imprimer  au  djehad  un 
peu  d'ensemble  et  d'énergie.  Cet  homme  si  remarquable, 
qui  est  en  toutes  choses  le  premier  parmi  ses  compa- 
triotes, le  meilleur  cavalier,  le  guerrier  le  plus  habile,  le 
plus  savant  docteur,  le  politique  le  plus  délié,  le  prédica- 
teur le  plus  éloquent ,  le  musulman  le  plus  pieux ,  le  seul 
organisateur,  ne  doit  pas  seulement  à  ses  qualités  la  force 
qu'il  nous  oppose.  Nul  plus  que  lui  n'était  capable  de  ré- 
veiller le  zèle  de  la  foi ,  et  il  l'a  fait  avec  un  succès  éton 
nant  ;  mais  son  éloquence  et  ses  réelles  vertus  auraient 


EN  ALGÉRIE.  187 

échoué  contre  l'apathie  des  masses ,  contre  la  jalousie  des 
autres  chefs ,  contre  l'influence  du  fatalisme ,  qui  nous 
montre  comme  une  nouvelle  race  d'hommes  devant  les- 
quels les  enfants  d'ismaël  lutteront  en  vain ,  si ,  par  la 
création  de  ses  bataillons  réguliers,  il  ne  s'était  mis  en 
position  de  lancer  sur  nous  les  tribus  que  nous  ne  pou- 
vions défendre  de  ses  coups  et  de  sa  colère. 

L'appel  au  djehad  se  fait  en  Algérie  de  deux  manières  : 
par  lettres  et  par  la  prédication.  Abd-el-Kader  et  ses  lieu- 
tenants, non- seulement  parcourent  les  tribus,  mais  leur 
écrivent  sans  cesse ,  et  envoient  jusque  dans  nos  villes  des 
émissaires  porteurs  d'exhortations  destinées  à  réchaufferie 
zèledes  croyants.  L'émir  s'est  mis  en  outre  en  relation  avec 
les  puissances  musulmanes  du  Caire,  de  Coustantinople 
et  de  Maroc,  et  s'efforce  d'en  obtenir  quelques  secours. 
Je  ne  sais  si  ses  prières  sont  parvenues  jusqu'au  vice-roi 
d'Egypte,  et  je  doute  que  le  vieux  pacha  les  écoute  jamais. 
La  Porte  lui  envoie  des  derviches  qui  ont  pour  mission  de 
le  féliciter,  de  contribuer  à  entretenir  parmi  les  popula- 
tions la  haine  du  nom  chrétien  ,  et  de  soutenir  leur  cou- 
rage en  leur  faisant  espérer  une  assistance  qu'elle  est  hors 
d'état  de  leur  donner.  Pertew-Pacha  tient  dans  ses  mains 
le  fil  de  ces  intrigues  ;  un  couvent  de  derviches ,  fondé 
par  lui  à  Scutari ,  en  1 836,  sert  de  point  de  réunion  à  tous 
ceux  qu'enflamme  le  zèle  de  la  cause  musulmane  ;  les  der- 
viches missionnaires  sont  embarqués  comme  par  charité, 
au  uombre  de  deux  ou  de  trois ,  sur  un  navire  qui  porte 
un  officier  destiné  à  tromper  l'attention  de  nos  agents  di- 
plomatiques ,  et  débarquent  à  Tunis ,  d'où  ils  se  rendent 
dans  les  tribus  et  jusqu'à  Alger  même.  Ce  renfort,  bien 
que  faible ,  n'est  pas  méprisable ,  à  cause  du  grand  crédit 
dont  les  derviches  jouissent  auprès  de  tous  les  musul- 


188  LES  FRANÇAIS 

mans.  L'empereur  du  Maroc  admire  et  craint  Abd-el- 
Kader,  dont  les  exploits ,  grossis  par  la  renommée ,  émer- 
veillent les  populations  guerrières  de  son  empire.  Il  lui 
donne  quelques  munitions,  quelques  armes,  parfois  quel- 
ques soldats.  11  ferait  sans  doute  davantage,  car  il  est 
plus  fanatique  encore  qu'il  n'est  avare,  si,  d'une  part,  la 
popularité  d'Abd-el-Kader  ne  l'effrayait  avec  raison,  et 
si,  de  l'autre,  il  ne  redoutait  le  mécontentement  des 
Français.  Sa  contribution  pour  la  guerre  sainte  se  borne 
donc  à  de  maigres  offrandes.  Vainement  les  derviches  de 
Constantinople ,  les  marabouts  du  Caire,  ceux  de  l'Algé- 
rie ,  ceux  du  Maroc  plus  que  les  autres ,  le  pressent  de  se 
montrer  et  lui  promettent  la  victoire  ;  vainement  Abd-el- 
Rader  le  flatte ,  lui  envoie  en  cadeaux  les  présents  qu'il 
a  reçus  naguère  des  Français ,  lui  rend  compte  des  avan- 
tages qu'il  remporte ,  et  semble  se  regarder  comme  son 
lieutenant  ;  Muley-Abder-Ahman,  plus  importuné  que  sa- 
tisfait d'un  tel  honneur,  résume  en  lui  les  deux  partis 
contraires ,  désire  en  tremblant  le  succès  du  héros  dans 
lequel  il  craint  de  rencontrer  plus  tard  un  usurpateur,  et 
seconde  à  regret,  le  moins  qu'il  peut,  pour  satisfaire  son 
peuple,  une  lutte  qui  menace  de  devenir  le  plus' grand 
de  ses  embarras.  Certes  il  est  difficile  de  reconnaître  à 
de  tels  caractères  le  djehad  primitif,  et  ces  fiers  Kabyles, 
apôtres  forcenés,  uniquement  préoccupés  du  triomphe 
du  prophète,  qui  marchait  devant  eux,  répétant  toujours, 
dans  la  défaite  comme  dans  la  victoire,  et  sans  jamais 
fléchir  devant  l'infidèle  :  «  La  conversion,  le  tribut  ou  la 
mort.  »  Abd-el-Kader  lui-même,  qui  a  ressuscité  la  guerre 
sainte  autant  qu'elle  pouvait  l'être,  et  sous  la  conduite 
duquel  il  est  probable  qu'elle  aura  jeté  son  dernier  éclat; 
Abd-el-Kader  a  oublié  la  rigueur  des  préceptes  jusqu'à 
payer  le  tribut  aux  chrétiens. 


EN  ALGÉRIE.  189 

A  cette  infraction  près,  il  faut  reconnaître  que  le  jeune 
émir  a  observé,  plus  qu'on  ne  l'avait  fait  depuis  des 
siècles,  ce  qu'il  y  a  de  religieux,  d'humain  et  de  lovai 
dans  le  code  de  la  guerre  sacrée.  Il  est  ambitieux ,  sans 
doute ,  et  lui-même  l'avoue ,  mais  personne  ne  peut  as- 
surer que  ce  n'est  pas  sa  foi  autant  que  son  ambition  qui 
lui  a  mis  les  armes  à  la  main.  Autant  qu'il  l'a  pu,  il  a 
empêché  qu'on  ne  maltraitât  les  prisonniers  ;  et  si  ce  ne 
sont  pas  les  Français  qui  ont  les  premiers  coupé  les  tètes, 
ce  n'est  pas  Abd-el-Kader  qui  a  renoncé  le  dernier  à  cette 
coutume  barbare  ;  enfin  nul  n'a  autant  que  lui  contribué 
aux  frais  du  djehad  :  lors  de  la  rupture  de  la  paix ,  il  fit 
vendre  jusqu'aux  bijoux  de  sa  femme  sur  la  place  pu- 
blique de  Mascara. 

On  trouvera  dans  les  notes  à  la  suite  de  cet  ouvrage 
quelques-unes  de  ces  exhortations  à  la  guerre  sainte  que 
l'émir  et  ses  lieutenants  envoient  continuellement  dans 
les  tribus ,  et  qui ,  même  pendant  la  paix ,  exhortaient  les 
Arabes  établis  dans  le  voisinage  de  nos  villes  d'émigrer 
chez  les  vrais  croyants.  J'y  ai  joint  les  lettres  curieuses 
d'un  marabout  du  Caire,  Mohammed-Effendi-el-Kadirv, 
qui  voulait  détacher  de  notre  cause  l'agha  des  Douairs , 
Mustapha-ben-Ismavl,  et  le  réconcilier  avec  Abd-el-Kader. 
Le  même  personnage  écrivit  à  l'empereur  du  Maroc  pour 
le  louer  de  l'appui  qu'il  donne  à  l'émir.  C'est  toujours 
le  même  langage  ;  on  devait  parler  ainsi  du  temps  des 
khalifes  ;  mais  ce  n'est  plus  la  même  foi  qui  écoute.  Quel- 
que grand  que  soit  le  nombre  des  fidèles  qui  ont  obéi,  ce- 
lui des  rebelles  a  été  plus  grand  encore,  et  les  pèlerins  qui 
se  rendent  à  la  Mecque  vont  répéter  dans  les  villes  sain- 
tes que  les  croyants  du  Maghreb,  non-seulement  se  refu- 
sent en  majeure  partie  à  combattre  l'infidèle,  mais  encore, 


190  LES  FRANÇAIS 

scandale  plus  terrible ,  font  alliance  avec  lui  et  tournent 
leurs  armes  contre  leurs  frères.  En  effet,  une  tribu  jadis 
puissante,  celle  des  Douairs,  aujourd'hui  bien  diminuée 
par  la  famine  et  la  désertion ,  sert  sous  nos  drapeaux ,  et 
dans  la  mosquée  de  Constantine  on  a  rendu  de  solennelles 
actions  de  grâces  à  Dieu  pour  la  victoire  du  Scheik-  el- 
Arab  ,  remportée  à  notre  profit  contre  les  partisans 
d'Aehmed-Bey.  Au  récit  de  ces  faits  lamentables,  les  doc- 
teurs se  voilent  la  tête  et  devinent  que  les  derniers  jours 
sont  venus.  Ils  gémissent,  ils  exhortent  les  croyants  à 
prendre  les  armes;  mais  eux-mêmes,  exemples  éclatants 
de  la  décadence  commune,  ils  négligent  de  s'armer,  ils  ne 
connaissent  plus  la  route  frayée  par  leurs  pères  :  pas  un 
guerrier  n'est  venu  de  l'Orient  pour  grossir  les  faibles 
bataillons  de  l'iman  du  Maghreb. 

Bénissons  Dieu  de  cet  affaiblissement  dont  il  a  frappé 
l'antique  fureur  de  nos  ennemis.  Assez  forts  pour  nous 
vendre  chèrement  leur  défaite  et  nous  faire  expier  nos 
fautes,  ils  ne  peuvent  nous  résister  avec  succès.  Que  fe- 
rions-nous si  cette  foi  musulmane  qui  jadis,  des  confins 
de  Tripoli  aux  déserts  les  plus  reculés  du  Maroc,  aurait 
armé  jusqu'aux  femmes  et  aux  enfants,  maintenant  at- 
tiédie et  presque  indifférente,  n'abandonnait  sa  destinée 
aux  mains  de  quelques  braves  qui  devront  bientôt  se  sou- 
mettre ou  périr  ? 

Le  djehad  n'est  déjà  plus,  en  quelque  sorte,  que  le 
souvenir  d'une  institution  disparue.  Néanmoins  ne  nous 
hâtons  pas  de  croire  que  cette  ombre  ,  chaque  jour  plus 
légère ,  se  dissipera  promptement  et  nous  laissera  paisi- 
bles possesseurs  des  contrées  où  nous  la  combattons.  La 
nature  du  sol  algérien  permet  d'y  prolonger  la  guerre  ; 
le  caractère  arabe  est  mobile  et  vindicatif;  à  la  haine 


EN  ALGÉRIE.  191 

contre  les  chrétiens  succédera  la  haine  contre  l'étranger; 
la  conscience  musulmane  est  sujette  à  des  retours  prompts 
et  terribles ,  et  le  désert  enfin  sera  toujours  là  pour  re- 
celer des  ennemis  et  pour  en  vomir.  Tel  qui  nous  sert 
aujourd'hui,  se  trouvant  mal  récompensé,  ou  même  se 
repentant  de  notre  amitié  comme  d'un  crime ,  ira  s'ab- 
soudre à  la  Mecque  et  reviendra  pour  nous  trahir.  Nous 
verrons  se  relever  tout  à  coup  des  tètes  longtemps  sou- 
mises; et  ces  révoltés,  après  avoir  brûlé  nos  maisons, 
fatigué  nos  armées ,  maltraité  ou  séduit  peut-être  les 
populations  nouvelles ,  ne  succomberont  que  pour  laisser 
des  vengeurs. 


XV 


LA   LITTÉRATURE   ALGERIENNE. 


k  U.   Y.D.   L. 


Mon  cher  ami, 

La  littérature  des  Algériens  confirme  le  célèbre  axiome 
de  M.  de  Bonald,  quoiqu'elle  semble,  au  premier  coup 
d'œil,  le  contredire.  En  effet,  ce  peuple  qui,  sous  les 
Turcs ,  dormait  entre  la  potence  et  le  bâton ,  et  qui ,  sous 
les  Français ,  s'agite  entre  la  domination  infidèle ,  la  fa- 
mine et  la  guerre  ;  ce  peuple  abaissé,  opprimé,  ruiné,  ne 
manifeste  sa  vie  intellectuelle  que  par  des  chansons  de 
table  et  d'amour,  mieux  tournées ,  mais  non  pas  plus  vi- 
riles ou  plus  dévotes  que  celles  de  nos  poètes  de  cabaret 
et  de  salon.  C'est  qu'au  fond  ils  n'ont  pas  plus  de  religion 
qu'ils  n'ont  de  patrie,  pas  plus  de  courage  qu'ils  n'ont  de 
lumières  ;  et  leur  littérature ,  chanson  efféminée  que  font 
éclore  les  fumées  de  l'ivresse  et  les  sourires  des  courti- 
sanes, est  bien  réellement  l'expression  de  leur  société. 
Les  poètes  algériens  ont  leurs  analogues  chez  nous.  Tout 
ce  qui ,  depuis  des  siècles,  fait  en  Europe,  et  particulière- 
ment en  France,  de  la  poésie  amoureuse  et  légère ,  offre 
avec  eux  de  frappants  rapports  de  caractère,  de  pensée  et 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  195 

d'expression  :  c'est  le  Temple,  c'est  le  Caveau,  c'est  cette 
école  que,  depuis  si  longtemps,  nous  entendons  fredonner 
au  milieu  de  toutes  les  angoisses  de  la  patrie ,  et  à  qui  ja- 
mais un  malheur  public,  jamais  une  bataille  perdue  n'a 
fait  manquer  une  partie  de  plaisir;  gens  de  bon  appétit, 
que  rien  ne  distrait  d'aiguiser  une  épigramme  ou  de  tour- 
ner un  couplet  pour  le  prochain  repas  où  ils  se  réuniront. 
En  un  mot,  les  poètes  d'Alger  sont  des  épicuriens.  Je  leur 
reconnais  pourtant  une  supériorité  sur  les  nôtres  :  ils  n'ont 
point  de  prétentions  et  ne  font  pas  imprimer.  Voici  com- 
ment ils  composent.  Dans  un  lieu  public,  dans  une  fête 
donnée  à  l'occasion  de  quelque  solennité  de  famille,  circon- 
cision ou  mariage,  au  milieu  de  la  fumée  des  pipes ,  dont 
l'agréable  odeur  se  mêle  à  la  vapeur  du  café  et  à  la  sen- 
teur pénétrante  des  essences ,  une  ou  plusieurs  femmes 
apparaissent  et  se  livrent  à  des  danses  que  vous  me  per- 
mettrez de  ne  vous  point  décrire ,  car,  sur  ce  qui  m'en  a 
été  dit,  je  n'ai  point  jugé  à  propos  de  les  voir.  Ces  dan- 
seuses ont  le  privilège  infamant  de  paraître  devant  les 
hommes  à  visage  découvert.  Elles  inspirent  des  improvi- 
sations poétiques  qui  restent  dans  la  mémoire  des  as- 
sistants lorsqu'elles  ont  quelque  mérite,  et  qui,  dans  le 
cas  contraire ,  sont  oubliées  aussitôt  Voilà  l'origine  fort 
peu  respectable  de  cette  littérature  assez  abondante.  Il 
n' y  est  question  ni  des  tyrans  ni  des  infidèles  ;  on  y  célèbre 
des  boissons  très-hétérodoxes  (  1  ),  et  ceux  qui  l'alimentent 


(i)  Il  est  rare  de  trouver  un  poêle  oriental,  arabe,  turc  ou  persan  ,  qui  n'ait 
pas  chanté  le  vin.  Plusieurs  ,  et  les  plus  célèbres  .  l'ont  fait  même  avec  un  cer- 
tain accent  d'impiété.  Le  fameux  Avicenne  Abou-Ali-Sina),  qui  avait,  comme 
beaucoup  d'autres  savants,  la  manie  de  faire  des  vers  médiocres,  a  rimé  l'éloge 
du  vin  ■  «  C'est,  dit-il,  une  liqueur  aussi  âpre,  mais  non  moins  salutaire  que 
«  les  conseils  d'un  père  à  son  fils.  L'homme  de  bon  sens  ne  se  fait  pas  scrupule 
«  d'en  boire.-  l'hypocrite  seul  la  proscrit.  La  raison  en  autorise  l'usage;  la  loi 
><  ne  la  défend  qu'aux  sots.  » 


49-i  LES  FRANÇAIS 

ou  qui  la  conservent  ne  sont  pas  nos  ennemis.  M.  de  Tous- 
tain  ,  jeune  homme  très -versé  dans  la  connaissance  de  la 
langue  arabe  et  des  coutumes  mauresques ,  a  bien  voulu 
me  traduire  quelques-unes  de  ces  chansons.  Je  vous  les 
envoie. 

«  Lève-toi,  la  nuit  a  fui...  Tiens!  prends  cette  coupe. 

«  Vois!  c'est  l'aurore.  Respire  les  douces  senteurs  du  matin. 

«  Lève-toi  :  les  premiers  feux  du  jour  font  briller  la  liqueur  enivrante  ; 

«  Le  souffle  du  zéphyr  fait  pencher  la  branche  de  l'amandier, 

«  Les  fleurs  s'épanouissent ,  l'odeur  du  musc  pénètre  nos  sens , 

«  L'oiseau  chante...  Entends  le  rossignol  dans  ces  bocages! 

«  Regarde  ces  limpides  ruisseaux,  dont  les  eaux  fraîches  s'enfuient 
loin  de  nous  : 

«  Le  jasmin  et  la  fleur  d'oranger,  la  rose  et  le  myrte  s'épanouissent 
sur  leurs  rivages. 

«  Bois...  bois  encore!  au  son  de  la  quanitra. 

«  La  brise  du  matin  te  caresse;  réjouis-toi;  remplis,  fais  déborder  la 
coupe, 

«  Et  verse  à  la  sultane  qui  t'aime ,  la  sultane  aux  yeux  noirs.  » 

Voici  deux  petites  pièces  qui  ne  me  paraissent  être  au- 
dessous  d'aucune  de  celles  qu'on  trouve  dans  toutes  les 
anthologies.  M.  de  Toustain  dit  qu'elles  ont,  en  arabe  , 
une  grâce  toute  particulière.  L'hôtel  Rambouillet  les  au- 
rait certainement  applaudies. 

«  Je  lui  dis  bonjour ,  alors  qu'il  faisait  nuit.  Es-tu  fou  ,  s'écrie-t-elle  , 
ou  pris  de  boisson  ? 

«  Hélas!  tel  est  le  vif  éclat  de  sa  beauté,  que  j'avais  pris  le  soir  pour 
le  matin  !  » 

«  Prends  ton  essor,  ô  pigeon ,  et  vole  à  tire-d'aile  ; 

Avec  l'aurore ,  et  sur  les  premiers  rayons  du  soleil , 

Pénètre  dans  la  demeure  de  Zohra. 

Et  dis-lui  :  Tu  es  belle  comme  la  nouvelle  lune  ; 

Tes  joues  brillent  de  l'éclat  d'une  lampe. 

Tes  yeux  m'ont  ravi  mon  cœur.  » 


EN  ALGERIE.  195 

Il  ne  reste  plus  qu'à  crier,  comme  Mascarille  :  Au 
voleur  !  au  voleur  !  au  voleur  ! 

Vous  savez  que  la  lune  est  l'astre  des  poètes  orien- 
taux ,  comme  le  soleil  est  celui  des  nôtres.  La  lune  leur 
envoie  la  fraîcheur,  et  le  soleil  nous  réchauffe  un  peu. 
Affaire  de  climat.  On  vante  ce  qui  flatte  les  sens.  Quand 
les  gourmands  essaient  de  chanter,  ils  ne  célèbrent  que  le 
feu  de  la  cuisine  ou  le  flambeau  céleste  qui  fait  mûrir  les 
melons.  La  lune,  la  nuit,  le  printemps,  le  matin,  voilà 
les  décors  de  la  poésie  orientale.  Tl  ne  lui  échappe  jamais 
de  louer  le  plein  soleil ,  ni  la  tempête ,  ni  de  jeter  un  re- 
gard d'envie  du  côté  du  travail,  de  la  fatigue  et  du  dan- 
ger ;  l'esprit  chrétien  seul  est  capable  de  ce  sentiment , 
source  de  la  grande  poésie  ,  absolument  fermée  à  l'isla- 
misme. Il  y  a  un  proverbe  alepin  qui  résume  admirable- 
ment tous  les  vers  que  l'Orient  a  faits  et  pourra  faire  : 
Toujours  printemps ,  toujours  clair  de  lune  ,  toujours 
jeune.  C'est  le  paradis  de  Mahomet.  Quand  la  chanson 
parle  de  larmes ,  de  douleurs  inconsolables ,  de  mort ,  il 
ne  s'agit  que  des  larmes ,  que  des  douleurs  de  l'amour , 
que  de  la  mort  occasionnée  par  l'amour.  On  s'en  console, 
et  l'on  en  revient  plus  vite  encore  que  dans  les  salons  de 
Paris  ;  du  reste  la  tristesse  n'y  est  pas  moins  éplorée  : 

«  Les  premiers  rayons  du  soleil  ont  pénétré  sur  ton  guerguaf  (métier 
;i  broder). 
«  Que  ne  puis-je,  comme  eux,  mourir  à  tes  pieds! 
«  Ces  beaux  yeux ,  ces  noirs  sourcils  se  sont  joués  de  moi  : 
<•  Us  ont  amené  l'amour  dans  mon  cœur  et  se  sont  éloignés. 
«  Celui-là  qui  prétend  que  l'amour  ne  tue  pas, 
«  Expirera  bientôt  sous  ses  coups,  haletant,  éperdu.  » 

Si  vous  n'êtes  pas  ennuyé  de  ces  fadeurs  ,  voici  une 


196  LES  FRANÇAIS 

autre  pièce  qui  vous  donnera  une  idée  des  métaphores  que 
l'on  peut  employer  pour  peindre  une  taille  agréable. 

«  0  toi,  Lella  Yumena ,  dont  la  taille  flexible  ne  peut  être  comparée 
qu'au  rosier,  entends  mes  sanglots. 
«  Ma  douleur  attendrirait  les  rochers,  elle  ferait  pleurer  les  murailles. 

«  0  toi,  Lella  Yumena,  dont  la  taille  flexible  ressemble  au  bananier, 
sais-tu  bien  que  je  ne  songe  qu'à  toi  ? 
«  Pour  attirer  tes  regards,  je  mettrais  mille  trésors  à  tes  pieds. 

«  0  toi ,  Lella  Yumena ,  dont  la  taille  flexible  est  semblable  au  roseau, 
penche-toi  vers  moi. 

«  Cette  goélette  qui  se  rend  à  Stamboul  ne  se  balance  pas  plus  co- 
quettement que  toi. 

«  0  toi,  Lella  Yumena,  dont  la  taille  flexible  ressemble  au  palmier, 
tu  m'as  fait  perdre  la  raison. 

«  Tes  sourcils  sont  des  ares,  tes  yeux  servent  de  flèches  et  percent  les 
cœurs. 

«  0  toi,  Lella  Yumena,  dont  la  taille  flexible  ressemble  au  jasmin, 
tes  joues  ont  l'éclat  de  la  rose. 

«  Je  saisirai  une  hache ,  et  je  ferai  disparaître  les  murs  que  tu  as  élevés 
entre  nous. 

«  0  toi,  Lella  Yumena,  dont  la  taille  flexible  ressemble  au  laurier, 
de  l'occident  à  l'orient,  de  Tunis  à  Stamboul , 
«  Il  n'est  rien  de  comparable  à  toi.  » 

La  pièce  suivante  renferme  une  description  du  costume 
des  femmes  mauresques  dans  leurs  maisons.  On  la  dit  fort 
jolie  en  arabe  ;  elle  est  d'un  cavalier  des  Beni-Khrelil ,  et 
fut  faite  à  la  reprise  des  hostilités  : 

«  Lune  des  colombes,  je  t'en  supplie, 

Vole  auprès  de  celle  qui  a  blessé  mon  cœur  ; 

Entre  toutes  les  branches  de  jasmin ,  elle  est  la  plus  gracieuse. 

«  Les  mécréants  sont  vigilants  depuis  la  guerre  ; 
Ils  gardent  les  passages ,  personne  encor 
N'a  pu  m'apporter  de  ses  nouvelles. 


EN  ALGÉRIE.  497 

«  Je  t'en  conjure  donc,  ô  sultane  aérienne! 
Pars...  Déploie  tes  ailes...  Rapide  et  légère, 
Dépasse  les  ponts,  ne  repose  qu'à  Sidi  Yaga-el-Djebbar. 

«  Sois  prudente ,  ma  belle ,  méfie-toi  des  traîtres  : 
Tu  sais  combien  ils  sont  cupides  et  trompeurs. 
A  la  pointe  du  jour,  cherche  des  vrais  croyants. 

«  Tu  en  trouveras  qui  te  conduiront  au  café  d'El-Biar, 

Bientôt  après  au  fort  de  l'Empereur, 

Puis  à  la  Porte-Neuve.  Alors  une  jeune  vierge, 

«  Au  doux  regard,  à  la  démarche  aisée  , 

S'avancera  vers  toi  et  te  dira  :  D'où  viens-tu  ? 

Réponds-lui  :  Je  suis  sa  messagère...  Tiens,  lis  cette  lettre. 

«  — Ah!  dira-t-elle,  il  t'envoie  auprès  de  Fatma...  Sois  la  bienvenue, 

Jolie  colombe.  Voilà  les  clefs  de  sa  maison. 

Sa  maison  !  séjour  heureux  qu'ornent  le  jasmin  enivrant, 

«  L'œillet  aux  mille  couleurs  et  la  treille  joyeuse  , 
Et  la  rose  parfumée  ,  et  le  kromia  grimpant , 
Et  le  myrte  épais ,  et  l'éclatant  cassis. 

«  Belle  entre  ces  fleurs ,  tu  verras  sa  noire  et  soyeuse  chevelure  , 

Ses  jambes  ornées  d'anneaux  d'or  , 

Les  signes  qui  font  ressortir  la  blancheur  de  son  teint 

«  Et  dont  l'aspect  brise  les  cœurs  les  plus  durs  ; 

Ses  joues  brillantes  comme  l'étoile  matinale  , 

Ses  sourcils  qu'on  prendrait  pour  le  trait  de  plume  d'un  savant  écrivain. 

«  Elle  est  vêtue  d'une  gaze  de  mousseline  et  de  soie  ; 
Sa  tête  est  couverte  d'un  mouchoir  bigarré, 
Fabriqué  dans  le  pays  des  infidèles. 

«  Son  sarmat  est  orné  de  perles  et  de  pierreries  ; 
Les  rubans  qui  l'enlacent  flottent  sur  ses  épaules. 
Tu  la  verras  arrosant  un  fel  aux  fruits  rouges. 

«  Dis-lui  :  Son  cœur  souil're  de  l'absence  ; 
Son  amour  ne  finira  qu'avec  sa  vie  , 
Sa  vie  avec  ton  amour.  » 


Les  Maures  ne  se  donnent  pas  toujours  autant  de  peine 
qu'il  en  faut  prendre  pour  composer  les  morceaux  que 


198  LES  FRANÇAIS 

vous  venez  de  lire.  Écoutez  ce  qui  suit ,  et  ne  vous  inquié- 
tez pas  du  sens. 

«  O  oiseau  de  Nubie,  —  salue  mon  amie. —  La  table  est  couverte  — 
de  vins  et  de  verres. 

«  O  oiseau  du  rivage ,  —  l'amour  me  rend  éperdu.  —  Guerre  !  fusils  !  — 
Ils  s'apprêtent  à  me  tuer. 

«  O  oiseau  de  mon  pays,  —  salue  l'objet  de  mes  désirs.  —  La  poudre 
s'enflamme,  —  sans  être  allumée. 

«  O  oiseau  des  forêts ,  —  salue  Bône .  —  Une  aimable  fille  —  s'est  jouée 
de  moi. 

«  O  oiseau  rapide,  —  salue  Aichounah.  —  Ses  vêtements  sont  parse- 
més d'or —  et  de  sultanis. 

«  O  oiseau  de  l'œillet,  salue  la  branche  de  jasmin,  —  dont  la  fleur 
s'épanouit ,  —  et  prend  une  teinte  rosée. 

«  O  oiseau  de  la  tresse  de  cheveux ,  —  je  suis  égaré  dans  l'amour ,  — 
je  veux  aimer.  —  Je  n'oublierai  pas  mon  oncle. 

«  O  oiseau  de  Douera  ,  —  salut  sur  le  scheik  Médina.  —  11  est  dans  sa 
campagne  —  et  veille  sur  nous.  » 

Cette  chanson ,  en  grande  faveur  à  Alger ,  compte  en- 
core beaucoup  de  couplets  sans  suite  ni  raison ,  et  dont  je 
vous  fais  grâce.  Son  succès  vient  du  rhythme  et  de  l'air, 
qui  plaisent  beaucoup  aux  Maures.  Chacun  y  ajoute  à  sa 
fantaisie  :  on  ne  demande  au  poëte  que  des  rimes  et  de 
la  mesure.  Ce  sont  des  syllabes.  11  me  semble  que  si 
cette  mode  pouvait  prendre  en  France  ,  le  public  y  ga- 
gnerait. 

J'ai  prié  M.  de  Toustain  de  me  donner  quelque  pièce 
qui  exprimât  d'autres  sentiments,  ceux  d'un  mari ,  d'une 
épouse  ou  d'une  mère.  11  n'en  connaissait  point  ;  les  mu- 
sulmans ne  chantent  point  ces  choses-là.  Mais  il  connais- 
sait et  il  a  bien  voulu  me  traduire  deux  pièces  politiques , 
l'une  sur  la  prise  d'Alger,  l'autre  sur  la  prise  de  Constan- 
tine.  La  première,  composée  en  183 1  par  un  uléma,  a  été 
très-populaire.  On  la  chante  moins  aujourd'hui.  Ceux 


EN  ALGÉRIE.  199 

qu'elle  pouvait  émouvoir  ont  quitté  la  ville  pour  aller 
chez  Abd-el-Kader. 


«  Mozghranna  (1) ,  qui  guérira  tes  blessures  ? 
Certes,  à  celui-là  je  consacrerais  ma  vie! 

«  A  celui  qui  fermera  les  plaies  de  ton  cœur, 
Et  chassera  les  chrétiens  loin  de  tes  murs. 

«  Tes  défenseurs  t'ont  trahie. 
Sans  doute  ils  étaient  ivres. 

«  Des  larmes  jaillissent  de  mes  yeux  ; 
Mon  cœur  est  oppressé  de  soupirs. 

«  En  tous  lieux  de  noirs  soucis  me  suivent , 
Partout  mon  âme  est  en  proie  au  désespoir. 

«  L'attente  ne  m'est  plus  possible; 

Je  succombe...  Le  sommeil  a  fui  ma  couche. 

«  L'homme  de  bien  reste  stupéfait,  éperdu... 
La  ville  entière  est  anéantie  sous  ses  maux. 

«  Le  Juif,  au  contraire,  se  livre  à  la  joie. 
Il  rit  ;  son  cœur  ne  connaît  plus  de  peines. 

«  Le  mien  ne  peut  supporter  tant  de  désastres  : 
0  Mozghranna!  je  vais  quitter  tes  rivages... 

«  0  patrie  que  j'abandonne  , 

Vois  comme  je  t'arrose  de  mes  larmes! 

«  Tu  vas  appartenir  à  d'autres. 

Qui  désormais  posera  le  pied  sur  ton  sol? 

«  Certes  la  trahison  fait  changer  ton  sort... 
Mes  nuits  ne  sont  plus  suivies  de  jours. 

«  Mon  cœur  pourra-t-il  se  séparer  de  toi , 
Séjour  qu'habitaient  mes  pères  ? 

«  Ta  vue  seule  embrase  mes  sens... 

Les  larmes  ont  creusé  profondément  mes  joues.  » 


(1)  Nom  ancien  et  poétique  d'Alger;  c'est  comme  lorsque  nous    disons 
Lutèce. 


200  LES  FRANÇAIS 

«  L'infidèle  remplit  tes  rues... 
Que  ne  puis-je  rejoindre  mes  pères! 

«  Il  occupe  violemment  tes  maisons... 
Mon  cœur  est  abreuvé  de  fiel. 

«  Le  désespoir  déchire  mes  entrailles , 
C'est  en  vain  que  j'essaie  à  soutenir  ma  vie. 

«  0  mes  yeux  !  oh  !  pleurez  sans  cesse  ! 
Pleurez  sur  la  chute  d'Alger. 

«  Ils  ont  pénétré  dans  tes  forts; 
Ils  les  ont  détruits  et  pillés. 

«  Joyeux ,  ils  ont  ravi  tes  richesses , 
Que  nous  arrosions  de  nos  pleurs. 

«  Us  ont  détruit  les  boutiques  de  tes  marchés , 
Et  en  ont  jeté  les  marchandises  au  vent. 

«  Ils  ont  rempli  et  fait  circuler  la  coupe , 
Et  les  infâmes  se  sont  livrés  à  eux. 

«  Le  Juif  a  bu  et  s'est  enivré; 
Il  nous  a  humiliés  de  ses  dédains. 

«  Ils  ont  arraché  tes  arbres , 
Us  ont  dispersé  tes  habitants. 

«  Les  hommes  de  cœur  se  sont  retirés , 
Les  uns  par  mer,  les  autres  par  terre. 

«  Dieu ,  un  jour,  mettra  fin  à  tes  maux , 

Car  il  est  miséricordieux ,  et  il  est  maître  des  deux  mondes.  : 


La  complainte  sur  la  prise  de  Constantine  est  en  même 
temps  une  provocation  à  la  guerre  sainte  adressée  à  tous 
les  princes  musulmans. 

«  Mon  cœur  est  consumé  par  une  flamme  ardente , 
Car  les  chrétiens  ont  pris  Constantine. 

«  0  feu  de  mon  cœur,  comme  mon  àme  est  triste! 

Je  pleure ,  je  gémis ,  mes  sanglots  m'oppressent. 

Us  se  sont  emparés  des  jardins,  de  la  ville... 

Et  pourtant  la  poudre  éclatait,  nos  fusils  se  chargeaient. 


EN  ALGÉRIE.  201 

0  l'eu  de  mon  cœur,  dévore  ma  vie! 
Car  les  chrétiens  ont  pris  Constantine. 

«  0  feu  de  mon  cœur,  laisse  couler  mes  larmes! 
Alger  est  tombée  dans  leurs  fers;  Bône  est  entre  leurs  mains , 
Rien  ne  leur  a  résisté ,  leurs  armes  sont  maîtresses... 
Et  pourtant  la  poudre  éclatait,  nos  fusils  se  chargeaient. 
0  feu  de  mon  cœur,  dévore ,  etc. 

«  0  bey  de  Tunis ,  élégant,  gracieux  Hamouda  , 
Comment  peux- tu  supporter  l'abaissement  des  chérifs? 
Vite  !  réunis  tes  troupes ,  fais  un  appel  aux  hommes  libres  , 
Et  que  la  poudre  éclate ,  que  les  fusils  s'emplissent  ! 
0  feu,  etc. 

«  0  sultan  de  Fez,  toi  si  noble,  toi  si  saint! 
Comment  vois-tu  d'un  œil  calme  l'avilissement  des  Arabes? 
Aime  ton  peuple;  viens  à  nous  sur  les  nuages, 
Et  qu'alors  la  poudre  éclate ,  que  nos  fusils  se  chargent! 
0  feu,  etc. 

«  0  bey  d'Egypte...  Méhémed  Ouali!... 
Applaudirais-tu  à  la  honte  du  croissant  ! 
Rassemble  tes  forces ,  qu'on  dit  incalculables  , 
Et  marche!  L'heure  de  la  guerre  sainte  a  sonné... 
0  feu ,  etc. 

«  Et  toi,  sultan  de  Stamboul,  dont  les  sens  s'énervent, 
Réveille-toi ,  ou  ton  sceptre  t'échappe  ! 
Réunis  tes  vaisseaux  ,  qu'ils  fendent  les  ondes  , 
Et  que  la  poudre  éclate  ,  que  les  fusils  se  chargent. 
0  feu ,  etc. 

«  0  bey  de  Tripoli  !  pourquoi  feindre  d'ignorer 
Que  Constantine  est  au  pouvoir  de  la  croix  ? 
Tu  sais  la  prophétie!  Viens  donc  à  nous,... 
Car  la  poudre  éclate,  les  fusils  se  chargent... 
0  feu,  etc. 

«  0  feu  de  mon  cœur,  ils  détruisent  les  mosquées. 

Où  donc  est  le  croyant  qui  vaut  dix  hommes, et  dont  le  bras  vengeur 

Brandira  la  lance ,  ceindra  l'épée , 

Fera  éclater  la  poudre  et  charger  nos  fusils  ?  » 

Ces  provocations  sont  restées  sans  résultat,  du  moins 


202  LES  FRANÇAIS 

à  Alger  et  dans  les  autres  villes.  Ce  n'est  point  là  que  sont 
les  hommes  énergiques,  la  vie  y  est  trop  douce.  Aucun 
soulèvement,  aucune  tentative  de  soulèvement  contre  les 
chrétiens  n'ont  été  faits  par  ces  chanteurs  de  gaudrioles , 
et  ceux  qui,  cédant  à  un  premier  mouvement  d'enthou- 
siasme, sont  allés  rejoindre  Abd-el-Kader,  n'ont  pas  tardé 
à  s'en  repentir.  M.  de  ïoustain ,  ayant  eu  à  remplir  une 
mission  chez  les  Hadjoutes,  y  vit  quelques-uns  de  ces 
citadins  imprudents,  qui  lui  demandèrent  avec  avidité 
des  détails  sur  les  cafés ,  sur  les  bains ,  sur  les  construc- 
tions nouvelles.  Ils  l'écoutaient  en  poussant  de  profonds 
soupirs,  et  M.  deToustain  prenait  plaisir  à  leur  retourner 
le  poignard  dans  le  cœur  en  leur  faisant  le  tableau  de 
l'abondance  et  des  plaisirs  dont  jouissent  leurs  anciens 
amis.  Nul  doute  que  si  la  paix  leur  permet  de  revenir  un 
jour,  ceux-là  ne  repartiront  plus.  Aussi  les  Arabes  pro- 
fessent-ils pour  eux  un  profond  mépris.  Le  titre  de  cita- 
din (  hadar,  badaud ,  bavard  ),  déjà  peu  en  honneur  chez 
ces  fiers  nomades,  y  est  plus  que  jamais  le  synonyme  de 
femmelette  et  de  poltron. 

Je  voudrais  avoir  des  poésies  purement  arabes  à  vous 
envoyer,  je  n'ai  pu  m'en  procurer,  et  je  le  regrette ,  car 
elles  sont  inspirées  par  un  sentiment  plusnaïf  et  plusmàle. 
Voici  seulement  quelques  proverbes  ou  dictons  que  j'ai 
recueillis  du  commandant  Daumas  (  1  ),  qui  a  été  consul  de 
France  à  Mascara,  après  le  traité  de  la  Tafna. 

«  La  tortue  aux  yeux  de  sa  mère  est  une  gazelle. 

«  Mange  à  ta  fantaisie,  mais  habille-toi  au  goût  du  monde. 

«  La  montée  pour  aller  à  un  ami  paraît  toujours  une  descente. 

(1)  Aujourd'hui  lieutenant- colonel  et  chef  du  bureau  arabe.  Le  lieutenant- 
colonel  Daumas ,  brave  et  intelligent  militaire ,  continuellement  en  rapport  avec 


EN  ALGÉRIE.  205 

«  Quand  celui  qui  parle  est  insensé,  celui  qui  l'écoute  doit  être  sage. 

«  Que  celui  qui  dit  que  le  lion  est  un  âne  aille  le  museler. 

«  La  femme  se  sauve  du  vieillard  comme  la  brebis  du  chacal. 

«  Le  son  ne  devient  jamais  farine ,  et  l'ennemi  ne  devient  jamais  ami.  » 

C'est  une  politesse  d'étendre  son  burnous  par  terre 
pour  faire  asseoir  quelqu'un ,  mais  c'est  une  témérité  d'ac- 
cepter ;  de  là  un  proverbe  qui  conseille  la  discrétion  en 
toutes  choses. 

«  Sage  celui  qui  étend  son  burnous,  mais  fou  celui  qui  l'accepte.  » 
Les  proverbes  suivants  sont  plus  spécialement  arabes  : 

«  Le  lit  des  chrétiens,  la  cuisine  des  Juifs,  la  société  des  musulmans. 
«  Les  Juifs  à  la  ligne ,  les  chrétiens  à  la  broche. 
«  Fais  la  guerre  aux  impies ,  quand  même  tu  devrais  y  perdre  tout. 
«  Baise  le  chien  sur  la  bouche ,  jusqu'à  ce  que  tu  en  aies  obtenu  ce  que 
tu  désires.  » 

Ce  dernier  aphorisme  est  la  réponse  ordinaire  de  ceux 
à  qui  l'on  reproche  d'avoir  fait  alliance  avec  les  Français. 

Voilà ,  mon  cher  ami ,  tout  ce  que  je  puis  vous  dire  au- 
jourd'hui sur  la  littérature  actuelle  des  Arabes.  11  n'y  en 
a  pas  beaucoup  plus  long,  car  ils  sont  fort  peu  soucieux 
de  toute  culture  intellectuelle  :  on  est  savant  lorsque  l'on 
sait  écrire  et  lire ,  on  est  poète  lorsqu'il  plait  à  Dieu ,  et 
on  ne  s'en  montre  pas  plus  fier.  Je  vous  donne  ce  que  j'ai 
trouvé  de  mieux,  et  maigre  est  le  cadeau  ;  mais,  pour  finir 
par  un  mot  du  vieux  général  3Iustapha  :  Une  pierre  de  la 
main  d'un  ami ,  c'est  une  pomme . 

Voulez-vous  maintenant  du  style  épistolaire  ?  Je  n'ai 
point  sous  la  main  de  lettre  arabe  à  vous  envoyer  ,  mais 


les  Arabes  depuis  de  longues  années  ,  les  fera  mieux  connaître  que  personne 
s'il  veut  publier  les  notes  excellentes  qu'il  a  recueillies. 


204  LES  FRANÇAIS 

j'en  ai  lu  assez  pour  pouvoir  à  peu  près  vous  en  fabriquer 
une;  écoutez,  cest  à  vous,  s'il  vous  plaît,  que  ce  discours 
s'adresse  : 

«  Louange  à  Dieu ,  qui  amis  de  nobles  sentiments  dans 
l'àme  humaine  ! 

«  Louis ,  fils  de  François ,  à  notre  ami  en  Dieu ,  au  sei- 
gneur Edmond ,  fleur  des  talebs  de  Frangistan  :  il  est 
brave  à  la  guerre ,  il  est  sage  dans  les  conseils  ;  sa  taille 
est  celle  du  palmier,  et  sa  parole  en  est  le  fruit  très-doux. 
Salut  à  lui ,  salut  sur  lui ,  mille  saluts  !  Que  Dieu  le  garde 
et  prolonge  ses  jours. 

«  0  notre  ami  !  tu  n'as  pas  quitté  le  pavé  de  ta  tribu  pour 
aller  porter  ton  ennui  dans  tous  les  coins  du  monde,  et 
tu  as  sagement  fait.  Sache  que  celui  qui  s'éloigne  pleure 
bientôt  la  patrie ,  car  il  ne  contemple  les  joies  de  l'étran- 
ger qu'à  travers  l'amère  solitude  de  son  cœur.  Si  tu  nous 
demandes  de  nos  nouvelles,  voilà  ce  que  j'ai  à  te  dire.  Je 
me  plais  ici ,  mais  il  me  semble  que  je  serais  mieux  où  je 
ne  suis  pas  ;  ainsi  nous  traînons  partout  l'inquiétude 
humaine  !  Cependant ,  au  milieu  de  mes  peines ,  Dieu  , 
très-bon ,  m'accorde  encore  cette  petite  part  de  joie  dont 
l'homme  a  besoin.  Ma  joie  aujourd'hui  c'est  un  cheval 
noir,  duquel  je  pourrais  dire  tout  ce  que  le  poète  persan 
Ahmed  Ghefouri  nous  dit  de  son  coursier  :  «  Il  est  si 
«  fringant,  que  l'on  croirait  que  le  vif-argent  coule  dans 
«  ses  veines.  A  la  vue  de  ses  formes  élégantes,  l'antilope 
«  baisse  modestement  les  yeux;  le  belliqueux  léopard 
«  voudrait  échanger  contre  ses  sabots  les  griffes  redou  - 
«  tables  dont  il  est  armé;  semblable  à  la  terre ,  toujours 
«  en  équilibre  dans  ses  mouvements  ;  non  moins  rapide 
«  que  l'eau  d'un  torrent  débordé ,  il  égale  le  feu  en  ar- 
«  deur,  et  le  vent  en  légèreté.  Son  front ,  ombragé  d'une 


EN  ALGÉRIE.  205 

<  touffe  que  l'aurore  semble  avoir  pris  plaisir  à  peigner 
«  de  sa  main  délicate ,  est  le  siège  de  la  fierté  :  l'audace 
-  brille  comme  l'éclair  dans  son  regard  ;  ses  naseaux  sont 
«  enflammés  ;  il  a  le  courage  du  lion,  la  docilité  du  cbien, 
«  et  la  force  de  l'éléphant  (l).  ><  Le  chrétien  qui  l'a  pris 
dans  une  bataille,  après  avoir  tué  le  vaillant  Arabe  qui  le 
montait,  la  nommé  Jugurtha.  Lorsqu'il  me  porte  dans 
la  campagne,  la  poussière  que  ses  pieds  soulèvent,  n'ayant 
pour  nous  suivre  que  l'aile  trop  lente  du  vent,  reste  loin 
derrière  nous.  L'aloès  nous  regarde  passer,  les  haies  de 
cactus  et  les  buissons  de  palmiers  nains  nous  sont  de  faibles 
obstacles.  Oh  !  que  la  mer  étend  loin  son  royaume  d'azur  ! 
Oh  !  que  le  ciel  est  splendide!  Oh  !  que  la  terre  et  les  mon- 
tagnes sont  belles  !  Sur  l'amandier  le  fruit  succède  à  la 
fleur  ;  le  lentisque  égayé  les  sentiers ,  le  citronnier  se  charge 
de  fruits  d'or,  des  étoiles  d'argent  étiucellent  dans  la  som- 
bre verdure  de  l'oranger.  Qui  dira  combien  de  suaves 
odeurs  embaument  le  Sahel?  Qui  saura  vanter  la  majesté 
du  palmier,  la  fraîcheur  qui  sommeille  à  l'abri  du  pla- 
tane, la  grâce  touchante  du  saule-pleureur? 

«  Bientôt  vont  chanter  les  rossignols,  mais  bientôt  aussi 
va  retentir  le  clairon  de  guerre.  Le  doux  printemps  est  ici 
la  saison  des  combats.  Loin  de  ces  beaux  chemins  que  je 
parcours,  Jugurtha  me  portera  vers  les  arides  plaines  où 
l'ange  de  la  mort  se  prépare  à  frapper  les  musulmans  et 
les  chrétiens.  Tu  as  la  boue,  maintenant  que  j'ai  le  soleil 
et  les  roses ,  et  les  fleurs  de  l'oranger  ;  mais  quand  fleu- 
riront pour  toi  les  lilas,  j'aurai  la  soif  des  courses  pou- 
dreuses, les  feux  du  jour,  les  rosées  froides  de  la  nuit. 
Aux  gens  de  Paris  on  ouvrira  Versailles  et  Meudon  ,  aux 

i    Parnasse  oriental,  par  le  baron  A.  Rousseau. 


206  LES  FRANÇAIS 

soldats  d'Afrique  on  ouvrira  le  désert;  sous  vos  pas  éclô- 
ront  les  marguerites ,  sous  les  nôtres  se  rencontreront  les 
têtes  coupées;  on  vous  adressera  des  sourires,  on  nous 
tirera  des  coups  de  fusil ,  et  ainsi  d'avril  en  mai ,  à  notre 
tour,  nous  subirons  ces  giboulées  dont  vous  jouissez  main- 
tenant ,  qui  sont  de  neige  et  de  pluie  pour  vous ,  qui  se- 
ront pour  nous  de  balles  sifflantes  et  de  rayons  de  feu. 
Nos  soldats  sont  dans  l'impatience  :  ils  veulent  se  compor- 
ter de  telle  sorte  que,  selon  l'expression  de  l'illustré  doc- 
teur Kaschefî-Hassan  ben- Ali,  si  estimé  de  toi,  le  jardin 
de  V espérance  publique  soit  embelli  des  fleuris  de  la  satis- 
faction . 

«  Tu  demandes,  avec  ton  poète,  ce  que  je  vais  fairedans 
cette  galère,  moi  qui  ne  suis  point  soldat?  Je  vais  voir 
combien  de  pierres  humaines  il  faut  jeter  dans  les  fonde- 
ments d'un  empire ,  à  quel  prix  l'homme  arrive  au  but  de 
ses  desseins ,  et  me  convaincre  un  peu  plus  que  je  ne  le 
suis  déjà,  de  la  vanité  de  la  gloire  et  de  la  vanité  de  la  vie. 
Sois  du  reste  bien  persuadé  que  je  désire  te  revoir  ;  puis  - 
que  ce  n'est  point  mon  métier  de  montrer  le  courage  du 
lion,  je  ferai  en  sorte  d'avoir  la  prudence  du  serpent. 
Rester  sur  un  champ  de  bataille  entre  l'Ouen-Sedni  et 
l'Oued-Fadah,  serait-ce,  je  te  le  demande,  ô  homme  sensé, 
une  aventure  raisonnable  pour  ton  ami,  dont  le  trafic  est 
de  feuilles  volantes  (1)  et  de  mots  bien  ou  mal  assemblés? 
Certes  il  se  trouve  déjà  très-singulier  de  monter  un  che- 
val arabe. 

«  Voilà  ce  que  je  t'écris,  moi,  l'ami  que  tu  as  dans 
Alger,  la  ville  bien  gardée.  Je  te  prie  de  m'écrire  à  ton 
tour,  car  tes  lettres  affectueuses  et  charmantes  me  plaisent 

(i)  Shakespeare. 


EN  ALGÉRIE.  207 

comme  une  fraîche  corbeille  toute  pleine  des  fleurs  et  des 
fruits  de  la  terre  où  je  suis  né.  » 

Maintenant,  très  cher  ami,  supposez  que  ce  galimatias 
est  peint  en  caractères  arabes;  figurez- tous  un  cachet 
portant  mon  nom  et  quelque  devise  tirée  du  Coran ,  que 
j'ai  apposé  au  revers  du  papier  pour  vous  témoigner  mon 
respect  et  mon  infériorité,  ou  que  j'ai  mis  au  bas,  en 
signe  d'amitié  amicale ,  et  rien  ne  s'oppose  à  ce  que  vous 
vous  croyiez  en  correspondance  avec  un  des  rares  natu- 
rels de  l'Algérie  qui  savent  écrire.  J'ai  à  peu  près  attrapé 
leur  style  fleuri  et  emphatique.  Quelquefois  la  kyrielle 
des  compliments ,  que  nous  nommions  autrefois  salama- 
lecs ,  est  beaucoup  plus  longue  que  je  ne  l'ai  faite ,  et 
toute  propre  à  lasser  la  patience  de  M.  Jourdain  :  on  vous 
envoie  des  saluts  parfumés  de  jasmin,  de  rose  et  d'ambre, 
des  bénédictions  interminables,  des  louanges  à  faire  tour- 
ner la  tète,  et  l'on  vous  demande  ensuite  n'importe  quoi  ; 
caries  Arabes,  qui  écrivent  beaucoup,  n'écrivent  jamais 
que  pour  demander  quelque  chose.  Ces  fleurs  de  rhéto- 
rique ,  ces  protestations  d'amitié ,  leur  servent  à  tirer  du 
chrétien  quelque  cadeau,  quelque  somme,  ou  à  lui  tendre 
des  pièges.  Lorsque  nous  administrions  les  tribus  de  la 
Mitidja,  tous  les  jours  arrivaient  de  ces  lettres  aimables  , 
qui  brouillaient  les  affaires  admirablement.  La  moindre 
aventure  devenait  un  prétexte  de  paperasser,  dont  nos 
amis  se  servaient  de  manière  à  rendre  jaloux  tous  les  chefs 
de  bureau  du  ministère,  lesquels  pourtant  s'y  entendent. 
De  ce  commerce  résulta  le  style  oriental  des  Français, 
dont  il  faut  que  je  vous  dise  un  mot. 

Les  Arabes ,  soit  qu'ils  écrivent ,  soit  qu'ils  parlent , 
font  grand  usage  du  nom  de  Dieu.  Toutes  leurs  lettres 
commencent  par  une  devise  qui  renferme  d'ordinaire  la 


208  LES  FRANÇAIS 

profession  de  foi  de  l'islamisme ,  non  pas  dans  les  termes 
sacramentels,  mais  à  peu  près  :  Louange  à  Dieu,  l'unique; 
louange  à  Dieu ,  seul  adorable  (paroles  qui,  dans  l'esprit 
des  musulmans ,  sont  une  négation  du  dogme  de  la  très- 
sainte  Trinité  );  que  la  bénédiction  de  Dieu  soit  sur  Maho- 
met et  sur  ses  compagnons ,  etc.  Nos  gouverneurs,  ou 
plutôt  leurs  interprètes  et  le  peuple  des  bureaucrates,  ont 
voulu  se  mettre  sur  le  même  pied  de  foi  et  d'hommage  en- 
vers l'Être  suprême ,  à  qui  jusque-là  ils  n'avaient  guère 
songé  ;  et  c'est  une  chose  triste  et  plaisante  de  voir  la  pe- 
tite chancellerie  algérienne  se  montrer  aussi  vigilante  que 
pourrait  l'être  une  pensionnaire  des  Oiseaux  ou  du  Sacré- 
Cœur,  à  marquer  tous  ses  messages  arabes  d'un  dicton 
pieux  quelconque,  pourvu,  bien  entendu,  qu'il  ne  soit 
pas  exclusivement  chrétien.  On  date  de  l'hégire,  on  dit 
louange  à  Dieu  :  cela  est  bien,  et  il  serait  à  désirer  que 
ce  ne  fût  pas  seulement  une  formule.  On  dit  aussi  nuliïest 
adorable  que  Dieu ,  ce  qui  serait  plus  grave  si  l'on  con- 
naissait l'esprit  du  Coran  et  si  l'on  avait  étudié  l'Évan- 
gile; heureusement  les  Arabes  n'y  entendent  pas  plus 
malice  que  nous,  et  ne  pensent  point  que  les  Français  se 
veuillent  par  cette  formule  rendre  complices  de  l'impiété 
de  Mahomet  ;  mais  il  y  a  des  interprètes  et  des  habiles  qui 
vont  plus  loin,  et  qui  croient  préparer  une  fusion  des  deux 
cultes  en  ajoutant  :  «  Que  Dieu  bénisse  ses  prophètes  et 
ses  envoyés.  «  Les  prophètes  et  les  envoyés  sont  tout  sim- 
plement Mahomet  et  Jésus -Christ  qu'on  se  hasarde  à 
mettre  ainsi  sur  un  pied  d'égalité ,  en  demandant  à  Ma- 
homet, prophète  régnant,  pardon  de  la  liberté  grande  ! 
Je  sais  ce  que  ma  foi  pense  de  cet  arrangement;  mais 
jugez-le  au  seul  point  de  vue  du  bon  sens  et  de  la  dignité 
française.  IN 'est- ce  pas  quelque  chose  de  honteux  et  de 


EN  ALGÉRIE.  209 

douloureux  que  cette  ignorance  ou  cette  impiété  de  chré- 
tiens qui  ne  feignent  un  peu  de  religion  que  pour  blas- 
phémer horriblement  contre  la  foi  chrétienne?  Les  musul- 
mans ,  lorsqu'ils  sont  ennemis ,  répondent  à  ces  avances 
en  nous  appelant  impies  et  infidèles  .  ils  ne  savent  pas 
combien  ils  ont  raison  î  Quant  à  eux,  jamais,  même  sur 
le  pied  d'amitié,  même  lorsqu'ils  nous  servent,  même 
lorsqu'ils  nous  sollicitent ,  ils  ne  commettent  l'indigne 
lâcheté  dont  nous  leur  donnons  l'exemple.  Ils  parlent 
quelquefois  de  Jésus,  et  toujours  avec  respect;  mais  je 
n'ai  vu  d'eux  ni  lettre  ni  billet  où  ils  aient  consenti  à 
l'élever  au  niveau  de  Mahomet.  Mahomet  est  leur  pro- 
phète ;  ils  ne  lui  reconnaissent  point  d'égal ,  et  nous  en 
sommes  pour  notre  hypocrisie. 


I  '. 


XVI 


UN  RAVITAILLEMKNT.  —  MAUVAISE  VOLONTE  DES  COLONS.  — NUIT  A  L'HOPITAL. 
—  LE  RAID  EL-MAJOR. 


On  dit  qu'il  est  beau  de  voir  une  grande  âme  aux  prises 
avec  le  malheur  ;  il  est  aussi  très-beau  de  voir  une  volonté 
forte  aux  prises  avec  les  difficultés  qui  s'opposent  à  son 
action.  Depuis  un  mois  que  je  suis  en  Afrique,  j'ai  ce 
spectacle  sous  les  yeux,  et  je  n'en  connais  point  de  plus 
intéressant,  car  il  fait  naître  des  péripéties  nombreuses; 
ni  de  plus  encourageant,  car  il  montre  combien  il  y  a  peu 
d'obstacles  dont  l'énergie  d'un  seul  homme  ne  puisse 
triompher.  11  fallait  absolument,  et  en  toute  hâte,  relever 
les  garnisons  de  Milianah  et  de  Médeah,  et  introduire 
dans  ces  deux  places  des  approvisionnements  suffisants 
pour  en  faire  les  bases  d'opération  de  la  colonne  qui  doit 
ravager  les  rives  du  Chélif  et  aller  détruire Taza  et  Boghar, 
tandis  qu'une  autre  colonne  ira  frapper  Abd-el-Kader  à 
Tegdempt  et  a  Mascara.  Pour  aller  à  Médeah,  qui  n'est 
pas  à  vingt-cinq  lieues  d'Alger,  il  faut  une  armée;  pour 
porter  des  vivres  et  des  munitions,  il  faut  des  moyens  de 
transport.  Le  gouverneur,  en  regardant  autour  de  lui, 
trouva  peu  de  troupes  disponibles,  et  encore  moins  de 
moyens  de  transport.  11  fit  d'abord  évacuer  quelques-uns 
des  camps  ou  postes  disséminés  dans  la  plaine,  entre 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  211 

autres  celui  de  Foudouk,  dont  j'ai  vu  les  malheureux 
soldats,  noircis  par  le  soleil ,  minés  par  la  fièvre  et  l'en- 
nui ,  se  réjouissant  de  leur  délivrance.  Il  n'est  pas  de  fati- 
gue, pas  de  danger  qui  ne  leur  semble  préférable  au 
supplice  qu'ils  viennent  d'endurer.  En  réponse  aux  cla- 
meurs que  ces  évacuations  soulevaient  de  toutes  parts,  le 
gouverneur  s'occupa  de  mettre  la  milice  citoyenne  en  état 
de  garder  elle-même  les  postes  de  la  banlieue  :  nouvelles 
réclamations,  nouveaux  succès.  Voilà  des  hommes;  mais 
le  convoi ,  comment  le  former  ?  Quatre  cents  mulets  à 
peu  près  étaient  tout  ce  dont  le  gouverneur  pouvait  dis- 
poser :  ce  n'était  pas  le  quart  de  ce  qu'il  lui  fallait.  On 
attendait  d'autres  mulets  de  France,  ils  n'arrivaient  pas; 
les  bureaux  de  Paris  n'avaient  point  terminé  leurs  petits 
arrangements.  Cependant  le  temps  s'écoulait  ;  on  allait 
perdre  un  mois.  Un  mois  perdu  ,  c'est  presque  une  année 
perdue,  et  sans  compensation ,  car  les  approvisionnements 
se  consomment  ;  si  l'ennemi  tue  moins  de  monde ,  plus 
large  pâture  est  faite  à  la  maladie  :  ce  n'est  pas  la  guerre 
qui  est  meurtrière  ,  c'est  l'inaction.  Le  gouverneur  n'y 
tint  pas.  Il  mit  en  réquisition  tous  les  moyens  de  trans- 
port civils  de  la  province  d'Alger,  chevaux,  ânes,  mu- 
lets, chameaux,  charrettes,  tout  ce  qu'il  put  trouver! 
Pour  le  coup,  on  jeta  les  hauts  cris  :  c'était  une  contri- 
bution de  guerre  levée  sur  les  bénéfices  des  propriétaires 
de  bêtes  de  somme;  c'était  la  ruine  des  colons,  de  ces 
pauvres  intéressants  colons  !  On  menaçait  de  s'adresser 
aux  tribunaux,  à  la  presse  surtout,  de  quitter  l'Algérie. 
Point  de  raison  !  l'autorité  militaire  se  déploya  sans  mi- 
séricorde et  continua  de  faire  main  basse  sur  tout  ce 
qui  pouvait  porter  ou  traîner  un  certain  fardeau  ;  et  en 
définitive,  après  des  peines  inouïes,  avec  le  secours  d'une 


212  LES  FRANÇAIS 

vigilance  de  tous  les  instants,  et  d'une  fermeté  qui  eut,  à 
la  vérité,  souvent  besoin  d'être  dure,  on  se  trouva  en 
mesure  de  partir  d'Alger  le  30  mars,  convenablement 
pourvu.  M.  Bugeaud  ne  remportera  peut-être  pas,  dans 
toute  la  durée  de  son  gouvernement,  un  succès  qui  lui 
ait  autant  coûté  que  celui-là. 

Ce  convoi  présentait  bien  le  plus  confus  et  le  plus  bi- 
zarre assemblage  qu'il  soit  possible  d'imaginer.  C'était 
une  multitude  de  charrettes  et  d'animaux  conduits  de  tort 
mauvaise  humeur  par  des  hommes  appartenant  à  dix  na- 
tions différentes.  On  y  entendait  blasphémer  dans  toutes 
les  langues  du  monde.  On  arriva  le  soir  à  Douera,  premier 
bivouac.  J'avais,  fort  heureusement  pour  moi,  dans  l'état- 
major  du  gouverneur,  d'excellents  amis  qui  m'aidèrent  à 
passer  cette  première  nuit  militaire.  M.  Roches,  interprète 
principal,  et  M.  Vergé,  capitaine  d'ordonnance,  vieux 
Algériens  quoique  jeunes  tous  deux,  ont  acquis,  par  une 
longue  expérience,  l'art  de  se  coucher  par  terre  et  de  dor- 
mir à  la  belle  étoile.  Je  m'étais  naïvement  étendu  au  beau 
milieu  de  l'herbe ,  à  l'endroit  où  je  l'avais  trouvée  plus 
épaisse.  «  Que  faites-vous  donc?  me  dirent-ils;  vous  ne 
songez  pas  à  la  rosée.  On  ne  se  couche  sur  l'herbe  que 
quand  le  pavé  manque.  »  Et  ils  me  firent  place  à  côté 
d'eux ,  sur  une  chaussée  voisine,  où  la  terre  nue  et  battue 
me  paraissait  plus  dure  que  le  pavé.  La  cérémonie  de  mon 
coucher  ne  se  fit  pas  sans  toutes  sortes  de  plaisanteries 
amicales  :  l'un  me  roulait  comme  une  momie  dans  mon 
manteau,  l'autre  m'enseignait  l'art  de  me  faire  un  bonnet 
de  nuit  d'un  coin  de  couverture,  et  me  demandait  s'il  ap- 
pellerait maman  pour  border  mon  lit.  Je  me  trouvais  fort 
bien  néanmoins  de  leurs  conseils,  encore  mieux  de  leur 
amitié  ;  et  après  avoir  fait  une  courte  prière,  je  commen- 


EN  ALGÉRIE.  243 

çais  à  m'endormir  en  songeant  à  ces  vers  de  Théophile  : 

Si  je  couche  sur  le  pavé, 
Je  n'en  suis  que  plus  tôt  sur  pié  : 
Parmi  les  troubles  de  la  guerre, 
Je  n'ai  point  un  repos  en  l'air; 
Car  mon  lit  ne  saurait  branler 
Que  par  un  tremblement  de  terre. 

Tout  à  coup  une  main  robuste  vient  nous  secouer  ; 
nous  reconnaissons  un  autre  bon  compagnon ,  également 
officier  du  gouverneur,  qui  nous  dit  mystérieusement  de 
le  suivre ,  et  qui  marche  devant  nous ,  sans  autre  expli- 
cation. Nous  entrons  à  sa  suite  dans  un  vaste  bâtiment, 
il  nous  ouvre  une  longue  pièce  mal  éclairée  par  une  chan- 
delle fumeuse,  et  il  nous  montre...  des  lits  !  «  Je  ne  suis 
pas  de  ceux,  dit-il  sérieusement,  qui  méprisent  une  pail- 
lasse lorsqu'ils  la  rencontrent ,  ou  qui  la  refusent  parce 
qu'elle  est  accompagnée  d'une  paire  de  draps.  Couchez- 
vous  là ,  jeunes  gens  ;  il  sera  temps  demain  de  cueillir  le 
rhumatisme  dans  la  prairie.  »  Mais  la  joie  qu'avait  pro- 
duite en  nous  ce  discours,  fut  grandement  tempérée,  pour 
moi  du  moins  ,  lorsque  j'appris  que  nous  étions  dans  la 
plus  belle  salle  et  sur  les  meilleurs  lits  de  l'hôpital  de 
Douera.  Hélas!  ces  lits,  à  peine  élevés  de  six  ou  huit 
pouces  au-dessus  d'un  sol  humide,  sont  ceux  de  nos  offi- 
ciers blessés  ou  malades ,  et  heureux  encore  ceux  qui  en 
ont  de  pareils!  Quant  aux  soldats,  je  laisse  à  deviner  quels 
sont  les  leurs  !  Je  pensai  à  la  longueur  de  ces  nuits  d'hô- 
pital, loin  de  la  patrie,  sans  consolation,  sans  amis  et  si 
souvent  sans  espérance.  Le  sommeil  s'écarta  longtemps 
du  lit  qu'on  m'avait  offert,  et  des  rêves  pénibles  fatiguè- 
rent encore  mon  repos  sur  ce  chevet,  siège  habituel  du 
morue  désespoir  et  de  l'agonie. 


214  LES  FRANÇAIS 

Mais  il  n'est  pas  de  mauvaise  nuit  dont  les  rayons  du 
soleil  levant,  la  splendeur  des  campagnes  et  l'éblouisse- 
ment  des  spectacles  nouveaux  n'effacent  bientôt  le  sou- 
venir. Nos  agiles  chevaux ,  qu'animaient  le  son  des  trom- 
pettes et  l'air  vif  du  matin ,  nous  portaient  joyeusement 
à  travers  ces  collines  verdies  et  fleuries  par  le  précoce 
printemps  de  l'Afrique.  De  tous  côtés  étincelaient  les  ar- 
mes, les  clairons  sonnaient,  de  joyeux  propos  couraient 
sur  le  frontdes  bataillons.  Dans  le  groupe  de  l'état-major, 
tandis  que  le  gouverneur,  l'œil  sur  toute  l'armée,  contem- 
plait avec  joie  la  marche  difficile,  mais  à  peu  près  régu- 
lière de  son  pesant  convoi,  les  jeunes  officiers  s'entrete- 
naient de  mille  choses,  et  particulièrement  de  l'espoir  de 
rencontrer  l'ennemi.  Nous  arrivâmes  ainsi  d'assez  bonne 
heure  à  Bouffarik.  «  N'est-ce  pas  ici,  dis-je  à  un  capi- 
taine de  trente  ans,  votre  ancien  royaume?  —  Pas  tout 
à  fait,  me  répondit-il;  mais  c  était  ici  mou  marché  et 
l'endroit  où  ma  diplomatie  avait  besoin  de  multiplier  ses 
efforts.  » 

Il  faut  que  j'interrompe  en  cet  endroit  le  récit  de  la 
campagne,  pour  raconter  l'histoire  de  mon  ami  El  Major, 
kaïd  des  Ben-Khrélil. 

Le  kaïd  El-Major  a  commencé  par  naître  au  milieu  de 
la  Lorraine  ;  il  fit  ses  classes  dans  un  collège ,  comme  tout 
le  monde ,  et  à  l'âge  de  vingt  ans  il  étudiait  le  droit  a 
Paris.  C'était  un  de  ces  jeunes  gens  que  l'instinct  des 
armes  fait  palpiter  au  milieu  des  travaux  tranquilles  que 
leur  imposent  leur  famille  et  la  paix.  Aux  premiers  coups 
de  tambour  de  1830 ,  il  quitta  ses  professeurs ,  ses  gros 
livres,  son  officine  de  procureur,  où  il  apprenait  l'art  de 
multiplier  les  frais,  et  se  rendit  en  Afrique.  On  l'incor- 
pora dans  les  zouaves,  corps  formé  en  partie  d'indigènes. 


EN  ALGERIE.  215 

Vivant  avec  les  Arabes,  et  toujours  aux  avant-postes,  il 
apprit  vite  la  langue  et  la  guerre  du  pays.  On  le  re- 
marqua ,  il  devint  bientôt  sergent-major. 

Sur  ces  entrefaites ,  Bouzéid-ben-Chaoua ,  kaïd  de  la 
forte  et  turbulente  tribu  des  Beni-Khrélil7  établie  dans  la 
Mitidja,  aux  environs  de  Bouffarik,  fut  assassiné  comme 
ami  des  Français.  L'anarchie  se  mit  dans  la  tribu.  Elle  y 
était  plus  redoutable  qu'ailleurs  :  les  Beni-Khrélil  avoi- 
sinant  les  Béni- Moussa,  toujours  remuants,  et  les  Had- 
jouthes,  toujours  insoumis,  il  y  avait  à  craindre  qu'ils 
n'échappassent,  eux  aussi ,  à  la  main  débile  de  l'admi- 
nistration. Pour  faire  acte  d'autorité,  le  fils  du  kaïd  assas- 
siné, Hadj-Allal-Ben-Bouzéid-Ben-Chaoua,  fut  nommé 
a  la  place  de  son  père  ;  mais  il  fallut  l'installer  et  le  faire 
accepter.  C'était  un  enfant  de  seize  ans ,  faible  et  craintif. 
Or,  toute  la  force,  toute  la  résolution ,  toute  la  ruse  d'un 
véritable  Arabe  n'eussent  pas  été  de  trop  pour  comman- 
der aux  esprits.  Hadj-Allal  n'avait  pour  lui  que  son  droit 
et  la  vénération  dont  on  entourait  depuis  longtemps  sa  fa- 
mille. A  Ben-Chaoua,  résidence  ordinaire  des  kaids,  était 
la  zaouia  des  marabouts  de  ce  nom.  Dans  les  circonstances 
actuelles,  ces  titres  ne  suffisaient  pas  ;  mais  notre  sergent- 
major  des  zouaves,  qui  faisait  des  vers  et  lisait  Racine  à 
ses  heures  de  loisir,  aimait  beaucoup  ce  Joas  bédouin,  et 
plus  encore  les  aventures.  11  offrit  d'aller  tout  seul,  sans 
autre  force  que  celle  de  son  bras  et  de  son  esprit,  res- 
taurer la  dynastie  de  Ben-Chaoua.  11  s'était  si  bien  montré 
jusque  alors,  qu'on  lui  accorda  la  gloire  et  le  danger  de 
cette  entreprise.  11  partit  avec  son  pupille,  et,  malgré 
de  grandes  et  périlleuses  difficultés  ,  mena  tout  à  bonne 
fin.  Le  sergent-major  de  vingt-trois  ans  sut  habilement 
manier  les  rudes  fourbes  à  qui  il  avait  affaire  ;  il  flatta, 


21(5  LES  FRANÇAIS 

menaça,  promit;  enfin  un  jour,  au  grand  marché  de 
Bouffarik ,  la  tribu  reconnut  pour  son  kaïd  Hadj-Allal- 
Ben-Bouzéid-Ben-Chaoua.  On  apporta  au  jeune  chef  les 
viandes  rôties,  le  kouscoussou  ,  la  dya  (amende  pour  le 
meurtre  de  son  père) ,  et  il  rendit  la  justice  à  la  satisfac- 
tion des  justiciables  et  même  des  justiciés. 

Cette  première  révolution  terminée ,  la  tribu  en  vit 
bientôt  une  autre.  Au  bout  de  quelque  temps  on  reconnut, 
du  côté  des  Arabes  et  du  côté  des  Français ,  que  décidé- 
ment le  descendant  des  Ben-Chaoua  manquait  de  cou- 
rage et  de  capacité.  Je  ne  sais  qui  s'en  aperçut  d'abord, 
et  j'aime  à  croire  que  le  cœur  du  sergent  -  major  était  à 
l'épreuve  du  sceptre.  Toujours  est-il  que  l'adolescent  fut 
remplacé  ,  et  que  ce  fut  son  protecteur  qui  le  remplaça  ; 
mais  du  moins  il  le  remplaça  certainement  à  la  satisfac  - 
tion  générale  :  à  cet  égard  il  n'y  a  pas  de  meilleure  preuve 
que  l'obéissance  des  sujets.  Son  intronisation  eut  lieu 
dans  les  formes  les  plus  solennelles  ;  il  rendit  à  son  tour 
la  justice,  entouré  des  anciens,  dont  il  prenait  conseil, 
et  qui  sont  dépositaires  de  la  tradition.  S'il  se  souvint  des 
leçons  de  M.  Ducaurois ,  je  l'ignore  ;  il  est  probable  qu'il 
put  s'en  passer  :  la  connaissance  du  droit  romain  n'est 
pas  nécessaire  aux  juges  des  Beni-Khrélil.  On  le  vit,  du 
reste,  si  jeune,  et  quoique  chrétien,  s'acquitter  parfai- 
tement en  toutes  choses  de  sa  charge ,  conclure  la  paix , 
déclarer  la  guerre ,  s'aventurer  au  milieu  de  la  plaine 
entre  des  tribus  dont  l'hostilité  n'était  pas  douteuse,  et 
dont  la  bonne  foi  n'était  rien  moins  que  sûre ,  sans  autre 
appui  que  son  autorité  morale  sur  une  population  où  il 
devait  rencontrer  beaucoup  de  jaloux  et  de  compétiteurs. 
Étrange  enchaînement  d'aventures  !  ce  clerc  d'avoué  qui, 
trois  ou  quatre  aimées  auparavant,  se  préparait  à  devenir 


Ei\  ALGÉRIE.  217 

avocat  ou  notaire  dans  quelque  petite  ville  de  France,  qui 
ne  savait  d'Alger  rien  de  plus  que  ce  que  nous  en  savions 
tous  alors ,  se  trouvait  maintenant ,  sous  le  costume  des 
scheiks ,  prince  de  trois  ou  quatre  mille  nomades  de  la 
Mitidja.  Qu'on  se  figure  ce  qu'étaient  pour  nous,  en  1829, 
les  Arabes,  et  les  Arabes  d'Alger!  Notre  étudiant,  qui 
avait  certainement  lu  les  Mille  et  une  Nuits,  vivait  donc 
en  plein  conte  arabe.  11  y  devait  trouver  quelques  la- 
cunes ;  mais  il  habitait  sous  la  tente ,  il  avait  une  garde , 
des  hommes  d'élite  attachés  à  sa  personne  ;  quand  il  di- 
sait, comme  les  rois  de  tragédie  :  «  Holà  !  gardes,  à  moi  !  » 
huit  ou  dix  gaillards  des  mieux  barbus  se  présentaient  la 
main  sur  le  cimeterre;  cinq  cents  braves  cavaliers  le  sui- 
vaient au  combat,  et,  après  avoir  mis  l'ennemi  en  fuite, 
exécutaient  devant  lui  les  jeux  sauvages  de  la  victoire , 
portant  au  bout  de  leurs  fusils  les  tètes  sanglantes  des 
vaincus.  Quel  changement,  quel  renversement,  quel  bou- 
leversement de  toutes  choses!  L'avenir,  les  habitudes,  le 
costume ,  la  langue ,  la  patrie ,  tout  était  changé ,  même 
le  nom , ...  et  même  la  religion  !  Hélas  !  pourquoi  faut-  il 
que  ce  dernier  trait  assombrisse  la  brillante  et  poétique 
aventure  de  mon  ami ,  et  nous  montre  par  où  s'est  af- 
faihli  le  caractère  français ,  si  généreux ,  si  intelligent  et 
si  beau  !  Ce  brave  soldat ,  le  meilleur  garçon  du  monde , 
s'est  fait  un  jour  de  chrétien  mahométan ,  sans  presque  y 
songer,  sans  que  cela  fût  le  moins  du  monde  nécessaire; 
parce  qu'il  avait,  je  crois,  le  projet  d'aller  à  la  Mecque. 
Dieu  lui  fasse  miséricorde  ;  il  n'a  guère ,  je  pense ,  me- 
suré la  portée  de  son  action.  Etait-il  chrétien?  j'en  doute. 
Est- il  musulman?  je  suis  sur  du  contraire.  Il  était,  il 
est  resté  ce  que  sont  tant  d'autres  :  une  pauvre  àme  hors 
de  voie  ;  ce  que  sont  les  savants,  les  philosophes ,  la  plu- 


418  LES  FRANÇAIS 

part  des  hommes  d'Etat  qui  gouvernent  la  France;  ce 
que  sont  les  professeurs  qui  l'ont  élevé  ;  ce  que  sont  les 
trois  quarts  de  ses  condisciples.  Il  a  aimé  son  pays  ,  il  a 
servi  la  gloire  ;  il  ignore  après  cela  s'il  y  a  un  Dieu  a  aimer 
ou  à  servir.  On  ne  lui  en  a  rien  dit,  ou  on  lui  a  dit  que 
les  formes  du  culte  sont  indifférentes...  Et  un  jour,  avec 
son  excellent  cœur,  avec  un  excellent  esprit,  avec  une 
âme  incapable  de  la  moindre  bassesse,  avec  un  sentiment 
religieux  même,  capable,  si  on  l'avait  éclairé  et  cultivé, 
de  s'élever  aux  vertus  les  plus  généreuses ,  il  a  fait  une 
action  à  laquelle  n'aurait  pu  le  décider  nulle  menace  de 
mort.  Je  le  connais  trop  et  je  l'aime  trop  pour  n'être  pas 
convaincu  qu'il  n'a  point  songé  à  se  faire  musulman  en 
vue  de  justifier  à  ses  yeux  des  penchants  mauvais  de  la 
nature  humaine ,  car  il  ne  hait  point  et  ne  connaît  point 
le  Dieu  qu'il  a  quitté ,  il  ne  sait  pas  ce  que  Dieu  con- 
damne ;  mais  je  ne  puis  regretter  assez  amèrement  cette 
ignorance,  cause  principale  de  son  malheur  ;  je  ne  puis 
flétrir  assez  énergiquement  la  fausse  et  indigne  politique 
d'un  gouvernement  qui  a  toléré  de  pareils  actes,  et  qui 
les  a  peut-être  encouragés. 

El-Major  (on  comprend  pourquoi  je  continue  à  lui 
donner  ce  nom ,  qu'il  ne  porte  plus)  resta  deux  ans  dans 
la  tribu.  Il  y  rétablit  à  peu  près,  et  non  sans  peine,  la  paix 
au  dedans  et  au  dehors  ;  il  y  gagna  valeureusement  ses 
épaulettes  de  capitaine  et  la  décoration.  C'est  un  officier 
d'avenir.  Si  j'étais  gouverneur  général  de  l'Algérie,  je  le 
renverrais  certainement  en  France ,  pour  lui  donner  le 
temps  de  faire  oublier  sa  folie ,  qui  lui  nuit  auprès  des  in- 
digènes beaucoup  plus  quelle  ne  le  sert,  car  ils  se  doutent 
bien  qu'il  ne  fera  jamais  un  vrai  croyant,  et  je  lui  donne- 
rais ensuite  à  gouverner  des  Arabes.  11  est  ferme  et  mo- 


EN  ALGÉRIE.  219 

deste,  du  petit  nombre  de  ceux  qui  ne  se  proposent  jamais 
que  pour  les  choses  difficiles ,  et  qui  se  tiennent  à  l'écart 
après  avoir  bien  fait  ce  qu'ils  avaient  à  faire,  lia  pris  aux 
musulmans  leur  stoïcisme  sur  les  coups  de  la  destinée. 
L'autre  jour,  comme  nous  passions  sur  le  territoire  de 
son  ancienne  principauté,  maintenant  déserte,  il  me  ré- 
cita des  vers  de  sa  façon ,  adressés  à  une  tragédienne  de 
Paris,  et  de  fort  jolis  vers. 


XVII 


BL1DAH.  —  LE  GENERAL  CBANGARN1ER.  —  LE  GENERAL  DUV1VIER.  — YAHIA-AGHA. 


Vers  le  milieu  du  jour  à  peu  près ,  nous  arrivâmes  sur 
le  territoire  de  Blidah,  ville  charmante,  non  quant  aux 
édifices,  il  n'y  en  a  point  d'autres  que  des  maisons  assez 
mesquines;  mais  charmante  par  sa  situation,  la  plus 
agréable  du  monde,  et  par  la  fertilité  de  son  sol.  Blidah 
est  bâtie  à  l'extrémité  de  la  plaine ,  au  pied  des  premiers 
contre-forts  de  l'Atlas.  De  hautes  montagnes  la  dominent, 
des  eaux  vives  l'arrosent,  des  orangers  toujours  verls , 
toujours  en  fruits ,  toujours  en  fleurs,  l'entourent  et  pé- 
nètrent jusque  dans  la  blanche  enceinte  de  ses  maisons. 
Une  enivrante  odeur ,  un  air  tiède  et  doux  nous  envelop- 
paient, nous  pénétraient  et  berçaient  les  sens  de  je  ne 
sais  quelle  langueur  active  qui  nous  fit  comprendre  l'an- 
tique mauvaise  renommée  des  mœurs  blidiennes.  11  semble 
que  sous  l'influence  énervante  de  ces  parfums ,  de  ce  so- 
leil ,  de  ces  eaux  murmurantes,  il  soit  plus  difficile  qu'ail- 
leurs de  se  défendre  de  l'oisiveté  et  de  ses  mauvais  con  - 
seils.  Blidah  fut  plus  d'une  fois  renversée  par  des  trem- 
blements de  terre ,  où  les  marabouts  ne  manquèrent  pas 
de  voir  des  preuves  de  la  colère  du  Ciel.  A  Dieu  ne  plaise 
que  je  les  contredise  !  Cependant  le  premier  habitant  de 
Blidah  qui  vint  à  nous  n'avait  point  cédé  à  l'influence 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  221 

du  sol.  C'était  le  brave  et  très-intelligent  colonel  Be- 
deau (l),  l'un  des  plus  remarquables  officiers  de  l'armée 
d'Afrique,  celui  de  tous  peut-être  que  la  sage  fermeté  de 
son  caractère  appelle  à  exercer  une  plus  salutaire  action 
sur  les  destinées  de  la  colonie.  Nous  vîmes  son  beau  ré- 
giment (le  1 7e  léger)  bien  tenu,  allègre ,  dispos,  digne  en 
tout  de  son  chef  et  de  sa  renommée ,  et  toujours  prêt  à 
partir  avec  joie.  Le  canon  qui  saluait  l'arrivée  du  gou- 
verneur tonnait  encore,  que  déjà  trois  bataillons  avaient 
reçu  l'ordre  de  se  préparer  au  départ  et  l'avaient  exécuté. 
Ils  n'attendaient  plus  que  le  dernier  ordre ,  et  ils  étaient 
là ,  calmes  et  forts  sous  leurs  armes  resplendissantes.  C'é- 
tait le  dernier  jour  de  plusieurs  de  ces  hommes  pleins  de 
courage  et  de  vie;  leur  vaillant  chef  devait  lui-même,  le 
lendemain,  voir  à  deux  pas  de  lui  la  mort,  la  braver  et 
la  vaincre  pour  la  centième  fois. 

Il  y  avait  encore  à  Blidah  deux  héros  :  Changarnier  et 
Duvivier.  Le  général  Changarnier,  officier  obscur  jusqu'à 
cette  retraite  de  Constantine ,  où  son  courage  et  son  talent 
militaire  jetèrent  un  éclat  si  soudain  ,  si  salutaire  et  si 
consolant ,  n'a  point  du  tout  l'apparence  classique  d'un 
guerrier  ;  mais  quel  guerrier  répond  par  son  aspect  à 
l'idée  qu'on  s'en  fait  dans  les  classes  !  C'est  un  homme 
de  quarante-cinq  ans  environ,  assez  grand,  frêle,  d'une 
figure  fine  et  spirituelle ,  de  manières  aimables  et  distin- 
guées, peu  de  moustaches,  une  voix  faible,  un  regard 
vif,  mais  qui  pourrait  appartenir  à  la  plume  ou  à  la  robe 
aussi  bien  qu'à  l'épée  ;  voilà  un  des  plus  intrépides  fa- 
voris de  la  guerre  qui  soient  parmi  ces  quatre  vingt  mille 
hommes  de  l'armée  d'Afrique ,  tous  disposés  à  faire  sans 
cesse  leur  va-tout  dans  ce  terrible  jeu  qu'ils  jouent  sans 

(i)  Aujourd'hui  lieutenant-général. 


222  LES  FRANÇAIS 

relâche.  On  m'a  dit  qu'à  l'époque  où  son  nom  devint  cé- 
lèbre, M.  Changarnier,  alors  chef  de  bataillon  depuis  peu 
de  temps ,  dégoûté  non  pas  du  péril  et  de  la  fatigue , 
mais  du  service,  songeait  à  se  retirer.  Son  mérite  n'était 
point  ignoré  :  seulement  l'on  trouvait  qu'il  en  avait  trop 
pour  un  grade  inférieur,  et  la  faveur  lui  tournait  le  dos; 
il  la  força  bien  de  prendre  garde  à  lui.  Dès  ce  moment  on 
l'employa ,  et  il  sut  remplir  le  théâtre  qu'il  s'était  vigou- 
reusement ouvert.  L'avantage  de  commander  fut  pour  lui 
l'avantage  de  courir  plus  de  dangers  qu'un  autre.  Il  n'y  a 
point  d'affaire  où  il  ne  montre  sa  capacité  et  où  il  n'at- 
trape quelque  coup  ;  heureusement  les  balles  le  caressent 
plus  qu'elles  ne  le  frappent.  Son  cheval  est  tué,  il  en 
monte  un  autre;  ses  habits  sont  percés  ,  il  en  change;  s'il 
est  touché  lui-même,  il  se  fait  panser  pendant  ou  après 
l'affaire,  et  il  retourne  au  feu  le  lendemain  ou  sur  l'heure, 
selon  l'occasion. 

Je  ne  sais  si  quelqu'un  a  fait  en  Afrique,  depuis  treize 
ans,  un  service  plus  dur  que  le  général  Duvivier.  11  a 
commandé  à  Bone ,  à  Bougie ,  à  Blidah  ,  à  Ghelma ,  à 
Médéah ,  autant  de  prisons  où  il  a  eu  à  lutter,  non  contre 
les  Arabes ,  ce  ne  serait  rien ,  ce  serait  un  plaisir;  mais 
contre  la  fièvre,  contre  la  famine  ,  contre  le  dénûment. 
11  s'est  trouvé  aux  affaires  les  plus  meurtrières,  et  enfin , 
pour  compléter  cette  série  de  souffrances,  blessé  dans 
ses  idées  qui  sont  abondantes  et  dont  quelques-unes  sont 
fort  bonnes,  il  a  parfois  encouru  la  disgrâce  des  chefs  su- 
prêmes ,  ou  s'est  lui- même  condamné  à  l'inactivité.  Le 
général  Duvivier  a  beaucoup  d'instruction,  une  capacité 
militaire  remarquable,  encore  plus  de  courage  et  un  peu 
trop  d'imagination.  Ses  plans,  appuyés  plutôt  sur  les 
qualités  qu'il  se  reconnaît  que  sur  la  vérité  des  faits  et  sur 


EN  ALGÉRIE.  225 

la  réalité  des  moyens  ,  effraient  à  juste  titre  l'expérience 
et  la  responsabilité  de  ceux  à  qui  il  les  propose  ;  on  les 
ajourne,  on  les  rejette;  et  lui,  ne  pouvant  remuer  les 
hommes  en  Afrique  comme  il  le  voudrait,  il  se  retire,  il 
va  en  France  remuer  des  idées;  puis  l'amour  des  combats 
le  reprend ,  une  ambition  légitime  le  pousse;  il  revient  en 
Afrique,  sollicite  quelque  poste  difficile ,  l'obtient,  s'y 
distingue  selon  l'usage,  renouvelle  des  propositions  ju- 
gées inadmissibles,  et  voit  de  nouveau  le  chemin  de  la 
retraite  ,  je  devrais  presque  dire  celui  de  l'exil,  s'ouvrir 
devant  lui.  A  travers  ces  vicissitudes,  M.  Duvivier  est 
parvenu  ,  en  neuf  années,  du  rang  de  capitaine  à  celui 
de  maréchal  de  camp  et  de  grand  officier  de  la  Légion 
d'honneur.  Quelques  personnes  ont  trouvé  cet  avance- 
ment rapide  ;  je  ne  le  trouve  que  mérité.  Tel  attend  vingt 
ans  et  vingt-cinq  ans  des  épaulettes  de  colonel  qui  ne  les 
a  pas  payées  si  cher.  Ces  fortunes  de  soldat  actif,  si  ra- 
pides qu'elles  soient ,  sont  les  plus  légitimes  de  toutes,  et 
il  faut  ajouter  à  l'honneur  du  général  Duvivier  que  ses 
idées,  bonnes  ou  mauvaises,  sont  honorées  par  la  con- 
stance avec  laquelle  il  les  a  proposées  et  défendues.  On  a 
pu  faire  très-sagement  de  ne  les  point  accepter,  il  s'est 
montré  homme  de  cœur  en  leur  sacrifiant  son  avenir. 
Personne  n'a  mieux  senti  que  lui  le  tort  que  nous  fait 
l'absence  du  sentiment  religieux  et  moral.  Je  crains  mal- 
heureusement que  le  Coran  ne  l'ait  un  peu  séduit. 

Tandis  que  le  gouverneur  s'occupait  des  détails  de  l'ex- 
pédition ,  j'allai  visiter  la  ville.  Blidah  n'a  qu'une  rue 
commerçante;  mais  cette  rue  offre  un  tableau  plein  de 
vie  et  d'originalité.  C'est  un  long  berceau  de  vigne,  sous 
lequel  causent,  fument  ou  trafiquent  une  quantité  de 
gens  qui  semblent  n'avoir  pas  autre  chose  à  faire  en  ce 


224  LES  FRANÇAIS 

monde  que  se  promener,  boire  le  café  et  passer  le  temps. 
En  effet,  tout  est  si  essentiellement  provisoire  eu  Afrique, 
surtout  la  vie,  que,  hors  le  moment  où  ils  marchent  et  se 
battent,  la  plupart  des  gens  n'y  ont  rien  à  faire,  rien  à 
attendre;  ils  sont  des  instruments  placés  dans  une  main 
qui  les  emploie  sans  leur  demander  conseil,  et  ils  se  fa- 
çonnent aux  nécessités  de  cette  situation  par  une  entière 
insouciance  des  événements  passés,  présents  et  futurs. 
A  part  les  chefs  militaires  et  quelques  marchands  euro- 
péens ,  du  petit  nombre  de  ceux  qui  ont  quelque  chose 
(  et  ceux-là  n'habitent  pas  hors  d'Alger),  personnelle 
s'inquiète  de  ce  qui  peut  arriver;  chrétiens  et  musulmans 
ont  appris  de  longue  dale  l'art  de  se  résigner  à  toutes  les 
aventures  ;  et  s'ils  comptent  sur  quelque  chose ,  c'est  sur 
l'imprévu. 

Nous  allâmes  nous  asseoir  devant  la  boutique  d'un 
cafetier  maure  ;  on  nous  donna  des  pipes ,  on  nous  mit 
dans  les  mains  du  café  plus  épais  que  le  brouet  des  Spar- 
tiates ,  et  un  Maure  que  nous  avions  invité  paya  son  écot 
en  nous  racontant  la  mort  stoïque  de  Yahia-Agha,  digne 
d'être  comparée  à  celle  de  Socrate. 

Sous  le  gouvernement  du  dernier  dey,  en  1827,  Yahia 
était  donc  aga  des  Arabes,  c'est-à-dire  à  peu  près  géné- 
ralissime de  la  république ,  avec  plein  pouvoir  de  vie  et 
de  mort  sur  toute  créature  en  dehors  des  murs  d'Alger. 
C'était  un  homme  juste  et  bon  ,  qui  n'usait  de  son  auto- 
rité que  pour  punir  les  coupables  et  protéger  les  inno- 
cents. Les  Arabes  le  chérissaient  ;  leur  amour  le  rendit 
suspect  :  on  l'accusa  d'avoir  conspiré,  rien  n'était  plus 
faux  ,  néanmoins  il  tomba  en  disgrâce.  Fort  de  sa  con- 
science ,  il  ne  daigna  point  se  défendre,  et  demanda  seu- 
lement de  pouvoir  habiter  Blidah  aussi  longtemps  qu'il 


EN  ALGÉRIE.  223 

aurait  le  malheur  de  déplaire  à  son  maître.  Ce  qu'il  de'si- 
rait  lui  fut  accordé,  car  Hussein  avait  assez  d'amitié  pour 
lui,  et  répugnait  un  peu  à  le  faire  étrangler  sur  une  dé- 
nonciation que  rien  ne  justifiait.  Yahia  partit;  ses  ennemis 
le  virent  avec  joie  s'éloigner  :  il  se  mettait  ainsi  à  leur  dis- 
crétion. Bientôt  ces  perlides  allèrent  trouver  le  dey,  et  lui 
parlèrent  de  la  sorte  :  «  0  effendy  !  (titre  d'honneur  donné 
aux  Turcs)  Yahia  t'a  demandé  la  grâce  d'habiter  Blidah  ; 
il  y  demeure,  et  c'est  maintenant  surtout  qu'il  est  dan- 
gereux. Personne  n'ignore  que  toutes  les  tribus  de  la 
plaine  et  toutes  celles  de  la  montagne  qui  entourent  cette 
ville,  et  Hadjoutes,  et  Beni-Salah ,  et  Soumetah ,  et  Mou- 
zaya,  et  tous  les  autres  lui  sont  dévoués.  Que  fera-t-il? 
Pour  se  venger,  il  en  formera  une  troupe  avec  laquelle  il 
viendra  vous  assiéger  dans  Alger.  Il  faut  qu'il  meure.  » 
Hussein  les  crut.  Il  fit  venir  son  chaouch  Hadj-Aly,  qui 
avait  été  précédemment  au  service  de  l'agha  ;  il  lui  dit  : 
«  Prends  une  troupe  d'hommes  sûrs  ;  fais -toi  accompa- 
gner du  mezouard  (  officier  de  police  faisant  fonction  de 
bourreau)  et  rends-toi  tout  de  suite  à  Blidah,  en  calcu- 
lant ta  marche  de  manière  à  arriver  pendant  la  nuit.  Tu 
feras  cerner  par  ta  troupe  la  maison  de  Yahia,  et  lorsque 
tu  seras  bien  sur  que  personne  ne  peut  s'échapper,  tu  en- 
treras avec  le  mezouard ,  vous  saisirez  Yahia ,  et  vous 
l'étranglerez.  Voici  mon  firman.  » 

Aussitôt  Hadj-Aly,  le  mezouard  et  plusieurs  chaouchs  , 
suivis  de  quelques  cavaliers  résolus,  se  mettent  en  route. 
Cependant  le  secret  n'avait  pas  été  si  bien  gardé  que  les 
nombreux  amis  de  l'ancien  agha  n'eussent  pu  soupçonner 
quelque  chose.  On  dit  que  Hadj-Aly,  dont  la  triste  conte- 
nance parlait  assez  haut,  laissa  échapper  à  dessein  cer- 
taines paroles  qui,  sans  le  compromettre  lui-même,  révé- 

15 


226  LES  FRANÇAIS 

laient  le  danger  de  son  bienfaiteur.  Un  homme  dévoué 
monta  un  excellent  cheval  qui  avait  été  dans  les  écuries 
de  Yahia ,  et  qui  n'y  avait  reçu  que  de  bons  traitements , 
car  Yahia ,  fidèle  aux  injonctions  du  Coran,  était  doux  et 
miséricordieux  envers  les  animaux  et  envers  les  hommes. 
Le  cheval  et  le  cavalier  firent  si  bien  qu'ils  devancèrent  la 
troupe  de  Hadj-Aly.  La  funeste  nouvelle  est  donnée.  On 
avertit  Yahia  que  les  bourreaux  sont  en  route,  qu'ils  vont 
arriver,  et  on  le  conjure  de  chercher  son  salut  dans  une 
prompte  fuite  que  chacun  sera  heureux  de  protéger,  car 
il  n'est  personne  qui  ne  consente  à  braver,  pour  le  servir, 
la  colère  du  pacha.  Il  ne  lui  faut  qu'une  heure  pour  ga- 
gner les  Beni-Salah  ou  les  Beni-Menad.  Une  fois  là,  il 
peut  se  mettre  en  défense  et  marcher  sur  Alger.  Certai- 
nement toute  la  plaine  grossira  son  monde  ;  il  lui  sera 
aisé  de  prendre  la  ville ,  où  ses  partisans  feront  un  tu- 
multe ;  et  en  s'emparant  de  la  première  place  de  l'État, 
il  se  vengera  d'un  maître  ingrat  et  cruel  et  de  tous  ses 
ennemis.  Yahia  ne  répond  que  par  un  refus ,  disant  qu'il 
veut  attendre  les  ordres  de  son  prince ,  et  que  s'il  est  vrai 
qu'on  songe  à  le  priver  de  la  vie,  ce  n'est  pas  une  chose  à 
quoi  il  tienne  tant,  et  qu'il  saura  bien  mourir.  Ni  les  rai- 
sons ni  les  prières  ne  sont  épargnées  pour  l'amener  à 
changer  de  résolution  ;  tout  est  inutile. 

Cependant  la  nuit  est  venue  ;  Aly,  les  chaouchs,  le  me- 
zouard  pénètrent  dans  la  ville.  Tandis  qu'en  silence  ils 
cernent  la  maison,  les  fidèles  domestiques  de  l'agha,  sans 
consulter  leur  maître,  s'empressent,  en  silence  aussi,  de 
la  barricader.  Cela  fait,  et  d'autres  dispositions  étant 
prises,  ils  se  présentent  devant  Yahia  et  tentent  un  der- 
nier effort.  «  Seigneur,  lui  disent-ils ,  les  bourreaux  sont 
arrivés,  et  ils  entourent  votre  maison.  Actuellement  per- 


EN  ALGÉRIE.  227 

sonne  ne  peut  sortir  d'ici  ;  mais  nous  avons  barricadé  la 
porte ,  et  personne  aussi  ne  peut  entrer.  Vous  ne  sauriez 
douter  qu'on  en  veut  à  votre  vie.  —  Je  n'en  doute  pas, 
ditYahia.  — Vous  n'avez,  reprirent -ils,  qu'un  mot  à 
dire  pour  la  sauver.  Du  haut  de  la  terrasse  nous  averti- 
rons un  ami  qui  est  prêt  à  se  rendre  dans  les  tribus  ;  il 
leur  fera  connaître  le  danger  où  vous  êtes ,  et  en  moins  de 
trois  heures  elles  seront  ici,  assez  fortes  pour  vous  déli- 
vrer :  qu'elles  puissent  seulement  voir  un  mot  écrit  par 
vous,  elles  vous  emmèneront  a  la  montagne.  Si  vous  ne 
voulez  pas  faire  la  guerre  au  pacha  ,  vous  n'aurez  qu'à 
rester  tranquille  chez  ces  amis  fidèles  ;  personne  ne  sera 
si  hardi  que  de  vous  y  aller  chercher.  » 

Yahia,  sans  changer  de  visage,  leur  répond  tranquil- 
lement :  «  Ici  ou  ailleurs,  connaissez-vous  dans  le  inonde 
un  lieu  où  je  ne  doive  pas  un  jour  mourir?  Mais  si  je  m'en- 
fuis, je  mourrai  comme  un  lâche,  puisque  j'aurai  craint 
la  mort,  et  comme  un  traître,  puisque  je  me  serai  révolté. 
J'aime  mieux  mourir  innocent  et  fidèle.  Plus  tard  on  me 
rendra  justice  et  l'on  dira  ce  que  c'était  que  Yahia-Agha.» 

Sans  permettre  qu'on  ajoute  une  parole ,  sans  prendre 
garde  aux  sanglots  et  aux  gémissements  qui  éclatent 
autour  de  lui,  et  qu'on  s'efforce  d'étouffer  pour  ne  pas 
donner  l'éveil  aux  gens  du  pacha,,  Yahia ,  de  cette  voix  à 
laquelle  nul  ne  pouvait  désobéir,  ordonne  qu'on  ouvre 
immédiatement  la  porte  de  sa  maison.  Les  bourreaux  en- 
trent et  n'ont  pas  même  eu  la  peine  de  frapper. 

Aly  s'approche  de  Yahia ,  lui  baise  la  main  et  présente 
ensuite  le  firman  :  «  Lffendy,  lui  dit-il,  voici  l'ordre  de 
notre  maître. —  C'est  bien,  dit  l'agha  ;  donnez-moi  seu- 
lement une  heure  pour  écrire  mon  testament,  embrasser 
ma  famille  et  faire  mes  prières.  —  Seigneur,  répond  le 


228  LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE. 

chaouch,  je  ne  puis;  l'ordre  est  formel  et  doit  être  exé- 
cuté sans  délai.  »  Yahia,  toujours  aussi  tranquille  que  s'il 
s'agissait  d'un  autre ,  dit  de  nouveau  :  «  C'est  bien.  »  Il 
donne  paisiblement  l'ordre  à  ses  serviteurs  de  placer  une 
natte  dans  la  cour,  au  pied  d'un  bel  oranger  qui  étendait 
ses  brandies  chargées  de  fleurs  sur  une  fontaine  limpide 
et  murmurante  ;  il  fait  mettre  sur  cette  natte  un  tapis,  et, 
pour  ne  point  perdre  de  temps,  après  s'être  purifié  avec 
l'eau  de  la  fontaine,  tout  en  récitant  la  prière,  il  ôte  lui- 
même  ses  vêtements.  Ayant  achevé,  il  se  place  sur  le  tapis 
et  dit  :  «  Je  suis  prêt.  »  Alors  le  mezouard  s'avance;  mais 
Yahia  le  repousse  d'un  geste  dédaigneux  :  «  Non ,  dit-il , 
que  ce  soit  Aly.  —  Effendi ,  s'écrie  Aly  en  pleurant,  com- 
ment oserai -je  porter  la  main  sur  vous?  Vous  avez  été 
mon  maître  et  vous  m'avez  comblé  de  bienfaits  !  —  Est-ce 
toi ,  mon  fils ,  lui  dit  Yahia ,  qui  me  fais  mourir?  Tu  n'es 
qu'un  instrument  comme  ce  lacet.  Mais  puisque  je  meurs 
innocent,  je  ne  veux  point  que  ce  soit  la  main  de  ce  chien, 
habituée  à  ne  se  porter  que  sur  de  vils  criminels ,  qui  me 
donne  la  mort  ;  je  veux  une  main  choisie  par  moi,  la  main 
d'un  ami.  » 

Alors  Aly,  tout  tremblant,  lui  passe  le  lacet  autour  du 
cou  ;  Yahia,  d'une  voix  ferme,  dit  encore  :  «Allah  akbar, 
Dieu  est  grand!  »  et  meurt  avec  un  sourire.  Il  était  dans 
la  force  de  l'âge,  de  petite  taille,  mais  agile,  robuste  et 
majestueux.  11  portait  une  longue  barbe  noire;  ses  traits 
aimables  commandaient  le  respect  et  l'attachement.  S'il 
avait  vécu  ,  les  Français  ne  seraient  pas  dans  le  pays  des 
Arabes,  car  il  les  en  aurait  chassés,  ou,  par  ses  sages  con- 
seils, il  aurait  empêché  Hussein-Pacha  de  s'engager  dans 
cette  funeste  guerre.  Yoilà  ce  que  vous  diront  tous  les 
Arabes  à  qui  vous  parlerez  de  Yahia-Agha. 


XVIII 


LE  TENIA»  DE  MOUZAYA.  —  LE  BOIS  DES  OLIVIERS.  —  MËDËAH. 


L'armée  et  le  convoi  quittèrent  le  lendemain  Blidah  à  la 
pointe  du  jour,  la  troupe  joyeuse  comme  la  veille,  les  con- 
voyeurs d'aussi  mauvaise  humeur  qu'ils  n'avaient  cessé  de 
l'être  depuis lapremière annonce  de  eettecampagne forcée, 
lisse  vengeaient  amplement  du  gouverneur  en  se  refusant 
absolument  à  marcher  avec  un  peu  d'ordre,  ce  à  quoi  il  faut 
dire  que  le  terrain  ne  se  prêtait  guère.  Jusqu'à  Blidah  on 
avait  eu  la  route  ;  maintenant  on  avançait  à  travers  champs 
et  guérets.  J'admirai  là  comment  une  armée  fait  son  che- 
min lorsqu'elle  marche.  Pour  peu  que  le  terrain  ne  s'y 
refuse  pas  absolument,  en  un  clin  d'œil  les  sapeurs  (qui 
ne  sont  point  du  tout  les  personnages  vénérables  que  nous 
voyons  défiler  à  la  parade  avec  une  hache  sur  l'épaule 
et  un  tablier  blanc,  mais  bien  de  vigoureux  et  alertes 
gaillards  ,  armés  de  pics,  de  pioches  et  de  pelles),  les  sa- 
peurs vous  comblent  un  ravin,  vous  aplanissent  une  but  te, 
vous  élaguent  un  bosquet  de  bois,  et  les  trains  d'artil- 
lerie, les  caissons,  les  prolonges,  les  voitures  même  pas- 
sent avec  une  rapidité  téméraire.  Nous  étions  véritable- 
ment en  pays  ennemi,  sur  le  territoire  des  Hadjouthes, 
et  en  pays  sauvage.  La  terre,  couverte  d'une  végétation 
désordonnée,  ne  portait  d'autres  traces  de  la  main  de 
l'homme  que  quelques  coupures  de  terrain ,  pratiquées 


230  LES  FRANÇAIS 

par  nos  sapeurs  dans  les  expéditions  précédentes  et  déjà 
recouvertes  de  ronces  et  de  hautes  herbes.  Naguère ,  tout 
ce  sol  était  habité  et  en  partie  cultivé.  Maintenant  il  est  trop 
près  de  nous  pour  que  l'Arabe  y  travaille,  et  trop  près  de 
l'Arabe  pour  que  nous  y  puissions  semer  un  grain  de  blé. 
Quant  aux  demeures,  elles  ont  fui  comme  les  habitants. 
Lorsque  les  vedettes,  qui  sans  cesse  et  partout  nous 
surveillent,  nous  voient  avancer,  on  réunit  le  troupeau, 
on  plie  la  tente  ;  un  mulet  et  quelquefois  un  àne  suffit 
pour  emporter  en  un  clin  d'œil  hors  de  notre  atteinte  la 
maison  et  le  mobilier.  Les  femmes,  les  enfants  et  quel- 
ques cavaliers  font  cette  besogne.  Ils  n'ont  pas  besoin 
de  s'éloigner  beaucoup,  car  ils  savent  d'avance  où  nous 
allons ,  et  la  route  que  nous  devons  suivre  est  indiquée 
par  la  nature  du  sol.  Nous  choisirons  toujours  la  ligne 
qui  offrira  le  moins  de  difficultés  au  passage  de  nos  trans- 
ports. Quelquefois  toute  une  fraction  de  tribu  est  cachée 
à  deux  portées  de  fusil  de  nos  ilanqueurs ,  dans  un  pli  de 
terrain.  Lorsque  nous  avons  passé,  les  fuyards  reviennent 
et  trouvent  sur  la  terre  que  nous  venons  de  fouler  la  seule 
chose  qu'ils  lui  demandent,  de  l'herbe  pour  leurs  trou- 
peaux. Mais  malheur  au  soldat  qui  reste  seulement  à  cent 
pas  de  la  colonne  !  il  est  infailliblement  pris  et  la  plu- 
part du  temps  massacré.  Les  Arabes  savent  si  bien  que 
nous  sommes  forcés  d'avancer  et  que  nous  ne  sommes 
pas  libres  de  nos  mouvements,  qu'ils  ne  craignent  pas 
de  venir  tirailler  à  l'arrière-garde;  et  c'est  presque  tou- 
jours ainsi  que  marche  une  armée  française,  insultée  par 
les  coups  de  fusil  de  quelques  centaines  de  Bédouins , 
quijui  font  éprouver  plus  de  dommages  qu'ils  n'en  ont 
reçu.  Souvent,  à  l'extrême  limite  de  l'horizon,  sur  le  som- 
met u"une  colline,  je  voyais  apparaître  une  ou  deux  sil- 


EN  ALGÉRIE.  231 

houettes  étranges,  qui  disparaissaient  bientôt  :  c'étaient 
des  cavaliers  ennemis.  Derrière  eux,  à  peu  de  distance, 
se  tenait  probablement  une  force  assez  considérable.  Proie 
tentante  et  impossible  à  saisir,  mais  que  nous  verrons  de 
plus  près  partout  où  elle  croira  pouvoir  nous  attaquer  sans 
danger  (1). 

Nous  arrivâmes ,  quelques  heures  avant  la  fin  du  jour, 
au  lieu  dit  Haouch-Mouzaya,  autrefois  centre  d'une  grande 
exploitation  agricole,  car  haouch  veut  dire  ferme  ;  mainte- 
nant redoute  abandonnée,  où  quelques  centaines  de  Fran- 
çais, avec  une  ou  deux  pièces  de  canon,  tiendraient  contre 
des  milliers  d'Arabes;  mais  où  les  Arabes,  qui,  pas  plus 
aujourd'hui  qu'au  temps  de  Jugurtha,  ne  veulent  jamais 
se  priver  de  la  ressource  de  la  fuite,  ne  consentiraient  ja- 
mais à  s'enfermer.  Les  voitures  ne  pouvaient  aller  plus 
loin  ;  on  devait,  le  lendemain,  pénétrer  dans  la  montagne , 
et  franchir  avec  le  convoi ,  formé  des  seules  bêtes  de  som- 
me, le  célèbre  col  ou  téuiah  de  Mouzaya,  ainsi  nommé  de 
de  la  tribu  belliqueuse  qui  en  défend  les  abords.  Le  gé- 
néral Bugeaud,  suppléant  par  une  nouvelle  ressource  aux 
transports  qui  allaient  lui  manquer,  fit  mettre  pied  à  terre 
à  sa  cavalerie,  dont  il  prévoyait  n'avoir  pas  grand  besoin , 
et  chargea  les  nobles  coursiers  de  grains ,  de  biscuit ,  de 
tout  ce  qu'ils  pouvaient  porter.  Je  ne  sais  si  les  chevaux 
furent  sensibles  à  l'humiliation  de  porter  ainsi  les  élé- 
ments de  la  vie  au  lieu  des  éléments  de  la  mort,  mais  le 
changement  ne  flatta  pas  du  moins  les  cavaliers .  On  leur  dit 


(l)  «Du  haut  des  collinrs  Jugurlha  suit  les  généraux  romains,  cherche  le 
temps  et  le  lieu  propres  au  combat,  infecle  sur  leur  route  le.  peu  de  pâiurages 
et  de  sources  qu'offre  le  pays,  se  monire  tantôt  à  Marius.  tantôt  à  Méiellus, 
harcelle  l'arrière-garde ,  et  sur-le-champ  regagne  les  collines,  menace  les  uns 
et  les  autres,  ne  leur  livre  pas  bataille,  ne  les  laisse  pas  en  repos  ,  seulement 
arrête  leurs  entreprises.  »  (Sallusle,  Guerre  de  Jugurtha,  lv.) 


232  LES  FRANÇAIS 

qu'ils  servaient  mieux  la  patrie  et  leurs  camarades  dans 
ce  rôle  nouveau ,  qu'ils  ne  pourraient  le  faire  par  une 
charge  victorieuse  sur  l'ennemi.  Ils  le  crurent,  et,  la  dis- 
cipline aidant,  se  préparèrent  d'assez  bonne  grâce  à  de- 
venir piétons  et  convoyeurs. 

En  même  temps  que  le  convoi  et  l'armée ,  le  général 
Changarnier  et  le  général  Duvivier,  chacun  à  la  tète  de 
trois  bataillons ,  étaient  partis  de  Blidah ,  le  premier  pour 
tourner  le  col  et  pour  l'occuper,  le  second  pour  reconnaître 
une  route  de  Médéah  que ,  d'après  les  rapports  de  quel- 
ques Arabes,  on  supposait  plus  courte  et  meilleure  que 
celle  du  Téniah.  Les  trois  colonnes  devaient  ainsi  faire  di- 
version l'une  en  faveur  de  l'autre ,  et  se  faciliter  récipro- 
quement leurs  opérations.  Il  n'était  donc  pas  probable 
que  le  passage  du  col  offrirait  le  moindre  danger.  Le  gé- 
néral, considérant  le  grand  nombre  de  convoyeurs  civils 
qui  lui  restaient  encore ,  désirait  vivement  n'être  pas  atta- 
qué jusqu'à  Médéah.  Il  pensait  que  si ,  par  un  de  ces  acci- 
dents de  la  guerre  si  communs  dans  les  pays  difficiles,  l'en- 
nemi avait  pu  s'approcher  assez  du  convoi  pour  y  faire 
tomber  quelques  balles,  le  désordre  se  serait  mis  parmi 
ces  malheureux  civils,  qui,  dans  leur  panique,  n'auraient 
pas  manqué  de  jeter  leurs  charges  pour  fuir  plus  vite. 
Grâce  à  la  diversion  du  général  Changarnier,  rien  de  pa- 
reil n'arriva  ;  mais  je  compris  bien  les  craintes  du  gouver- 
neur, lorsque  nous  eûmes  pénétré  un  peu  avant  dans  ces 
redoutables  gorges,  dominées  de  toutes  parts.  La  route, 
pour  arriver  au  col,  n'est  qu'une  longue,  étroite  et  si- 
nueuse rampe,  taillée  au  flanc  d'un  précipice.  De  tous  côtés 
des  creux  de  rocher,  de  petites  terrasses  naturelles,  d'épais- 
ses broussailles  entièrement  inaccessibles  à  la  cavalerie , 
permettent  aux  défenseurs  du  passage  de  s'embusquer  et 


EN  ALGERIE.  233 

de  frapper  à  coups  invisibles  et  sûrs,et, lorsqu'ils  sont  chas- 
sés de  ces  positions,  de  s'échapper  presque  sans  danger, 
gràceàlaconnaissance  qu'ils  ont  du  terrain. Les  deux  pre- 
mières expéditions  faites  à  Médéah  en  1830  sont  célèbres 
par  les  souffrances  qu'y  endurèrent  nos  soldats,  dont  beau- 
coup moururent.  Malgré  sa  constance  admirable,  l'armée, 
attaquée  par  la  pluie ,  par  la  neige ,  par  le  froid ,  encore 
plus  que  par  les  Kabyles,  n'aurait  jamais  pu  passer  si  ces 
derniers  avaient  eu  autant  d'habileté  que  de  bravoure. 
Pour  nous,  favorisés  par  le  temps  et  n'ayant  à  repousser 
aucune  attaque,  nous  pûmes  jouir  tranquillement  de  l'àpre 
et  magnifique  laideur  du  pays.  La  pesanteur  d'un  ciel 
sombre  et  le  souvenir  du  sang  versé  ajoutaient  je  ne  sais 
quoi  de  plus  lugubre  à  l'aspect  déjà  si  sévère  de  cette  na- 
ture souvent  aride  et  sauvage  encore  jusque  dans  sa  fécon- 
dité. Un  seul  coup  d'oeil  nous  en  disait  long  sur  la  durée 
possible  de  la  résistance ,  et  sur  les  facilités  de  la  révolte 
quand  la  résistance  aura  été  une  première  fois  domptée. 
Ces  montagnes,  dont  la  température  est  celle  de  l'Europe, 
et  que  l'hiver,  en  les  couvrant  de  neige,  défend  encore 
une  partie  de  l'année  par  des  torrents,  sont  peuplées  de 
Kabyles,  race  moins  intelligente,  mais  plus  laborieuse, 
plus  fanatique  et  peut-être  plus  fière  que  la  race  arabe , 
dont  elle  est  méprisée.  Comme  pour  montrer  à  quel  point 
ils  sont  sûrs  de  leur  retraite,  les  Kabyles,  manufacturiers 
et  sédentaires ,  ne  craignent  pas  d'y  construire  des  mai- 
sons. Ils  sont  rapaces  etcruels,  mais  sont  aussi  forts,  agiles 
et  sobres,  et  ils  détestent  le  joug.  Armés  d'un  long  fusil 
dont  ils  savent  user,  toujours  munis  de  poudre  dont  ils 
ont  des  dépôts  dans  des  antres  secrets,  à  l'abri  de  l'hu- 
midité, ils  ne  craignent  pas  au  besoin  d'affronter  une  in- 
vasion qui  ne  peut  être  que  de  courte  durée,  et  ils  ex- 


23  i  LES  FRANÇAIS 

posent  ce  qu'ils  possèdent  pour  défendre  leur  religion  et 
leur  anarchique  liberté. 

Après  quelques  heures  d'une  marche  fort  lente,  la  tète 
de  la  colonne  arriva  enfin  au  col.  C'est  une  ouverture  de 
la  largeur  à  peu  près  d'une  porte  cochère,  de  chaque  côté 
de  laquelle  s'élèvent  deux  pitons  dont  les  sommets  sont 
couronnés  d'un  petit  parapet  en  pierres  sèches.  Au  delà 
s'enfonce ,  à  travers  un  pâté  de  mamelons ,  le  chemin  pier- 
reux et  boisé  qui  descend  vers  les  plateaux  de  Médéah. 
La  position  est  vraiment  formidable;  les  premiers  Fran- 
çais qui  l'enlevèrent  furent  étonnés  avec  raison,  malgré 
leur  courage  et  le  nombre  de  ceux  qui  y  périrent,  d'en 
avoir  sitôt  fini.  Cette  porte  naturelle  n'est  abordable  que 
par  l'étroit  sentier  dont  j'ai  parlé;  au-dessous  s'entr'ouvre 
le  précipice  ;  de  chaque  côté  la  montagne  se  dresse  comme 
un  mur.  Le  général  Changarnier  nous  y  attendait  avec 
ses  trois  bataillons  Au  moyen  d'une  sorte  de  compromis 
avec  les  Mouzaya,  qui,  ayant  été  très-foulés  l'année  der- 
nière, se  sont  engagés  à  ne  pas  tirer  si  l'on  n'incendiait 
pas  leurs  gourbis ,  il  était  arrivé  au  col  sans  brûler  une 
amorce ,  et  il  y  avait  passé  la  nuit.  Le  général  Duvivier  fut 
moins  heureux  ;  il  trouva  un  chemin  détestable,  et  ne  put 
franchir  la  chaîne  qu'avec  des  peines  infinies;  fusillé  de 
tous  côtés  par  les  Kabyles  sans  parvenir  à  les  atteindre, 
il  fut  attaqué  parle  bataillon  régulier  du  bey  de  3Iédéah, 
qui  tomba  avec  beaucoup  d'audace  sur  deux  compagnies  du 
1 7e  de  ligne  formant  l'arrière-garde,  alors  embarrassées 
dans  des  broussailles  épaisses.  Le  colonel  Bedeau  y  cou- 
rut le  plus  grand  danger;  mais,  par  un  retour  offensif,  il 
parvint  à  reprendre  l'avantage  et  à  repousser  définitive- 
ment l'ennemi.  Cette  marche  nous  coûta  onze  hommes 
tués  et  cinquante-quatre  blessés,  dont  deux  officiers  du  1 7e. 


EN  ALGÉRIE.  235 

On  fit  halte  pour  donner  au  convoi  le  temps  de  se  réunir. 
En  un  moment  tous  ces  mamelons  s'animèrent  de  groupes 
nombreux  et  variés,  semés  dans  un  désordre  apparent, 
mais  où  chacun  était  en  réalité  à  sa  place  et  prêt  à  se  mouvoir 
par  divers  chemins  au  premier  son  du  tambour.  J 'errais  de 
côté  et  d'autre ,  ne  me  lassant  pas  de  contempler  ce  spec- 
tacle si  pittoresque ,  lorsqu'en  descendant  d'un  cône  très- 
élevé,  au  sommet  duquel  avait  bivouaqué  le  duc  d'Aumale, 
qui  commandait  comme  lieutenant-colonel  sous  les  ordres 
du  général  Changarnier,  j'aperçus  un  voltigeur  étendu 
par  terre.  Je  m'approchai,  le  cœur  saisi  d'une  vajïue  in- 
quiétude. Cet  homme  avait  son  mouchoir  sur  la  figure  ; 
je  ne  pouvais  supposer  qu'il  fût  blessé,  puisqu'on  ne  s'é- 
tait pas  battu.  «  Est-ce  qu'il  dort?  demandai-je  à  quelques 
soldats  qui  le  regardaient. —  Non,  me  répondit  l'un  d'eux; 
mais  la  nuit  a  été  froide!  —  Quoi ,  il  est  mort  !  m'écriai-je. 
—  Ah!  dame,  reprit  un  autre,  regardant  d'un  œil  plus 
indifférent  que  triste  le  cadavre  de  son  camarade,  aujour- 
d'hui lui ,  demain  moi  ;  on  meurt  aussi  de  misère.  —  Al- 
lons, allons ,  cria  d'une  voix  brève  un  officier  de  l'inten- 
dance qui  passait,  enterrez-moi  ça  !  »  On  alla  chercher  des 
pioches,  on  creusa  une  fosse  et  on  y  jeta  le  corps. 

Que  Dieu  console  ta  mère ,  pauvre  soldat  ! 

Ce  lugubre  épisode  me  fit  payer  cher  la  beauté  du  ta- 
bleau que  j'avais  sous  les  yeux. 

L'arrière -garde  venait  d'arriver;  quelques  coups  de 
fusil  retentirent.  C'étaient  des  hommes  de  la  tribu  de 
Soumata  qui  ne  voulaient  pas  apparemment  laisser  dire 
que  les  Français  avaient  franchi  le  col  sans  que  les  Ka- 
byles  eussent  brûlé  de  la  poudre.  Leurs  balles  vinrent 
siffler  autour  du  gouverneur,  qui  était  monté  jusqu'au 
haut  de  l'un  des  pitons  qui  se  dressent  à  l'entrée  du  pas- 


236  LES  FRANÇAIS 

sage  ;  elles  blessèrent  trois  hommes.  On  méprisa  cette 
insolence  et  on  se  remit  en  marche.  En  traversant  les 
mines  de  cuivre ,  mélange  de  collines  et  de  ravins  où  le 
cuivre  se  trouve  à  fleur  de  terre ,  on  me  fit  voir,  à  deux 
toises  environ  du  sol,  une  grotte  dont  l'entrée  est  sur- 
montée par  une  croix  latine  profondément  gravée  dans 
le  roc.  Je  me  signai  en  passant  devant  cette  croix.  Là, 
sans  doute,  aux  siècles  chrétiens  de  l'Algérie  ,  vécut  et 
pria  quelque  pieux  anachorète.  Les  humbles  et  douces 
paroles  qu'il  adressait  à  ses  sauvages  voisins  avancèrent 
la  civilisation  maintenant  éteinte  de  ces  contrées ,  mieux 
que  ne  saurait  le  faire  la  voix  tonnante  de  cette  artillerie 
que  nous  roulons  à  grand  bruit  au  pied  de  sa  demeure  de 
paix.  Bientôt  nous  arrivâmes  au  bois  des  Oliviers,  où  nous 
devions  coucher.  C'est  une  langue  de  terre  entourée  de 
cours  d'eau  qui  tantôt  forment  torrents  et  tantôt  sont 
presque  à  sec.  Les  oliviers  sauvages,  qui  ont  donné  leur 
nom  à  cet  endroit,  diminuent  sensiblement  chaque  fois 
que  l'armée  le  traverse  :  nos  soldats  se  donnent  le  plaisir 
de  faire  bon  feu .  A  peine  étions-nous  arrivés,  que  de  toutes 
parts  un  bruit  de  bùcheronnage  se  fit  entendre  ;  un  instant 
après  pétillaient  cent  foyers  joyeux  qui  faisaient  étinceler 
les  faisceaux.  Quand  le  bivouac  est  choisi,  quand  les  feux 
sont  allumés,  quand  la  marmite  est  mise,  le  soldat  oublie 
toutes  ses  peines  ;  si  le  bon  Dieu  y  ajoute  un  temps  pas- 
sable ,  si  l'on  a  de  quoi  fumer  une  pipe,  si  l'on  peut  enfin 
se  coucher  à  l'abri  d'un  bel  arbre  dont  le  feuillage  ras- 
sure contre  les  chances  de  pluie,  la  satisfaction  est  au 
comble,  et  le  voisinage  de  l'ennemi  ne  fait  que  l'accroître, 
loin  d'y  nuire.  Notre  bivouac  du  bois  des  Oliviers  réunis- 
sait toutes  ces  conditions.  Le  gouverneur  lui-même,  sûr 
de  déposer  le  lendemain  son  précieux  convoi  dans  les  mu- 


EN   ALGÉRIE.  237 

railles  de  Médéah,  oublia  pour  un  moment  les  convoyeurs 
civils.  Le  mauvais  chemin  était  franchi ,  et  des  mouve- 
ments de  cavalerie,  aperçus  au  loin,  lui  avaient  fait 
concevoir  l'espérance  flatteuse  de  combattre  au  retour  ; 
prévision  que  les  feux  du  camp  ennemi,  apparaissant  à 
l'horizon  ,  ne  tardèrent  pas  à  confirmer.  La  musique  du 
57e,  qui  devait  relever  la  garnison  de  Médéah,  se  mit  en 
cercle  et  joua  très-convenablement  quelques  ouvertures 
de  nos  opéras  modernes.  La  plupart  de  ces  airs,  que  répé- 
taient ainsi  les  échos  de  l'Atlas,  étaient  chantés  à  la  même 
heure  dans  les  théâtres  de  Paris.  Je  suis  sur  que  la  plupart 
de  ceux  qui  les  suivaient  en  fredonnant  aimaient  mieux 
les  entendre  debout  au  bois  des  Oliviers  que  paisiblement 
assis  sur  les  banquettes  d'uue  salle  de  spectacle ,  puisque 
l'ennemi  était  là,  et  qu'on  espérait  combattre  bientôt. 
Nos  musiciens  terminèrent  par  l'exécution  vive  et  rapide 
de  l'air  national  des  Arabes.  C'est  une  bourrée  assez 
franche ,  qui ,  arrangée  et  civilisée  par  nous ,  ne  manque 
pas  d'agrément.  On  soupa  gaiement  et  on  se  coucha  de 
même  ;  la  terre  était  sèche  et  douce  ;  on  avait  pour  tra- 
versin les  racines  saillantes  et  moussues  des  oliviers,  pour 
lampes  de  nuit  les  belles  étoiles  et  les  restes  d'un  bon  feu. 
Le  gouverneur,  qui,  se  soumettant  le  premier  à  la  loi  par 
laquelle  il  avait  proscrit  les  petits  lits  de  sangle  et  les 
tentes,  pour  ne  pas  charger  les  transports  de  l'armée  d'un 
bagage  superflu ,  couchait ,  comme  tout  le  monde ,  en 
plein  air  sur  la  dure ,  eut  pour  cette  nuit  une  somptueuse 
cabane  de  branchages.  Avant  de  s'y  introduire,  ou  plutôt 
de  s'y  glisser,  il  nous  dit  gaiement  : 

«  Savez-vous  pour  la  gloire  oublier  le  repos 
Et  coucher  en  plein  air  le  harnois  sur  le  dos? 
Je  vous  connais  pour  noble  à  ces  illustres  marques.  » 


238  LES  FINANÇAIS 

C'était  bon  signe,  car  ces  réminiscences  poétiques 
n'échappent  guère  au  vieux  et  illustre  chef  que  quand 
tout  va  pour  le  mieux. 

En  effet,  le  lendemain,  l'armée,  suivie  à  distance  par 
l'ennemi,  dont  elle  ne  voyait  que  les  vedettes,  qui  lui 
criaient  des  injures,  arriva  de  bonne  heure  à  Médéah.  Le 
colonel  Cavaignac,  commandant  supérieur  de  la  place, 
accourut  au-devant  du  gouverneur  et  l'embrassa  avec  la 
double  joie  de  l'homme  qui  reçoit  un  ami  et  la  liberté. 
Bien  que  la  garnison  de  Médéah  eût  moins  souffert  que 
ses  devancières  ,  dont  l'histoire  est  à  peu  près  celle  des 
deux  premières  garnisons  de  Milianah,  elle  n'était  pas 
dans  une  telle  situation  qu'il  lui  fût  indifférent  d'en  sor- 
tir. Elle  ne  manquait  ni  de  pain,  ni  même,  jusqu'à  un 
certain  point,  de  santé,  quoiqu'elle  eut  un  assez  grand 
nombre  de  malades  ;  mais  assiégée  et  séparée  du  reste 
du  monde,  elle  manquait  d'air  et  de  vie.  Ces  pauvres 
prisonniers  nous  firent  donc  grand  accueil  ;  ils  nous  ser- 
virent, avec  une  certaine  vanité,  dans  la  plus  belle 
chambre  de  leur  plus  belle  maison  (  une  véritable  ma- 
sure!), des  œufs  de  leurs  poules  et  une  salade,  produit 
de  leur  jardinage.  Médéah  n'est  qu'un  amas  de  décombres: 
les  soldats  abattent  eux-mêmes  les  maisons  qui  restent 
debout  pour  en  tirer  les  poutres  dont  ils  font  du  feu. 
J'ai  entendu  des  gens  se  récrier  contre  leur  vandalisme. 
Veut-on  qu'ils  se  laissent  mourir  de  froid?  D'ailleurs  ces 
maisons  ne  tarderaient  pas  à  tomber  d'elles-mêmes  :  les 
plus  solides  ne  sont  pas  en  état  de  résister  trois  ans  au 
seul  effort  des  vents  et  de  la  pluie.  Les  mosquées,  mieux 
construites,  ont  été  conservées.  La  plus  solide  et  la  plus 
saine  sert  d'hôpital  :  elle  était  pleine  ;  les  autres  sont  de- 
venues des  magasins. 


EN  ALGÉRIE.  239 

J'ai  vu  dans  une  des  rues  de  Médéata  le  spectacle  le 
plus  liideux  qui  ait  jamais  frappé  mes  regards.  Au  fond 
d'une  de  ces  niches  étroites  et  basses  que  les  Maures  ap- 
pellent des  boutiques,  se  tenait  accroupie  sur  un  mon- 
ceau d'intestins  horribles,  arrachés  du  corps  des  animaux 
égorgés,  une  vieille  femme  entièrement  nue;  elle  dérou- 
lait ces  restes  dégoûtants  et  les  contemplait  d'un  œil  stu- 
pide.  C'est  une  folle  qui  est  la  depuis  l'occupation  de  la 
ville.  Après  avoir  en  vain  essayé  de  la  retirer  de  son  trou 
infect ,  on  l'y  laisse  par  pitié.  Elle  inspire  aux  Arabes  une 
terreur  superstitieuse  dont  tous  nos  soldats  eux-mêmes 
ne  sont  pas  à  l'abri. 

Médéah  ,  bâtie  sur  un  mamelon  escarpé  dans  les  trois 
quarts  de  son  pourtour,  et  s'inclinant  en  pente  douce 
vers  le  sud,  est  à  l'entrée  du  vaste  plateau  qui  conduit, 
presque  sans  accident  de  terrain,  jusqu'au  Sahara.  Les 
Romains  avaient  là  une  forteresse  dont  les  traces  existent 
encore ,  et  qu'ils  relièrent  par  une  route  à  leur  ville  de 
Malliana(Mt7ia»a/i).  Une  autre  route,  partant  de  Médéah 
et  se  dirigeant  d'abord  au  sud,  s'inclinait  ensuite  vers 
l'est,  tournait  le  Djurjura,  les  Bibans,  et  parvenait  à 
Constantine.  L'élévation  de  Médéab  est  d'environ  onze 
cents  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  L'été  y  est 
très-chaud  et  l'hiver  très-rigoureux.  L'olivier  ni  l'oranger 
n'y  croissent  plus  ;  mais  le  mûrier,  le  poirier,  le  cerisier, 
le  peuplier,  le  chêne  et  autres  espèces  du  climat  de  l'Eu- 
rope. Les  vignes  y  sont  en  grande  abondance  et  produi- 
sent, dit-on,  un  raisin  excellent.  Ce  point  serait  destiné 
à  assurer  les  communications  et  le  commerce  entre  le 
Sahara  et  Alger.  Mais,  pour  aujourd'hui,  Médéah  n'est 
une  ville  que  par  le  nom  et  la  situation.  Si  nous  y  res- 
tons, il  faudra  la  rebâtir  entièrement.  Le  soldat  n'v  tient 


250  LES  FRANÇAIS 

que  parce  qu'il  est  forcé  de  s'accommoder  à  tout.  Uue 
population  européenne  n'y  pourrait  exister;  rien  n'y  est 
en  rapport  avec  ses  coutumes  et  ses  besoins. 

Mais  d'abord ,  avant  de  mettre  à  Médéah  une  popula- 
tion civile ,  il  faudrait  pouvoir  y  faire  vivre  une  garnison 
libre  de  ses  mouvements,  et  c'est  ce  que  personne  au- 
jourd'hui n'ose  espérer.  Pour  que  la  garnison  fût  libre, 
il  faudrait  qu'on  la  portât  à  cinq  mille  hommes.  Or  il  est 
trop  évident  qu'une  garnison  aussi  considérable  ne  pour- 
rait vivre  dans  un  pays  qui  n'offre  aucune  ressource ,  et 
dont  les  insaisissables  habitants, 

Défaits  du  seul  bruit  de  l'armée 

Jusqu'aux  extrémités  d'un  désert  sablonneux 
Emportent  leurs  maisons  errantes  avec  eux  (1) , 

ne  laissant  sur  le  sol  ni  villes  ni  richesses  qui  les  obligent 
absolument  à  revenir.  11  faudrait  donc,  comme  aujour- 
d'hui, nourrir  la  garnison  par  des  convois.  C'est  ici 
qu'une  insurmontable  difficulté  se  présente  :  chacun  de 
ces  convois  nécessiterait  un  équipage  de  quinze  cents 
mulets  ,  et  prendrait ,  pour  être  organisé  et  rendu  ,  un 
temps  qui  ne  pourrait  être  moindre  de  quinze  jours ,  et  il 
en  faudrait  faire  vingt  ou  vingt  cinq  en  un  an;  et  il  n'y 
a  que  cinq  ou  six  mois  dans  Tannée  pendant  lesquels  on 
puisse  aller  d'Alger  à  Médéah  sans  péril  !  Ainsi,  ou  il  faut 
trouver  le  moyen  de  faire  approvisionner  31édéah  par  les 
indigènes,  c'est-à-dire  contraindre  les  indigènes  à  la  paix, 
ou  il  faut  se  résigner  à  évacuer  cette  possession  ruineuse, 
ou  il  faut  se  soumettre  à  y  garder,  comme  aujourd'hui , 
une  garnison  prisonnière ,  dont  le  temps  et  des  efforts 

(1)  Lemoine,  poërue  de  saint  Louis. 


EN  ALGÉRIE.  241 

lents  et  successifs  parviendront  seuls  à  améliorer  un  peu  la 
cruelle  position.  Tout  l'avantage  qu'on  espère  aujourd'hui 
de  Médéah  et  de  Milianah ,  à  laquelle  le  même  raisonne- 
ment s'applique,  c'est,  je  l'ai  dit,  d'en  faire,  au  moyen 
des  provisions  qu'on  y  rassemble,  une  base  temporaire 
d'action  qui  permettra  aux  colonnes  françaises  d'aller 
frapper  les  tribus  dans  leurs  retraites  les  plus  lointaines 
et  jusqu'à  la  limite  du  désert,  de  ravager  les  champs,  de 
détruire  les  établissements  de  l'émir,  de  prouver  eufin  qu'il 
n'y  a  point  d'asile  à  l'abri  de  nos  coups ,  et  que ,  si  elles  ne 
se  décident  pas  à  nourrir  les  Français,  les  Français  du 
moins  sauront  se  venger  et  les  obliger  à  mourir  de  faim 
comme  eux.  Plan  gigantesque,  qui  n'est  réalisable  qu'à 
force  d'énergie ,  de  volonté ,  de  discipline ,  de  sacrifices 
de  tout  genre  ;  je  dirais  presque  qui  n'est  réalisable  qu'à 
force  de  désespoir,  si  l'intelligence  et  l'indomptable  acti- 
vité du  chef,  si  la  bravoure  et  la  résignation  du  soldat 
n'étaient  pas  faites  pour  affronter  les  plus  grands  périls 
et  pour  triompher  des  obstacles  les  plus  effrayants. 


lti 


XIX 


m  PETIT  COMBAT.  — RETOUR  A  ALGER.  —  LETTRE  D'UN  SOLDAT. 


Les  pronostics  du  gouverneur  se  vérifièrent  dès  que 
nous  eûmes  quitté  Médéah.  Nous  n'avions  pas  fait  une 
lieue,  que  des  cavaliers,  armés  de  longs  fusils  et  couverts 
de  burnous  flottants,  vinrent  tirailler  sur  le  fianc  gauche 
de  l'armée  en  poussant  de  grands  cris.  Ils  étaient  un  mil- 
lier environ.  On  les  laissa  faire  pendant  quelques  instants. 
Pour  arriver  jusqu'à  nous  ,  ils  avaient  à  franchir  pénible- 
ment un  ravin  qui  paraissait  assez  profond.  Il  fallait  leur 
donner  le  ravin  à  redescendre,  afin  de  profiter  de  leur 
désordre  pour  les  fusiller.  Quand  le  moment  fut  venu , 
trois  bataillons  qui  flanquaient  leconvoi  mirent  leurs  sacs 
par  terre  et  se  lancèrent  à  la  course.  Les  Arabes  n'affron- 
tèrent pas  le  choc  ;  en  deux  minutes  ils  eurent  regagné  le 
ravin;  et,  pour  citer  encore  le  père  Lemoine,  qui,  tout 
jésuite  et  pacifique  qu'il  était,  s'est  parfaitement  repré- 
senté une  troupe  sarrasine  en  déroute. 


Comme  la  peur  les  suit ,  la  peur  aussi  les  chasse , 
Et  loin  même  des  coups  les  frappe  et  les  menace. 
En  vain  leur  chef  s'écrie,  il  les  rappelle  en  vain, 
La  frayeur  est.  sans  front  et  sans  cœur  çt  sans  main , 
Et,  sourde  à  la  raison  ,  aveugle  à  la  conduite , 
N'a  de  vigueur  qu'au  pied ,  n'est  prompte  qu'à  la  fuite. 


LES  FRANÇAIS  EN*  ALGÉRIE.  245 

Malheureusement  nos  bataillons  s'étaient  trop  pressés 
de  tirer.  Lorsqu'ils  furent  arrivés  au  bord  du  ravin  où  les 
fuyards  s'étaient  entassés  confusément,  ceux-ci  n'eurent 
à  recevoir  qu'un  feu  peu  nourri  et  se  mirent  bientôt  hors 
d'atteinte,  laissant  quelques  hommes  et  quelques  chevaux 
sur  le  terrain.  ?sous  sûmes  le  lendemain,  d'un  déserteur, 
qu'il  y  avait  eu  beaucoup  de  blessés;  mais  il  faut  observer 
que  les  déserteurs  connaissent  le  faible  de  ceux  qu'ils 
viennent  trouver  :  celui  ci  a  bien  pu  parler  ainsi  pour  se 
rendre  agréable.  11  est  sûr  que  les  fuyards,  ou  d'autres, 
ne  tardèrent  pas  à  se  montrer  de  nouveau,  en  plus  petit 
nombre  et  à  une  distance  plus  prudente;  ils  nous  accom- 
pagnèrent de  leurs  vaines  injures  jusqu'au  bois  des  Oli- 
viers, où  ils  nous  quittèrent  pour  aller  se  coucher  comme 
nous.  Le  gouverneur  compare  ces  cavaliers  arabes  à  des 
guêpes,  à  des  mouches,  si  l'on  veut,  que  l'on  chasse  et 
qui  reviennent  sans  cesse ,  et  qui  sont  au  moins  très- 
importunes  lorsqu'elles  ne  sont  pas  dangereuses.  La 
comparaison  est  parfaitement  exacte. 

Le  lendemain,  au  point  du  jour,  les  guêpes  reparurent, 
au  nombre  de  quinze  cents  à  peu  près,  appuyées  d'un 
bataillon  régulier,  et  attaquèrent  avec  vivacité  L'arriére- 
garde.  On  les  attendait,  tout  était  disposé  pour  les  re- 
cevoir. Les  troupes,  échelonnées  de  manière  à  protéger 
le  convoi  qui  remontait  la  pente  sud  de  l'Atlas,  empor- 
tant cette  fois  une  partie  des  malades  transportables  de 
Médéah  et  les  blessés  du  général  Duvivier ,  pouvaient  en 
même  temps  faire  un  retour  offensif  vers  l'arrière-garde , 
si  elle  avait  besoin  de  secours.  Ce  secours  ne  fut  pas  né- 
cessaire. Le  général  Changarnier,  avec  quelques  batail- 
lons ,  contint  parfaitement  les  forces  qui  l'attaquaient ,  et 
le  reste  de  l'armée  continuait  paisiblement  son  chemin  au 


244  LES  FRANÇAIS 

bruit  d'une  fusillade  assez  chaude  ,  lorsque  nous  vîmes 
déboucher  de  l'ouest  les  deux  bataillons  réguliers  des 
kalifats  de  Milianah  et  de  Sebaou ,  commandés  par  Abd- 
el-Kader  en  personne  ,  à  ce  que  nous  assura  M.  Boches, 
qui  le  vit  très-distinctement.  Cette  infanterie ,  flanquée 
de  nombreux  Kabyles,  marchait  au  pied  de  la  montagne, 
et  se  dirigeait  sur  la  droite  du  général  Changarnier ,  ma- 
nœuvre qui  nous  avait  fait  éprouver  des  pertes  l'année 
dernière.  Elle  s'avançait  avec  précaution  ,  paraissant  peu 
soucieuse  d'avoir  affaire  au  corps  d'armée  lui-même.  On 
devina  ce  sentiment  à  un  mouvement  rétrograde  qu'elle 
fit  en  voyant  les  deux  bataillons  échelonnés  près  de  la 
mine  de  cuivre  se  disposer  à  la  joindre;  et,  pour  ne  pas 
l'effrayer  trop  vite,  un  bataillon  du  23e  eut  ordre  de  tour- 
ner le  labyrinthe  de  ravins  au  delà  duquel  elle  se  trou- 
vait, tandis  qu'un  bataillon  du  53e  et  une  compagnie  de 
sapeurs  déposaient  leurs  sacs  sur  un  plateau  élevé  qu'ils 
occupaient ,  et  se  précipitaient  sur  elle  pour  la  prendre  à 
revers .  Ce  double  mouvement  se  fit  à  la  course  ;  en  un 
instant  l'ennemi  fut  abordé  et  fusillé  d'assez  près ,  au  son 
du  clairon,  qui  chante  dans  ces  occasions-là  un  air  tout 
retentissant  et  joyeux ,  une  espèce  d'en  avant  deux,  qui , 
joint  au  bruit  de  la  fusillade ,  donne  vraiment  envie  de  se 
mouvoir  et  de  courir.  Je  voyais  ceux  qui,  comme  moi, 
restaient  simples  spectateurs  de  ce  petit  engagement , 
impressionnés  d'une  manière  étrange.  Les  uns  faisaient 
piétiner  leurs  chevaux ,  les  autres  imitaient  le  sifflement 
des  balles ,  les  autres  répétaient  l'air  des  clairons ,  les  au- 
tres excitaient  la  course  de  nos  soldats  qui  ne  pouvaient 
les  entendre ,  ou  louaient  l'intelligence  et  la  bonne  exé- 
cution du  mouvement.  Le  plus  beau  était  de  voir  l'ardeur 
des  deux  bataillons  français;  mais  cette  scène  émouvante 


EN  ALGÉRIE.  2i5 

dura  peu  ;  les  réguliers  d'Abd-el-Kader  ne  tardèrent  pas 
à  lâcher  pied  :  ils  se  dispersèrent  dans  les  ravins ,  où  plu  - 
sieurs  périrent,  poursuivis  avec  acharnement  par  un  petit 
corps  de  cavaliers  indigènes  qu'on  appelle  la  gendarmerie 
maure.  On  fit  aussi  quelques  prisonniers. 

En  voyant  la  déconfiture  des  deux  bataillons  de  l'ouest, 
la  cavalerie  qui  était  devant  le  général  Changarnier  se 
porta  rapidement  à  leur  secours  ;  ce  mouvement  permit  à 
notre  arrière-garde  de  reprendre  l'offensive  contre  le  ba- 
taillon d'El-Berkany ,  qui  tenait  encore.  Il  ne  résista  pas 
longtemps ,  et  se  dispersa ,  laissant  un  assez  bon  nombre 
de  morts.  Cet  avantage  faillit  nous  coûter  cher  :  une  des 
dernières  balles  tirées  par  les  fantassins  arabes  vint  frap- 
per à  l'épaule  le  général  Changarnier,  et  sur  le  premier 
moment  l'on  crut  la  blessure  mortelle.  Il  n'en  était  rien 
par  bonheur;  la  balle  avait  glissé  sur  l'os  ;  elle  fut  extraite, 
et  le  brave  général  se  remit  à  la  tète  de  sa  troupe,  qu'il  ne 
voulut  pas  quitter.  Je  le  revis  à  cheval  le  lendemain  et 
les  jours  suivants. 

Le  combat  avait  cessé.  Peut-être  aurait-on  pu  pour- 
suivre encore  l'ennemi  ;  mais  il  restait  à  conduire  à  Médéah 
un  second  convoi  aussi  considérable  que  le  premier ,  et  il 
n'y  avait  pas  de  temps  à  perdre  ;  il  fallut  donc  abandonner 
l'espoir  de  rendre  plus  complète  la  sévère  leçon  que  l'en- 
nemi avait  reçue ,  et  regagner  le  col.  On  y  parvint  sans 
entendre  les  inj  ures  des  Arabes  ni  leur  tiraillement .  C'était 
beaucoup  ;  car  telle  est  la  nature  du  terrain,  qu'il  est  tou- 
jours possible  à  quelques  hommes  d'escorter  une  armée 
à  coups  de  fusil. 

J'ai  dit  qu'on  avait  fait  quelques  prisonniers  :  l'un 
d'eux  était  un  Espagnol,  déserteur  de  la  légion  étrangère 
Ce  misérable ,  connaissant  le  sort  qui  l'attendait ,  s'était 


216  LES  FRANÇAIS 

d'abord  refusé  à  marcher  ;  on  l'y  força  ;  mais  à  l'entrée  du 
chemin  creux  et  pierreux  qui  remonte  au  col,  il  fit  une 
tentative  désespérée  pour  s'échapper;  un  coup  de  fusil 
l'étendit  roide  mort  ;  il  tomba  en  travers  du  chemin  ;  les 
soldats  l'y  laissèrent,  étendu  sur  le  dos,  et  chacun,  en 
passant  par-dessus  son  corps,  adressait  une  imprécation 
au  traître  et  au  renégat;  quelques-uns  lui  crachaient  au 
visage.  «Chien!  disait  l'un,  tu  as  renoncé  ton  drapeau  ! — 
Tu  as  renoncé  ta  religion,  disait  l'autre. — Tiens!  tu  vou- 
lais manger  les  Français,  toi!  tu  seras  mangé  par  les 
vautours.  —  Allons  !  range-toi  que  je  passe ,  mauricaud  ! 
—  On  ne  t'enterrera  pas,  canaille!  »  C'était  un  homme 
de  trente  à  trente-cinq  ans,  robuste  et  d'une  figure  mar- 
tiale. On  avait  trouvé  sur  lui  des  proclamations  revêtues 
du  sceau  de  l'émir,  et  qu'il  était  sans  doute  chargé  de  je- 
ter sur  le  passage  de  l'armée,  pour  y  exciter  à  la  désertion. 
A  quelques  pas  de  ce  eadavre,  un  chirurgien  amputait 
la  jambe  d'un  pauvre  jeune  soldat  blessé  pendant  l'ac- 
tion, et  à  demi  mort.  Les  mêmes  hommes  lui  adressèrent 
des  paroles  de  commisération;  plusieurs  détournaient  la 
tète  en  pâlissant. 

Le  second  convoi  se  fit  aussi  heureusement  que  le  pre- 
mier ;  on  rencontra  encore  l'ennemi  au  retour,  et  plus  fort 
que  la  première  fois;  mais  on  ne  put  le  joindre,  malgré 
la  bonne  envie  qu'on  en  avait  et  la  résolution  avec  la- 
quelle il  paraissait  lui-même  vouloir  se  laisser  aborder. 
Toutes  les  dispositions  étaient  prises  :  la  soupe  mangée, 
les  sacs  confiés  au  convoi  en  marche  pour  le  col  ;  et  les 
hommes ,  munis  seulement  de  leurs  cartouches ,  avaient 
chacun  pour  deux  jours  de  vivres  en  biscuit  et  viande 
cuite.  Avec  ce  léger  bagage  ils  pouvaient  braver  les  diffi- 
cultés du  terrain  et  atteindre  dans  sa  fuite  un  ennemi 


EN  ALGÉRIE.  247 

dont  la  fuite  est  la  tactique  la  plus  habile  et  la  plus  ordi- 
naire. Tout  à  coup,  au  moment  où,  plein  d'espoir,  on  se 
mettait  en  marche,  lorsque  déjà  deux  bataillons  régu- 
liers qui  avaient  campé  près  de  nous  étaient  débordés 
d'un  côté  par  le  lieutenant -colonel  Cavaignac  et  un  ba- 
taillon de  zouaves  ;  de  l'autre,  gagnés  de  vitesse  et  séparés 
de  leur  cavalerie  par  deux  autres  bataillons  conduits  par 
le  général  Changarnier  ;  lorsque  le  gouverneur  s'ébranlait 
lui-même  avec  la  cavalerie  et  la  colonne  du  centre  ,  un 
ouragan  éclate,  des  torrents  de  pluie  glacée  tombent,  et 
en  un  instant  le  sol  détrempé  devient  impraticable.  Il  n'y 
avait  plus  moyen  de  faire  un  pas  sans  glisser,  sans  chan- 
celer. Il  fallut  renoncer  à  toute  entreprise  et  gagner  pé- 
niblement le  chemin  d'Alger.  On  avait,  il  est  vrai,  dé- 
posé quatre  cent  mille  rations  dans  Médéah,  et  c'était  un 
assez  grand  résultat  pour  qu'on  put  se  consoler  par  la 
pensée  des  avantages  ultérieurs  que  procurerait  cette  opé- 
ration heureusement  et  laborieusement  accomplie.  Mais 
la  nouvelle  garnison  de  Médéah  était  prisonnière  comme 
celle  qu'elle  venait  de  remplacer;  l'ennemi,  battu,  était 
néanmoins  maître  de  la  campagne  ;  on  avait  enterré  quel- 
ques morts,  dépensé  beaucoup  d'argent;  on  ramenait 
sur  les  cacolets  de  l'ambulance  un  certain  nombre  de 
blessés  et  plus  encore  de  malades  :  cette  même  pluie  qui 
nous  empêchait  de  joindre  les  Arabes  allait  certainement 
peupler  nos  hôpitaux. 

Un  dernier  épisode,  dont  je  fus  en  quelque  sorte  té- 
moin, achèvera  de  donner  une  idée  du  pays  et  de  la  guerre. 
La  descente  du  col  avait  été  rendue  très  difficile  par  la 
pluie  ;  les  chevaux ,  les  hommes  et  les  mulets  glissaient 
sur  cette  pente  rapide,  et  il  fallait  beaucoup  de  précau- 
tions pour  empêcher  les  accidents.  Le  passage  de  l'ambu- 


248  LES  FRANÇAIS 

lance  surtout  avait  pris  du  temps  ;  il  en  était  résulté  une 
solution  de  continuité  dans  la  colonne.  L'avant-garde, 
marchant  sans  obstacle ,  s'était  éloignée  d'environ  une 
demi-lieue  du  gros  de  l'armée,  précédé  lui-même  de  l'am- 
bulance, encore  engagée  dans  l'étroit  chemin  qui  s'al- 
longe en  serpentant  du  premier  plateau  de  la  montagne 
à  l'entrée  du  col.  Je  me  trouvais  avec  un  jeune  lieutenant 
des  chasseurs  d'Afrique,  attaché  comme  officier  d'ordon- 
nance à  la  personne  du  gouverneur,  entre  l'ambulance, 
qu'un  détour  nous  avait  fait  perdre  de  vue  depuis  quel- 
ques minutes,  et  l'avant-garde  que  nous  n'apercevions 
pas;  le  lieutenant  me  racontait  quelques  aventures  de 
guerre  que  j'écoutais  avec  un  grand  intérêt ,  lorsque  tout 
à  coup  je  vis  à  peu  de  distance  des  tourbillons  de  fumée  ; 
je  les  fis  remarquer  à  mon  compagnon.  «  Ce  sont,  dit-il, 
des  gourbis  que  l'avant-garde  a  brûlés  en  passant ,  pour 
punir  les  Soumatas  d'avoir  tiré  sur  nous  :  ils  ne  doivent 
pas  être  de  bonne  humeur...  Mais,  ajouta-t-il  en  regar- 
dant de  tous  côtés,  nous  sommes  seuls;  pressons  le 
pas,  on  pourrait  nous  faire  un  mauvais  parti.  —  Quoi  ! 
dis-je ,  au  milieu  de  l'armée?  —  On  a  vu  des  exemples  , 
reprit-il  en  souriant  ;  pressons  le  pas.  »  Nous  nous  mîmes 
au  trot.  Au  bout  d'une  minute  ou  deux  nous  rencon- 
trâmes cinq  sapeurs  du  génie  conduisant  deux  chevaux. 
«  L'avant-garde  est-elle  loin?  demanda  le  lieutenant.  — 
Non,  répondirent  ces  hommes,  elle  vient  de  passer. — 
Pourquoi  êtes- vous  restés  en  arrière?  poursuivit  sévère- 
ment le  lieutenant  ;  il  est  défendu  de  marcher  ainsi  par 
petits  groupes  ;  rétrogradez  vers  l'armée.  —  Mais ,  dirent 
encore  ces  hommes,  l'avant-garde  est  là.  » 

Nous  nous  remîmes  au  pas.  «  C'est  que,  voyez-vous, 
continua  le  lieutenant,  les  Kabyles  sont  enragés  quand 


EN  ALGERIE.  249 

leurs  maisons  brûlent  ;  et  ces  gredins-là ,  qui  tiennent  si 
peu  devant  une  force  régulière,  sont  d'une  audace  inima- 
ginable quand  il  s'agit  de  faire  un  mauvais  coup.  Ils  s'em- 
busquent dans  les  rochers ,  derrière  les  arbres  ,  rampent 
sur  l'herbe,  lâchent  leur  coup  de  fusil,  coupent  la  tète  de 
celui  qu'ils  ont  tué;  et  puis...  cours  après!  Ils  sont  déjà 
loin,  ou  ils  ont  regagné  leur  cachette.  Nous  en  avons 
peut-être  une  vingtaine  autour  de  nous ,  en  face  desquels 
nous  ferions  vilaine  figure.  » 

Tout  en  causant  ainsi,  nous  avions  perdu  de  vue  les  sa- 
peurs, et  nous  n'apercevions  toujours  pas  l'avant-garde. 
La  route  que  nous  suivions  formait  une  espèce  d'arête 
entre  deux  vallées  remplies  de  hautes  herbes,  de  brous- 
sailles et  de  bouquets  de  bois.  A  droite  et  à  gauche  on 
voyait  brûler  des  gourbis.  Je  remarquai,  sans  rien  dire, 
que  mon  compagnon  nous  faisait  reprendre  le  trot.  J'en- 
tendis le  clairon.  «  Ah!  m'écriai-je  avec  une  certaine  joie, 
voici  l'avant-garde.  — Oui ,  répondit  le  lieutenant,  elle 
est  au  camp,  à  une  petite  demi-lieue  de  nous.  Mes  pis- 
tolets ne  sont  pas  chargés  ;  et  les  vôtres?  —  Ils  sont  char- 
gés, mais  j'ai  oublié  d'y  mettre  des  capsules.  —  Ah  !... 
pressez  votre  cheval.. .  Sauriez-vous  manier  votre  sabre?» 

Je  m'étais  en  effet  affublé  d'un  long  sabre,  je  ne  sais 
trop  pourquoi  ;  probablement  par  simplicité  d'homme  de 
lettres. 

«  Mon  sabre  !  il  ne  me  sert  exactement  qu'à  me  faire 
trébucher  quand  je  marche.  J'ignore  si  je  saurais  même 
le  tirer  du  fourreau...  Franchement,  est-ce  que  vous 
croyez  qu'il  y  a  du  danger?  —  Tenez ,  dit  le  lieutenant , 
je  ne  veux  pas  vous  effrayer,  mais  nous  sommes  dans  un 
mauvais  pas  ;  nous  nous  défendrions  peut-être  mal  contre 
trois  ou  quatre  fusils ,  ainsi  faisons  un  temps  de  galop. — 


250  LES  FRANÇAIS 

Galopons,  répondis-je  ;  il  faut  se  plier  aux  coutumes  du 
pays.  »  Mais  nous  n'avions  pas  fait  ainsi  quelques  toises, 
que  je  m'arrêtai  court.  «  Eh  bien!  s'écria  le  lieutenant 
tout  étonné,  que  faites-vous  donc?  —  Avez  la  bonté  de 
tenir  un  moment  mon  cheval,  lui  dis-je,  il  faut  que  je  le 
sangle  ;  la  selle  tourne  sous  moi. — Non,  certes,  répliqua- 
t-il  avec  une  expression  très-sérieuse;  je  ne  vous  laisserai 
pas  descendre  ;  tenez-vous  comme  vous  pourrez,  et  filons. 
—  Je  vais  tomber.  —  Empoignez  les  crins.  Nous  n'irons 
qu'au  trot,  si  vous  voulez;  mais,  pour  Dieu,  ne  descendez 
pas  !  Je  suis  étonné  que  nous  n'ayons  pas  déjà  reçu  quel- 
que chose  :  ils  nous  croient  sans  doute  bien  montés  et  bien 
armés.  »  Disant  cela,  il  trottait  toujours;  et  comme  je  vis 
que  je  me  tenais  à  peu  près  en  équilibre  sur  ma  selle  mou  - 
vante,  je  n'insistai  pas.  Jusque-là  j'avais  un  peu  pensé 
que  le  lieutenant  voulait  se  divertir;  comment  imaginer 
qu'il  poussât  la  plaisanterie  jusqu'à  risquer  de  me  faire 
rompre  le  cou  ?  Je  m'affermis  donc  sur  mes  étriers ,  et 
même  je  me  sentis  meilleur  cavalier  que  je  ne  l'avais  été 
de  toute  la  campagne.  Le  lieutenant  tenait  un  œil  sur 
moi,  un  autre  sur  les  deux  côtés  de  la  route.  «  Comment 
celava-t-il? —  Eh!  répondis-je,  me  rappelant  l'histoire 
de  cet  homme  qui  tombait  d'un  cinquième  étage,  cela  va 
bien,  pourvu  que  cela  dure.  —  Quand  nous  aurons  passé 
ce  bouquet  de  bois,  poursuivit-il  en  m'indiquant  un  petit 
fourré  d'où  nous  approchions,  je  réponds  de  vous  ,  et  je 
vous  laisse  sangler  votre  cheval. — Écoutez,  lieutenant,  lui 
dis  je  à  mon  tour,  faites- en  ce  que  vous  voudrez ,  mais, 
pour  moi ,  je  dis  un  Ave  Maria.  —  Dites-le  pour  deux ,  » 
répondit  il.  Nous  passâmes  en  silence  et  sans  encombre 
devant  le  fourré,  et  deux  minutes  après  nous  arrivâmes 
au  bivouac.  Au  même  instant,  et  lorsqu'à  peine  on  avait 


EN  ALGÉRIE.  251 

dessellé  nos  chevaux,  quelques  coups  de  fusil  se  firent 
entendre.  Une  vingtaine  d'hommes  encore  en  selle  se  pré- 
cipitèrent sur  le  chemin  :  ils  revinrent  avec  la  colonne , 
rapportant  les  corps  décapités  des  cinq  sapeurs  à  qui  nous 
avions  parlé  une  demi-heure  auparavant,  sans  avoir  pu 
atteindre  les  meurtriers.  J'échangeai  avec  le  lieutenant 
un  regard  significatif  que  le  gouverneur  intercepta  et 
comprit ,  ce  qui  nous  attira  de  sa  part  une  semonce  mili- 
taire, contre  laquelle,  malgré  ma  qualité  de  civil,  je  me 
gardai  hien  de  réclamer,  rendant  grâces  à  Dieu  d'en  être 
quitte  à  si  bon  marché. 

Je  pense  pouvoir  terminer  le  récit  du  ravitaillement  de 
Médéah  en  publiant  ici  une  lettre  qui  m'a  paru  peindre 
au  naturel  le  caractère  de  ces  soldats  qu'on  vient  de  voir 
à  l'œuvre.  Je  n'ai  pas  besoin  d'expliquer  comment  cette 
lettre  est  tombée  entre  mes  mains  ;  il  suffit  que  je  ne  com- 
mette nulle  indiscrétion  en  l'imprimant.  Je  n'y  ai  rien 
changé  :  corriger  c'eût  été  gâter;  j'ai  seulement  rétabli 
l'orthographe  pour  la  commodité  du  lecteur. 


«  .4  Monsieur  et  Madame  G***,  cultivateurs  à 

«  Alger,  le  25  mars  1841. 

«  Cher  père,  chère  mère,  chère  soeur, 

«  C'est  à  vous  trois  aujourd'hui  que  j'écris  ;  c'est  pour 
vous  apprendre  que  nous  partons  demain  d'Alger  :  nous 
allons  à  Milianah  ou  Médéah.  Pour  sur  que  nous  ver- 
rons les  Bédouins  en  route.  C'est  donc  lundi  que  nous 
combattons  contre  l'ennemi,  ou  mardi,  à  son  choix. 
Quoi  donc!  me  voilà  donc  bientôt  au  péril  de  ma  vie  ! 


2S2  LES  FRANÇAIS 

«  Reviendrai-je?  Je  n'en  sais  rien.  Je  puis  mourir  comme 

«  je  puis  revivre  ;  vous  savez  que  c'est  comme  ça  dans  ces 

«  affaires-là.  Il  y  a  plutôt  le  danger  de  périr.  On  ne  fait 

«  pas  d'omelette  sans  casser  les  œufs.  Enfin,  c'est  à  la 

"  grâce  de  Dieu ,  et  attendre  ce  qui  viendra  ;  voilà  mon 

«  système.  Il  ne  faut  pas  avoir  peur  ;  il  faut  prendre  du 

«  courage;  l'insensibilité  est  à  l'ordre  du  jour.  Celui  qui 

«  se  distingue  peut  espérer  d'être  récompensé ,  s'il  n'en 

«  meurt  pas. 

•   Comme  je  puis  mourir,  et  que  j'ai  quinze  cents  francs, 

«  je  veux,  mes  chers  parents,  que  l'on  donne  deux  cents 

«  francs  à  mon  oncle;  c'est  un  pauvre  vieux,  ça  lui  fera 

«  du  bien  sur  sa  décadence;  et  je  veux  que  l'on  habille 

«  mon  filleul,  le  fils  de  Thomas,  et  que  l'on  fasse  dire 

«  un  service  en  mémoire  et  pour  le  repos  de  mon  àme. 

«  Bien  des  choses  à  M.  le  curé.  Il  sera  fâché  de  ma  fin 

«  prématurée  ;  mais  quand  on  est  soldat ,  on  doit  s'y  at- 

«  tendre;  on  est  sous  le  drapeau;  pour  lors  tout  est  dit. 

«  Le  reste,  ma  pauvre  mère  en  fera  ce  qu'elle  voudra.  Il 

«  ne  faut  pas  croire  que  j'ai  peur,  car  je  suis  toujours 

«  très-gai.  Cueillir  des  lauriers  fait  ma  joie.  Mes  bons 

«  parents ,  soyez  sans  inquiétude  que  je  ferai  mon  devoir 

«  jusqu'à  la  dernière  minute  de  ma  vie  Voila  ma  pauvre 

«  sœur  à  la  veille  d'être  seule.  Comme  on  ne  sait  pas  ce 

«  qui  peut  arriver,  et  que  nous  sommes  tous  mortels ,  je 

«  vous  fais  mes  adieux.  Adieu,  chers  parents!  Quoi  donc! 

«  il  faut  penser  que  nous  ne  nous  reverrons  peut-être 

«  plus.  Surtout  ne  prenez  pas  de  chagrin,  car  tout  le 

«  monde  ne  meurt  pas  ;  moi ,  je  ne  pense  pas  du  tout  à 

«  mourir,  car  je  veux  avant  parcourir  cette  Afrique  de 

«  malheur,  et  tâcher  d'avoir  la  croix.  Pour  à  présent  je 

«  deviens  sans  souci.  Vous  pouvez  croire  que  je  ne  suis 


EN  ALGÉRIE.  253 

«  pas  fâché  d'être  soldat,  car  c'est  là  qu'un  homme  se 
«  dégourdit  et  qu'il  apprend  l'usage  du  monde.  Celui  qui 
«  revient  raconte  ce  qu'il  a  vu.  Les  Arahes  ne  sont  pas 
«  fantassins;  ils  combattent  à  cheval,  d'après  ce  qu'on 
«  dit,  enveloppés  dans  une  couverture  qui  se  dit  bur- 
«  nous,  lâchent  leur  coup  et  se  sauvent.  Bons  cavaliers, 
«  mauvais  tireurs ,  féroces  quand  ils  sont  les  plus  forts , 
«  ça  ne  leur  arrive  pas  tous  les  jours.  Ce  qui  m'étonne, 
«  est  que  les  mauricauds  d'ici,  que  l'on  nomme  les  Maures, 
«  et  qui  sont  lesbourgeoisdel'Afrique,  sont  blancs  comme 
«  vous  et  moi.  Nous  sommes  sous  le  commandement  du 
«  général  Bugeaud,  un  vieux  des  anciens,  connu  pour 
«  être  le  père  de  la  troupe ,  guerrier  fini ,  n'ayant  pas 
«  froid  aux  yeux.  Avec  lui,  ce  n'est  pas  le  moment  de 
«  s'endormir.  Il  a  fait  les  guerres  du  grand  Napoléon; 
«  toujours  le  premier  au  feu.  Tous  ses  grades  ont  été  re- 
«  cueillis  sur  le  champ  du  carnage.  Ainsi  vous  voyez  que 
«  tout  le  monde  n'en  meurt  pas ,  car  c'est  une  tête  blan- 
«  che  et  il  a  femme  et  enfants  au  pays ,  à  ce  que  nous 
•<  ajoute  un  Limousin  qui  en  est.  Nous  avons  aussi  avec 
«  nous  le  brave  Changarnier.  Pas  une  affaire  où  il  n'at- 
«  trape  une  balle  dans  son  cheval  ou  dans  ses  habits ,  et 
«  avec  ça,  va  toujours!  Ainsi  il  ne  faut  pas  avoir  peur; 
«  soyons  Français.  Une  fois  qu'on  se  trouve  en  campa - 
«  gne,  la  fusillade  n'arrête  pas  ni  le  jour  ni  la  nuit.  Quand 
«  ça  ennuie  les  Français,  ils  envoientdesbouletsàtous  ces 
«  Bédouins,  et  on  les  voit  décamper  sans  dire  merci.  Pour 
«  quant  au  Français ,  il  ne  sait  pas  fuir.  Si  les  Arabes 
•■  vous  attrapent,  quelquefois  ils  ne  massacrent  pas  ce- 
«  lui  qui  veut  se  faire  mahométan  et  servir  avec  eux. 
«  Mais  il  faut  renoncer  Jésus-Christ  et  la  France:  plutôt 
«  la  mort  !  11  y  en  a  eu  qui  s'y  sont  décidés  pour  se  sau- 


254  LES  FRANÇAIS  EN  ALGERIE. 

«  ver  leur  vie  :  on  les  regarde  comme  de  la  canaille  et  des 

«  capons.  Vous  n'avez  pas  besoin  de  craindre  que  j'en 

«  fasse  autant,  en  cas  de  malheur.  Mais  il  faut  espérer 

«  que  nous  serons  les  vainqueurs.  Celui  qui  meurt  doit 

«  mourir  content,  mourant  pour  la  chose  qu'il  meurt  ;  et 

<■  il  meurt  en  musique,  au  son  des  clairons  et  des  tam- 

«  hours.  Nous  emportons  nos  vivres  avec  nous;  il  n'y  a 

<<  nulle  auberge  sur  la  route ,  et  quand  la  nuit  est  venue, 

«  on  se  couche  dans  son  pantalon ,  voilà  le  logement  : 

«  celui  qui  veut  un  traversin  met  sa  tète  sur  une  pierre. 

«  Quelquefois  on  estàdéjeuner,  le  Bédouin  arrive:  ilfaut 

«  tout  laisser  pour  le  recevoir  :  on  a  le  ventre  au  feu,  le 

«  dos  à  la  table;  c'est  le  contraire  que  comme  dans  la 

«  chanson.  Le  caporal  nous  dit  un  tas  de  farces;  avec  lui, 

-«  jamais  de  chagrin .  Allons,  répondez-moi  de  suite  :  où  ? 

«  je  ne  sais  pas.  Je  vous  embrasse  les  larmes  aux  yeux. 

<•   Votre  fils  pour  la  vie,  qui  sera  peut-être  bien  courte. 

Pierre  G. 

«  P.  S.  Nous  fumons  beaucoup  pour  nous"  distraire.  Le  tabac 
«  est  bon,  et  à  la  portée  du  soldat;  deux  sous  le  paquet.  » 


XX 


LA  MÉDECINE  CIVILISÉE. 


La  peste  sévit  à  Alger  en  1 8 1 G  et  1817.  Le  gouverne- 
ment turc  publia  d'abord  une  ordonnance  qui  défendait 
de  parler  de  la  maladie.  Il  ordonna  ensuite  des  prières  pu- 
bliques. 

En  1832,  le  choléra  fit  invasion  dans  la  colonie.  Aus- 
sitôt éclatèrent  de  tous  côtés  les  arrêtés,  les  prescriptions, 
les  conseils  ;  tout  cela  ne  pouvait  faire  ni  bien  ni  mal  ;  mais 
si  c'eût  été  le  temps  de  rire,  un  digne  médecin  en  aurait 
fourni  l'occasion  à  tous  les  pestiférés.  Il  rédigea  des  avis 
officiels  où  il  indiquait  un  régime  à  suivre ,  dont  voici  les 
principaux  traits  :  «  Cesser  tout  mouvement  de  onze  heu- 
res à  trois,  et  dormir  encore  pendant  la  plus  forte  chaleur; 

—  se  tenir  l'esprit  en  repos ,  —  vivre  sans  crainte  au  mi  - 
lieu  de  l'épidémie,  voilà  la  condition  la  plus  favorable 
pour  ne  pas  en  être  attaqué. —  Il  faut  conserver  le  calme 
de  l'âme,  éloigner  les  occasions  de  se  mettre  en  colère. 

—  Les  affections  tristes  troublent  les  digestions,  agitent 
l'àme  pendant  le  sommeil,  irritent  continuellement  le 
système  nerveux.  »  Enfin  il  en  revenait  à  l'ordonnance 
turque  :  «  Il  faut  détourner  son  esprit  de  l'idée  du  cbo- 
léra.  ••  Il  conseillait  de  plus  la  sobriété,  la  chasteté,  beau- 
coup d'autres  vertus;  non  comme  vertus,  mais  comme 


256  LES  FRANÇAIS 

remèdes.  De  Dieu,  pas  un  mot.  Les  deys  étaient-ils  les 
plus  sauvages? 

Ce  n'est  pas  la  première  ni  la  dernière  fois  que  la  mé- 
decine a  pris  la  parole  dans  les  affaires  générales  de  la  co- 
lonie, et  il  faut  lui  rendre  la  justice  de  dire  qu'elle  a, 
en  général,  fortement  recommandé  la  pratique  de  cer- 
taines vertus.  On  étonnerait  beaucoup  nos  esculapes  si 
on  leur  montrait  combien  ils  sont  souvent  d'accord  avec 
ce  catéchisme ,  qu'ils  méprisent  d'ailleurs ,  pour  la  plu- 
part, si  souverainement.  J'en  connais  devant  qui  j'hési- 
terais à  faire  une  telle  démonstration  :  par  conviction  phi- 
losophique, ils  en  viendraient  peut-être  à  conseiller  la 
débauche  ou  l'ivrognerie.  Quelle  pitié  de  voir  des  gens  de 
mérite  recommander  des  vertus  dont  leur  science  leur 
fait  reconnaître  les  bienfaits,  et  se  montrer  en  même 
temps  pleins  d'animosité  contre  les  doctrines  et  les  mi- 
nistres d'une  religion  qui  seule  a  le  pouvoir  d'implanter 
et  de  faire  vivre  au  cœur  de  l'homme  ces  salutaires  ver- 
tus !  11  en  est  ainsi  pourtant  :  le  docteur  qui  vous  or- 
donne le  calme  de  l'àme  au  milieu  des  désastres  publics, 
et  jusque  sur  le  cercueil  de  vos  parents  et  de  vos  amis  les 
plus  chers  ;  qui  défend  les  affections  tristes,  parce  qu'elles 
troublent  les  digestions,  et  la  colère,  parce  qu'elle  irrite 
le  système  nerveux,  traitera  d'insensibilité  sauvage, 
d'imbécillité  fanatique  la  résignation  chrétienne,  ou 
l'attribuera  toute  à  la  construction  particulière  de  la 
boite  osseuse  de  votre  cerveau.  Soyez  sobre,  chaste ,  pa- 
tientpar  crainte  delamaladie  :  vousdevenez  à  ses  yeux  un 
homme  sage ,  vous  êtes  maitre  de  vos  passions,  vous  avez 
un  cerveau  bien  conformé.  Pratiquez  ces  vertus  parce 
que  vous  craignez  l'enfer  et  parce  que  vous  aimez  Dieu  , 
vous  devenez  un  maniaque  chez  qui  la  bosse  de  la  reli- 


EN  ALGÉRIE.  2o7 

giosité  est  par  trop  proéminente.  Ce  sage  médecin  per- 
dra lui-même  toute  patience,  il  s'irritera,  il  s'abandon- 
nera, même  en  temps  de  peste,  à  la  colère  la  plus  violente  , 
s'il  voit  un  peu  trop  souvent  dans  l'hôpital  qu'il  gou- 
verne ,  paraître  le  prêtre ,  qu'il  ne  peut  pas  en  chasser 
absolument ,  et  qui  ne  fait  autre  chose  cependant  que  cal- 
mer les  imaginations  et  raffermir  les  cœurs. 

En  revenant  de  l'hôpital  du  Dey,  où  il  y  a  quinze  cents 
hommes,  soit  malades,  soit  employés,  et  pas  une  chapelle, 
je  causais  avec  un  jeune  chirurgien.  ■  Voyons,  disai-je, 
est-ce  Dieu  qui  a  fait  l'homme? — J'incline  à  le  croire, 
me  répondit-il.  —Pensez-vous  que  l'homme  ait  été  créé 
seulement  pour  la  vie  misérable  que  nous  le  voyons  me- 
ner ici-bas? — Il  serait  un  peu  hardi  de  l'affirmer,  et  la 
preuve  en  est  difficile .  >'aitre,  faire  ses  dents,  recevoir 
des  férules  à  l'école,  être  battu  et  prisonnier  au  collège, 
porter  la  chaîne  dans  une  caserne,  et  finalement  venir 
mourir  dans  un  hôpital  d'Afrique ,  c'est  une  pauvre 
destinée  pour  un  être  fabriqué  avec  tant  de  soin  et  qui 
semble  appelé  à  de  si  grandes  œuvres  Tl  est  donc  pro- 
bable que  quelque  chose  commence  quand  tout  nous  pa- 
raît être  fini;....  mais  je  n'en  sais  rien.  —  Vous  savez 
du  moins  que  ce  que  nous  appelons  vertu  est  utile  et 
même  indispensable  à  la  durée,  à  la  solidité,  à  l'activité 
de  la  machine  corporelle? — Pour  cela,  j'en  suis  sûr. 
Lorsque  la  machine  fonctionne  sans  vertu,  ce  n'est 
qu'une  exception.  —  Eh  bien!  pourquoi  les  conditions 
de  la  bonne  vie  future  ne  seraient-elles  pas  les  mêmes  que 
celles  de  la  bonne  vie  présente?  Pourquoi  l'âme  n'aurait- 
elle  pas  besoin  d'un  régime  comme  le  corps?  Dieu ,  qui  a 
fait  le  corps  et  l'âme ,  et  qui  marque  toutes  ses  œuvres  du 
visible  cachet  d'une  puissante  unité,  ne  vous  met-il  pas 

17 


258  LES  FRANÇAIS 

par  là  sur  la  voie  de  comprendre  que  ces  excès ,  dont  vous 
voyez  les  funestes  résultats  sur  la  matière,  sont  plus  fu- 
nestes encore  à  l'âme  qui  lui  est  momentanément  unie? 
IN 'en  faut-il  pas  conclure  que ,  réciproquement,  ce  qui 
est  un  bien  pour  l'âme  est  un  bien  pour  le  corps;  que  la 
prière  est  un  véritable  remède ,  plus  efficace  souvent  que 
tous  les  vôtres  ;  que  la  pensée  qui  domine  l'âme  fait  sur 
le  corps  des  cures  que  vous  ne  sauriez  jamais  opérer? 
—  Je  ne  conteste  rien ,  je  n'affirme  rien ,  me  dit  le  jeune 
homme,  je  cherche,  je  doute,  j'attends...  Mais,  ajouta- 
t-il,  j'attends  comme  un  homme  qui,  sans  savoir  si  la 
religion  est  divine ,  sait  du  moins  qu'elle  est  utile  et  con- 
solante ,  et  sent  dans  sa  conscience  une  obligation  pres- 
sante de  la  respecter.  Oui,  la  religion ,  par  l'action  qu'elle 
exerce  sur  l'âme ,  est  plus  puissante  que  tous  nos  remèdes. 
>Tous  ne  pouvons  rien  contre  les  passions ,  elle  peut  tout. 
>Ti  dans  la  trousse  du  chirurgien  ,  ni  dans  les  fioles  de 
l'apothicaire ,  ni  dans  le  savoir  du  médecin  en  chef,  il  n'y 
a  la  moindre  ressource  contre  l'amour  effréné  du  vin  , 
contre  la  débauche ,  contre  la  nostalgie  ,  trois  causes  de 
destruction  plus  puissantes  que  le  feu  de  l'Arabe  et  la 
dévorante  ardeur  du  climat.  Quiconque  a  un  peu  vécu 
avec  le  soldat  sait  que  le  moral  d'un  homme  religieux  est 
plus  solide  qu'un  autre.  Est-ce  un  effet  de  l'imagination? 
est-ce  le  résultat  d'une  cause  supérieure?  voilà  mon  doute; 
quant  au  fait,  il  est  sur.  Je  l'ai  observé  cent  fois,  et  vous 
pouvez  croire  que  je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  voient  avec 
horreur  autour  de  nos  malades  des  prêtres  et  des  sœurs 
de  charité.  S'il  dépendait  de  moi  que  toute  l'armée  fût 
chrétienne  et  que  tous  les  hôpitaux  fussent  desservis  par 
des  infirmiers  voués  à  Dieu ,  je  n'hésiterais  guère  ;  je  suis 
persuadé  que  la  France  y  gagnerait  deux  ou  trois  milliers 


EN  ALGÉRIE.  2S9 

d'hommes  tous  les  ans  sur  la  seule  armée  d'Afrique.  Nous 
aurions  infiniment  moins  de  malades ,  et  ces  malades  se- 
raient infiniment  mieux  traités.  Le  plus  grand  service  que 
l'on  put  rendre  à  nos  malheureux  soldats  serait ,  je  crois , 
de  chasser  de  nos  hôpitaux  la  race  hideuse  des  infirmiers. 
Je  ne  sais  pas  si  l'on  en  trouverait  trois  sur  cent  qui  pour 
dix  sous  ne  consentissent  à  tuer  un  homme,  en  lui  vendant 
du  vin,  des  liqueurs  fortes ,  des  comestibles  infects,  dont 
ils  font,  en  dépit  de  nos  défenses  et  de  notre  surveillance, 
un  commerce  assassin.  Quel  dévouement  attendre  d'ail- 
leurs de  ces  grossiers  mercenaires?  Us  voient  avec  plaisir 
expirer  le  malade  sous  le  chevet  duquel  ils  espèrent  trou- 
ver quelques  pièces  de  monnaie,  et  leur  avidité  le  dépouille 
souvent  sans  même  attendre  que  l'infortuné  ait  rendu  le 
dernier  soupir  !  » 

Par  malheur  les  sentiments  que  me  manifestait  ce  jeune 
chirurgien  sont  loin  d'être  partagés  par  le  plus  grand 
nombre  de  ses  confrères.  11  est  aussi  vrai  qu'incroyable 
que  beaucoup  de  médecins  militaires  ne  peuvent  pas  sup- 
porter la  présence  ni  l'action  d'un  prêtre,  et  que  la  plu- 
part du  temps  l'administration ,  qui  devrait  lutter  contre 
leurs  préjugés,  les  seconde.  Il  a  fallu,  dans  l'origine,  que 
l'évêque  et  ses  prêtres  se  missent  à  genoux ,  suppliassent 
cent  fois  le  gouverneur  pour  obtenir  la  faveur  d'aller  se 
briser  aux  fatigues  de  la  visite  des  hôpitaux  ,  et  cette 
honne  œuvre  est  pour  ceux  qui  réussissent  à  l'entre- 
prendre la  cause  de  mille  avanies.  Dès  que  le  prêtre  se 
présente,  il  y  a  une  nuée  d'officiers  de  santé ,  de  portiers  7 
d'administrateurs  qui  se  liguent  contre  lui  et  lui  barrent 
le  malade.  On  croirait  que  ce  prêtre  vient  leur  dérober 
quelque  chose  :  ils  s'épouvantent  de  la  confession  comme 
s'il  s'agissait  de  les  y  faire  passer;  ils  voudraient  que  l'u- 


260  LES  FRANÇAIS 

sage  en  fût  aboli.  Pour  dégoûter  le  prêtre  et  la  religieuse, 
il  n'est  sorte  de  ruse  qu'on  n'imagine  :  le  manqued'égards, 
les  tracasseries  de  tout  genre ,  les  grossièretés  même  sont 
prodiguées.  Ce  n'est  pas  assez,  on  a  recours  à  la  calomnie  ; 
on  essaie  de  faire  intervenir  le  commissaire  de  police  et  le 
gendarme.  J 'ai  tenu  en  mes  mains,  j'ai  copié,  et  je  pourrais 
produire  un  rapport  où  l'on  demande  enfin  au  gouverne- 
ment de  protéger  les  malades  contre  le  zèle  fanatique  du 
prêtre  qui  les  tue(l).  Cette  honteuse  pièce,  où  l'ortho- 
graphe et  le  français  ne  sont  pas  moins  outragés  que  le 
bon  sens ,  n'a  pas  été  méprisée  par  l'autorité  supérieure  : 
elle  a  motivé  envers  d'honorables  et  pieux  ecclésiastiques 
un  rappel  à  des  règlements  sauvages  qu'ils  n'avaient  pas 
violés.  La  moindre  contravention  contre  une  règle  igno- 
rée ,  absurde  et  souvent  faite  de  la  veille ,  contre  une  con- 
signe de  soldat ,  est  exploitée  par  ces  prètrophorbes  avec 
une  intelligence  bête  qu'on  s'étonne  de  trouver  en  eux  : 
cela  grossit,  cela  monte,  cela  devient  une  affaire,  on  écrit, 
on  fait  écrire ,  le  gouverneur  en  est  importuné ,  on  porte 
la  question  à  Paris ,  d'où  les  bureaux  envoient ,  selon 
l'usage,  quelques  fetfas  imbéciles  ;  tout  s'envenime,  et 
quelquefois  le  service  religieux  est  suspendu.  Pendant  ce 
temps-là  un  malade  demande  le  prêtre.  «  11  n'y  a  point  de 
prêtre. —  Mais  je  voudrais  me  confesser.  — Attends;  dans 
quelques  jours  peut-être  on  permettra  au  prêtre  de  reve- 
nir. — Mais  je  sens  que  je  meurs. —  Eh  bien!  crève,  est-ce 

(O  Les  officiers  généraux,  quoique  moins  durs  que  les  médecins,  disent 
aussi  quelquefois  qu'il  ne  faut  pas  tourmenter  les  malades,  et  que  la  présence 
d'un  prêtre  les  tourmente  toujours.  Or,  ces  hommes  si  scrupuleux  ordonnent 
sans  hésiter  des  évacuations  d'hôpital  en  gros,  prenant  toute  une  file  comme 
un  boulet,  sans  s'inquiéter  des  mourants  ni  des  autres;  et  l'on  en  voit  rarement 
qui  se  donnent  beaucoup  de  peine  pour  trouver  une.  planche  afin  d'abriter  ceux 
qui  n'ont  pas  d'abri;  une  pierre  à  mettre  auprès  de  la  paille  sur  laquelle  ils 
couchent,  pour  qu'ils  ne  soient  pas  obligés  de  poser  leurs  tisanes  à  t»rre  pêle- 
mêle  avec  les  cuvettes .  les  vases  de  nuit ,  etc. 


EN  ALGÉRIE.  "2(31 

que  tu  ne  peux  pas  mourir  sans  te  confesser?  Je  m'en 
passe  bien ,  moi  !  » 

Dans  une  pompeuse  énumération  des  avantages  faits  en 
Algérie  à  la  religion  catholique ,  le  ministère  nous  dit 
entre  autres  choses  :  Les  militaires  admis  dans  les  hôpi- 
taux peuvent  aussi  réclamer  les  consolations  du  prêtre. 
(  Tableau  de  la  situation  des  établissements  français  dans 
l'Algérie,  1840.)  Sans  doute  ils  peuvent  réclamer  ses  con- 
solations ,  pourvu  que  ce  ne  soit  ni  à  Médéah ,  ni  à  Mas- 
cara, nia  Milianah,  ni  à  Tlemcen  ,  ni  dans  une  quantité 
d'autres  camps  où  il  n'y  a  point  de  prêtre;  pourvu  que 
ce  ne  soit  pas  à  Alger  dans  les  moments  où  le  prêtre  est 
exclus  de  l'hôpital,  ni  dans  les  moments  de  grandes  ma- 
ladies ,  où  le  prêtre  ne  peut  suffire  aux  besoins  d'un  mi- 
nistère limité  par  l'avarice  du  budget.  Voyons  comme  il 
les  obtient,  là  où  il  lui  est  permis  de  les  obtenir,  à  Oran , 
par  exemple. 

Oran  compte  deux  vastes  hôpitaux  ,  séparés  l'un  de 
l'autre  par  une  assez  longue  distance  :  il  y  a  là ,  en  temps 
ordinaire ,  huit  cents  malades,  souvent  mille  et  plus;  on 
y  en  a  compté  dix- huit  cents  ,  en  proie  à  toutes  les  souf- 
frances corporelles  et  morales ,  avides  surtout  de  ces  con- 
solations du  cœur  que  la  religion  seule  peut  leur  donner. 
Pour  suffire  à  de  tels  besoins ,  un  prêtre  est-il  spéciale- 
ment attaché  à  l'hôpital?  Non!  Existe-t-il  au  moins  dans 
l'hôpital  une  chapelle  où  le  prêtre  venu  du  dehors  puisse 
dire  quelquefois  la  messe  à  tous  ces  exilés  mourants?  Non! 
A-t-on  seulement  réservé  un  lieu  où  le  prêtre  puisse  en- 
tendre une  confession ,  déposer  son  surplis,  les  objets  qui 
lui  sont  nécessaires  pour  l'administration  des  sacrements? 
Non!  Le  curé  d'Oran  et  son  vicaire,  chargés  d'une  pa- 
roisse de  huit  mille  âmes ,  peuvent  entrer  dans  l'hôpital  à 


262  LES  FRANÇAIS 

titre  d'étrangers,  c'est  toute  la  faveur  qu'ils  ont  pu  obte- 
nir, et  ils  ne  l'ont  pas  obtenue  sans  prières,  sans  combats 
même.  Il  a  fallu  que  leur  cœur,  troublé  par  ces  gémisse- 
ments de  l'agonie ,  leur  inspirât  des  efforts  suprêmes ,  et 
qu'on  les  accueillit  par  lassitude  de  les  chasser  toujours. 
Ils  entrent  donc,  parcourent  les  salles  à  leur  gré ,  causent 
avec  qui  bon  leur  semble ,  se  retirent  quand  il  leur  plait , 
voilà  leurs  franchises.  3Iais  s'agit-il  d'entendre  la  confes- 
sion d'un  malade,  d'administrer  un  mourant,  alors  le 
prêtre ,  sans  assistant ,  sans  aucune  des  choses  accoutu- 
mées en  pareille  circonstance,  n'avant  pas  un  siège  pour 
s'asseoir,  pas  une  table  pour  y  déposer  les  saintes  huiles 
ou  le  saint  viatique ,  pas  un  flambeau ,  pas  même  une  ai- 
guière pour  les  ablutions  après  la  cérémonie ,  plus  dénué 
au  milieu  de  ces  vastes  salles  qu'il  ne  le  serait  dans  la  plus 
pauvre  cabane,  le  prêtre  appelle  à  son  secours  les  indus- 
tries du  missionnaire  qui  évangélise,  au  péril  de  sa  vie,  les 
contrées  païennes  ou  sauvages.  11  se  penche  péniblement 
sur  le  lit  du  moribond,  il  l'entend  et  se  fait  entendre 
comme  il  peut  ;  puis ,  la  confession  achevée,  il  se  relève, 
tire  d'un  petit  sac  qu'il  porte  sous  le  bras  son  surplis, 
son  élole,  son  rituel,  le  vase  des  saintes  huiles  ;  fait  seul, 
sur  le  lit  du  malade,  les  dispositifs  préliminaires  les  plus 
indispensables,  et  commence  et  termine  les  prières  saintes, 
les  bénédictions  sacrées  qu'il  a  le  droit  sublime  de  ré- 
pandre sur  ce  jeune  chrétien,  consolé  de  les  recevoir, 
même  dans  cet  humble  et  pauvre  appareil.  Quel  spectacle  ! 
Il  y  a  cent  ans ,  sous  le  gouvernement  sauvage  des  Turcs, 
le  prêtre  et  l'esclave  étaient  plus  libres  dans  l'hôpital 
chrétien  d'Alger  !  Et  pourtant  cet  homme  qui  meurt , 
meurt  parmi  ses  frères,  meurt  en  quelque  sorte  dans  sa 
patrie  !  Ses  sueurs  et  son  sang  ont  rendu  française  la  terre 


EN  ALGÉRIE.  265 

où  il  expire;  ses  ossements,  qu'on  y  va  déposer,  seront 
une  de  ces  puissantes  attaches  que  la  politique  et  la  peur 
elles-mêmes  ne  peuvent  rompre ,  et  qui  nous  épargnent 
peut-être  la  honte  d'un  lâche  ahandon.  La  France  lui  a 
demandé  sa  vie,  il  la  lui  a  donnée  ;  en  retour  il  demande 
des  bénédictions  qui  le  rassurent  aux  portes  de  l'éternité, 
une  mort  qui  sauve  son  àme  et  qui  console  sa  mère  ;  —  et 
sans  la  charité  obstinée  d'un  pauvre  prêtre ,  ce  bien  qu'il 
a  si  chèrement  acheté,  ce  bien  auquel  il  a  des  droits  im- 
prescriptibles, l'infortuné  ne  l'obtiendrait  pas!  On  le 
laisserait  mourir  dans  l'inexprimable  angoisse  de  ne  pou- 
voir se  réconcilier  avec  le  Dieu  de  son  enfance,  Dieu  ter- 
rible oublié  jusque -la,  et  qu'hier,  peut-être  encore, 
jeune  et  comptant  sur  la  vie,  il  n'a  pas  craint  d'offenser, 
mais  dont  il  se  souvient  à  cette  heure,  et  dont  l'absence 
serait  le  plus  insupportable  de  ses  maux.  Hommes  sans 
entrailles  !  que  vous  en  coùterait-il  donc  pour  épargner 
à  ces  malheureux  de  telles  douleurs ,  pour  les  épargner  à 
leurs  parents,  qui ,  les  voyant  partir,  les  ont  déjà  pleures  ! 
On  vous  abandonne  les  corps,  on  ne  vous  en  demande  pas 
compte  ;  quel  besoin  avez- vous  de  torturer  et  de  perdre 
aussi  les  âmes!  Vingt  ou  trente  mille  francs  suffiraient 
pour  entretenir  un  prêtre  dans  chacun  des  hôpitaux  de 
l'Algérie  ;  et  ces  vingt  ou  trente  mille  francs  n'ont  pas  pu 
se  trouver  encore  sur  les  millions  qu'on  dépense  chaque 
année  !  Et  chaque  année  aussi  des  enfants  de  la  France, 
après  avoir  bien  servi  leurs  drapeaux ,  meurent  par  mil- 
liers ,  désolés  ou  réprouvés  ! . . . 

Car  la  charité  d'un  seul  homme  a  beau  faire  et  se 
multiplier,  elle  n'y  suffit  pas.  Quand  la  cérémonie  que 
nous  venons  de  décrire  est  achevée ,  le  prêtre  quitte  son 
surplis,  ramasse  et  serre  son  étole,  son  livre,  les  huiles 


264  LES  FRANÇAIS 

saintes ,  les  espèces  divines ,  et  poursuit  sa  visite  de  salle 
en  salle,  jusqu'à  ce  que  d'autres  malades  réclament  les 
secours  qu'il  vient  d'administrer  tout  à  l'heure  ;  cette  vi- 
site a  lieu  chaque  jour,  chaque  jour  ces  cérémonies  se 
répètent  deux,  trois,  six  et  dix  fois;  mais,  malgré  l'in- 
fatigable sollicitude  des  deux  prêtres  de  la  paroisse,  un 
certain  nombre  de  malades  échappent  encore  aux  faibles 
bras  qui  s'ouvrent  vainement  à  leur  multitude.  Ils  meu- 
rent donc  ayant  pu  en  effet  réclamer  les  consolations  du 
prêtre ,  mais  n'ayant  pu  les  recevoir.  Voilà  ce  que  fait  le 
prêtre,...  lorsqu'il  y  en  a  un,  lorsqu'on  souffre  qu'il  se 
montre  (1)!... 

Oh  !  qu'il  faut  que  la  charité  du  prêtre  soit  grande,  et 
profonde,  et  vraiment  divine,  pour  résister  à  tout  ce 
qu'on  lui  fait  subir  !  Nous  autres  citoyens  qui  savons , 
armés  des  droits  que  la  loi  nous  donne ,  faire  plier  les  au- 
torités les  plus  hautes,  mettons-nous  à  la  place  de  cet 
homme  de  bien  qui  se  présente  pour  consoler  ses  frères 
souffrants,  et  qu'on  renvoie  avec  des  paroles  insolentes, 
comme  un  vil  intrigant ,  presque  comme  un  malfaiteur  : 
il  insiste ,  on  le  chasse  ;  force  lui  est  de  s'éloigner.  S'éloi- 
gne-t-il  pour  toujours?  Non ,  il  reviendra  demain  ;  il  fera 
encore ,  l'été  sous  le  soleil ,  l'hiver  dans  la  boue ,  cette 
longue  route  qu'il  a  déjà  faite  inutilement;  il  reviendra 
braver  ces  mépris,  frapper  à  cette  porte  qu'on  refusera 
peut-être  encore  de  lui  ouvrir.  Que  veut-il?  de  l'argent, 
de  l'avancement ,  des  honneurs?  Non ,  il  ne  veut  que  con- 
soler ces  pauvres  inconnus  qui  sont  la,  gisants  sur  une 
paille  malsaine,  sans  amis,  sans  secours;  et  que  lui  im- 


(J)  En  1843  cet  étal  de  choses  était  encore  tel  à  Oian  que  nous  venons  de  le 
dépeindre  ;  nous  douions  qu'il  se  soit  amélioré.  Quelques  localités  qui  n'avaient 
pas  de  prêtre  en  ont  reçu. 


EN  ALGEKIE.  265 

porte  l'animosité  de  ceux  qui  se  portent  bien ,  les  affronts 
qu'ils  s'apprêtent  à  lui  prodiguer,  pourvu  que  celui  qui 
souffre  éprouve,  après  l'avoir  entendu ,  un  peu  de  soula- 
gement, pourvu  qu'il  soit  sauvé  !  Continuez  votre  œuvre, 
prêtres  du  Dieu  vivant ,  apôtres  saints  !  acceptez  ces  mé- 
pris qui  seront  un  jour  votre  gloire;  ne  vous  lassez  pas 
de  recevoir  ces  affronts  qui  vous  rendent  chers  au  divin 
crucifié  !  Par  là  vous  triompherez ,  et  vos  paroles  seront 
bénies;  et  le  jour  viendra  où  le  Tout  -  Puissant  amol- 
lira les  cœurs  si  durs  qui  prennent  plaisir  à  vous  per- 
sécuter. 

Et  vous ,  hommes  saints  qui ,  parmi  les  dégoûts  que  la 
France  actuelle  impose  au  sacerdoce ,  rêvez  de  plus  durs 
travaux,  venez  ici.  Vous  fuyez  l'éclat  :  vous  n'aurez  pas 
même  l'éclat  du  sacrifice.  Enfermez-vous  dans  un  de  ces 
hôpitaux ,  dans  un  de  ces  villages ,  vous  y  apprendrez  à 
mourir  tous  les  jours.  Vous  réhabiliterez  un  ménage  d'ou- 
vriers à  demi  barbares,  vous  élèverez  un  pauvre  enfant, 
vous  administrerez  un  pauvre  soldat  à  sa  dernière  heure; 
et,  comme  cet  obscur  soldat,  vous  succomberez  inconnus  ; 
mais  vous  aurez  part  au  prix  des  âmes,  et  je  ne  sais  s'il 
est  un  lieu  dans  le  monde  où  l'on  en  puisse  faire  une  plus 
large  moisson. 


XXI 


ABD-EL-KADER. 


Un  homme  résume  en  lui  toutes  les  forces  que  l'Algérie 
nous  oppose;  il  centuple  les  difficultés  du  sol  et  du  cli- 
mat, l'énergie  des  individus,  la  force  agonisante  du  fa- 
natisme religieux;  s'élève  enfin  tellement  au-dessus  de 
ses  compatriotes ,  que  nous  ne  pourrons  rien  tant  que  ce 
seul  homme  ne  sera  pas  abattu,  et  que,  lui  abattu  et  les 
autres  soumis,  nous  ne  serons  sûrs  de  rien,  s'il  n'est 
mort.  Cet  homme  est  Abd-el-kader-Oulid-si-Mahhi-ed- 
Din  (1),  marabout  et  petit  gentilhomme  de  la  puissante 
tribu  des  Hachems,  dans  la  province  d'Oran.  On  dit  que 
la  France,  qui  rencontre  en  lui  un  digne  adversaire,  l'a 
créé.  Sans  doute,  tout  envahisseur  crée,  dans  le  pays  qu'il 
veut  conquérir,  un  homme  en  qui  se  personnifie,  pour 
ainsi  dire ,  le  sol  envahi.  Mais  on  ne  crée  de  cette  façon 
que  ce  qui  est  déjà  susceptihle  d'être ,  et  d'être  très- 
grand  :  Abd-el-Kader  ne  nous  a  laissé  qu'une  faible  part 
dans  l'œuvre  de  sa  grandeur.  Lorsque  nous  avons ,  pour 
la  première  fois,  traité  avec  lui,  il  avait  mérité  cet  hon- 
neur par  des  preuves  de  courage  et  d'habileté.  Vingt  chets 
orgueilleux ,  vingt  tribus  remuantes  s'étaient ,  de  gré  ou 

(l)  Abd-el-Kadir  signifie  serviteur  uu  Tout-Puissaut;  Oulid,  fils;  Mahhi-ed 
Din,  celui  qui  vivifie  la  religion. 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  267 

de  force,  soumises  à  l'autorité  de  celui  qui,  deux  au- 
nées  auparavant,  n'était,  pour  nous  servir  de  son  expres- 
sion, qu'un  des  fils  de  son  père.  Le  fils  de  Mahhi-ed-Din, 
à  peine  âgé  de  vingt- trois  ans,  reçut,  à  la  tète  d'une  petite 
armée,  les  plénipotentiaires  que  lui  envoya,  en  1833  ,  le 
général  Desmichels.  Ainsi  nous  ne  l'avons  pas  pris  dans 
la  poussière  pour  le  couronner;  il  vint  à  nous  comme  le 
principal,  on  pourrait  dire  comme  l'unique  représentant 
de  la  nationalité  arabe.  Dans  le  court  exposé  que  je  vais 
tracer  de  l'origine  et  des  développements  du  pouvoir 
d'Abd-el-Kader,  reconnu  par  nous  émir,  ou  prince  des 
Arabes ,  et  salué  par  les  Arabes  eux-mêmes  sultan ,  c'est- 
à-dire  empereur,  je  me  servirai  de  renseignements  puisés 
dans  les  documents  officiels,  inédits  ou  publiés  ,  que  j'ai 
pu  compléter,  pour  le  temps  où  il  n'y  avait  pas  de  rela- 
tions entre  Abd-el-Kader  et  nous,  en  questionnant  plu- 
sieurs personnages  qui  l'ont  approché  ,  particulièrement 
Hadj-Mohammet-ben-Schà ,  iman  de  la  mosquée  d'Oran. 
Cet  Arabe ,  de  la  tribu  des  Douairs ,  un  peu  marabout , 
a  toujours  connu  Abd-el-Kader;  il  a  fait  avec  lui,  lors- 
que ce  dernier  était  encore  enfant ,  le  pèlerinage  de  la 
Mecque ,  et  plus  tard ,  avant  de  se  soumettre  à  nous ,  il  a 
combattu  sous  les  drapeaux  de  l'émir,  qui  voulut  enfin  le 
faire  tuer  comme  traître  à  la  patrie  et  à  la  religion. 

L'établissement  des  Français  à  Oran ,  dont  leur  auto- 
rité ne  dépassait  pas  les  murs ,  fut  dans  toute  la  province 
le  signal  d'une  effroyable  anarchie.  Chaque  tribu  un  peu 
puissante,  aspirant  pour  son  compte  à  la  domination, 
se  mit  en  hostilité  contre  ses  rivales,  et  entreprit  de  con- 
traindre les  tribus  plus  faibles  à  embrasser  son  parti. 
De  la  des  guerres  intestines ,  amèrement  déplorées  par 
quelques  hommes  clairvoyants,  sincèrement  attachés  à  la 


268  LES  FRANÇAIS 

cause  de  la  religion  et  de  la  patrie ,  et  qui  devinèrent  que 
cette  désunion  finirait  par  tourner  au  profit  des  chré- 
tiens. Malihi-ed-Din ,  déjà  avancé  en  âge ,  mais  encore  vi- 
goureux de  corps  et  d'esprit,  conjura  les  Arabes  de  faire 
trêve  à  leurs  inimitiés  et  de  tourner  leurs  forces  contre 
l'ennemi  commun.  Chasser  les  chrétiens  d'Orau  ne  devait 
pas  paraître  alors  une  œuvre  impossible.  Les  belliqueuses 
populations  de  cette  contrée  n'avaient  pas  encore  senti  le 
poids  de  nos  armes  ;  ils  se  souvenaient  d'avoir  affamé  les 
Espagnols  ;  enfin  il  existait  dans  ce  conflit  d'ambitions , 
surtout  parmi  le  menu  peuple,  beaucoup  de  sentiments 
religieux  et  patriotiques.  Mahhi-ed-Din  était  d'ailleurs  un 
marabout  considéré ,  un  homme  de  cœur  et  de  ressource , 
qui  avait  longuement  réfléchi  sur  la  situation  de  ses  com- 
patriotes ,  et  étudié,  durant  son  voyage  à  la  Mecque, 
l'organisation  donnée  à  l'Egypte  par  Méhémet-Ali.  Son 
appel  fut  entendu  ;  les  Arabes  accoururent  par  milliers  de 
toutes  les  parties  de  la  province ,  et  se  ruèrent  sur  les 
remparts  d'Oran  ,  après  avoir  sommé  le  général  Boyer  de 
leur  en  ouvrir  les  portes.  Repoussés,  ils  ne  comprirent 
que  mieux  la  nécessité  de  se  réunir  et  d'avoir  un  chef.  Us 
offrirent  à  Mahhi-ed-Din  de  prendre  d'une  manière  défi- 
nitive l'autorité  qu'il  exerçait  temporairement.  Soit  qu'il 
se  sentit  trop  vieux  et  trop  fatigué  pour  un  pareil  rôle, 
soit  qu'il  voulût  assurer  une  plus  longue  durée  à  son 
œuvre  en  la  remettant  à  de  plus  jeunes  mains,  Mahhi- 
ed-Din  refusa  le  pouvoir  et  désigna ,  comme  plus  capable 
de  l'exercer,  son  jeune  fils  Abd-el-Kader,  déjà  signalé  par 
sa  science  et  sa  piété,  orateur  éloquent ,  cavalier  parfait , 
et  qui  venait  de  montrer  une  bravoure  audacieuse. 

Trois  tribus  consentirent  à  recevoir  les  ordres  de  ce 
jeune  homme  :  les  Hachems,  voisins  de  Mascara,  parmi 


EN  ALGÉRIE.  269 

lesquels  il  était  né,  les  Gharabas  et  les  Beni-Ammer.  Bien 
entendu  qu'il  n'était  pas  question  de  se  donner  un  dey, 
encore  moins  un  sultan  ;  c'était  un  chef  militaire  qui 
devait  conduire  les  croyants  à  la  guerre  sainte,  et  dont 
le  pouvoir,  essentiellement  temporaire,  finirait  avec  la 
nécessité. 

Même  ainsi  limitée,  l'autorité  naissante  d'Abd-el-Kader 
rencontra  des  rebelles.  Plusieurs  tribus  protestèrent, 
entre  autres  celles  des  Douairs  et  des  Smelas ,  dont  le  ter- 
ritoire touchait  aux  murs  d'Oran ,  et  qui ,  aussi  haie  que 
puissante,  avait  été  en  toute  occasion,  sous  le  gouverne- 
ment turc,  l'auxiliaire  des  beys,  qu'elle  accompagnait 
dans  les  expéditions  entreprises  pour  lever  l'impôt,  pres- 
que toujours  acquitté  de  mauvaise  grâce.  La  situation  des 
Douairs  et  des  Smelas  était  difficile  :  ils  voulaient  bien  en- 
trer dans  une  coalition  dont  ils  auraient  eu  la  conduite; 
mais,  outre  que  leur  orgueil  répugnait  à  obéir  à  l'un  de  ces 
scheiks  qu'ils  avaient  si  longtemps  fait  trembler,  ils  ne 
se  dissimulaient  pas  que  les  propriétés  qu'ils  possédaient 
dans  Oran seraient  perdues,  et  que  leur  territoire,  placé 
sous  la  portée  du  canon  chrétien,  deviendrait  inhabitable. 
Nul  moyen  pour  eux  de  se  porter  plus  loin  dans  l'inté- 
rieur. Ces  vastes  espaces ,  incultes ,  arides ,  dépouillés , 
ne  contiennent  pas  un  pouce  de  terrain  qui  n'ait  un 
maître ,  disposé  à  le  défendre  avec  toute  l'énergie  du  be- 
soin. La  plupart  des  guerres  que  se  font  les  tribus  sont 
des  guerres  de  territoire  :  elles  se  battent  pour  se  ravir  un 
pâturage,  un  champ  de  blé  ou  d'orge  :  chacune  d'elles  se 
trouve  à  l'étroit  dans  le  cercle  où  elle  promène  ses  trou- 
peaux et  ses  tentes.  Les  Douairs ,  sous  le  coup  de  ces  inté- 
rêts qui  étaient  vraiment  pour  eux  l'intérêt  de  la  vie,  ne 
pouvaient  faire  la  guerre  que  pour  arriver  à  la  paix,  si 


270  LES  FRANÇAIS 

les  premiers  efforts  des  Arabes  ne  parvenaient  pas  à  chas- 
ser les  Français.  Cette  seule  considération  aurait  suffi  pour 
empêcher  les  autres  tribus  de  leur  donner  la  conduite  des 
affaires,  malgré  les  avantages  que  pouvaient  d'ailleurs 
procurer  leurs  armes ,  leur  courage ,  et  l'expérience  mili- 
taire de  leur  agha  Mustapha-ben-Ismaèl  (devenu  depuis 
notre  allié).  A  cette  occasion  de  vives  inimitiés  se  réveil- 
lèrent entre  les  Douairs  et  les  Gharabas ,  pillards ,  insou- 
mis, souvent  châtiés  par  les  Douairs.  Abd-el  Kader,  élevé 
par  les  Gharabas,  prit  naturellement  parti  contre  les 
Douairs  ;  mais  il  temporisa  ,  et  n'étant  pas  encore  en  me- 
sure de  s'attaquer  à  de  tels  ennemis ,  il  entreprit  d'éta- 
blir son  autorité  par  d'autres  moyens.  Sur  ces  entre- 
faites, Mahhi-ed-Din,s'étant  retiré  à  Tlemcen,  y  mourut. 
On  accusa  lekaïd  de  cette  ville,  Ben-Nouna,  de  l'avoir 
empoisonné.  Le  fait  est  douteux;  car  Abd-el-Kader,  qui 
chérissait  son  père,  a  toujours  traité  Ben-INouna  avec  con- 
sidération et  faveur,  et  ce  ne  peut  être  par  crainte  :  il 
s'est  défait  d'ennemis  plus  puissants. 

Le  jeune  chef,  à  peine  élevé  sur  le  pavois,  forma,  dans 
les  trois  tribus  qui  l'avaient  élu ,  une  assez  forte  troupe 
de  cavaliers,  à  la  tète  de  laquelle  il  se  rendit  à  Mascara. 
Il  se  présenta  devant  cette  ville  en  ami,  et  sa  première  de- 
mande fut  humble;  il  ne  réclama  qu'un  logement,  qui 
fut  donné  de  bonne  grâce  au  vaillant  soldat  de  la  guerre 
sainte.  Il  se  mit  immédiatement  à  prêcher  l'union  entre 
les  musulmans,  la  haine  aux  chrétiens,  la  fidélité  aux 
préceptes  et  aux  pratiques  de  la  religion,  toutes  choses 
qui  devaient  être  et  qui  furent  écoutées  avec  plaisir.  Au 
bout  de  quelques  jours ,  il  fit  comprendre  qu'il  convenait 
que  son  logement  fût  meublé.  Il  avait  déjà  des  partisans  : 
ou  lui  apporta  donc  nattes  et  tapis,  et  le  peu  d'objets 


EN  ALGERIE,  271 

qu'il  faut  pour  composer  un  mobilier  arabe.  Il  convoqua 
ensuite  les  chefs  et  les  marabouts,  afin  de  s'occuper  avec 
eux  des  affaires  du  pays.  Mus  par  le  patriotisme ,  par  la 
curiosité,  quelques-uns,  peut-être,  déjà  poussés  par  la 
jalousie,  ces  notables  se  rendirent  en  grand  nombre  à  sa 
demeure.  Il  les  reçut,  sou  chapelet  à  la  main,  modeste- 
ment accroupi  sur  une  des  nattes  qu'on  lui  avait  données, 
sans  aucun  insigne  de  commandement,  de  richesse  ou  de 
puissance,  et  leur  parla  longuement  de  la  nécessité  de 
faire  la  guerre  aux  chrétiens,  appuyant,  selon  l'usage, 
son  discours  par  de  nombreuses  citations  du  Coran.  Tou- 
chant ensuite  à  sa  position  personnelle ,  il  déclara  que , 
puisqu'on  l'avait  élu  chef,  il  ne  le  serait  que  pour  se  mon- 
trer le  plus  dévoué  des  défenseurs  de  la  religion  ;  qu'il  ne 
voulait  rien  pour  lui,  se  défendant  d'imiter  les  Turcs, 
dont  Dieu  les  avait  délivrés  ;  qu'il  ne  prétendait  enfin 
commander  que  pour  faire  la  guerre,  la  finir  et  assurer 
la  liberté  du  pays. 

Cette  harangue  fut  bien  accueillie.  Cependant,  pour 
s'assurer  plus  particulièrement  le  concours  désirable  des 
personnages  saints ,  Miloud-ben-Arach  et  quelques  autres 
affidés  prirent  à  parties  marabouts.  «  Voyez-vous,  leur 
dirent-ils,  tout  ceci  est  fort  heureux  pour  la  religion. 
Laissez  faire  Abd-el-Kader  ;  les  marabouts  régleront  tout 
avec  lui ,  et  feront  refleurir  parmi  le  peuple  la  sainte  loi 
de  notre  seigneur  Mahomet.  »  Les  marabouts  entendirent 
par  là,  selon  la  pente  de  leur  esprit  et  la  vivacité  de  leur 
foi ,  tout  ce  qu'ils  voulurent  ;  les  uns,  qu'en  effet  ils  ver- 
raient, par  leurs  soins,  la  religion  refleurir;  les  autres, 
et  ce  fut  le  plus  grand  nombre ,  qu'Àbd  el-Kader  se  pro- 
posait d'établir  une  sorte  de  gouvernement  théocratique, 
et  qu'ils  allaient  agir  en  maîtres  absolus.  Ce  qu'il  y  a  de 


272  LES  FRANÇAIS 

bien  certain,  c'est  qu'ils  y  furent  tous  pris.  Mohammed- 
ben-Schà  lui-même ,  personnage  d'une  grande  finesse , 
de  qui  je  tiens  ces  détails  et  qui  faisait  partie  de  l'assem- 
blée, en  crut  bonnement  Ben-Arrach  et  me  l'avoua.  Abd- 
el-Kader,  d'ailleurs,  outre  l'importance  réelle  que  lui 
donnait  l'élection  des  trois  tribus,  outre  la  protection  des 
souvenirs  et  des  travaux  de  son  père ,  et  l'estime  que  l'é- 
clat de  son  courage  inspirait  aux  guerriers,  était  accré- 
dité auprès  des  marabouts,  par  son  intelligence  qui  plaisait 
aux  ambitieux,  par  son  savoir  qui  cliarmait  les  savants, 
par  son  zèle  musulman  et  par  l'irréprochable  pureté  de 
ses  mœurs  qui  exaltaient  les  plus  pieux ,  lesquels  étaient 
aussi  les  plus  influents.  Sur  ce  chapitre  des  mœurs ,  Mo- 
hammed-ben-Schà  m'a  dit  encore  qu'avant  ces  événe- 
ments, lorsque  l'émir  n'était  qu'un  jeune  et  joli  cavalier, 
à  qui  rien  ne  présageait  la  hauteur  de  ses  destinées  pro- 
chaines ,  lui  ayant  «  quelquefois  parlé  de  choses  dont ,  à 
la  vérité  ,  il  aurait  mieux  fait  de  ne  pas  l'entretenir,»  ce 
dernier,  baissant  les  yeux ,  avait  toujours  répondu  qu'il 
convenait  de  laisser  de  pareils  discours,  et  que  Dieu  leur 
offrait  d'autres  sujets  de  conversation.»  Était-ce,  ajoutait 
Ben-Schà ,  assez  incrédule  aux  vertus  des  marabouts , 
quoique  marabout  lui-même,  était-ce  pour  me  tromper 
dès  lors?  ne  se  donnait-il  pas  carrière  en  secret?  c'est  ce 
que  je  ne  puis  vous  apprendre.  On  sait  bien  ce  que  dit 
Abd-el-Kader  ;  mais  (posant  le  doigt  sur  son  front  et  se- 
couant la  tète)  ce  qu'il  pense,...  magache!  personne  que 
lui  ne  le  sait.  » 

Le  jour  même  de  l'entrevue ,  lorsque  les  chefs  se  dis- 
persaient ,  les  uns  dans  la  plaine ,  les  autres  dans  la  mon- 
tagne, pour  en  porter  partout  la  grande  nouvelle,  des 
crieurs  se  répandirent  par  la  ville,  répétant  partout  à 


EN   ALGÉRIE.  273 

haute  voix  :  «  Dieu  est  grand  !  Dieu  est  grand  !  Arabes , 
sachez  que  le  hadj  Abd-el-Kader,  fils  du  seigneur  Mahhi- 
ed-Din,  est  notre  iman  pour  la  guerre  sainte  {Djehad 
contre  les  chrétiens  maudits.  Tl  n'imitera  point  les  Turcs, 
il  ne  lèvera  point  de  contributions  pour  lui  ;  il  est  votre 
frère,  Arabe  comme  vous.  C'est  notre  iman  pour  la  guerre 
sainte.  Dieu  est  grand  !  Dieu  est  grand  !  Amen!  Amen  !  » 

Et  tous  les  Arabes,  tant  ceux  de  la  ville  qui  entendaient 
les  crieurs ,  que  ceux  de  la  campagne,  à  qui  les  cavaliers 
portaient  des  lettres  conçues  dans  les  mêmes  termes,  con- 
naissant déjà,  pour  la  plupart,  le  jeune  marabout,  ré- 
pondaient :  «  Louange  à  Dieu  !  Amen  !  » 

C'est  ainsi  qu'Abd  el-Kader  fut  proclamé. 

Chez  les  Arabes  la  légende  pousse  vite  sur  l'histoire. 
C'était  une  chose  merveilleuse  et  qui  flattait  singulière- 
ment l'amour-propre  du  menu  peuple  de  voir  un  Arabe 
à  la  tète  des  Arabes  et  par  l'élection  des  Arabes.  Rien  de 
pareil  n'avait  eu  lieu  depuis  l'avènement  des  Turcs.  Abd- 
el-Kader  et  ses  familiers  virent  combien  ces  sentiments 
favorisaient  le  nouveau  pouvoir,  et  ils  ne  négligèrent  au- 
cun moyen  de  les  fortifier.  On  se  mit  donc  à  publier  mille 
histoires  étranges  ,  mille  prophéties,  mille  récits  de  per- 
sonnages saints  qui  avaient  entouré  le  berceau  et  l'ado- 
lescence du  jeune  chef,  et  prédit  ses  hautes  destinées.  Ces 
fables,  accueillies  et  répétées  avec  une  crédulité  parfaite, 
contribuèrent  puissamment  au  prestige  qui  entoura  pres- 
que aussitôt  l'émir,  et  qui  lui  permit  d'étendre  ses  entre- 
prises. 

Bien  que  les  Douairs  et  les  Smélas  se  tinssent  éloignés, 
Abd-el-Kader  avait  aussi  parmi  eux  ses  partisans;  les 
Smélas  surtout  étaient  assez  disposés  à  le  suivre,  et  quel- 
ques-uns de  leurs  chefs  obéirent  presque  immédiatement 

18 


274  LES  FRANÇAIS 

à  son  appel;  le  reste  hésitait  entre  les  avantages  que  leur 
offrait  l'alliance  des  Français  et  l'horreur  que  leur  inspi- 
rait le  nom  chrétien  ;  tantôt  voulant  traiter  avec  le  gou- 
verneur d'Oran  pour  conserver  leurs  propriétés  et  les 
profits  du  commerce,  tantôt  voulant  tout  sacrifier,  tout 
abandonner  pour  obéir  aux  préceptes  de  la  religion  ;  mais 
d'une  part  Abd-el-Kader  était  bien  faible  et  bien  nou- 
veau, de  l'autre  le  pouvoir  des  chrétiens  était  bien  pré- 
caire; tout  était  incertitude  et  danger.  Sur  ces  entre- 
faites, Abd-el-Kader,  comme  chef  de  la  guerre  sainte, 
ayant  une  autorité  de  droit  sur  tous  les  musulmans,  leur 
intima  de  ne  plus  envoyer  ni  hommes,  ni  chevaux,  ni  vi- 
vres aux  marchés  des  chrétiens.  C'était  le  point  délicat  de 
la  question.  On  délibéra,  mais,  au  milieu  de  ce  conseil 
agité  de  doutes  si  graves,  un  cri  se  fit  entendre  :  «  Voici 
les  mécréants!»  En  effet,  le  général  Desmichels,  qui 
avait  succédé  au  général  Boyer,  averti,  Dieu  sait  par  qui 
et  comment,  qu'une  tribu  se  trouvait  à  sa  portée,  était 
sorti  d'Oran  et  investissait  les  Arabes  avec  une  force  im- 
posante. «  On  se  battit ,  me  dit  Mohammed ,  et  j'étais  là. 
Les  Français  tuèrent  des  Arabes ,  les  Arabes  tuèrent  des 
Français,  et,  quand  ce  fut  fini,  il  n'y  avait  plus  à  délibé- 
rer ;  il  y  avait  la  guerre  et  des  morts  à  venger.  »  Les  Smé- 
las  grossirent  donc  les  forces  d'Abd-el-Kader.  Cependant 
celui-ci  ne  crut  point  à  la  sincérité  de  leur  concours,  et 
jugeant  d'un  ferme  coup  d'oeil  l'avenir  par  le  passé,  crai- 
gnant aussi  d'avoir  en  eux  des  alliés  peu  dociles,  il  les  tint 
en  suspicion ,  ne  cessant  de  dire  que  les  Smélas  et  les 
Douairs  finiraient  par  aller  aux  Français. 

Depuis  le  jour  où  il  était  entré  à  Mascara,  y  sollicitant 
un  logement  comme  par  charité,  Abd-el-Kader  n'avait 
pas  laissé  passer  une  heure  sans  s'occuper  d'augmenter 


EN  ALGERIE.  27o 

son  pouvoir,  et  à  force  d'accroissements  imperceptibles , 
ce  pouvoir  était  devenu  très  grand.  Il  travaillait  surtout 
à  s'attacher  le  peuple  ;  nous  avons  vu  comment  il  avait 
su  s'y  faire  aider  par  les  grands  et  par  les  marabouts; 
comment  ses  familiers  lui  attiraient  les  hommages  d'une 
vénération  superstitieuse.  Connaissant  mieux  que  per- 
sonne la  fibre  populaire,  il  la  caressa  avec  autant  d'assi- 
duité que  de  succès  et  d'adresse.  ]\e  perdant  aucune  occa- 
sion de  prêcher,  soit  à  la  mosquée,  soit  en  public,  il  rap- 
pelait les  musulmans  à  la  sévère  observation  de  la  doc- 
trine, et  ne  manquait  jamais,  surtout,  de  commenter  les 
nombreux  passages  du  Coran  qui  recommandent  de  faire 
la  guerre  aux  infidèles  ;  il  écrivait  aux  tribus ,  il  allait  les 
visiter,  toujours  environné  de  livres  et  ne  quittant  les 
livres  que  pour  dire  son  chapelet  ;  particulièrement  exact 
à  prier  en  public  aux  heures  consacrées.  Séduit  par  cet 
extérieur  de  dévotion,  les  Arabes  venaient  de  tous  côtés 
baiser  sa  main ,  et  l'on  ne  savait  déjà  plus  si  l'honneur 
était  rendu  au  marabout  ou  au  sultan.  Peu  à  peu  Abd-el- 
Kader  s'entendit  donner  cederniertitre,iln'enajamaiseu 
d'autre. En  effet,  c'étaient  les  kalifes  du  sultan  des  chrétiens 
qui  venaient  gouverner  la  côte  ;  le  défenseur  du  pays  pou- 
vait-il être  moins  que  le  sultan  des  Arabes? Dans  ces  prédi- 
cations, si  Abd-el-Kader  faisait  intervenir  le  nom  et  l'auto- 
rité de  l'empereur  du  Maroc,  Mulev-Abd-er-Ahman,  chef 
spirituel  des  musulmans  malékis;  s'ilfaisait  la  prière  en  son 
nom ,  il  avait  soin  de  dire  pourtant ,  hors  de  la  mosquée, 
qu'en  ce  qui  concernait  le  gouvernement  du  pays  il  n'y 
avait  point  d'autre  empereur  que  le  fils  de  Mahhi-ed- 
Din.  Ce  titre  flattait  plus  la  vanité  nationale  qu'il  ne 
blessait  le  goût  de  l'indépendance.  Le  sultan  ne  négligeait 
pas  d'ailleurs  de  répéter  aux  moindres  paysans  qu'il  était 


27fi  LES  FRANÇAIS 

leur  frère ,  pauvre  comme  eux  et  le  plus  pauvre  d'entre 
eux,  n'acceptant  rien  pour  lui-même  que  leurs  aumônes, 
dont  le  modique  secours  suffisait  à  ses  modestes  besoins, 
faisant  tout  le  reste  pour  la  chose  publique.  Son  costume 
restait  celui  des  pauvres ,  jamais  il  ne  portait  de  burnous 
brodé;  on  savait  qu'il  avait  repris  un  de  ses  proches  pa- 
rents sur  un  manteau  orné  de  franges  d'or,  et  que  ces  fu- 
tilités, dont  on  pouvait  faire  des  ressources  pour  la  guerre 
sainte ,  étaient  sévèrement  condamnées  par  lui.  Il  se  mon- 
trait accessible  à  tout  le  monde,  se  prêtait  de  bonne  grâce 
à  juger  les  différends  qui  lui  étaient  soumis.  Ceux  qui  le 
voyaient  tirer  du  livre  précieux  ses  équitables  sentences, 
émerveillés  de  sa  sagesse ,  de  sa  piété ,  de  son  zèle ,  se  di- 
saient :  «  Certes,  celui-là  est  bien  un  envoyé  de  Dieu,  » 
et  tous  les  cœurs  étaient  à  lui. 

Cepenjfent  il  avait  levé  des  contributions;  les  mara  • 
bouts  s'apercevaient  qu'ils  n'étaient  pas  tous  du  conseil , 
les  grands  remarquaient  que  ce  sultan  des  pauvres ,  qui 
proscrivait  le  luxe  et  se  contentait  d'avoir  un  bon  cheval 
et  de  bonnes  armes ,  ne  rendait  pas  toujours  compte  de  sa 
pensée  lorsqu'il  commandait ,  mais  voulait  toujours  être 
obéi,  même  des  plus  puissants  et  des  plus  fiers.  Réflexions 
dangereuses,  car  déjà  personne  n'était  plus  assez  fort  pour 
désobéir.  Il  y  eut  néanmoins  quelques  murmures,  quel- 
ques pourparlers  de  gens  qui  cherchaient  à  s'entendre  et 
à  se  liguer.  Abd-el-Kader  le  sut;  il  jeta  au  milieu  de  ces 
trames  ébauchées  le  yatagan  de  son  bourreau.  Les  hautes 
tètes  qui  tombèrent  apprirent  à  tous  qu'il  y  avait  un  maî- 
tre. Ceux  des  grands  qui  s'étaient  trop  compromis  cher- 
chèrent leur  salut  dans  la  fuite ,  les  autres  acceptèrent  le 
joug.  Abd-el-Kader  avait  bien  été  proclamé  chef,  mais  eu 
usant  du  bourreau  il  semblait  qu'il  se  fût  sacré. 


EN  ALGÉRIE.  277 

Nous  allons  le  voir  maintenant  marcher  en  prince , 
châtier  les  tribus,  exiger  les  impôts,  faire  la  paix,  faire 
la  guerre ,  organiser  ses  réguliers  à  pied  et  à  cheval ,  et 
s'agrandir  par  tous  les  moyens.  Les  préparatifs  de  cette 
puissance,  aujourd'hui  certaine,  lui  avaient  coûté  un  an 
de  soins  et  de  dissimulation. 

Les  tribus  avaient  fait  le  vide  autour  d'Oran ,  et  la  gar- 
nison française,  mal  approvisionnée,  y  languissait,  trop 
faible  pour  aller  à  vingt  ou  trente  lieues  détruire  la  puis- 
sance naissante  qui  déjà  l'affamait,  et  en  tout  cas  paraly- 
sait son  action.  Nos  sorties  n'avaient  d'autre  résultat  que 
de  faire  tuer  quelques  hommes  et  de  fatiguer  les  autres, 
qui  venaient  au  retour  encombrer  les  salles ,  les  corridors 
et  jusqu'aux  cours  des  hôpitaux.  On  commençait  à  par- 
ler d'Abd-el-Kader  comme  du  maître  du  pays.  Le  gé- 
néral Desmichels,  tenté  par  des  Juifs  qui  espéraient  de 
grands  profits ,  et  désirant  surtout  se  faire  rendre  quel- 
ques prisonniers  français,  résolut  de  traiter  avec  le  jeune 
chef,  qu'on  appelait  alors  chez  nous  le  bey  de  Mascara. 
11  fit  les  premiers  pas.  Une  lettre,  où  il  n'était  question 
que  du  rachat  des  prisonniers,  fut  écrite  à  Abd-el-Kader, 
qui  se  montra  tout  d'abord  fin  politique  en  recevant  mal 
une  ouverture  si  flatteuse  pour  lui.  11  répondit,  mais  pour 
nous  reprocher  le  sang  répandu ,  les  femmes  ,  les  enfants 
victimes  de  nos  surprises ,  et  tous  les  malheurs  de  la 
guerre.  Sa  lettre  ne  satisfit  pas  le  général  Desmichels , 
mais  elle  le  séduisit  :  nous  n'étions  pas  alors  familiarisés 
avec  les  grands  sentiments  de  la  diplomatie  arabe.  Une 
seconde  dépèche  ,  plus  explicite  que  la  première ,  partit 
d'Oran  :  elle  commençait  à  disserter  sur  les  avantages  et 
les  douceurs  de  la  paix.  Abd-el-Kader  ne  se  montra  pas 
plus  empressé.  Sans  s'expliquer  catégoriquement  au  sujet 


278  LES  FRANÇAIS 

des  prisonniers ,  il  laissa  percer  dans  sa  réponse,  long- 
temps attendue,  l'intention  de  les  rendre.  Le  général 
crut  avoir  affaire  à  Malek-Adel  ;  il  poussa  la  négociation 
avec  une  ardeur  visible.  La  paix  était  certainement  dési- 
rable ,  et  nous  ne  nous  trouvions  guère  en  état  de  faire 
autre  chose;  néanmoins  les  Juifs  qui  entouraient  le  gé- 
néral français,  profitant  d'une  inexpérience  trop  natu- 
relle pour  qu'on  ait  besoin  de  l'excuser,  lui  firent  com- 
mettre quelques  fautes  de  conduite  assez  graves ,  en 
exagérant  à  ses  veux  et  la  force  d'Abd-el-Kader,  qu'ils 
avaient  fini  par  mettre  à  la  tète  de  dix-sept  cent  mille 
hommes,  et  la  difficulté  de  traiter  avec  un  pareil  potentat. 
Abd-el-Kader,  encore  mal  assis,  sans  autorité  sur  les 
riches  tribus  du  Chélif ,  inquiété  par  Mustapha  et  ses 
Douairs,  avait  grand  besoin  dune  trêve  ;  les  Juifs  en  sa- 
vaient là-dessus  plus  long  qu'ils  n'en  dirent  au  général 
Desmichels,  homme  intègre  et  brave  officier,  mais  diplo- 
mate novice.  Enfin  l'Arabe  voulut  bien  s'expliquer  en 
termes  plus  clairs  ;  il  demanda  qu'on  lui  soumit  les 
termes  d'une  convention ,  et  chargea  de  ses  pouvoirs  ce 
même  Miloud-ben-Arrach  dont  nous  avons  déjà  parlé, 
que  nos  généraux  et  nos  ministres  ont  depuis  vu  plus 
d'une  fois  à  l'œuvre,  et  qui  cache  sous  des  dehors  ordi- 
naires beaucoup  de  ruse  et  de  sagacité.  Comme  les  Arabes 
naissent  cavaliers,  on  dirait  qu'ils  naissent  diplomates. 
Quelques  articles  furent  rédigés  en  hâte,  et  cinq  Français 
allèrent  sans  escorte  les  porter  à  Miloud,  qui  était  resté 
à  deux  lieues  de  la  ville  avec  cent  cavaliers  gharabas.  Nos 
Français  se  fiaient  complètement  à  la  loyauté  des  Arabes  ; 
à  force  de  bravoure  leur  démarche  avait  de  la  dignité. 
Deux  Juifs  influents  se  joignirent  en  qualité  d'interprètes 
à  ces  coureurs  d'aventures.   Us  flairaient  des  bénéfices  ; 


EN  ALGÉRIE.  279 

la  paix  leur  en  procura  véritablement  d'assez  gros  ,  sans 
compter  ceux  qu'ils  tirèrent  de  la  négociation. 

Deux  jours  après ,  Miloud  se  rendit  lui-même  à  Oran. 
11  éleva  très-haut  les  prétentions  de  son  maître ,  deman- 
dant qu'on  lui  remit  Arzevv  d'abord  ,  et  ensuite  Mosta- 
ganem.  Le  général  Desmichels  ne  pouvait  pas  et  ne  vou- 
lait pas  y  consentir;  cette  demande  fut  écartée.  On  sait 
quels  autres  avantages  il  fit  à  l'émir  :  l'alliance  de  la 
France  contre  ses  ennemis ,  les  fournitures  d'armes  et  de 
munitions  de  guerre,  le  monopole  de  l'exportation  des 
grains  par  le  port  d' Arzevv,  etc.  Abd-el-Kader  reçut  ce 
traité  sur  le  bord  de  l'Habra ,  où  il  s'était  tenu  pendant 
la  négociation. 

La  première  entrevue  du  général  Desmichels  avec  Mi- 
loud fut  signalée  par  une  conversation  qui  fit  voir  que 
les  Arabes  connaissaient  dès  lors  parfaitement  la  limite 
de  nos  efforts.  «  Ma  résolution  était  bien  arrêtée,  dit  le 
général;  je  demandais  des  renforts  pour  avoir  dix  mille 
hommes;  avec  ces  forces  je  serais  sorti  et  j'aurais  tenu  la 
campagne  pendant  un  mois.  IN 'êtes- vous  pas  convaincu , 
Miloud,  qu'Abd-el-Kader  devait  être  alors  nécessaire- 
ment anéanti?  »  Miloud  hocha  la  tète;  et,  après  quelques 
instants  de  silence,  il  répondit  avec  une  certaine  dignité  : 
«  Je  conviens  que  nous  n'étions  pas  en  état  de  vous  tenir 
tète  ;  aussi  n'aurions-nous  pas  engagé  une  lutte  inégale. 
Nous  aurions  reculé,  s'il  l'avait  fallu,  jusqu'au  désert, 
en  y  poussant  nos  femmes  et  nos  troupeaux  ;  sans  cesse 
nous  vous  aurions  harcelés  sans  vous  combattre;  et  en- 
suite, quand  le  mois  se  serait  écoulé,  quand  vous  n'au- 
riez plus  eu  de  vivres,  qu'auriez- vous  fait  à  votre  tour, 
général?  C'est  alors  que  nous  vous  eussions  attaqués  de 
tous  côtés.  » 


280  LES  FRANÇAIS 

L'exécution  du  traité,  particulièrement  dans  sa  partie 
commerciale,  devint  la  source  de  difficultés  inextricables  : 
elle  lésait  les  intérêts  des  négociants  français  et  ceux  des 
Arabes.  Quand  les  Arabes  se  plaignaient ,  les  gens  d'Abd- 
el-Kader  leur  donnaient  des  coups  de  bâton  ;  quand  les 
plaintes  venaient  des  Français,  il  fallait  bien  les  entendre, 
mais  on  ne  pouvait  y  faire  droit  sans  se  brouiller  avec 
l'émir  :  de  là  un  malaise  et  des  réclamations  continuelles. 
On  put  dès  lors  prévoir  que  la  paix  ne  serait  pas  de  lon- 
gue durée.  On  eut  recours  à  quelques  ruses  pour  détruire 
le  monopole  imprudemment  créé  en  faveur  de  l'émir  ;  il 
fut  plus  rusé  et  plus  hardi  pour  le  maintenir  en  effet. 

Aux  termes  du  traité ,  Abd-el-kader  pouvait  envoyer 
et  envoya  un  consul  à  Oran.  Lorsqu'il  lui  a  fallu  des 
agents  pour  traiter  directement  avec  l'autorité  française, 
il  a  choisi  des  Arabes  civilisés ,  des  diplomates  capables 
de  se  conduire  habilement  et  poliment,  comme  Miloud; 
lorsqu'il  a  dû  se  faire  représenter  parmi  les  populations, 
dans  nos  villes,  il  a  pris  des  fanatiques ,  qui,  sans  jamais 
vouloir  rien  concéder  à  nos  usages,  se  sont  appliqués  à 
manifester  au  contraire  leur  haine  et  leur  mépris  pour 
nous.  Le  consul  d'Oran  fut  un  marabout  d'ordre  secon- 
daire, ignorant,  emporté,  mais  pèlerin  de  la  Mecque  et 
zélé  pour  l'islamisme,  Hadj-Habib.  Les  Juifs  le  circon- 
vinrent et  firent  son  éducation  consulaire  :  dans  les  mains 
d'un  Juif,  un  Arabe,  si  grossier  qu'il  soit,  fait  toujours 
des  progrès  rapides.  Habib  s'empara  de  plusieurs  attri- 
butions dont  il  pouvait  abuser,  et  ses  prétentions  n'eu- 
rent plus  de  limites.  Abd-el-Kader  lui  avait  enjoint,  ainsi 
qu'à  ses  autres  agents ,  d'empêcher  le  retour  à  Oran  et  à 
Mostaganem  des  musulmans  émigrés,  dont  le  nombre, 
pour  Oran  seulement ,  s'élevait  à  plus  de  dix  mille.  Hadj- 


EN  ALGÉRIE.  281 

Habib  ne  négligea  pas  ce  devoir.  >'on  content  de  s'opposer 
à  la  rentrée  des  émigrés ,  il  travailla  fort  activement  à 
faire  partir  le  peu  d'ouvriers  maures  qui  s'étaient  fixés 
chez  nous  :  Abd-el-Kader  projetait  de  grands  travaux 
pour  lesquels  il  avait  besoin  d'eux.  La  mairie  d'Oran  re- 
fusant de  prêter  son  concours  aux  vexations  qu'imaginait 
le  consul,  on  vit  alors  une  chose  bien  étrange.  Cet  homme, 
contrairement  à  nos  lois  de  police,  mais  surtout  contrai- 
rement à  la  loi  de  notre  honneur,  reçut  directement  de 
l'autorité  militaire  le  pouvoir  de  faire  écrouer  les  Arabes 
a  la  prison  civile,  sans  autre  forme  que  le  bâton  de  quatre 
nègres  à  son  service ,  qui  allaient  par  les  rues  et  les  mai- 
sons arrêter  ceux  qu'il  leur  avait  désignés.  Ainsi  Abd-el- 
Kader  n'était  pas  sultan  uniquement  dans  les  tribus,  il 
l'était  bel  et  bien  chez  nous.  On  conçoit  quelles  idées  les 
indigènes  qui  voyaient  tous  ces  événements  devaient 
se  faire  du  pouvoir  de  l'émir  et  de  la  faiblesse  de  la 
France. 

Pendant  que  ces  choses  se  passaient  à  Oran ,  une  petite 
légation  française,  à  la  tète  de  laquelle  se  trouvait  un 
chrétien  de  Syrie  nommé  Abdallah,  ancien  mameluk  de- 
venu chef  de  bataillon ,  arrivait  à  Mascara  sous  le  titre  un 
peu  trop  pompeux  d'ambassade.  Le  rapport  des  faits  et 
gestes  de  cette  ambassade,  rédigé  en  forme  de  journal 
avec  une  extrême  naïveté,  fait  voir  que  l'engouement  du 
général  Desmichels  pour  Abd-el-Kader  était  généralement 
partagé.  Aussitôt  qu'elle  eut  mis  pied  à  terre,  l'ambas- 
sade alla  visiter  l'émir,  qui  la  reçut  dans  la  salle  du  Irône, 
où  se  trouvaient  rangés  les  fusils  français  dont  on  avait 
fait  présent  à  Abd-el-Kader  lors  de  la  conclusion  du  traité. 
Assurément  le  fils  de  Mahhi-ed-Din  lui-même  ne  se  dou- 
tait pas  du  nom  dont  on  baptisait  la  chambre  blanchie  à 


282  LES  FRANÇAIS 

la  chaux  où,  accroupi  sur  une  natte,  il  daignait  accueillir 
poliment  l'hommage  de  ses  vainqueurs. 

Les  fonctions  du  commandant  Abdallah  étaient  loin 
d'être  aussi  étendues  que  celles  de  Hadj-Habih.  On  lui 
faisait  des  visites,  on  lui  en  rendait,  et  il  était  témoin  de 
l'activité  d'Abd-el-Kader  sans  en  prendre  le  moindre  om- 
brage; au  contraire,  il  y  applaudissait  :  c'était  le  vœu  de 
ceux  qui  l'avaient  envoyé  de  voir  toutes  les  tribus  fran- 
çaises soumises  à  l'autorité  du  sultan.  On  croyait  encore 
avoir  fait  une  paix  avantageuse,  tant  l'homme  s'abuse  ai- 
sément sur  la  portée  de  ses  œuvres  el  répugne  à  connaître 
qu'il  s'est  trompé. 

Un  mouvement  extraordinaire  régnait  à  Mascara.  Tous 
les  jours  quelques  grands  personnages  arrivaient  ou  par- 
taient pour  divers  points  de  la  province.  Les  uns  allaient 
surveiller,  prêcher,  combattre  des  tribus  encore  insou- 
mises; les  autres,  apaiser  les  discussions  qui  s'élevaient 
entre  celles  qui  s'étaient  attachées  au  parti  de  l'émir.  Les 
envoyés  de  l'empereur  du  Maroc  apportèrent  des  présents 
(30  mars  1834),  et  eu  remportèrent  d'autres,  probable- 
ment ceux  qu'Abd-el-Kader  avait  reçus  de  nous  ,  objets 
de  luxe  peu  nécessaires  sous  la  tente.  Ils  emmenèrent 
aussi  des  déserteurs  espagnols  de  la  légion  étrangère, 
dont  Abd-el-Kader  fit  cadeau  à  son  auguste  allié ,  sans 
se  mettre  en  peine  de  la  présence  de  notre  ambassadeur, 
qui  était  justement  là  pour  faire  rendre  les  déserteurs,  et 
qui  ferma  les  yeux. 

Au  milieu  des  soins  de  la  politiqueet  du  gouvernement, 
la  justice  de  l'émir  fonctionnait  avec  régularité.  Le  jour- 
nal de  l'ambassade  note ,  à  la  date  du  6  avril,  l'exécution 
d'un  Arabe  pendu  à  la  porte  du  marché  pour  avoir  volé. 
Lorsque  la  corde,  attachée  à  une  pièce  de  canon  qui  dépas- 


EN  ALGÉRIE.  285 

sait  le  mur,  fut  attachée  au  cou  du  condamné,  les  bour- 
reaux lui  firent  faire  la  prière,  puis  le  poussèrent  au  bas 
du  rempart.  Le  cadavre  resta  exposé  pendant  trois  jours. 
C'était  surtout  dans  l'accomplissement  des  devoirs  re- 
ligieux qu'Abd-el  Kader  se  montrait  exact.  Tous  les  ven- 
dredis il  sortait  du  palais  pour  se  rendre  solennellement  à 
la  mosquée.  Huit  cbaouchs  l'escortaient,  un  kaïd  mar- 
chait devant  lui.  Le  peuple  ne  manquait  jamais  de  l'atten- 
dre à  sa  porte  et  de  le  suivre  respectueusement  jusqu'au 
temple,  où  ,  après  avoir  prié  comme  fidèle,  il  enseignait 
comme  prêtre,  traitant  des  affaires  publiques  dans  le 
sens  qui  convenait  aux  nécessités  du  moment.  Aucun  cri 
n'était  jeté  sur  son  passage  ;  mais  la  dignité  de  son  main- 
tien ,  la  simplicité  de  son  costume  charmaient  toute  cette 
foule.  Un  jour,  comme  la  sécheresse  désolait  les  champs, 
il  sortit  tète  et  pieds  nus  pour  aller  faire  des  prières,  afin 
d'obtenir  qu'il  tombât  de  l'eau  ;  et  il  ordonna  que  les  Juifs, 
précédés  de  leur  rabbin ,  joignissent  leurs  supplications 
à  celles  des  musulmans.  Au  retour  de  la  mosquée,  ayant 
reçu  la  visite  de  l'ambassade,  il  se  montra  plus  familier 
qu'il  ne  l'était  d'ordinaire.  11  interrogea  le  commandant 
Abdallah  sur  la  religion  chrétienne,  se  faisant  expliquer, 
dit  le  journal,  dans  le  moindre  détail  et  ses  bases  et  ses 
coutumes.  Dieu  sait  comment  le  digne  commandant  se 
tira  de  l'entretien.  «  Abd-el-Kader  lui  demanda  s'il  avait 
vu  Dieu ,  et  de  quelle  couleur  il  était  ;  comment  il  se  pou- 
vait qu'il  fût  partout  et  qu'il  vit  tout.  Le  commandant  le 
lui  expliqua,  et  il  parut  fort  étonné,  ajoutant  une  foule 
de  questions  auxquelles  le  commandant  ne  put  répondre, 
autant  pour  conserver  sa  dignité  que  par  respect  pour 
l'autorité  du  sultan.  »  Je  croirais  volontiers,  d'après  ce 
passage,  qu'Abd-el-Kader  a  tout  simplement  voulu  se 


284  LES  FRANÇAIS 

moquer  de  l'ignorance  de  l'ambassadeur.  11  est  probable 
que  le  vendredi  suivant  les  réponses  de  ce  dernier  auront 
servi  de  thème ,  en  pleine  mosquée ,  aux  railleries  et  aux 
imprécations  du  marabout  contre  l'idolâtrie  et  l'impiété 
des  chrétiens. 

Mais  le  commandaut  avait  d'autres  connaissances  dont 
l'émir  tirait  meilleur  parti  :  il  l'employait  à  la  formation 
et  à  l'instruction  du  premier  noyau  de  ses  troupes  régu- 
lières, composées  alors  de  quelques  centaines  d'hommes, 
infanterie  et  cavalerie.  L'idée  même  de  posséder  une  force 
permanente  lui  venait  de  nous  :  c'étaient  des  déserteurs 
de  la  légion  étrangère  qui  apprenaient  aux  Arabes  le  ma- 
niement du  fusil ,  et  l'ambassadeur  les  faisait  manœuvrer 
pour  occuper  ses  loisirs.  Le  général  Desmichels,  à  qui  Ion 
rendait  compte  de  tout ,  écrivait  à  Abd-el-Kader  pour  le 
féliciter  des  heureuses  dispositions  de  ses  sujets ,  et  lui 
promettait  de  lui  donner,  lorsqu'il  le  verrait  et  qu'il  au- 
rait pu  apprécier  les  dispositions  de  ses  troupes ,  des  con- 
seils qui  pourraient  leur  convenir,  et  qui  seraient  dictés 
par  une  longue  expérience  de  la  guerre  :  cette  incompa- 
rable bonne  foi  décourage  le  blâme.  Abd-el-Kader  en  riait 
sans  doute,  et  ne  négligeait  pas  d'en  profiter.  Le  com- 
mandant Abdallah  trouvait  en  lui  un  élève  remarquable- 
ment apte  à  profiter  de  ses  leçons. 

Deux  ennemis  sérieux  luttaient  encore  contre  Abd  el- 
Kader  dans  l'intérieur  du  pays  :  les  Douairs  avec  une 
fraction  des  Smélas,  commandés  par  Mustapha;  et  les  tri- 
bus du  Chélif ,  ayant  à  leur  tète  Sidi-Lareby,  personnage 
influent,  jaloux  de  la  puissance  nouvelle,  et  résolu  à  la 
renverser.  Le  10  avril,  Abd-el-Kader  partit  de  Mascara 
pour  détruire  ces  rebelles.  Sa  sortie  fut  brillante.  Il  mon- 
tait un  superbe  cheval  ;  à  sa  gauche,  un  officier  portait  le 


EN   ALGÉRIE.  285 

parasol,  emblème  de  la  dignité  souveraine;  à  sa  droite 
se  tenait  l'agita  ou  généralissime,  Abi-Boualem.  Plusieurs 
étendards  de  diverses  couleurs,  au  milieu  desquels  se 
déployait  l'étendard  vert  de  l'islamisme,  l'entouraient;  il 
était  accompagné  de  sa  musique,  autre  attribut  de  com- 
mandement ;  à  sa  suite  marchait  une  cavalerie  nombreuse. 
11  rencontra  d'abord  les  Douairs,  les  mit  en  fuite  et  se 
dirigea  sur  Tlemcen ,  dont  il  voulait  enlever  la  forteresse 
occupée  par  des  Turcs  et  des  Coulouglis  ;  mais,  enflé  de 
sa  victoire,  il  campa  sans  précaution  sur  un  terrain  peu 
susceptible  de  défense  ;  il  s'y  endormit  vainqueur  et  se 
réveilla  vaincu.  Au  milieu  de  la  nuit,  Mustapha,  qui  avait 
eu  le  temps  de  réunir  tous  ses  alliés,  tomba  sur  le  camp 
sans  défense  et  le  mit  en  déroute  :  il  s'en  fallut  de  peu  que 
cette  nuit  ne  terminât  les  deslins  de  l'émir.  Malgré  le 
courage  héroïque  avec  lequel  il  combattit ,  il  ne  put  ral- 
lier son  monde,  et  tous  les  cavaliers  d'une  tribu  impor- 
tante l'abandonnèrent.  Ceux  qui  étaient  restés  à  côté  de 
lui,  voyant  le  danger,  le  pressaient  de  se  retirer;  il  les 
traita  de  lâches  et  continua  de  se  battre  :  on  crut  un  mo- 
ment que,  désespéré,  il  voulait  mourir  sur  le  champ  de 
bataille.  Enfin,  son  cheval  ayant  été  tué ,  il  prit  la  fuite, 
abandonnant  ses  bagages ,  ses  trésors ,  ses  armes  et  une 
pièce  d'artillerie.  Le  lendemain  ,  il  revint  à  Mascara,  et, 
bravant  la  fortune  contraire ,  il  voulut  que  son  entrée  fût 
aussi  brillante  que  l'avait  été  sa  sortie.  Le  canon  du  fort 
le  salua  comme  s'il  avait  triomphé.  En  effet,  déjà  Musta- 
pha ,  n'espérant  rien  du  côté  des  Français  ,  qui  avaient 
naguère  repoussé  toutes  ses  avances,  et  attendant  moins 
de  secours  encore  des  tribus,  avait  demandé  pardon  de  sa 
victoire.  Il  offrait  à  l'émir  de  lui  rendre  tout  ce  qu'il  lui 
avait  enlevé ,  et  d'y  ajouter  un  cadeau  de  trente  mille 


286  LES  FRANÇAIS 

boudjoux.  Abd-el-Kader  ne  daigna  pas  même  entendre  les 
envoyés  qui  venaient,  protégés  par  le  drapeau  d'un  mara- 
bout, le  solliciter  d'agréer  les  excuses  et  d'accepter  les 
offrandes  du  rebelle  ;  mais  il  poussa  avec  activité  les  pré- 
paratifs d'une  nouvelle  expédition.  Au  bout  d'un  mois  il 
reprit  la  campagne ,  à  la  tête  d'une  nombreuse  cavalerie 
que  de  nouveaux  contingents  ne  cessèrent  d'accroître 
pendant  sa  marche  ;  s'attaquant  d'abord  au  parti  de  Sidy- 
Lareby,  il  prit  la  petite  forteresse  d'El-Bordj ,  s'empara 
de  la  ville  de  Kalaah,  et  ruina,  par  plusieurs  autres  avan- 
tages et  par  la  mort  de  plusieurs  chefs  ,  les  espérances 
de  son  compétiteur.  Toutes  ses  mesures  furent  bien  prises 
et  hardies ,  toutes  ses  marches  rapides  ;  des  tribus  impor- 
tantes ,  restées  neulres  jusque-là ,  se  réunirent  sous  son 
commandement  et  lui  jurèrent  fidélité.  De  son  camp, 
devenu  si  nombreux  qu'il  était  obligé  de  le  diviser  en 
cinq  parties ,  il  envoyait  à  la  légation  française,  restée  à 
Mascara  ,  le  bulletin  de  ses  succès.  De  nouveaux  ambas- 
sadeurs de  Muley-Abd-er-Ahman  étaient  venus  le  re- 
joindre et  l'accompagnaient  partout.  Ils  admiraient  son 
courage,  ses  talents,  sa  piété,  et  peut-être  que  les  dé- 
pêches où  ils  racontaient  tant  de  triomphes  étaient  com- 
mentées avec  plus  de  soucis  dans  les  murs  du  Maroc  que 
dans  ceux  d'Alger  et  d'Oran ,  où  l'on  se  réjouissait  naïve- 
ment de  voir  Abd-el-Kader  «  consolider  son  pouvoir, 
étendre  son  influence  et  affermir  une  paix  qui  nous  per- 
mettrait de  multiplier  nos  relations  avec  les  Arabes  et  de 
les  amener  graduellement  à  la  civilisation.  »  Certainement 
le  moindre  chef-d'œuvre  de  la  diplomatie  du  jeune  émir 
n'est  pas  d'avoir  fait  concourir  à  la  formation  et  à  l'ac- 
croissement de  sa  puissance  deux  empires  qui  devaient 
également  la  redouter ,  et  entre  lesquels ,  à  ne  considérer 


EN  ALGÉRIE.  287 

que  le  caractère  des  peuples  et  la  marche  naturelle  des 
choses,  il  occasionnera  un  jour  des  querelles  que  l'un  et 
l'autre  ont  le  plus  grand  intérêt  à  éviter. 

Mustapha  n'était  pas  encore  vaincu ,  mais  il  était  seul  ; 
l'empereur  du  3Iaroc  lui  ordonnait,  comme  pontife,  de  se 
soumettre,  et  il  reculait  devant  Ahd-el-Kader,  en  renou- 
velant chaque  jour  la  demande  d'un  pardon  que  celui  ci 
ne  voulait  pas  accorder.  Enfin  l'émir  l'atteignit,  le  mit 
en  déroute,  et  lui  pardonna  alors.  Néanmoins  Mustapha 
ne  se  fia  pas  à  cette  clémence.  Battu ,  blessé ,  pillé  après  sa 
défaite  par  le  plus  grand  nombre  des  siens  qui  l'aban- 
donnèrent aussitôt  et  passèrent  à  l'ennemi,  il  se  jeta  en 
toute  hâte  dans  la  citadelle  de  Tlemcen ,  et  fit  bien. 

Vingt  et  un  coups  de  canon  annoncèrent  à  Mascara  ce 
dernier  succès.  Le  peuple,  convoqué  par  les  crieurs  pu- 
blics, se  rassembla  sur  la  place,  où  vingt  tètes  de  Douairs 
étaient  exposées.  Hommes,  femmes,  enfants,  vieillards  se 
pressaient  pour  considérer  de  plus  près,  pour  toucher  ces 
dégoûtants  trophées  qu'ils  chargeaient  d'imprécations  , 
maudissant  à  la  fois  les  instruments  de  la  tyrannie  an- 
cienne et  les  adversaires  du  maître  nouveau.  Le  cadi  vint 
ensuite,  et  lut  à  haute  voix  une  lettre  d'Abd-el-Kader, 
qui  rendait  compte  lui-même  du  triomphe  de  ses  armes. 
La  foule  écouta  dans  un  silence  profond  :  mais,  chaque  fois 
que  le  lecteur  faisait  une  pause,  toutes  les  voix,  s'élevant 
ensemble ,  répétaient  avec  enthousiasme  le  même  cri ,  le 
même  vœu  :  Amdullah  !  Que  Dieu  lui  donne  la  vic- 
toire ! 

Tels  furent  les  commencements  d'Abd-el-Kader.  Ce 
serait  faire  une  histoire  de  la  domination  française  en 
Algérie  que  de  le  suivre  plus  longtemps  dans  le  détail  de 
ses  continuelles  entreprises.  Nous  en  avons  dit  assez  pour 


288  LES  FRANÇAIS 

montrer  qu'il  n'est  pas  un  ennemi  vulgaire.  Son  système 
à  l'égard  des  tribus  fut  de  réduire  par  la  force  celles  qui 
hésitaient  à  le  reconnaître ,  et  plus  tard  à  le  servir;  et  de 
les  punir,  après  les  avoir  vaincues,  par  de  lourds  impôts. 
Il  employa  contre  elles,  il  emploie  toujours  les  armes  et  la 
ruse;  mais  la  persuasion  et  le  sentiment  religieux  l'ont 
encore  mieux  aidé. Qui  forçait  tant  de  Maures,  tant  d'Ara- 
bes, à  l'abri  de  ses  coups  dans  nos  villes  (j'en  excepte  celle 
d'Oran,  où  tout  pouvoir  semblait  être  laissé  à  son  consul), 
d'abandonner  leurs  familles,  leurs  biens,  à  quoi  ils  sont  si 
attachés  ,  pour  aller  le  retrouver ,  soit  pendant  la  paix , 
soit  pendant  la  gnerre?  Lorsqu'en  1834  le  choléra  eut 
dépeuplé  Mascara,  Abd-el-Kader  enjoignit  aux  habitants 
de  Mazagran  de  venir  s'établir  dans  sa  capitale  :  tous  obéi- 
rent. On  l'a  regardé  comme  un  saint;  là  fut,  et  sera  tant 
qu'il  aura  vie,  le  principal  élément  de  son  pouvoir.  Au- 
cun de  ses  chefs  ne  l'a  trahi  ;  parmi  ces  populations,  dont 
beaucoup  sont  lasses  de  la  guerre,  et  qu'il  oblige  à  com- 
battre toujours,  il  y  a  des  révoltes,  il  ne  s'est  pas  trouvé 
un  assassin.  Abd-el-Kader,  au  milieu  de  ces  Barbares 
pour  lesquels  sa  gloire  est  devenue  un  fléau ,  et  dont  il 
a  fait  périr,  sur  le  champ  de  bataille  ou  par  la  main  de 
ses  bourreaux,  les  amis,  les  frères  et  les  enfants,  est  plus 
en  sûreté  que  le  roi  des  Français  dans  les  rues  de  Paris  : 
il  est  vraiment  sacré. 

Aussi  ce  levier  de  la  foi  religieuse ,  dont  il  connaît  la 
puissance ,  est-il  sans  cesse  entre  ses  mains.  On  peut  dire 
que  chez  lui  tout  se  fait  au  nom  de  Dieu.  Le  règlement 
qu'il  a  donné  à  ses  troupes  régulières  est  presque  un 
catéchisme,  tant  le  Coran  y  est  invoqué.  Chaque  cha- 
pitre est  précédé  d'un  préambule  théologique ,  ou  ter- 
miné par  une  prière;  une  profession  de  foi  est  gravée 


EN  ALGÉRIE.  289 

sur  sa  monnaie  (  1)  ;  chaque  jour  il  prêche  dans  son  camp  ; 
ses  lettres  aux  tribus  ne  parlent ,  n'avertissent ,  ne  com- 
mandent qu'en  s'appuyant  sur  un  texte  sacré.  Dans  les 
traités  qu'il  a  faits  avec  nous,  jamais  il  n'a  manqué  de 
stipuler  pour  la  religion. 

Ses  mœurs  sont  conformes  à  sa  croyance ,  ou ,  pour 
mieux  dire,  meilleures  que  sa  croyance.  Il  est  fidèle 
époux ,  exact  observateur  de  toutes  les  pratiques  ;  il  a  su 
même  se  montrer  ennemi  généreux.  La  plupart  des  Fran- 
çais qui  ont  été  ses  prisonniers  se  sont  loués  de  lui.  Peu 
à  peu  il  a  renoncé  à  les  convertir  par  la  force,  et,  chose 
étrange,  on  l'a  vu  contraindre  ses  agents  à  leur  laisser 
observer  le  repos  du  dimanche ,  qui  est  violé  chez  nous. 

Ces  qualités  réelles  ont  fait  de  l'émir  le  prophète ,  on 
pourrait  dire  l'idole  de  tous  les  musulmans.  La  vénéra- 
tion qu'il  leur  inspire  ne  va  pas  chez  tous  jusqu'à  se  sa- 
crifier pour  lui,  mais  elle  a  jusqu'à  présent  suffi  à  nous 
tenir  en  échec.  Si  nous  parvenons  à  détruire  Abd-el- 
Kader,  on  pourra  dire  non-seulement  que  nos  armes  ont 
fait  un  grand  prodige ,  mais  aussi  que  la  foi  musulmane 
s'est  immensément  affaiblie ,  et  que  ce  peuple,  fanatique 
encore ,  ne  l'est  plus  assez  pour  fermer  ses  yeux  et  son 
oreille  aux  lumières  et  aux  accents  de  la  vérité.  Puissions- 
nous  le  comprendre  et  ne  pas  laisser  retourner  de  nou- 
veau ces  populations  à  leur  faux  culte ,  moins  par  estime 
pour  lui  que  par  besoin  de  croire  et  par  mépris  de  notre 
incrédulité. 


(il  Abd-el-Kader  a  fail  faire  une  misérable  monnaie  de  cuivre,  grossière- 
ment frappée .  dont  la  valeur  est  nulle.  Sur  les  ftls  on  lit  :  La  religion  aimée 
de  Dieu  eut  l'islamisme  ;  sur  les  mouzounas  :  Je  remets  tout  à  Dieu,  car  il  est 
le  meilleur  des  oukils  (chargés  d'affaires). 


19 


XXI 


L'ÉYÈip  ET  LE  CLERGÉ. 


Monsieur  Duplch  avait  été  destiné  par  sa  famille  à  la 
magistrature.  Ses  études  achevées ,  on  le  laissa  à  Paris 
pour  faire  son  droit.  Il  employa  saintement  sa  jeunesse, 
uni  à  des  amis  de  son  âge  qu'animait  un  zèle  admirable , 
et  dont  plusieurs  sont  entrés  depuis  dans  les  ordres  sa- 
crés et  sont  devenus  évêques,  entre  autres  Mgrl'évèque 
actuel  de  Langres,  Mgr  de  Blanquart  archevêque  deRouen, 
etc.  Tous  s'occupaient  gaiement  de  bonnes  œuvres.  Ils 
priaient  en  commun,  allaient  en  commun  visiter  les  ma- 
lades ,  exhorter  les  prisonniers ,  faisaient  ensemble  des 
pèlerinages,  l'hiver,  à  pied,  surtout  pendant  le  carnaval. 
Au  nombre  de  cent  et  plus ,  le  chapelet  à  la  main  ,  ils  se 
rendaient  jusqu'au  mont  Valérien,  où  ils  priaient  pour 
Paris  plongé  dans  ses  saturnales.  Après  avoir  passé  une 
partie  de  la  journée  devant  l'autel ,  ils  faisaient  un  mo- 
deste repas  composé  des  provisions  emportées  dans  les 
poches.  Au  milieu  de  tout  cela  un  geste,  un  motprovo- 
quaientdes  rires  sansfîn,et  en  vérité  quelle  raison  avaient 
ces  âmes  innocentes  d'être  tristes  !  la  gaieté  allait  parfois 
jusqu'à  l'espièglerie.  Les  réunions  se  tenaient  chez  de 
bons  missionnaires  qu'on  s'amusait  à  réveiller  en  se  pen- 
dant à  la  clochette  du  monastère ,  ou  à  effrayer  en  des- 
cendant du  cénacle  à  cheval  sur  la  rampe  de  l'escalier. 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  -291 

Ces  beaux  coups  se  faisaient  le  lendemain  du  jour  où  l'on 
avait  été  entendre  deux  ou  trois  prédicateurs,  et  quel- 
quefois le  jour  même  :  ce  qui  n'empêchait  pas  qu'on  ne 
fut  chaste,  sobre,  dévoué,  et  qu'on  ne  donnât  aux  pau- 
vres la  plus  grande  partie  de  la  petite  rente  que  la  famille 
accordait  pour  les  menus  plaisirs  et  même  pour  les  stric- 
tes nécessités. 

Dès  ce  temps-là  le  jeune  Dupuch  se  sentit  une  commi- 
sération infinie  pour  les  pauvres  enfants  abandonnés, 
particulièrement  pour  les  petits  Savoyards,  en  faveur  des- 
quels il  fit  depuis  de  si  belles  œuvres.  Il  les  recueillait , 
formait  des  associations  pour  venir  à  leur  aide ,  s'enga- 
geait à  tout,  acceptait  tout,  et  ne  savait  plus  comment 
sortir  des  embarras  qu'il  s'était  créés.  Mais  l'aspect  d'un 
de  ces  malheureux  enfants  était  plus  fort  sur  lui  que  tous 
les  conseils  de  la  raison ,  et,  déjà  chargé  outre  mesure ,  il 
prenait  encore  celui-là  ,  et  celui  qui  venait  ensuite. 

Cette  tendresse  pour  les  Savo}  ards  lui  inspira  le  désir 
d'aller  vénérer  à  Annecy  les  reliques  de  saint  François  de 
Sales.  Tl  voulait  en  même  temps  ,  par  l'intercession  de  ce 
grand  saint,  obtenir  quelques  lumières  sur  sa  vocation  en- 
core obscure.  Son  dessein  était  bien  d'entrer  dans  les  or- 
dres, mais  tantôt  il  le  désirait  plus,  tantôt  il  le  désirait 
moins.  Sa  famille  lui  demaudait  de  rester  dans  le  monde. 

Arrivé  à  Genève ,  toujours  si  solitaire  pour  le  voya- 
geur et  l'étranger,  il  s'y  enferma  pour  réfléchir  plus  sé- 
rieusement sur  l'emploi  qu'il  ferait  de  sa  vie.  Ainsi  ce  fut 
dans  une  chambre  d'auberge ,  au  milieu  de  la  ville  de  Cal- 
vin ,  que  le  jeune  homme  qui  devait  être  plus  tard  et  bien- 
tôt même  évêque  d'Alger  qui  pouvait  alors  penser  qu'Al- 
ger allait  avoir  un  évêque  !  commença  à  regarder  en  face 
les  redoutables  obligations  du  ministère  sacerdotal. 


292  LES  FRANÇAIS 

Après  quelques  jours  donnés  à  ces  méditations ,  diri- 
gées par  les  conseils  de  l'illustre  curé  de  Genève,  M.  l'abbé 
Vuarin,  instrument  d'une  résurrection  plus  difficile  peut- 
être  que  celle  de  l'Algérie,  le  jeune  voyageur  se  rendit  à 
Annecy.  Par  je  ne  sais  quelle  erreur,  assez  justifiée  alors, 
la  police  sarde  le  prit  pour  un  commis  voyageur  chargé 
de  répandre  les  idées  libérales.  A  peine  arrivé,  il  reçut 
l'ordre  de  partir,  s'il  ne  voulait  être  reconduit  à  la  fron- 
tière par  la  gendarmerie.  Il  y  avait  dans  cette  rigueur  de 
quoi  faire  peur  à  un  bon  et  naïf  jeune  homme.  M.  Du- 
puch  ne  manqua  pas  de  s'effrayer,  il  promit  de  s'en  aller 
sur  l'heure.  Pourtant  il  lui  paraissait  bien  dur  de  ne  pas 
voir  le  tombeau  du  saint  :  il  courut  remettre  au  curé  d'An- 
necy des  lettres  de  recommandation  dont  il  était  chargé. 
Nouvel  embarras  :  ce  curé,  par  une  méprise  plus  étrange 
que  celle  de  la  police ,  le  prit  à  son  tour  pour  un  aventu- 
rier, le  reçut  fort  mal ,  et  finalement ,  refusant  de  l'écou- 
ter, le  mit  à  la  porte.  Le  pauvre  jeune  pèlerin ,  le  cœur 
gros,  comme  on  pense,  se  hasarda  néanmoins  jusqu'à 
franchir  le  seuil  de  l'église ,  et,  n'osant  plus  parler  à  per- 
sonne, chercha  tout  seul  le  tombeau  de  saint  François. 
Hélas  !  il  ne  le  put  trouver  !  Alors  il  perdit  patience ,  et , 
voyant  qu'il  faudrait  s'enfuir  non-seulement  sans  avoir 
entendu  la  sainte  messe  comme  il  se  l'était  proposé,  mais 
encore  sanspouvoir  se  prosterner  devant  les  reliques  bien- 
heureuses qu'il  était  venu  voir  de  si  loin ,  il  se  laissa  tom- 
ber à  genoux  dans  un  coin  obscur  de  l'église ,  fondant 
en  larmes.  En  ce  moment  passa  un  prêtre  qui  lui  demanda 
ce  qu'il  avait  à  pleurer  ainsi.  M.  Dupuch  conta  son  aven- 
ture. Touché  du  chagrin  qu'il  laissait  voir,  ce  prêtre  le 
conduisit  aux  reliques  de  saint  François ,  et  le  laissa  les 
vénérer  tout  à  son  aise.  Après  quoi ,  le  cœur  bien  remis, 


EN  ALGÉRIE.  293 

notre  pèlerin  reprit  en  hâte  le  chemin  de  Genève,  croyant 
avoir  à  ses  trousses  le  corps  entier  de  la  gendarmerie  sarde. 
Cependant  les  doutes  de  M.  Dupuch  n'étaient  pas  dis- 
sipés, ou  du  moins  il  ne  sentait  pas  qu'ils  le  fussent.  Il 
avait  besoin ,  pour  se  décider,  de  l'autorité  du  prêtre  qui 
gouvernait  sa  conscience.  C'était  feu  M.  Borderies,  depuis 
évèque  de  Versailles.  Il  alla  le  trouver  à  la  veille  d'une 
grande  fête,  et  l'entretint  plus  longtemps  encore  que  de 
coutume  de  ses  anciens  désirs.  M.  Borderies  le  renvoya  à 
un  an.  Ce  long  terme  assigné  à  la  décision  d'un  point  si 
important  désola  le  fervent  jeune  homme.  Sa  vocation ,  si 
incertaine  encore  la  veille,  se  manifestait  maintenant  de 
manière  à  ne  plus  lui  laisser  de  repos.  Il  alla ,  pour  se  cal- 
mer, entendre  à  Saint-Étienne-du-Mont  un  pieux  et  il- 
lustre missionnaire,  M.  Bozan.  Au  moment  où  M.  Du- 
puch entrait  dans  l'église,  le  prédicateur  prononçait  ces 
mots  :  «  Lorsque  les  saints  arriveront  au  ciel ,  ils  pous- 
«  seront  un  cri  d'étonnement ,  d'admiration  et  d'ivresse, 
«  et  ce  sera  toujours  ainsi  !  »  Il  n'écouta  pas  davantage  ; 
il  revint  troublé  de  regrets ,  de  désirs  et  d'attente  ;  il  crai- 
gnait que  dans  l'intervalle  d'un  an  ses  parents  ne  lui  fis- 
sent faire  vers  le  monde  un  pas  qui  lui  serait  décisif.  Il 
passa  la  nuit  dans  ces  angoisses ,  et  ne  retrouva  que  le 
lendemain ,  à  la  sainte  table ,  un  peu  de  calme ,  qui  fut 
de  courte  durée,  car,  étant  allé  ensuite  à  la  grand'messe 
à  Saint-Sulpice,  une  émotion  si  vive  le  saisit,  que,  s'age- 
nouillant  à  l'entrée  de  l'église,  sous  l'orgue ,  il  fut  obligé 
de  couvrir  son  visage  de  ses  deux  mains  pour  cacher  ses 
larmes  et  contenir  ses  sanglots.  Oubliant  tout  au  monde 
dans  cette  effusion  d'amour ,  il  ne  s'aperçut  que  l'office 
était  fini  que  quand  la  plus  grande  partie  du  jour  fut 
écoulée.  0  grâce  de  la  prière,  et  des  larmes  !  là  où  la  force 


294  LES  FRANÇAIS 

de  l'homme  s'épuise,  grandit  la  force  de  l'amour.  Le  jeune 
chrétien  alla  retrouver  son  confesseur  :  «  Non,  lui  dit-il, 
mon  père,  je  ne  dois  pas  attendre  une  année  encore  !  » 
Et,  tout  ému  de  son  espérance,  tout  baigné  de  ses  iné- 
puisables larmes ,  il  fit  une  vive  peinture  de  ce  qui  se 
passait  en  lui.  M.  Borderies  le  regarda  un  moment  en 
silence  ;  puis  tout  à  coup  :  «  A  genoux ,  mon  fils ,  lui  dit- 
il  ,  et  souviens-toi  !  L'autre  jour  je  t'ai  renvoyé ,  je  devais 
le  faire  alors.  Maintenant  je  ne  t'arrête  plus.  Va  où  Dieu 
t'appelle;  va  en  paix.  »  Le  surlendemain  M.  Dupuch  en- 
tra au  séminaire  d'issy.  11  y  retrouva  ses  confrères,  ses 
camarades  de  l'école  de  droit  et  des  réunions  de  charité  : 
l'un  d'eux  était  M.  de  Ravignan.  C'était  en  1822,  un 
mois  après  le  voyage  d'Annecy. 

Un  jour,  dans  une  de  ces  récréations  du  séminaire  qui 
sont  si  franches  et  si  gaies,  on  se  renvoyait  mutuellement 
des  accusations  bouffonnes.  «Dupuch,  dit  quelqu'un, 
veut  être  pape.  —  Non,  répondit-il,  évêque  d'Alger.  >• 
C'est  qu'en  effet  il  voulait  être  missionnaire,  et  quelle  est 
la  terre  si  funeste ,  si  meurtrière  et  si  bien  défendue  où  le 
missionnaire  ne  puisse  être  appelé  à  souffrir  et  à  mourir  ! 

La  vie  sacerdotale  de  l'abbé  Dupuch  fut  celle  d'un  bon 
prêtre,  c'est  assez  dire.  Missionnaire,  il  apprit  ce  que 
Dieu  peut  faire,  et  veut  faire,  et  fait  souvent  pour  sauver 
les  hommes.  Si  l'impiété  savait  (mais  que  sait-elle?)  ce 
qu'est  la  vie  d'un  missionnaire,  elle  ne  s'étonnerait  plus 
d'en  voir  toujours,  d'en  voir  partout,  malgré  les  fatigues 
qu'ils  s'imposent,  malgré  les  déboires  dont  on  les  abreuve, 
malgré  les  supplices  par  où  l'on  veut  les  épouvanter  et  les 
détruire.  Des  événements  miraculeux  les  entourent;  le* 
coups  multipliés  de  la  grâce  frappent  autour  d'eux  la  mul- 
titude des  âmes  ;  ils  sont  habitués  à  voir  les  pécheurs  les 


EN  ALGÉRIE.  29.S 

plus  endurcis  sortir  de  leur  endurcissement,  et  les  popu- 
lations les  plus  féroces  s'adoucir  sous  leur  main  qui  bé- 
nit. Ils  bravent  les  difficultés  pour  les  avoir  toujours  vues 
disparaître ,  car  c'est  les  faire  disparaître  que  d'en  triom- 
pher ;  ils  bravent  les  menaces,  parce  qu'ils  ne  craignent 
point  la  mort,  ou  la  désirent  comme  un  succès.  Ainsi  s'en- 
tretient et  s'anime  en  eux  cette  foi  qui  transporte  les  mon- 
tagnes. 

Ce  fut  par  une  lettre  de  Mgr  Garibaldi ,  internonce  du 
saint-siége,  que  Mgr  Dupuch  apprit  à  Bordeaux  son  élec- 
tion; bien  étonné  surtout  du  siège  où  on  l'appelait,  car 
il  n'avait  pas  encore  été  question  d'un  évèché  à  Alger.  On 
le  pressait  d'accepter  ;  il  se  hâta  de  consulter  son  arche- 
vêque ,  Mgr  Donnet ,  et  le  surlendemain ,  à  la  nuit ,  dans 
une  pauvre  maison  de  campagne  où  il  s'était  réfugié  pen- 
dant un  orage,  en  proie  à  des  émotions  écrasantes,  il 
écrivit,  à  genoux,  au  saint-père,  qu'il  obéissait.  A  peine 
était -il  de  retour  à  Bordeaux,  qu'une  dépèche  télégraphi- 
que le  demande  sur-le-champ  à  Paris.  Il  part,  arrive 
chez  l'internonce ,  qui  le  conduit  aussitôt  à  M.  Mole,  pré- 
sident du  conseil,  à  M.  Barthe,  ministre  des  cultes  ;  lui 
fait  ensuite  chercher  des  témoins  pour  ses  informations, 
écrire  la  profession  de  foi ,  prêter  serment  à  l'Église ,  et 
ne  le  laisse  partir  qu'après  laccomplissemeut  de  ces  for- 
malités. Les  informations  furent  promptement  adressées 
a  Borne,  un  consistoire  tenu,  Mgr  Dupuch  préconisé,  et 
les  bulles  expédiées  de  Borne  à  Paris  avec  la  même  célé- 
rité (1). 

(l)  Voici  un  passage  de  la  bulle  d'institution  canonique  adressée  à  l'évèque 
d'Alger.  Les  enfants  de  l'Église  entendront  avec  joie  la  douce  majesté  de  son 
langage. 

«Grégoire,  évèque,  serviteur  des  serviteurs  de  Dieu,  à  notre  cher  fils 
Antoine-Adolphe  Dupuch  ,  élu  évèque  de  l'Église  de  Julia-Césarèe  ou  d'Alger, 
salut  et  bénédiction  apostolique. 


29G  LES  FRANÇAIS 

Lorsque  ce  nouvel  évèque  de  l'Afrique,  ce  premier 
évèque  de  l'Algérie ,  ayant  reçu  à  Rome  les  plus  amples 
bénédictions  du  père  commun  des  fidèles ,  qui  le  chargea 
de  pieux  présents,  aperçut  de  loin  les  minarets  de  sa  ville 
épiscopale;  lorsque  au  bruit  du  canon  (l'église  d'Alger 
n'avait  pas  de  cloches  encore)  il  toucha  le  sol  de  son  dio- 
cèse ;  lorsque  entouré  des  flots  de  ce  peuple  étrange  ,  qui 
était  son  peuple,  il  franchit  le  seuil  de  la  mosquée  où  l'on 
adorait  Jésus-Christ,  quels  impétueux  mouvements 
d'amour,  de  crainte,  de  foi,  d'espérance,  durent  enva- 
hir son  àme  !  Il  me  disait  tout  à  l'heure ,  causant  avec 
moi  sur  la  terrasse  de  son  palais,  dans  le  frais  silence  d'une 


«  Après  avoir  attentivement  délibéré  avec  nos  vénérables  frères  les  car- 
dinaux de  la  sainte  Eglise  romaine  ,  sur  les  moyens  de  préposer  à  celle  Église 
de  Julia-Césarée  ou  d'Alger  une  personne  ulile  et  capable  de  produire  des 
fruits  de  salut,  nous  avons  enfin  tourné  les  yeux  de  noire  âme  vers  vous.  Né 
dans  la  ville  de  Bordeaux  de  parents  catholiques  et  honorables,  parvenu  à  la 
trente -neuvième  année  de  votre  âge,  depuis  longtemps  prèlre  et  vicaire 
général  au  spirituel  de  notre  vénérable  frère  l'archevêque  de  Bordeaux,  vous 
avez  ouvertement  professé  la  foi  catholique,  conformément  aux  articles  de- 
puis longtemps  définis  par  le  siège  apostolique  ;  Louis-Philippe,  roi ,  vous  a 
présenté  à  nous  par  ses  lettres  pour  occuper  ce  siège,  et  des  témoignages 
dignes  de  foi  nous  ont  fail  connaître  votre  gravité,  votre  prudence ,  voire 
science,  vos  habitudes  vertueuses  et  votre  expérience  éclairée  des  fonctions 
ecclésiastiques. 

«  Toutes  ces  choses  étant  pesées  avec  l'attention  qu'elles  méritaient,  nous 
vous  avons  agrée .  nous  et  nos  frères  les  cardinaux  de  la  sainte  Eglise  romaine  , 
à  cause  de  voire  mérite  ,  qui  nous  en  faisait  un  devoir;  et,  d'après  le  conseil 
de  ces  mêmes  frères,  par  notre  autorité  apostolique,  nous  pourvoyons  à 
l'Eglise  de  Julia-Césarèe  ou  d'Alger,  nous  vous  proposons  à  elle  comme  évèque 
et  pasteur,  et  nous  vous  remettons  pleinement  le  soin ,  le  gouvernement  et 
l'administration  de  celle  Église  de  Julia-Césarée  ou  d'Alger,  tant  au  spirituel 
qu'au  temporel.  Nous  confiant  en  celui  qui  donne  la  grâce  et  accorde  la 
récompense,  nous  espérons  que,  le  Seigneur  dirigeant  vos  actes,  l'Église  de 
Julia-Césarée  ou  d'Alger  sera  utilement  conduite  sous  votre  heureux  gouver- 
nement, et  que,  dirigée  avec  bonheur,  elle  prendra  d'heureux  accroissements 
au  spirituel  et  au  temporel 

«  Recevez  donc  avec  une  dévotion  empressée  le  joug  du  Seigneur  qui  est 
mis  sur  vos  épaules,  et  efforcez-vous  de  vous  acquitter  de  celle  administration 
et  de  ce  gouvernement  avec  tant  de  sollicitude,  de  fidélité  et  de  prudence,  que 
l'Église  de  Julia-Césarée  ou  d'Alger  puisse  se  réjouir  de  la  prévoyance  de  sou 
chef  et  de  son  administration  féconde  en  heureux  résultats,  et  que  vous-même 
vous  méritiez  de  plus  en  plus,  outre  l'éternelle  récompense,  notre  bénédic- 
tion, notre  bienveillance,  et  la  reconnaissance  de  votre  Église.» 


EN  ALGÉRIE.  297 

de  ces  belles  soirées  d'Afrique,  en  face  de  cette  mer  sou- 
mise à  la  France ,  en  face  de  cette  même  église  dont  le  mi- 
naret, maintenant  surmonté  d'une  croix,  se  montrait  à 
nos  yeux  à  la  lueur  des  étoiles  ;  il  me  disait  qu'il  avait 
pensé  à  tout  cela  avec  un  mélange  de  sentiments  inexpri- 
mables :  qu'il  était  à  Alger,  qu'il  y  était  dans  sa  cathé- 
drale, qu'il  succédait  à  saint  Augustin;  que  le  premier, 
comme  évèque,  il  revenait  sur  cette  terre  après  quatorze 
siècles  ;  et  que ,  répétant  cette  parole  du  psaume  :  Qui 
habitare  facit  sterilem  in  domo ,  malrem  filiorum  lœlan- 
tem ,  il  avait  béni  Dieu  et  pleuré  de  tout  son  cœur.  Hélas  ! 
que  d'autres  larmes  il  a  dû  verser  î 

Évêque  sans  clergé,  au  milieu  d'un  peuple  infidèle  ou 
incrédule,  un  des  premiers  actes  de  son  autorité  épisco- 
pale  dut  être  d'interdire  deux  des  rares  prêtres  dont  il 
pouvait  disposer.  Appuyé  par  les  autorités  les  plus  hautes, 
à  Paris ,  par  le  roi ,  par  la  reine ,  par  le  ministre  ;  à  Alger, 
par  le  gouverneur  général  ;  mais  ayant  contre  lui  une 
bureaucratie  intraitable,  qui,  soit  à  Alger,  soit  à  Paris, 
est  la  même  partout  ;  repoussé  par  l'indifférence  des  ri- 
ches ;  trop  pauvre ,  malgré  les  dons  nombreux  des  fidèles 
de  France ,  pour  pouvoir  assister  tant  de  pauvres  qui  ve- 
naient frapper  à  sa  porte;  soigneusement  tenu  en  dehors 
de  tout  conseil  administratif,  et  n'étant  lui-même  que  le 
plus  tracassé  des  administrés  ;  séparé  des  soldats ,  comme 
nous  l'avons  vu  ;  bientôt  suspect  de  nuire  à  nos  progrès 
auprès  des  musulmans,  à  qui  l'on  veut  absolument  que 
sa  mission  fasse  ombrage ,  il  ne  tarda  pas  à  s'apercevoir 
que  l'évèque  d'Alger  n'était  que  le  curé  d'une  de  ces  pa- 
roisses de  France  où  le  conseil  municipal ,  regardant  le 
culte  comme  une  charge  inutile  du  budget,  ne  veut  jamais 
ni  rebâtir  le  presbytère,  ni  réparer  l'église,  ni  surtout  per- 


298  LES  FRANÇAIS 

mettre  que  le  pasteur  paraisse  hors  de  la  sacristie,  dans 
laquelle  on  se  réserve  d'aller  le  tourmentera  plaisir. 

Cependant  M.  le  maréchal  Yalée  avait  compris  que  la 
religion  était  appelée  à  faire  quelque  chose  en  Afrique , 
et  que  là  où  la  France  planterait  une  croix ,  elle  resterait 
plus  longtemps  que  la  où  elle  porterait  seulement  un 
drapeau.  C'est  lui  qui  a  fait  mettre  des  croix  sur  la  cathé- 
drale ;  c'est  lui  qui  a  donné  l'église  de  Blidah ,  et  qui  l'a 
fait  surmonter  d'une  croix  :  saus  lui  le  croissant  domine- 
rait peut-être  encore  ces  édifices (1;.  M.  le  général  Bu- 
geaud  ,  gouverneur  actuel ,  semhle  vouloir  entrer  dans 
la  même  voie  :  il  ne  s'est  pas  opposé  à  ce  que  l'on  élevât 
une  croix  sur  la  petite  église  de  la  Casbah ,  et  il  a  permis 
que  des  prêtres  suivissent  nos  colonnes  expéditionnaires, 
ce  qui  n'avait  pas  encore  été  autorisé  jusque  ici.  Mais  que 
peuvent  l'intelligence  et  la  bonne  volonté  du  chef,  occupé 
de  tant  d'autres  soins  plus  importants  à  ses  veux ,  contre 
les  étroites  passions  des  sous  -  ordres  et  les  rébellions 


(l)  Le  4  novembre  1840,  M.  le  maréchal  comle  Yalée  écrivit,  de  Blidah,  à 
Mgr  l'évêque  d'Alger  la  lettre  suivante  ,  qui  a  été  rendue  publique  : 

«  Monseigneur, 

>•  Je  me  suis  empressé  à  mon  retour  de  Médeah  de  m'occuper  de  la  nouvelle 
«  colonie  de  Blidah.  J'ai  pensé,  comme  je  le  devais,  à  donner  à  ses  habitanis 
«  les  moyens  généralement  désirés  à<-  pouvoir  remplir  les  devoirs  de  leur  reli- 
•<  gion  ,  et  j'ai  affecté  au  culte  catholique  une  mosquée ,  la  plus  belle  de  la  ville 
•  et  heureusement  placée  dans  la  limite  de  la  ville  française.  Celte  mosquée, 
>•  employée  en  ce  moment  comme  magasin ,  a  reçu  sa  nouvelle  destination, 
«  a  la  grande  satisfaction  des  indigènes. 

«  Je  donne  des  ordres  pour  que  le  minaret  soit  immédiatement  surmonté 
«  d'une  croix,  qui,  annonçant  le  règne  de  la  religion  chrétienne,  constatera 
«  mieux  que  toute  autre  chose  l'occupation  définitive. 

«  Vous  aurez,  Monseigneur,  à  désigner  un  ecclésiastique  pour  desservir 
«  cette  nouvelle  église,  et  à  pourvoir  aux  objets  nécessaires  à  l'exercice  du 
«  culte. 

«  Un  petit  bâtiment  faisant  partie  de  la  mosquée  sera  un  logement  commode 
«  pour  le  cure,  et  un  autre  bâtiment  également  dépendant  et  aliénant  sera 
«  affecté  à  une  école  d'enfants. 

.<  Quartier  général ,  Blidah  ,  i  novembre  1840. 

«  Valee.  >> 


EN  ALGÉRIE.  299 

sourdes  de  la  bureaucratie?  Après  deux  ans,  et  malgré 
des  fonds  accordés  dans  ce  but,  l'évèque  n'a  pu  obtenir 
encore  qu'on  agrandit  sa  cathédrale ,  ni  qu'on  lui  donnât 
une  autre  église.  Vainement  la  population  européenne  et 
catholique  augmente  tous  les  jours,  vainement  la  popu- 
lation musulmane  va  décroissant  ;  il  faut ,  le  dimanche  et 
les  jours  de  fête ,  prêcher  en  cinq  langues  différentes , 
multiplier  les  catéchismes  en  ces  diverses  langues ,  faire 
tout  ensemble  offices  de  paroisse  et  de  cathédrale ,  offices 
publics  et  particuliers  dans  un  édifice  beaucoup  trop 
étroit.  Les  réclamations  de  l'évèque  n'y  servent  de  rien, 
pas  plus  que  les  fonds  alloués ,  pas  plus  que  la  volonté 
royale  ou  ministérielle.  J'ai  déjà  dit  qu'il  n'est  d'aucune 
mission ,  ni  pour  les  prisons  ni  pour  les  hôpitaux.  11  avait 
soumis  des  plans  pour  certaines  œuvres  de  charité  que  la 
générosité  des  fidèles  l'aurait  mis  à  même  d'accomplir 
presque  sans  frais  :  on  ne  l'a  pas  honoré  d'une  réponse  ; 
mais  en  même  temps  qu'on  l'éloigné  de  la  sorte ,  toute 
son  administration  à  lui,  toutes  ses  actions  ecclésiastiques 
sont  sévèrement  contrôlées,  et  souvent  bouleversées  :  l'in- 
specteur de  l'Université  vient  compter  les  enfants  de  la 
maîtrise,  et  l'accuse  d'ouvrir  illégalement  une  école.  De- 
mande-t-il  au  ministre  de  la  guerre ,  duquel  il  relève , 
quelque  chose  pour  le  bas-chœur,  en  lui  expliquant  ce  que 
c'est,  le  ministre  lui  répond  gravement  qu'il  se  trompe, 
et  qu'il  faut  par  bas-chœur  entendre  telle  chose  :  discus- 
sion où  l'évèque,  pour  en  finir,  se  résigne  à  avoir  le  des- 
sous. Quelquefois  on  lui  a  tracé  le  texte  de  ses  sermons, 
indiqué  à  quels  saints  il  devait  dédier  des  églises  en 
projet,  etc.  On  nomme  des  desservants  pour  descures  dont 
le  curé  est  déjà  en  fonctions  ;  et  puis,  la  où  il  n'y  a  pas  de 
curé,  on  nomme  un  vicaire.  A  Blidah ,  le  sacristain  est 


500  LES  FRANÇAIS 

reconnu,  il  exerce,  on  pave  les  menus  frais  du  culte,  il 
y  a  une  église  :  le  curé  seul  n'est  pas  agréé.  Cherchell  a 
un  curé  nommé  par  le  gouvernement,  et  pas  d'église. 
Pendant  longtemps  le  curé  de  Philippeville  n'a  rien  reçu 
du  gouvernement,  ni  traitement,  ni  vivres.  Arrivé  dans 
la  cure  le  15  octobre  1839,  sept  mois  après  le  digne  gé- 
néral Galbois  le  recommandait  à  la  charité  du  gouver- 
neur, sollicitant  pour  lui  au  moins  une  ration  de  vivres. 
Ce  curé  pavait  de  sa  poche  cent  francs  par  mois  pour  le 
loyer  de  la  baraque  qui  lui  servait  d'église,  et  trente 
francs  par  mois  pour  le  galetas  où  il  se  réfugiait.  Tous  les 
habitants  le  voyaient  faire ,  sans  se  plaindre ,  son  unique 
repas  d'un  morceau  de  pain.  Pendant  ce  temps  on  pro- 
jetait de  construire  à  Philippeville,  où  il  n'y  a  pas  un 
Maure,  une  mosquée,  et  d'y  appeler  un  iman.  Il  est  à 
croire  que  la  mosquée  sera  bâtie  avant  l'église,  dont  on 
a  posé  la  première  pierre,  et  dont  il  n'est  plus  question. 
Dans  une  autre  ville,  le  commissaire  civil  exigea  qu'un 
frère  des  écoles,  envoyé  par  l'évèque  pour  aider  le  curé 
et  instruire  des  enfants  pauvres,  abandonnés  dans  les 
rues  comme  des  pourceaux ,  fût  porteur  d'un  certificat  de 
moralité  :  c'était  probablement  le  premier  habitant  de  la 
colonie  à  qui  l'on  eût  demandé  une  pièce  de  ce  genre.  11 
faut  subir  ces  avanies  et  bien  d'autres!  Faites  donc  com- 
prendre les  plus  simples  exigences  du  culte  à  des  gens 
qui  ne  le  connaissent  point  et  qui  ne  le  veulent  point  con- 
naître! Certain  fonctionnaire  élevé,  entendant  dire  qu'on 
allait  confirmer  une  petite  fille  dont  il  venait  d'être  le 
parrain ,  demanda  ce  que  c'était  que  la  confirmation  :  il 
s'était  toujours  contenté  de  croire  qu'il  savait  à  peu  près 
ce  que  c'est  que  le  haptème. 

Aux  tracasseries  des  bureaux  se  joignent  les  tracas- 


EN  ALGÉRIE.  301 

séries  de  la  loi,  mais  d'une  façon  particulière.  Quand 
l'évèque  invoque  quelque  droit,  la  loi  n'existe  pas;  s'il 
demande  une  faveur,  la  loi  s'y  oppose.  En  vertu  de  la  loi 
de  germinal,  on  prétend  viser  ses  mandements  ;  en  vertu 
de  la  loi  de  germinal,  il  réclame  alors  un  grand  et  un  petit 
séminaire  :  la  loi  de  germinal  est  abrogée.  Veut-il  faire 
une  procession ,  la  loi  de  germinal  reparaît  et  défend  la 
procession.  Le  jour  de  la  Saint-Philippe,  on  avait  fait 
dire  une  messe  en  plein  air;  il  semblait  donc  que  le  jour 
de  la  Fête-Dieu  le  saint  Sacrement  pût  sortir  :  on  fit  quel- 
ques pas  bors  de  l'église,  le  ministère  s'en  alarma  ;  on 
craignit  que  cette  cérémonie  n'eût  blessé  les  musulmans, 
les  juifs ,  les  Turcs. . .  Eh  !  si  vous  craignez  tant  de  blesser 
les  musulmans,  retirez  votre  drapeau,  votre  flotte,  votre 
armée,  et  allez-vous-en ,  car  c'est  la  ce  qui  les  blesse.  Dans 
le  fait,  les  musulmans  avaient  seulement  trouvé  la  céré- 
monie fort  belle ,  fort  touchante ,  et  y  avaient  applaudi . 
Qui  donc  s'en  était  blessé?  quelques  malheureux  esprits 
qui ,  n'ayant  point  de  Dieu ,  voudraient  qu'il  n'y  en  eût 
pas.  Un  commis  important  s'était  mis  en  tète  d'établir  à 
Paris  un  collège  arabe,  et  d'y  avoir  une  quinzaine  de 
jeunes  gens  des  principales  familles  de  Constantine  et 
d'Oran.  —  Le  projet  le  plus  impolitique,  pour  le  dire  en 
passant,  la  dépense  la  plus  folle  qu'on  pût  imaginer. — 
On  répandit  des  annonces  qui  semèrent  partout  l'inquié- 
tude :  elles  étaient  mal  faites,  en  mauvais  arabe  bon  pour 
l'Egypte ,  disaient  les  indigènes ,  et  qu'on  n'entendait  pas 
bien  Les  familles  crurent  qu'on  voulait  enlever  leurs 
enfants  pour  les  garder  en  otage  ;  enfin  le  projet  tomba 
complètement.  Pas  un  mot,  dans  les  correspondances  de 
Constantine  et  de  Bone ,  seuls  arrondissements  où  l'on 
pût  se  procurer  des  élèves  pour  le  collège  arabe,  pas  un 


302  LES  FRANÇAIS 

mot  qui  fasse  mention  de  l'évèque,  et  attribue  à  des 
craintes  pour  la  foi  musulmane  la  panique  occasionnée  par 
ces  ridicules  annonces.  N'importe,  on  trouva  commode  de 
mettre  cet  échec  sur  le  compte  des  prédications  et  du  zèle 
exagéré  de  l'évèque,  et  on  l'avertit  d'être  plus  réservé. 

Nous  avons  cru  en  France  que  la  religion  catholique , 
depuis  la  nomination  d'un  évèque,  était  entourée  d'hon- 
neurs par  les  Français,  qu'on  aidait  cet  évèque,  qu'on 
lui  rendait  sa  mission  facile.  C'est  tout  le  contraire  ;  et  la 
vérité  à  cet  égard  est  d'autant  plus  navrante,  qu'on  voit 
le  bien  qui  pourrait  se  faire  et  qui  ne  se  fait  pas.  L'évè- 
que a  été  accueilli  par  les  indigènes  avec  une  véritable 
tendresse.  Les  riches  lui  ont  ouvert  leurs  maisons ,  les 
pauvres  ont  bientôt  connu  le  chemin  de  la  sienne  ;  les 
muftis ,  les  imans ,  les  rabbins  sont  avec  lui  dans  d'excel  - 
lents  rapports  ;  Abd-el-Kader  et  ses  kalifats  lui  ont  donné 
des  témoignages  de  respect;  tout  ce  qui  a  le  cœur  brisé, 
tout  ce  qui  souffre,  tout  ce  qui  n'a  plus  d'espérance  vient 
à  cette  main  épiscopale,  toujours  ouverte,  toujours  vide, 
et  qui  trouve  moyen  de  donner  toujours.  Mais  quelques 
employés  français  ont  eu  peur  de  sa  mission,  et  nous  n'en 
retirons  pas  les  fruits  ! 

S'il  était  vrai,  ce  qui  n'est  pas,  que  la  prépondérance  de 
la  religion  catholique  offusquât  les  Maures,  quel  meilleur 
moyen  aurait-elle  de  se  faire  pardonner  cette  prépondé- 
rance nécessaire,  qu'en  répandant  parmi  les  Maures  beau- 
coup de  bienfaits?  Quoi!  ils  lui  reprocheraient  de  recueil- 
lir les  orphelins,  de  soigner  les  pauvres,  de  protéger  les 
opprimés,  et  de  leur  dire  à  eux  vaincus,  dans  leur  langue, 
qu'ils  sont  comme  nous  les  enfants  de  Dieu  ! . . . 

Au  milieu  des  épines  de  sa  situation,  Mgr  Dupuch  garde 
le  silence,  ou  se  loue  de  tout  le  monde;  et,  reconnais- 


EN  ALGÉRIE.  Ô03 

sant  du  peu  de  bien  qu'on  lui  permet  de  faire ,  il  attend 
qu'on  lui  permette  d'en  faire  davantage.  Il  a  raison  :  que 
lui  servirait  de  se  plaindre  !  Il  faudra  bien  qu'on  s'aper- 
çoive à  la  fin  que  la  religion  est  une  force  dont  il  n'est 
pas  possible  de  se  passer,  à  moins  qu'on  ne  veuille  lais- 
ser toujours  l'Afrique  aussi  barbare  qu'on  l'a  trouvée.  Au 
sein  de  cette  population  mêlée ,  que  d'hommes  il  faudra 
donner  au  prêtre ,  si  on  ne  veut  les  donner  au  bourreau  ! 
Les  événements  seront  plus  forts  que  les  paperassiers  : 
tout  passe,  l'Église  et  la  vertu  demeurent.  L'évèque , 
puisqu'on  le  regarde  comme  un  fonctionnaire,  est  au 
moins  le  seul  fonctionnaire  de  l'Algérie  qu'on  ne  puisse 
arracher  de  son  siège.  Il  y  restera,  il  mourra,  et  il  y  sera 
remplacé  par  un  autre  qui  priera,  qui  agira  comme  lui. 
On  peut  donc  retarder  son  œuvre ,  on  ne  peut  l'étouffer  ; 
on  n'empêchera  pas,  si  c'est  à  quoi  l'on  vise,  que  les  mu- 
sulmans ne  finissent  par  savoir  ce  que  c'est  qu'un  évèque  ; 
déjà  ils  savent  et  disent  de  celui-ci  qu'il  est  vraiment  un 
homme  de  Dieu ,  parce  que  sa  charité  est  sans  bornes,  et 
que ,  suivant  le  proverbe  arabe ,  le  morceau  même  qu'il 
a  dans  la  bouche  n'est  pas  à  lui.  Quelques-uns  ajoutent  à 
la  vérité  :  «  Comment  peut-il  être  chrétien!  »  Ils  en  di- 
ront autant  de  son  successeur,  et  déjà  ils  s'étonneront 
moins  d'apprendre  qu'il  est  des  vertus  chrétiennes. 

L'évèque  a  autour  de  lui  quelques  prêtres  excellents. 
J'ai  entendu  souvent  louer  les  talents  et  le  zèle  de  M.  Mon- 
tera, de  M.  Daidou,  de  M.  Grozat,  curé  d'Oran,  de 
M.  le  curé  de  Bone.  Je  connais  plus  particulièrement  ceux 
qui  demeurent  auprès  du  pieux  pontife:  31.  Pelletan, 
doyen  du  chapitre,  prêtre  de  Bordeaux ,  venu  en  Algérie 
avec  Monseigneur  et  que  j'ai  vu  pour  la  première  fois 
s'occupant  de  recherches  sur  l'antiquité  chrétienne  de 


304  LES   FRANÇAIS 

l'Afrique,  dans  une  petite  chambre  de  ce  palais  qui  était, 
il  y  a  dix  ans,  le  palais  des  beys;  M.  (i'Stalter  est  ac- 
couru du  fond  de  l'Alsace  pourévangéliser  les  Allemands 
qui  abondent  dans  la  colonie ,  et  qui  souffrent  extrême- 
ment ,  dans  les  villes  un  peu  éloignées ,  de  la  privation 
des  secours  religieux  (I).  M.  Suchet,  le  premier  curé  de 
Constantine,  est  un  de  ces  dignes  missionnaires  qui  unis- 
sent la  charité  du  prêtre  au  courage  du  soldat  (2). 

Avant  de  quitter  Bordeaux  et  la  France,  Mgr  Dupuch 
alla  faire  un  pèlerinage  à  Notre-Dame  de  Verdelais.  Après 
avoir  prié  devant  la  vénérable  image,  il  demanda  au  curé, 
en  plaisantant,  s'il  ne  pourrait  pas  lui  donner  cette  pré- 
cieuse statue.  «  Non,  répondit  celui-ci,  mais  je  puis  vous 
donner  le  curé.  -  Mgr  Dupuch  accepta,  et  l'excellent 
M.  Dagret,  faisant  ses  adieux  à  ses  ouailles,  à  ses  enfants 
dont  il  était  chéri,  partit  aussitôt.  Eamus  et  nos!  Il  est 
aujourd'hui  vicaire  général  d'Alger,  et  travaille  au  grand 
catéchisme  du  diocèse,  que,  par  une  inspiration  de  piété 
filiale  envers  l'illustre  patron  de  l'Afrique  régénérée,  il 
a  voulu  tirer  tout  entier  des  œuvres  de  saint  Augustin. 
C'est  la  chère  occupation  de  ses  journées.  Je  vais  le  voir, 
dans  ce  même  palais  des  beys ,  réservé  à  de  si  étranges 
hôtes,  et  je  le  trouve  plongé  dans  les  in-folios  du  saint 
docteur,  qu'il  compulse  et  traduit  avec  amour.  Il  veut 
bien  m'en  lire  quelques  passages ,  et  nous  admirons  en- 
semble cette  profonde  sagesse  qui  sait  si  bien  appliquer  à 


(1)  M.  G'Staller  est  un  jeune  homme  plein  de  courage,  qui,  dans  la  cam- 
pagne de  Tagdempt  et  de  Mascara,  se  tint  toujours  à  l'arrière -garde. 

(2)  Les  lecteurs  de  la  bibliothèque  éditée  par  MM  Marne  connaissent  les 
Lettres  édifiantes  et  curieuses  sur  l'Algrrie  publiées  par  M.  Suchet,  et  savent 
avec  quelle  intrépidité  ce  bon  prêtre,  accompagné  de  M.  de  Toustain ,  qui 
avait  bien  voulu  se  joindre  à  lui  comme  interprète,  s'est  rendu  pendant  la 
guerre  au  camp  de  l'émir  pour  réclamer  les  prisonniers  français. 


EN  ALGERIE.  305 

la  conduite  de  l'àmc  humaine  la  science  de  Dieu.  Ce  sera 
un  beau  livre,  plein  de  solutious,  surtout  pour  ce  temps- 
ci  ,  car  Augustin  vivait  au  milieu  d'une  époque  agitée 
comme  la  nôtre  ;  toutes  les  erreurs  que  la  foi  rencontre 
maintenant  à  combattre ,  il  les  a  combattues  et  vaincues. 
Puisse  le  catéchisme  d'Alger  être  lu  du  peuple  flottant  qui 
vient  lutter  et  souffrir  sur  cette  terre  ensanglantée!  Dans 
ces  pages  inspirées  par  une  foi  sublime,  nos  braves  offi- 
ciers apprendraient  à  connaître  un  héroïsme  plus  grand 
et  plus  vivifiant  que  le  leur,  et  au  lieu  de  souhaiter 
d'éteindre  leur  raison,  comme  la  fatigue  et  l'ennui  les  y 
poussent  quelquefois,  ils  élèveraient  leur  àme  à  la  hau- 
teur de  tous  les  sacrifices  qu'on  exige  d'eux  (1). 

Peu  de  jours  après  mon  arrivée,  je  vis  à  levêché  un 
prêtre  que  je  ne  connaissais  pas  ;  mais  dans  son  air,  dans 
son  langage,  je  croyais  saisir  ce  je  ne  sais  quoi  de  plus 
doux,  de  plus  patient ,  de  plus  recueilli,  qui  distingue  le 
religieux  parmi  les  prêtres.  Nuance  imperceptible  que 
l'œil  chrétien  s'habitue  à  deviner,  et  qui  est  comme  la 
marque  du  cloître ,  le  pli  mieux  marqué  de  l'obéissance 
et  du  renoncement.  «  Cet  abbé,  dis-je,  lorsqu'il  fut  sorti, 
ressemble  à  un  jésuite. —  On  se  ressemblerait  de  plus 
loin,  me  répondit  l'un  des  grands  vicaires;  c'est  un  jé- 
suite en  personne.  —  Quoi  !  m'écriai-je,  il  y  a  des  jésuites 
à  Alger? —  Où  voudriez- vous,  me  dit-on,  qu'il  y  en  eût? 
C'est  ici  la  terre  du  travail  et  du  sacrifice.  —  Mais,  ajou- 
tai-je  en  souriant,  si  quelque  jour  on  sait  cela,  le  clergé 
algérien  y  perdra  sa  popularité.  —  Le  clergé  algérien  , 


(1)  Le  Catéchisme  du  diocèse  d'Alger,  expliqué  par  saint  Augustin,  a  paru. 
Il  forme  trois  volumes  in-8°-  C'est  un  des  meilleurs  livres  de  religion  et  de 
philosophie  qu'on  ait  mis  depuis  longtemps  entre  les  mains  des  simples  fidèles. 
Il  serait  à  souhaiter  qu'il  fût  plus  connu. 

20 


306  LES  FRANÇAIS 

poursuivit  mou  interlocuteur,  voudrait  faire  beaucoup  de 
bien,  et  n'a  pas  autant  de  mains  et  de  cœurs  que  de  dé- 
sirs. Ce  qu'on  dira  de  lui  n'importe  guère,  pourvu  que 
quelques  bons  ouvriers  de  plus  l'aident  à  remplir  sa  tàcbe 
immense.  Il  y  a  ici  trois  jésuites;  nous  voyons  combien 
de  malades  ils  visitent  et  consolent  chaque  jour;  à  com- 
bien d'oeuvres  on  peut  les  appliquer  sans  que  leur  cou- 
rageet  leur  dévouement  s'épuisent,  sans  que  leur  vertu, 
qui  se  fortifie  dans  le  labeur,  faiblisse  un  seul  instant... 
Du  reste,  les  Pères  ménagent  la  délicatesse  publique;  ils 
n'affichent  point  un  nom  odieux,  et  nous-mêmes  nous 
n'écrivons  pas  sur  nos  chapeaux  que  nous  employons 
des  jésuites;  personne,  par  conséquent,  n'est  blessé  de 
tant  d'audace.  Les  malades  eux-mêmes,  à  qui  l'on  ouvre 
le  ciel  au  moment  de  la  mort,  apprennent  seulement, 
lorsqu'ils  sont  là-haut,  qu'un  jésuite  les  y  a  fait  entrer. 
Je  ne  pense  pas  qu'ils  s'en  offensent,  et  demandent  à  re- 
descendre. » 

Je  m'informai  de  l'adresse  des  jésuites ,  et  je  ne  tardai 
point  aies  aller  voir.  La  rue  éalluste,  où  ils  demeurent,  est 
un  de  ces  innombrables  corridors  percés  dans  1  immense 
pâté  de  bâtiments  qui  formait  l'ancien  Alger,  dont  la 
physionomie  commence  à  changer.  Leur  maison,  tout  à 
fait  mauresque,  offre,  par  conséquent,  la  véritable  image 
d'un  cloître,  moins  la  chapelle  et  le  jardin.  Les  Pères  ont 
pourvu  à  la  chapelle,  je  vous  dirai  comment;  quant  au  jar- 
din, il  n'en  est  point  question.  L'homme  qui  m'ouvrit  la 
porte  me  regarda  d'un  œil  étonné.  Jereconnus  qu'il  n'était 
pas  accoutumé  à  recevoir  beaucoup  de  visiteurs  laïques; 
mais  moi,  je  ne  pouvais  me  tromper;  à  la  simple  inspection 
de  sa  personne  :  ces  vieux  habits  si  râpés  et  si  propres,  son 
air  de  déférence,  mêlé  de  fermeté,  caractère  qui  accom- 


EN  ALGÉRIE.  507 

pagne  l'homme  de  devoir  dans  les  actions  les  plus  com- 
munes de  la  vie  ,  me  révélaient  assez  qu'à  cet  humble 
poste  je  voyais  un  religieux,  c'est-à-dire  un  homme  à  qui 
je  devais  le  respect  comme  étant  attaché  de  beaucoup 
plus  près  que  moi  au  service  de  mon  souverain  Maître 
et  Seigneur.  «  Mon  bon  frère,  lui  dis-je,  je  suis  un  ami  ; 
je  viens  visiter  nos  Pères,  peuvent-ils  me  recevoir?  »  Il 
me  conduisit  avec  empressement  au  petit  parloir  disposé 
dans  une  des  salles  du  rez-de-chaussée.  Un  humble  cru- 
cifix de  cuivre  en  faisait  le  plus  riche  ornement.  Les 
autres  chambres  qu'on  me  fit  ensuite  visiter  sont  encore 
moins  parées  :  un  pauvre  lit ,  deux  pauvres  chaises ,  qui 
seraient  quelquefois  bien  embarrassées  de  montrer  leurs 
huit  pieds,  une  table  boiteuse  forment  le  mobilier  des  cel- 
lules ;  mais  partout  règne  l'image  de  CELUI  qui  naquit 
dans  une  étable ,  et  n'eut  pas  une  pierre  où  reposer  sa 
tète.  Je  félicitai  le  supérieur  de  cette  pauvreté.  «  Oh  !  me 
dit-il,  nous  avons  ce  qu'il  faut.  D'ailleurs  nous  n'habitons 
guère  nos  chambres.  »  En  effet,  les  dignes  religieux  ne 
s'épargnent  pas,  et  on  ne  les  épargne  pas.  Lorsqu'ils  ont 
par  hasard  un  instant  de  loisir,  l'étude  le  remplit. 

La  maison  se  termine  ,  comme  toutes  les  maisons  d'Al- 
ger ,  par  une  terrasse  entourée  de  parapets.  Les  femmes 
qui  habitaient  jadis  cette  demeure  y  venaient  prendre  le 
frais  et  se  récréer.  Les  hommes  n'y  montaient  jamais  qu'à 
la  nuit  close  :  c'était  une  loi  que  les  mœurs  et  les  cou- 
tumes du  pays  rendaient  nécessaire.  Les  Européens  l'en- 
freignent, mais  beaucoup  de  Maures  la  respectent  encore 
scrupuleusement.  Grâce  à  la  terrasse ,  les  pauvres  femmes 
pouvaient  respirer  le  grand  air  sans  conserver  leur  voile. 
Elles  s'appelaient  et  causaient  d'une  maison  à  l'autre  et 
se  faisaient  des  signes.  Celles  qui  attendaient  le  retour 


508  LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE. 

d'un  mari  livré  aux  hasards  de  la  mer,  doublement  dan- 
gereuse pour  un  Algérien ,  puisqu'il  y  bravait  les  hommes 
elles  flots,  cherchaient  à  deviner  si  le  petit  bâtiment 
qu'elles  apercevaient  au  loin,  luttant  contre  les  ondes  , 
était  celui  qu'appelaient  leurs  vœux.  L'aspect  de  ce  vaste 
escalier  de  terrasses,  orné  çà  et  là  de  myrtes  et  de  jasmin , 
animé  par  toutes  ces  femmes  vêtues  de  couleurs  écla- 
tantes, égayé  par  tous  ces  babils,  était  fort  pittoresque 
et  présentait  une  ressource  importante  contre  l'ennui  de 
la  vie  de  prison  à  laquelle  les  musulmanes  sont  condam- 
nées, sans  savoir  se  distraire  par  la  prière  ou  par  le  tra- 
vail. Aujourd'hui  les  terrasses,  beaucoup  moins  nom- 
breuses, sont  aussi  beaucoup  moins  animées  à  cause  de 
l'indiscrétion  des  Européens  logés  dans  le  cœur  de  la 
ville.  Quant  à  nos  jésuites,  ils  ne  gênent  personne.  L'an- 
cien propriétaire  du  couvent,  plus  jaloux  peut-être  que 
les  autres ,  avait  élevé  les  murs  de  sa  terrasse  à  une  telle 
hauteur,  qu'ils  empêchent  absolument  de  voir  et  d'être  vu . 
C'est  un  cloître  extérieur  ajouté  au  cloître  intérieur.  Seu- 
lement quelques  larges  trous  percés  dans  cette  muraille 
permettaient  de  regarder  chez  le  voisin  et  sur  la  mer.  On 
les  a  bouchés,  et  la  terrasse  est  devenue  un  cabitfet  pour 
lire  le  bréviaire. 

J  ai  vu  aussi  la  chapelle ,  tout  nouvellement  bénite.  Un 
iconoclaste  en  serait  content:  il  n'y  a  pas  la  moindre  pein- 
ture. C'est  un  corridor  qui  peut  bien  tenir  trois  ou  quatre 
personnes,  outre  le  prêtre  et  son  clerc.  J'ai  admiré  le 
bénitier,  formé  d'un  verre  posé  sur  une  planche,...  et 
c'est  tout  ce  qui  mérite  d'être  décrit  dans  ce  temple  où  , 
parmi  les  sectateurs  vaincus  de  Mahomet ,  quelques  prê- 
tres à  demi  proscrits  adorent  presque  en  secret  le  Dieu 
des  vainqueurs. 


XXII 


CULTE  PROTESTANT. 


On  lit  dans  les  documents  publiés  en  1840  par  le  mi- 
nistre de  la  guerre,  que  l'organisation  du  culte  protestant, 
en  Algérie,  était  depuis  longtemps  l'objet  de  la  sollicitude 
du  gouvernement,  lorsque  enfin  «  le  département  de  la 
«  guerre  a  arrêté,  de  concert  avec  celui  de  la  justice,  les 
«  bases  de  cette  organisation ,  qui  devait  suivre  celle  du 
«  cultecatholique,et  qui  répond  à  des  besoins  qu'il  était 
«  également  important  de  satisfaire.  »  Les  documents  pu- 
blient en  même  temps  l'ordonnance  suivante,  qui  est , 
disent-ils  ,  en  pleine  voie  d'exécution  : 

ORDONNANCE     ROYALE     DU     30     OCTOBRE    1859    SUR     L'ORGANISATION 
DU    CULTE    PROTESTANT    DANS    L'ALGÉRIE. 

Article  premier.  Il  y  aura  a  Alger  une  église  consistoriale  pour 
le  culte  protestant.  Le  consistoire  sera  composé  d'un  pasteur  et  de 
douze  anciens.  Le  pasteur  présidera  le  consistoire. 

Art.  2.  Les  anciens  seront  nommés ,  pour  la  première  fois ,  par  le 
gouverneur  général ,  et  choisis  parmi  les  notables  protestants  do- 
miciliés à  Alger. 

Dans  la  suite,  ils  seront  nommés  et  renouvelés  conformémenl  à 
la  loi  du  18  germinal  an  x. 

Art.  3.  Il  pourra  êtreétabli  parordonnances  royalesdesoraloires 
du  culte  protestant  sur  les  différents  points  de  l'Algérie  où  lanéces- 


310  LES  FRANÇAIS 

site  s'en  ferait  sentir:  des  pasteurs  auxiliaires  du  consistoire  d'Alger 
seront  attachés  à  ces  oratoires. 

Art.  4.  Le  traitement  du  pasteur  d'Alger  est  fixé  à  trois  mille 
francs.  Celui  des  pasteurs  auxiliaires  sera  de  quinze  cents  francs. 

Ces  traitements  seront  payés  sur  les  fonds  du  département  de  la 
guerre. 

Art.  5.  Le  pasteur  d'Alger  et  les  pasteurs  auxiliaires  seront  élus 
dans  les  formes  ordinaires  par  le  consistoire,  et  leur  élection 
confirmée  par  nous ,  s'il  y  a  lieu ,  sur  la  proposition  de  notre  garde 
des  sceaux,  ministre  secrétaire  d'État  de  la  justice  el  des  cultes, 
qui  devra  se  concerter  préalablement  avec  notre  ministre  secrétaire 
d'État  de  la  guerre. 

Art.  6.  Notre  ministre  secrétaire  d'État  de  la  guerre  et  notre  garde 
des  sceaux,  ministre  de  la  justice  el  des  cultes,  sont  chargés,  chacun 
en  ce  qui  le  concerne  ,  de  l'exécution  de  la  présente  ordonnance. 

Nous  ignorons  si  le  protestantisme ,  à  Alger,  est  lu- 
thérien ,  calviniste ,  anglican ,  socinien,  ou  s'il  n'est  rien 
de  tout  cela ,  ou  s'il  est  à  la  fois  tout  cela.  L'avis  suivant, 
publié  dans  les  journaux  ,  semble  indiquer  que  le  clergé 
protestant  éprouve  quelque  peine  à  se  recruter. 

A  M.  le  Rédacteur  du  journal  /'Espérance. 

Alger,  le  il  avril  1844. 

«  Monsieur  le  Rédacteur, 

«  Veuillez ,  je  vous  prie ,  avoir  la  bonté  d'annoncer, 

«  dans  votre  plus  prochain  numéro ,   qu'il   doit  être 

«  pourvu ,  dans  l'église  consistoriale  de  l'Algérie ,  à  deux 

«  places  de  pasteurs  pour  les  oratoires  d'Oran  et  de  Phi- 

«  lippeville  ;  la  première  vacante  par  la  rentrée  en  France 

«  de  M.  le  pasteur  Hoffmann ,  et  la  seconde  créée  par  or- 

«  donnance  royale  à  la  date  du  10  février  dernier. 


EN  ALGÉRIE.  311 

«  Les  émoluments  sont  de  deux  mille  francs  ;  l'indem- 
nité de  logement  pour  le  pasteur  d'Oran  est  de  six  cents 
francs  ;  celle  du  pasteur  de  Philippeville  n'est  pas  en- 
core réglée  ;  elle  sera  probablement  fixée  à  la  même 
somme.  Peut-être  quelques  hectares  de  terre  leur  se- 
ront-ils accordés  à  l'un  et  à  l'autre,  comme  ils  ont  été 
accordés  au  pasteur  de  Delv-Lbrahim  ;  mais  le  consis- 
toire ne  garantit  rien  à  cet  égard. 
«  Les  fonctions  du  ministère  ne  seront  ni  très-multi- 
pliées  ni  très- pénibles,  la  population  protestante  étant 
renfermée  dans  l'enceinte  de  ces  deux  villes,  et  n'étant 
pas  encore  considérable;  mais  des  villages  projetés  dans 
le  voisinage  de  l'une  et  l'autre  localité  appelleront  plus 
tard  des  efforts  plus  soutenus  et  des  visites  fréquentes 
dans  les  campagnes  Le  séjour  d'Oran  est  agréable ,  le 
climat  en  est  très  sain.  Quoiqu'elle  ne  renferme  dans 
ses  murs  que  quelques  milliers  d'habitants,  cette  ville 
peut  offrir  au  pasteur  tous  les  avantages  d'une  cité  con- 
sidérable. Philippeville  est  une  création  tout  euro- 
péenne, qui  a  six  ans  d'existence  et  une  population  de 
quatre  mille  âmes  ;  le  climat ,  sans  être  aussi  sain  que 
celui  d'Oran,  n'est  point  mauvais;  d'ailleurs  il  s'amé- 
liore tous  les  jours  dune  manière  très -sensible,  et 
l'on  n'aura  bientôt  plus  rien  à  redouter  de  la  fièvre , 
qui ,  dans  les  deux  premières  années ,  avait  fait  d'assez 
grands  ravages. 

«  Il  est  à  désirer  que  les  candidats  qui  se  présenteront 
soient  jeunes,  mariés  depuis  peu,  ou  du  moins  qu'ils 
n'aient  pas  une  famille  nombreuse,  qu'ils  ne  soient 
pas  étrangers  aux  fonctions  de  l'enseignement,  et 
qu'ils  connaissent  la  langue  allemande ,  les  Alsaciens 
et  les  Wurtembourgeois  étant  en  assez  grand  nombre 


51-2  LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE. 

«  dans  ces  deux  Églises  :  toutefois  le  consistoire  n'en 
«  fait  point  une  condition. 

«  Toutes  les  lettres  de  présentation  doivent  être  affran- 
«  chies  et  adressées  à  M.  le  pasteur  Sautter,  président 
«  du  consistoire  général. 

«  Agréez,  M.  le  rédacteur,  mes  sentiments  de  haute 
«  considération. 

«  Le  président  du  consistoire,  pour  le  consistoire  et  en  son  nom, 

«  S.  Sautter.   » 


XXIV 


FIGURES   HOMERIQUES. 


Un  kaïd  des  plus  braves  avait  une  femme  spirituelle  et 
jolie  nommée  Mouna,  et  de  cette  femme  un  fils,  le  plus 
charmant  enfant  du  monde,  gracieux,  intelligent,  déjà 
brave,  et  l'un  des  meilleurs  écoliers  du  curé  de  Constan- 
tine.  C'était  une  famille  heureuse.  Mais ,  toute  charmante 
qu'était  Mouna ,  elle  se  trouva  un  jour  avoir  huit  ou  neuf 
ans  de  mariage ,  et  le  kaïd ,  sans  cesser  de  l'aimer,  épousa 
une  autre  femme,  Loulou  (qui  veut  dire  perle),  riche 
et  de  bonne  famille,  plus  jeune  que  Mouna,  sinon  plus 
belle. 

C'est  l'usage  à  Constantiue  qu'un  homme ,  lorsqu'il  est 
marié  à  plusieurs  femmes,  fasse  demeurer  chacune  d'elles 
dans  une  maison  séparée  ;  le  ménage  autrement  ne  serait 
pas  tenable.  Les  femmes,  en  créant  cette  nécessité,  ont 
ainsi  élevé  un  petit  obstacle  aux  débordements  de  la  poly- 
gamie. Mouna  n'eut  donc  pas  le  chagrin  de  voir  sa  rivale, 
mais  elle  ne  tarda  pas  à  connaître  qu'il  ne  lui  restait  plus 
qu'une  faible  partie  du  cœur  qu'elle  avait  possédé  en 
entier.  Un  noir  chagrin  s'empara  d'elle  ;  sans  se  plaindre 
à  l'ingrat,  la  pauvre  créature,  un  jour  (elle  ne  l'avait 
point  vu  de  tout  ce  jour-là),  fit  un  nœud  à  son  écharpe  de 
soie,  et  se  pendit.  Les  négresses  qui  la  servaient  se  mirent 


31 1  LES  FRANÇAIS 

à  percer  l'air  de  leurs  cris,  ne  songeant  point  du  reste  à 
détacher  leur  maîtresse ,  déjà  sans  mouvement.  Par  bon- 
heur, le  soldat  qui  était  de  faction  à  la  porte  les  entendit. 
Il  appela  ses  camarades  ,  et ,  bien  qu'il  soit  défendu  d'en- 
trer dans  les  maisons  musulmanes,  ces  hommes  pénétrè- 
rent courageusement  chez  le  kaid,  forçant  les  portes  qu'on 
n'ouvrait  pas.  Ils  commencèrent  par  couper  l'écharpe, 
d'autres  coururent  au  médecin,  qui  arriva  bientôt  ac- 
compagné d'une  sœur.  On  vit  que  Mouna  respirait  en- 
core ,  et  à  force  de  soins  on  la  fit  revenir  :  le  kaid  parut 
sur  ces  entrefaites. 

Un  peu  surpris  de  voir  sa  maison  pleine  de  soldats,  de 
médecins,  de  religieuses ,  il  s'informa  d'où  venait  ce  dés- 
ordre; on  le  lui  dit,  et  il  ne  trouva  point  mauvais  qu'on 
eût  empêché  sa  femme  de  mourir. 

L'événement  avait  produit  dans  la  ville  une  grande 
rumeur.  Quelque  chose  en  vint  jusqu'aux  oreilles  du 
lieutenant  général,  qui,  le  soir  même,  vovantle  kaid  , 
le  questionna.  «Bah!  répondit  celui-ci ,  un  rien!  Lue 
de  mes  femmes  s'était  pendue  par  jalousie;  le  faction- 
naire a  entendu  crier,  il  est  entré  chez  moi  et  il  a  dé- 
croché ma  femme  :  je  vous  prie  de  ne  le  point  punir.  » 
Le  curé,  ami  de  la  maison  ,  alla  voir  Mouna  et  lui  offrit 
des  consolations  qu'elle  reçut  avec  reconnaissance;  elle 
parut  heureuse  surtout  de  se  confier  à  la  religieuse  qui 
l'avait  secourue,  et  qui,  parlant  arabe,  pouvait  entendre 
au  plus  long  le  récit  de  ses  douleurs.  Elle  déplorait  amè- 
rement le  cruel  usage  qui  permet  au  mari  d'abandonner 
la  mère  de  ses  enfants  pour  former  de  nouveaux  nœuds  ; 
elle  enviait  aux  femmes  chrétiennes  leur  liberté,  leurs 
droits,  leur  sécurité.  «  Je  ne  puis  être  chrétienne,  ajoutâ- 
t-elle, mais  je  veux  au  moins  que  l'enfant  que  je  porte 


EN  ALGERIE,  313 

(elle  était  enceinte"),  si  c'est  une  fille,  soit  plus  heureuse 
que  sa  mère  ;  et  si  c'est  un  garçon ,  ne  soit  pas  accusé  un 
jour  par  des  pleurs  semblables  à  ceux  que  son  père  fait 
couler  .  il  faut  que  cet  enfant  soit  chrétien.  » 

Elle  exprima  ce  désir  à  son  mari.  «  Mais,  répondit  le 
kaid,  qu'à  cela  ne  tienne  !  »  Il  alla  trouver  le  curé.  «  Kh 
bien  !  l'enfant  de  Mouna  sera  chrétien  ;  elle  le  désire,  et  je 
le  veux.  Nous  lui  donnerons  ton  nom  si  c'est  un  garçon  ; 
si  c'est  une  fille,  on  lui  donnera  le  nom  de  la  religieuse. 
Tu  as  fait  du  bien  à  ma  femme  en  lui  parlant  de  Dieu  ; 
j'en  suis  content ,  je  t'en  remercie.  » 

En  effet,  quand  la  Mouna  fut  délivrée,  on  porta  l'en- 
fant au  curé  de  Constantine  pour  qu'il  lui  administrât  le 
baptême.  Le  curé  ne  trouva  point  que  tout  cela  fût  assez 
sérieux  ;  il  craignit  de  hasarder  le  sacrement  sur  la  ga- 
rantie d'une  pareille  démarche ,  et  engagea  les  parents  à 
réfléchir  de  nouveau.  Le  kaid  ne  se  crut  point  délié  de  sa 
promesse;  en  attendant  qu'on  baptise  son  enfant,  il  l'a 
nommé  Yacoub ,  le  curé  se  nommant  Jacques.  Puisse  le 
baptême  promis  à  cette  innocente  créature  lui  être  donné 
un  jour,  et  puissent  avec  le  baptême  descendre  sur  elle 
toutes  les  bénédictions  du  Ciel  !  Quant  à  la  Mouna,  tou- 
jours délaissée,  toujours  triste,  elle  s'est  résignée  à  vivre. 
Quelle  mère  voudrait  mourir  lorsque  la  faible  main  d'un 
enfant  qui  vient  de  naître  la  retient  captive  au  bord  de 
son  berceau? 

Voici  d'autres  histoires  du  même.  Nommé  chef  (  un 
peu  in  partibus)  d'une  tribu  mal  soumise,  il  fit  sur  cette 
tribu,  pour  la  décider  à  payer  l'impôt ,  une  première  ex- 
pédition qui  ne  réussit  pas.  Tandis  qu'on  en  préparait 
une  seconde,  le  kaid  reçut  du  roi  un  magnifique  yata- 
ghan.  11  en  baisa  la  poignée  et  jura  qu'il  ne  s'en  servi- 


516  LES  FRANÇAIS 

rait  que  pour  la  France.  La  seconde  expédition  partit; 
les  insoumis,  fiers  de  leur  premier  succès,  attendirent  de 
pied  ferme  les  collecteurs.  Mais  nous  avions  un  échec  à 
venger,  et  le  kaïd  voulait  tout  à  la  fois  entrer  en  posses- 
sion de  sa  charge  et  faire  honneur  au  yataghan  du  roi. 
Il  se  précipita  sur  l'ennemi  comme  un  héros  et  comme 
un  fou,  accompagné  de  son  jeune  enfant,  qui  le  suit  tou- 
jours à  la  guerre.  Les  rebelles  ne  purent  résister;  bien- 
tôt défaits,  ils  Lâchèrent  pied;  on  les  poursuivit  quelque 
temps  ,  on  leur  prit  du  butin ,  ils  demandèrent  grâce , 
se  montrant  disposés  à  payer.  Le  kaïd  voulait  toujours 
frapper  ;  mais ,  Dieu  merci ,  nous  ne  savons  pas  frapper 
l'ennemi  qui  se  met  à  genoux,  fussions -nous  cent  fois 
assurés  de  son  parjure.  Forcé  d'être  clément,  le  kaïd  en- 
voya aux  chefs  amnistiés  un  de  ses  hommes  pour  recevoir 
l'impôt.  Ce  cavalier  ne  tarda  pas  à  revenir  mécontent, 
disant  que  les  vaincus  y  mettaient  de  la  mauvaise  grâce, 
et  que  ceux  qui  versaient  la  contribution  en  blé  ne  fai- 
saient pas  bonne  mesure.  Le  kaïd  s'élance  à  cheval , 
fond  sur  le  groupe  qu'on  lui  dénonçait,  et,  sans  prendre 
aucune  information,  sans  regarder  où  portent  ses  coups, 
il  en  tue  trois.  Les  autres  alors  reconnurent  leur  faute 
et  protestèrent  qu'ils  mesureraient  mieux.  Parmi  les  trois 
tués  se  trouvait  un  scheik  ;  le  kaïd  le  remplaça,  et  le 
payement  se  fit  sans  murmure. 

Tout  n'était  pas  fini  cependant.  Des  parents  et  des  amis 
du  scheik  tué  avaient  résolu  de  le  venger.  Ils  pénètrent  la 
nuit  dans  la  tente  de  son  remplaçant ,  et  lui  coupent  le 
cou.  La  nouvelle  en  fut  bientôt  connue  à  Constantine; 
le  kaïd  la  reçut  dans  le  salon  même  du  général.  11  com- 
mença par  pleurer  de  rage  ;  puis,  tirant  son  sabre ,  il  lui 
fit  serment  de  ne  le  point  remettre  au  fourreau  avant 


EN  ALGÉRIE.  7A1 

d'avoir  obtenu  par  lui  justice  et  vengeance  de  cet  affront. 
Il  part  sur-le-champ,  emmène  ce  qu'il  rencontre  de  cava- 
liers ,  et  se  lance  avec  cette  faible  escorte  au  milieu  des 
rebelles.  Deux  jours  après  il  revint  :  trois  tètes  étaient 
pendues  à  la  selle  de  ses  cavaliers. 

Comment  se  trouve-t-il  de  l'humanité  dans  un  pareil 
caractère?  et  cependant  il  y  en  a.  Un  jour  d'hiver,  mar- 
chant avec  une  colonne  française  qui  avait  à  franchir  un 
torrent  grossi  par  la  pluie  et  fort  dangereux,  l'implacable 
chef  passa  successivement  sur  son  cheval  plus  de  trente 
fantassins  des  plus  faibles  et  des  plus  fatigués,  exposant 
en  une  heure  plus  de  trente  fois  sa  vie.  D'Aceilly  disait 
en  son  temps  : 

Je  ne  connais  qui  que  ce  soit , 
De  ceux  qui  maintenant  suivent  Mars  et  Bellone , 
Qui  (s'il  ne  ràvâgeoit,  voloit,  tuoit,  brûloit) 

Ne  fût  assez  bonne  personne. 

Ces  traits  s'appliquent  assez  aux  zouaves,  corps  formé 
à  l'origine  d'indigènes  et  de  Français,  mais  où  les 
Français  sont  aujourd'hui  en  majorité  :  il  n'y  a  point  de 
meilleure  troupe:  terrible  au  feu,  patiente  dans  les  gar- 
nisons ,  bonne  à  tout ,  et ,  à  ce  que  me  disait  un  de  ses  offi- 
ciers ,  douce  comme  une  brebis.  Ayant  toujours  été  em- 
ployés aux  choses  les  plus  difficiles ,  les  zouaves  sont 
presque  aussi  admirables  par  leur  industrie  que  par  leur 
courage.  Il  faut  voir,  par  exemple,  à  combien  d'usages 
ils  savent  employer  la  légère  pièce  d'étoffe  verte  qui , 
roulée  autour  d'une  calotte  rouge ,  leur  forme  un  turban  : 
premièrement,  dans  les  haltes  au  soleil,  étendue  sur  quel- 
ques baïonnettes  habilement  disposées,  ou  accrochée  par 
un  bout  aux  épines  d'un  buisson,  et  fixée,  de  l'autre,  à 


518  LES  FRANÇAIS 

terre  par  une  pierre  ou  par  la  crosse  d'un  fusil,  elle  sert 
d'ombrage  :  c'est  l'affaire  d'un  clin  d'oeil.  A  peine  la  halte 
est  sonnée  :  vous  regardez  où  sont  les  zouaves  ;  mais,  sui- 
vant l'expression  d'un  tambour  de  zéphyrs  :  éclipse  de  ces 
messieurs  !  ils  sont  sous  leur  verdure  :  vous  n'en  voyez  plus 
que  les  extrémités.  Cependant  le  zouave  se  livre  aux  dou- 
ceurs de  la  sieste,  et,  grâce  à  l'abri  qui  le  préserve  de 
l'accablement,  suite  ordinaire  d'un  somme  fait  au  soleil ,  il 
est  toujours  alerte  et  dispos.  Au  milieu  de  la  marche  on 
rencontre  une  citerne  :  un  peu  d'eau  fraîche  y  brille  , 
éclat  plus  séduisant  que  celui  de  l'or  !  Il  ne  s'agit  que  d'at- 
teindre à  cette  onde  de  délices.  Mais,  hélas  !  la  saison  est 
brûlante ,  l'eau  a  baissé  dans  cette  citerne  profonde.  Le 
pauvre  fantassin  regarde  et  passe  en  soupirant.  Arrive 
le  zouave ,  et  l'utile  turban  devient  corde  à  puits  !  Le 
soir,  campe-t-on  près  d'une  rivière,  on  voit  (merveille 
de  l'industrie  et  de  la  nécessité!  )  des  soldats  pêcher  à  la 
ligne  avec  leurs  fusils  :  des  crins ,  dérobés  à  l'ondoyante 
queue  d'un  cheval  arabe,  sont  attachés  à  la  baïonnette  ; 
une  épingle,  précieusement  conservée,  forme  l'hameçon  ; 
on  appâte  par  quelque  procédé  inventé  sur  l'heure,  et  le 
poisson  est  si  ingénu,  qu'il  se  laisse  prendre.  Le  zouave , 
lui,  pèche  en  grand  :  de  son  turban  il  fait  un  filet,  et  sa 
marmite  est  encore  la  mieux  garnie.  Dans  une  razia ,  le 
turban  devient  licol  pour  mener  le  petit  bétail  :  vous 
voyez  chaque  zouave  tenir  en  laisse ,  comme  un  berger 
de  Gessner ,  ou  sa  chèvre  ou  son  mouton  ;  après  le  com- 
bat ,  c'est  eucore  une  chose  très-parfaite  pour  lier  les 
prisonniers.  Lorsque  l'on  prévoit  un  bivouac  sans  bois, 
rien  n'est  meilleur  pour  emporter  de  petits  fagots  d'épines, 
destinés  à  faire  bouillir  le  pot.  Un  pauvre  petit  enfant, 
malade  et  nu ,  fut  trouvé  sur  la  paille  d'une  gourbi  aban- 


EN  ALGÉRIE.  319 

donnée  de  la  veille  :  un  zouave  le  roula  dans  son  turban 
comme  une  momie  ,  et  le  porta  ainsi  au  quartier  du  gé- 
néral Mustapha.  On  est  très-convaincu  que,  si  un  zouave 
pouvait  se  pendre,  il  se  pendrait  avec  son  turban.  Enfin 
ce  turban ,  qui  sert  à  tant  d'usages  et  à  mille  autres,  sert 
aussi  de  turban  :  coquettement  disposé  autour  de  la  ca- 
lotte rouge,  il  sied  à  la  physionomie  du  soldat;  il  peut 
préserver  le  visage  d'un  coup  de  soleil ,  et  la  tête  d'un 
coup  deyataghan. 

Ce  serait  une  longue  besogne,  à  quoi  je  renonce,  de 
décrire  la  cuisine  du  zouave  :  il  mange  et  boit  de  tout. 
Nul  n'assaisonne  mieux  l'artichaut  sauvage ,  qui  croît  en 
abondance  dans  le  pays  de  Mascara  ;  il  fait  un  plat  agréable 
d'un  peu  de  blé  vert,  il  se  régale  de  tortues ,  de  limaçons  ; 
il  n'attendrait  pas  d'être  pris  par  la  famine ,  pour  se  ser- 
vir, comme  le  fit  la  garnison  de  Lille,  un  chat  flanqué 
de  douze  rats  et  de  pareil  nombre  desouris  ;  je  ne  sais  s'il 
s'accommode  du  chacal,  mais  j'ose  affirmer  qu'il  en  a  goû- 
té; quant  au  cheval,  il  l'estime  autant  que  cavalier  qui  soit 
dans  le  monde  ;  s'il  voit 

glisser  sur  la  verdure 

Comme  sur  un  tapis  tissu  par  la  nature, 
Sans  fiel  et  sans  venin,  des  serpents  écaillés, 
De  couleur,  de  vernis,  de  dorure  émaillés, 
Qui ,  différents  de  forme  et  de  lustre  superbes , 
Semblent  des  veines  d'or  qui  rampent  sur  les  herbes , 

il  ne  s'amuse  pas  à  les  admirer ,  mais  bien  à  les  saisir  et 
encore  plus  à  les  manger.  Enfin  que  dirai-je?  On  vit  un 
jour  deux  zouaves  en  discussion  pour  savoir  à  quelle  sauce 
ils  pourraient  mettre  un  nid  decloportes  qui  se  remuaient 
à  leurs  pieds.  Voilà  pourtant  comment  se  nourrissent  les 
héros. 


5-20  LES  FRANÇAIS 

Je  reviens  à  nos  alliés  arabes  :  voici  un  trait  d'Ismayl , 
neveu  du  général  Mustapha ,  qui  fait  voir  qu'on  sait  se 
battre  aussi  bien  dans  la  province  d'Oran  que  dans  celle 
de  Constantine. 

A  la  fin  d'une  longue  journée  de  marche  et  de  combat, 
Ismayl  aperçut  au  loin,  presque  à  perte  de  vue,  trois 
Arabes  ennemis.  Calculant  la  force  de  son  cheval  et  la 
faiblesse  des  leurs,  sans  rien  dire  à  personne,  il  fondit 
sur  eux  avec  la  rapidité  de  l'éclair.  On  pensait  si  peu  qu'il 
fût  possible  de  les  atteindre ,  et  c'était  une  si  inconce- 
vable témérité  d'aller  seul  les  attaquer,  que  personne  au 
premier  moment  ne  devina  ce  que  voulait  faire  Ismayl. 
Lorsqu'il  ne  fut  plus  possible  de  douter,  il  n'y  eut  qu'une 
voix  contre  sa  folie.  On  disait  qu'il  allait  bien  gratuite- 
ment se  faire  couper  le  cou.  Toutefois  quelques  Douairs , 
des  moins  fatigués ,  se  lancèrent  sur  ses  traces. 

Les  Arabes  poursuivis  ne  s'éloignaient  pas,  soit  qu'ils 
pensassent  qu'on  ne  pourrait  les  joindre  à  la  distance  où 
ils  étaient,  soit  qu'ils  se  crussent  en  force.  Ismayl ,  cepen- 
dant ,  se  trouva  près  d'eux ,  et ,  presque  au  même  instant , 
deux  coups  de  feu  partirent,  un  homme  tomba.  De  loin  , 
l'armée  suivait  avec  anxiété  ce  combat  inégal ,  ne  sachant 
si  c'était  Ismayl  ou  un  autre  qui  venait  de  tomber.  Les 
Douairs  labouraient  les  flancs  de  leurs  chevaux  qui  vo- 
laient, et  ils  les  excitaient  encore  par  des  cris  ;  mais  Ismayl, 
s'il  n'était  pas  mort ,  pouvait  mourir  cent  fois  avant  qu'ils 
fussent  arrivés.  Le  vieux  Mustapha,  achevai,  sa  lorgnette 
à  la  main ,  demeurait  impassible.  On  vit  les  trois  hommes 
disparaître.  Les  Douairs  s'avançaient  toujours  ;  les  uns 
pensaient  qu'ils  voulaient  au  moins  rapporter  le  cadavre 
d'Ismayl;  les  autres,  qu'on  l'emmenait  prisonnier,  et 
qu'ils  voulaient  tenter  de  le  délivrer. 


EN   ALGÉRIE.  321 

Les  hommes  poursuivis  étaient  des  Douairs  déserteurs. 
Us  avaient  tiré  sur  l'assaillant  sans  l'atteindre  ;  plus  heu- 
reux, [smayl  abattit  d'un  coup  de  pistolet  celui  qui  venait 
de  le  viser.  Voyant  un  des  leurs  hors  de  combat,  et  saisis 
de  crainte  à  l'aspect  du  terrible  chef .  les  deux  autres  vou- 
lurent fuir;  mais,  ainsi  qu'Israayl  lavait  bien  prévu,  leurs 
chevaux  épuisés  ne  purent  gagner  de  vitesse.  Les  cavaliers 
approchaient,  toute  résistance  était  impossible.  Quoique 
sachant  bien  ce  qui  les  attendait ,  ils  se  rendirent  ;  on 
les  vit  tous  reparaître  à  l'horizon,  et  bientôt  Ismayl  re- 
mit sa  prise  à  Mustapha.  Ce  fut  le  commencement  d'un 
autre  drame. 

Mustapha  avait  déjà  reconnu  les  déserteurs.  Il  prit  en 
silence  son  fusil ,  et  tira  sur  l'un  d'eux ,  qui  tomba  percé 
de  balles.  C'est  la  justice  de  l'agha.  Le  second  allait  su- 
bir le  même  sort;  mais  un  jeune  officier  qui  se  trouvait 
là,  cédant  à  la  pitié,  sans  calculer  autre  chose,  le  prit 
dans  ses  bras ,  le  mit  sur  son  cheval ,  et ,  s'enfuyant  ac- 
compagné des  imprécations  du  vieux  chef ,  il  alla  se  jeter 
aux  pieds  du  général  Lamoricière.  Aussitôt  que  lui,  arriva 
un  cavalier  hors  d'haleine,  qui  dit  que  l'agha,  regar- 
dant l'enlèvement  de  ce  prisonnier  comme  une  offense , 
se  livrait  à  une  fureur  qui  faisait  trembler  tout  le  monde. 
Il  prétendait  que  personne  n'avait  le  droit  de  soustraire 
un  de  ses  hommes  à  ses  châtiments  ,  et  il  exigeait  qu'on 
lui  rendît  le  captif,  pour  qu'il  le  mit  à  mort.  M.  de  Lamo- 
ricière n'avait  rien  à  opposer  à  ces  réclamations  ;  néan- 
moins il  ne  pouvait  se  décider  à  renvoyer  l'Arabe.  On 
aurait  fusillé  un  Français ,  mais  avant  de  le  fusiller  on 
l'aurait  jugé.  La  justice  musulmane  déconcerte  notre  sé- 
vérité judiciaire,  et,  lorsqu'elle  frappe,  elle  semble  assas- 
siner. M.  de  Lamoricière  députa  vers  l'agha  ,  pour  l'en- 


522  LES  FRANÇAIS 

gager  à  se  calmer,  lui  promettant  qu'il  ferait  juger  et  pu- 
nir le  déserteur.  Mustapha  ne  voulut  rien  entendre,  et  sa 
colère  s'accrut.  Il  jura  qu'il  ne  laisserait  point  méconnaî- 
tre son  autorité,  qu'il  ne  bougerait  avant  que  le  coupable 
fût  entre  ses  mains ,  qu'il  ne  rentrerait  jamais  dans  Oran, 
et  s'en  irait  plutôt  à  l'ennemi.  De  nouvelles  démarches 
furent  inutiles.  Mustapha  était  homme  à  tenir  ses  mena- 
ces, il  fallut  bien  céder.  On  lui  conduisit  donc  lentement 
le  déserteur,  en  lui  disant  que  le  général  le  recomman- 
dait à  sa  clémence.  C'était  tout  ce  que  l'on  pouvait  faire, 
au  point  où  les  choses  en  étaient  venues.  Mustapha  ne 
voulut  rien  promettre.  Quand  l'homme  parut,  il  prit  des 
mains  d'un  de  ses  moukalia  son  fusil ,  qu'il  avait  fait  re- 
charger; le  cadavre  de  l'autre  était  encore  là.  Tout  le 
monde  était  dans  la  stupeur  et  gardait  le  silence  :  en  ce 
moment  Ismayl  intervint.  11  se  plaça  devant  son  oncle, 
mais  en  lui  tournant  le  dos;  et,  sans  s'adressera  l'agha, 
comme  s'il  n'eût  point  songé  à  ce  qui  se  passait ,  il  se  mit 
à  flatter  le  cou  du  magnifique  cheval  que  montait  le  vieux 
chef.  «  Oh  !  lui  dit-il  à  demi-voix ,  en  l'appelant  par  son 
nom,  tu  es  un  noble  animal,  et  tu  appartiens  à  un  noble 
maître.  Tu  aimes  l'odeur  de  la  poudre  et  le  bruit  des  fu- 
sils ,  mais  ton  maître  s'y  complaît  davantage ,  et  combien 
n'en  a-t-il  pas  fatigué  de  plus  robustes  que  toi?  Tu  sais 
combien  il  est  terrible,  tu  ne  sais  pas  combien  il  est  gé- 
néreux. » 

Le  déserteur  n'était  plus  qu'à  deux  pas.  Contre  l'at- 
tente générale ,  Mustapha ,  au  lieu  de  tirer  sur  lui ,  le 
regarda  en  silence,  avec  des  yeux  foudroyants.  Ismayl, 
s'adressant  toujours  au  cheval,  sans  regarder  son  oncle, 
continua  : 

«  Le  maître  que  tu  portes  au-devant  de  la  mort ,  et  qui 


EN  ALGERIE.  523 

l'a  bravée  quatre-vingts  ans,  a  fait  trembler  tous  ses  en- 
nemis ;  dans  tout  le  Maghreb  tu  n'en  pouvais  trouver  un 
plus  redoutable  ni  plus  respecté.  Ceux  qui  ont  vu  d'autres 
hommes  proclament  qu'il  n'y  en  a  point  d'aussi  vaillant 
que  Mustapha... 

—  Chien ,  dit  le  vieux  chef  au  déserteur,  pâle  et  trem- 
blant, d'où  viens-tu?  que  t'a  donné  Ben-Mahiddin?  Com- 
ment t'a  récompensé  le  fils  de  Zohra  la  danseuse  (1)?  qu'il 
vienne  maintenant  te  tirer  d'ici.  » 

Le  déserteur  n'eut  garde  de  répondre.  Mustapha  con- 
tinua d'attacher  sur  lui  ses  terribles  regards .  lsmay  1  pour- 
suivit : 

<>  Quel  homme  sur  la  terre  pourrait  sauver  un  autre 
homme  de  la  colère  de  ton  maître,  ô  noble  cheval?  Ce 
n'est  ni  le  sultan  de  Fez ,  ni  celui  de  Constantinople ,  ni 
celui  de  Paris.  Mais  ce  qu'aucun  prince  ne  peut  faire,  sa 
clémence  et  la  grandeur  de  son  àme  l'ont  fait  souvent.  Il 
sait  que  sa  justice  est  respectée,  et  il  n'a  pas  besoin  du 
sang  des  misérables.  Il  accorde  à  la  faiblesse  et  à  la  prière 
ce  qu'il  refuserait  à  la  force  des  souverains.  » 

Ismayl  se  tut;  il  y  eut  encore  un  moment  de  silence. 
Mustapha  parut  faire  un  effort. 

«  Va,  chien,  dit-il  enfin  au  déserteur,  tu  devrais  mou- 
rir ;  mais  va  dire  à  mon  ami  (le  général  Lamoricière)  que 
je  te  fais  grâce,  parce  que  tu  as  eu  le  bonheur  de  toucher 
son  cheval.  » 

C'est  par  cette  sévérité  que  le  vieil  agha  a  retenu  et 
peut  retenir  encore  beaucoup  des  siens  dans  le  devoir  ; 


(1)  C'est  toujours  par  ces  termes  de  mépris  que  Mustapha  désigne  Abd  el- 
Kader;  il  ne  le  nomme  j  imais  par  son  nom.  Il  aime  à  répéter  que  sa  mère 
allait  danser  chez  les  Turcs,  ce  qui  est  1res -méprisé,  et  que  l'emir  n'était 
qu'un  petit  mendiant  qui  venait  lui  lire  les  saintes  Écritures  pour  quelques 
sous. 


524  LES  FRANÇAIS 

mais  il  y  a  bieu  à  penser  qu'il  sera  le  dernier  des  chefs 
arabes.  Avec  lui  mourra  la  tradition.  Nul  autre  n'aurait 
le  pouvoir  de  rendre  ainsi  la  justice. 

Voici  une  figure  française.  Le  colonel  T***  ne  charge 
jamais  assez  selon  ses  goûts.  Lorsqu'il  voit  un  beau  groupe 
d'Arabes,  il  commence  par  le  caresser  d'un  œil  d'envie; 
puis  il  tourne  la  tète  pour  ne  pas  céder  à  la  tentation , 
puis  il  regarde  encore,  il  se  raisonne,  il  se  dit  qu'il  ne 
faut  pas  faire  d'imprudence  inutile,  que  si  le  colonel  n'est 
pas  sage,  les  soldats  deviendront  fous;...  puis  enfin  il 
n'y  tient  plus ,  pique  des  deux ,  vole  au-devant  des  enne- 
mis, et  ne  s'arrête  que  lorsqu'il  est  à  la  portée  de  la  voix, 
c'est-à-dire  beaucoup  plus  près  qu'il  ne  faut  pour  être  à 
la  portée  du  fusil;  et  alors,  comme  un  véritable  héros 
d'Homère  qu'il  est,  il  adresse  aux  Arabes  un  petit  dis- 
cours :  «  Ah  !  leur  dit-il ,  gredins  !  (ou  quelque  autre 
épithètedu  même  genre)  croyez-vous  qu'on  a  peur?  C'est 
moi,  T***!  Venez  donc  un  peu,  seulement  quatre  ou 
cinq,  causer  jusque  ici.  »  On  l'ajuste ,  il  laisse  faire  ;  et  s'il 
voit  les  Arabes  fondre  sur  lui,  il  se  retire  tout  douce- 
ment, pour  donner  le  temps  de  le  rejoindre  aux  plus 
pressés ,  tenant  prête  sa  longue  lame  étincelante ,  dont  on 
connaît  les  grands  coups.  Ce  naïf  courage  plaît  aux  sol- 
dats plus  qu'on  ne  saurait  le  dire ,  et  personne  dans  l'ar- 
mée ne  doute  de  ce  qu'une  bonne  escouade  est  capable  de 
faire  quand  le  colonel  T***  la  conduit. 

Ce  noble  guerrier  a  manqué  son  époque;  il  aurait  dû 
naître  au  temps  des  croisades.  Son  noble  cœur  palpite 
sous  la  croix  d'honneur,  qu'il  a  bien  gagnée  ;  avec  quelle 
force  n'aurait -il  pas  battu  sous  une  autre  croix,  non 
moins  glorieuse  et  plus  sainte  ;  et  comme  ces  aspirations 
de  renommée  et  d'avenir  qui  se  bornent  à  la  terre,  parce 


EN  ALGÉRIE.  32g 

qu'ainsi  le  veut  notre  temps ,  se  seraient  magnifiquement 
élancées  vers  le  ciel! 

J'estime  toutes  les  bravoures  ;  mais ,  je  l'avoue ,  j'ai  un 
goût  particulier  pour  ces  preux  dont  le  caractère  me  rap- 
pelle si  bien  les  vieux  pourfendeurs  de  cimiers  et  les  vieux 
marteleurs  d'armures ,  qui ,  se  reposant  de  la  tactique  sur 
la  sagesse  du  roi  Philippe- Auguste,  ne  s'inquiétaient  que 
de  pénétrer  dans  les  rangs  des  Sarrasins  aussi  loin  que  le 
roi  Richard. 

Aotre  armée  en  renferme  beaucoup  de  ceux-là  ;  c'est 
ma  joie  de  le  voir,  et  d'entendre  coûter  leurs  beaux  faits. 
Pendant  la  marche,  durant  le  repos  des  haltes,  on  se 
répète  le  récit  de  cent  traits  admirables,  légende  de  ce 
peuple  flottant.  Les  hommes  ont  raison  de  tant  louer  le 
courage,  ce  n'est  presque  jamais  une  vertu  isolée;  d'au- 
tres vertus  l'accompagnent ,  et  ce  sont,  pour  ainsi  dire,  la 
vigoureuse  racine  dont  le  courage  est  la  merveilleuse 
fleur.  Celui  qui  est  toujours  prompt  à  l'attaque,  toujours 
calme  dans  le  péril ,  et  qui  sait,  comme  il  arrive  tous  les 
jours,  exposer  sa  vie  non-seulement  pour  acquérir  la  con- 
sidération et  la  gloire ,  mais  parce  qu'il  veut  au  fond  de 
l'âme  honorer  son  drapeau ,  sa  patrie ,  et  dans  mille  oc- 
casions secourir  un  frère  d'armes,  un  malheureux  qui  va 
périr,  celui-là  aurait  fait  de  grandes  actions  partout. Quand 
je  vois  ce  que  deviennent  sous  l'uniforme  ces  hommes  que 
la  vie  civile  nous  montre  en  France  si  généralement  dé- 
pourvus de  toute  grandeur,  je  me  reprends  d'admiration 
pour  l'espèce  humaine  et  pour  mes  concitoyens.  A  tra- 
vers les  vices  qu'ils  gardent  encore,  je  salue  avec  amour 
la  noble  étincelle  que  le  choc  d'un  devoir  fait  jaillir  de  ces 
cœurs  trop  refroidis.  Je  pense  à  ces  autres  soldats  qui, 
sous  le  conseil  d'une  pensée  plus  haute  et  d'un  sentiment 


326  LES  FRANÇAIS  EN  ALGERIE. 

plus  généreux ,  partent  un  à  un  du  même  sol  de  France , 
sans  bruit ,  sans  armes ,  sans  gloire  humaine  ,  pour  aller 
à  travers  plus  de  périls  conquérir  à  leur  roi  céleste  non 
des  villes  et  des  provinces ,  mais  des  royaumes  et  des 
mondes.  0  France!  sans  tes  prêtres  et  sans  tes  guerriers, 
quel  serait  ton  rang  parmi  les  nations!  0  terre  de  gloire  qui 
peux  produire  de  tels  saints  et  de  tels  héros ,  pourquoi 
n'es-tu  pas  tout  entière  héroïque  et  sainte?  Pourquoi 
tes  drapeaux  n'abritent-ils  pas  tes  missionnaires?  pour- 
quoi la  croix  de  tes  missionnaires  n'accompagne-t-elle 
pas  en  tous  lieux  tes  drapeaux  ?  Ton  sol  généreux  en- 
graisse une  race  vile ,  qui  annule ,  en  les  désunissant,  tes 
deux  grandeurs,  et  les  empêche  de  t'assurer  l'empire  du 
monde. 


XXV 


FIGURES  DE  PASSAGE. 


Un  jour,  du  temps  que  l'on  parlait  de  donner  à  l'Al- 
gérie un  gouvernement  civil ,  vu  le  peu  de  fruits  qu'avait 
produits  jusque-là  le  gouvernement  militaire,  un  premier 
ministre  en  disponibilité,  qui  gênait  beaucoup  en  France, 
s'entendit  proposer  très-sérieusement  de  devenir  gouver- 
neur, ou,  s'il  l'aimait  mieux,  vice-roi.  Il  était  grand  par- 
tisan de  la  main  civile ,  et  un  officier  du  plus  haut  mérite, 
M.  le  général  Bugeaud  lui-même  s'offrait  généreusement 
à  commander  l'armée  sous  sa  direction.  «Eh!  s'écria 
l'homme  d'État ,  qu'on  reconnaîtra  sans  doute  à  sa  viva- 
cité, que  voulez-vous  que  j'aille  faire  en  Afrique?  L'Afri- 
que n'est  qu'un  grenier  à  coups  de  poing.  » 

Ce  sont  précisément  ces  coups  de  poing  qui  tentent 
un  grand  nombre  de  ceux  qui  font  le  voyage  volontaire- 
ment. Ils  viennent  dans  le  dessein  de  suivre  une  expédi- 
tion ,  de  s'y  distinguer,  c'est-à-dire  de  donner  un  coup 
de  poing,  au  risque  d'en  attraper  un  eux-mêmes,  et  de 
gagner  ainsi  la  croix  d'honneur,  facile  à  se  procurer  en 
France,  mais  qu'il  est  de  meilleur  goût  de  rapporter 
d'Alger,  où  elle  se  laisse  volontiers  prendre  par  tout 
individu  civil ,  pourvu  qu'il  ne  manque  point  d'amis.  Le 
calcul  est  des  plus  simples  ;  seulement  il  y  a  de  ces  affamés 


328  LES  FRANÇAIS 

de  gloire  qui  prennent  trop  leur  bonne  volonté  pour  du 
courage.  Un  élégant  de  Paris ,  brillant  et  riche ,  en  fut 
l'exemple  lamentable.  On  l'avait  appelé  le  beau  un  tel, 
et  on  commençait  à  le  nommer  le  gros  un  tel  :  ce  fut  peut- 
être  la  cause  de  son  malheur.  Tant  qu'il  avait  été  le  beau, 
il  ne  s'était  point  aperçu  que  rien  lui  manquât  ;  dès  qu'il 
fut  le  gros,  il  se  sentit  piqué  du  désir  de  la  croix  d'hon- 
neur :  peut-être  pensait-il  que  cette  fanfreluche  le  rajeu- 
nirait. Comment  l'obtenir?  Il  n'avait  beaucoup  brillé 
qu'à  l'opéra ,  et  beaucoup  servi  que  les  cuisiniers  et  les 
tailleurs;  enfin  les  prétextes  manquaient  absolument, 
car  on  devine  assez  qu'un  personnage  de  tant  d'éclat 
n'était  point  dépourvu  d'amis.  Il  avait  bien  un  grade 
dans  la  milice  nationale ,  mais  l'anarchie  courbait  la  tète, 
et  les  occasions  de  pourfendre  ne  se  présentaient  plus  ;  il 
fallait  attendre,  cela  pèse  aux  grands  cœurs.  On  parlait 
de  prendre  Constantine,  notre  héros  n'hésite  point;  le 
voilà  parti.  Quelques  rates,  dit-on.  répandirent  des  larmes. 
Hélas  !  tout  alla  passablement  jusqu'aux  murs  de  la  ville, 
quoiqu'il  fit  bien  mauvais  temps;  puis  on  fit  retraite, 
et  le  temps  devint  plus  mauvais  encore;  la  neige  était 
d'Arabes  enragés,  la  grêle  était  de  balles  tirées  à  bout 
portant.  Le  pauvre  un  tel  n'y  put  tenir,  et  fit  une  chose 
piteuse  :  il  prit  une  si  forte  peur,  que  cette  peur  le  rendit 
fou,  et  il  en  mourut  sans  autre  blessure,  dans  son  bel 
uniforme  de  soldat  citoyen.  Voilà  pourquoi  uniquement  il 
n'eut  pas  la  croix  d'honneur  ;  mais  il  ne  la  manqua  que 
d'un  jour.  Quelques  bons  compagnons,  non  moins  ef- 
frayés ,  quoique  plus  heureux ,  arrivèrent  le  lendemain  à 
Bone,  et  j'aime  à  croire  qu'ils  n'ont  point  perdu  leurs 
peines.  Qu'ils  croient  bien  que  je  ne  leur  reproche  nulle- 
ment leur  peur,  je  ne  leur  reproche  que  l'enfantillage  de 


EN  ALGERIE.  329 

vouloir  des  croix  militaires  lorsqu'il  y  eu  a  de  civiles,  vu 
que  leurs  entrailles  ne  sont  point  faites  pour  le  métier  des 
héros.  Ce  sont  leurs  disgrâces  qui  inspirèrent  cette  chan- 
son des  soldats,  sur  l'air  national  des  Arabes  : 

Tu  vas  à  (  lonstantine  , 
T'auras  pas  beau  chemin  ! 


Du  fond  d'un  bureau  tranquille,  1  Algérie  vit  un  jour 
arriver  jusqu'au  pied  de  ses  lauriers-roses  un  autre  pré- 
somptueux, tout  jeune,  qui  ne  demandait  point  l'étoile 
des  braves ,  mais  qui  se  voulait  former  à  l'art  de  gou- 
verner les  hommes ,  de  quoi  je  le  loue  en  cas  qu'il  y  songe 
encore  ;  et  s'il  ne  réussit  pas ,  il  aura  du  moins  l'honneur 
de  l'avoir  entrepris.  Ce  jouvenceau  ne  bornait  point  ses 
vœux  à  tenir  un  jour  le  sceptre ,  il  voulait  en  outre  grim- 
per sur  le  Parnasse.  Il  fit  une  campagne  ;  il  en  naquit  un 
feuilleton  où  nous  lûmes  qu'il  avait,  lui  aussi,  senti 
bondir  soîi  cœur  de  jeune  homme  lorsque  son  cheval  avait 
bondi  frappé  par  une  balle  arabe.  Cela  parut  étrange  :  on 
chercha  bien  sur  ce  cheval ,  et  il  fut  prouvé  qu'il  avait 
été  blessé  au  dos ,  sous  la  selle  et  sous  le  cavalier,  où  l'on 
vit  une  légère  écorchure.  Il  a  fallu  que  la  balle  arabe, 
pour  arriver  là ,  traversât  la  cuisse  du  conteur,  qui  ne 
s'en  est  point  aperçu.  J'en  connais  de  plus  misérables. 
Hélas  !  au  plus  brillant  de  ses  exploits ,  ce  pauvre  garçon 
se  laisse  prendre  par  la  fièvre  ;  il  s'émeut,  il  perd  presque 
la  tète  ;  il  se  fait  saigner  et  se  purge  le  même  jour  ;  il  guérit 
néanmoins,  mais  il  reste  frappé.  Le  voilà  qui  se  répand 
en  élégies  sur  le  propos  de  sa  patrie  et  de  sa  mère,  dont 
il  est ,  dit-il ,  séparé  par  un  espace  de  deux  cents  lieues  ; 
qui  sait  s'il  pourra  les  franchir  !  Il  se  prétend  triste  et 


530  LES  FRANÇAIS 

mourant  à  son  aurore;  il  demande  à  revoir  son  vieux 
père ,  sa  chaumière  et  son  bureau  ;  il  maigrit,  jaunit,  dé- 
raisonne; il  veut  partir,  il  veut  être  parti.  Un  bateau 
quitte  Alger,  il  y  prend  passage  et  s'embarque  la  veille 
du  départ.  Si,  par  quelque  accident,  ce  fortuné  bateau 
n'avait  pu  lever  l'ancre  de  huit  jours,  le  nourrisson  des 
muses  serait  mort  comme  le  beau  un  tel  :  je  ne  ris  plus. 
Cette  étrange  maladie  menace  tout  le  monde,  personne 
n'est  maître  de  cela.  J'en  ai  vu  de  mieux  trempés  qui  jau- 
nissaient tout  aussi  vite.  Jugez  des  ravages  que  la  nos- 
talgie doit  faire  sur  nos  soldats,  qui  n'ont  point  d'édu- 
cation, point  d'adoucissement,  dont  la  misère  est  ef 
froyable,  que  personne  au  monde  ne  console,  et  qui  ne 
peuvent  partir.  C'est  un  terrible  mal ,  en  vérité. 

Il  y  a  en  Algérie  bon  nombre  d'autres  individus  que  n'y 
attire  point  la  curiosité,  encore  moins  l'honneur,  mais 
qui  viennent  sans  emploi ,  sans  argent ,  tout  bonnement 
pour  brusquer  fortune  comme  ils  le  pourront,  ou  pour 
fuir  quelques  désagréments  qu'ils  rencontrent  dans  la 
mère-patrie.  Ceux-là  n'ont  rien  à  craindre  de  la  nostalgie, 
ni  du  soleil,  ni  de  la  fatigue,  ni  des  privations  :  il  semble 
qu'ayant  échappé  aux  recors  et  aux  gendarmes  ils  soient 
indestructibles.  On  les  peut  mener  au  feu,  les  Arabes 
les  peuvent  prendre,  les  balles  et  les  sabres  peuvent  leur 
traverser  le  corps ,  rien  n'y  fait  ;  on  les  voit  soudain  re- 
paraître, bien  portants,  ayant  toujours  quelque  chose 
a  vendre ,  et  surtout  toujours  quelque  chose  à  acheter. 
M.  Berbrugger,  qui  a  beaucoup  d'esprit  et  qui  conte  les 
choses  d'Alger,  plaisantes  ou  sérieuses,  dans  la  perfec- 
tion ,  m'a  fait  une  peinture  que  je  veux  garder. 

Pendant  la  paix  il  s'était  formé  aux  environs  du  cap 
Matifou ,  sur  le  bord  de  la  mer,  une  certaine  ferme  ex- 


EN  ALGERIE.  531 

ploitée  par  une  trentaine  d'individus  dont  le  chef,  assez 
mal  portant  du  cerveau ,  savait  pourtant  se  procurer  de 
l'argent  au  moyen  des  petits  articles  dont  il  remplissait 
les  journaux  de  France,  et  qui  montraient  sa  spéculation 
sous  un  beau  jour.  Les  employés  étaient  plus  habiles  :  ils 
passaient  pour  avoir  trouvé  le  secret  de  voler  les  Arabes. 
Ils  prétendaient  couper  du  bois ,  l'endroit  étant  plein  de 
broussailles;  mais  on  les  accusait  de  se  mettre  la  nuit  à 
l'affût  des  bestiaux  indigènes,  d'attraper  des  bœufs,  de 
les  tuer,  de  les  saler  et  de  les  revendre  à  certaines  prati- 
ques européennes,  moyennant  un  bénéfice  clair. 

M.  Berbrugger,  allant  par  là  faire  des  fouilles  scienti- 
fiques, y  vit  des  personnages  fabuleux.  L'un  de  ces  bû- 
cherons entre  autres  se  présenta  vêtu  d'un  habit  noir  ma- 
gnifique par  devant,  mais  qui,  par  derrière,  souffrait 
d'une  solution  de  continuité  qui  s'étendait  depuis  le  collet 
jusqu'à  la  taille,  où  celte  effroyable  blessure  était  pansée 
imparfaitement  par  un  morceau  de  drap  gris.  Il  portait 
un  débris  de  pantalon  garance ,  constellé  de  pièces  vertes, 
bleues,  brunes,  etc.  ;  la  chaussure  n'avait  plus  de  forme, 
le  chapeau  ne  saurait  avoir  de  nom  :  je  laisse  à  penser 
quelle  était  la  figure.  M.  Berbrugger  lia  conversation, 
curieux  de  savoir  à  quoi  s'employait  le  possesseur  d'un 
pareil  accoutrement.  L'homme,  avec  le  plus  grand  sé- 
rieux, se  déclara  professeur  de  calligraphie.  «  Mais,  reprit 
M.  Berbrugger,  vous  ne  devez  trouver  ici  que  bien  peu 
d'écoliers.  —  Il  est  vrai,  dit  l'autre  :  j'y  reste  cependant 
pour  me  perfectionner  dans  la  langue  française.  Tel  que 
vous  me  voyez ,  je  suis  Italien ,  son?  Italiano. — Eh  quoi  ! 
continua  M.  Berbrugger,  vous  n'avez  pour  compagnons 
que  des  gens  de  Malte,  des  Espagnols,  des  Allemands. 
—  C'est  que,  répliqua  le  colon,  je  coupe  aussi  du  bois. 


352  LES  FRA.NÇAIS 

De  grands  malheurs ,  des  malheurs  de  famille  et  des  per- 
sécutions politiques  m'ont  réduit  à  cette  condition,  qui 
est  fort  au-dessous  de  ma  naissance.  Forcés  de  fuir,  nous 
confiâmes  notre  fortune  à  des  dépositaires  infidèles ,  et 
nous  fûmes  audacieusement  floués. — Très -bien,  dit 
M.  Berbrugger,  je  vois  que  la  langue  française  vous  de- 
vient familière.  Prenez  garde  aux  gendarmes.  »  Un  autre 
colon ,  lié  d'amitié  avec  le  calligraphe ,  se  promenait  cou  - 
vert  d'un  carrick  immense,  chargé  d'une  multitude  de 
collets.  Sous  ce  singulier  vêtement  il  exerçait  le  talent 
spécial  d'attraper  les  lapins  à  la  course ,  et  véritablement 
il  les  attrapait.  Il  ne  faut  point  se  récrier  ;  en  Algérie  tout 
est  possible  :  on  voit  là  des  hommes  qui  n'existent  point 
ailleurs. 

Puisque  j'en  suis  à  cette  espèce,  je  décrirai  un  genre 
qui  s'y  rattache  de  près,  et  dont  le  nom,  de  la  langue  des 
corps  de  garde  a  passé ,  par  droit  de  conquête,  dans  celle 
des  affaires  et  des  salons,  du  moins  des  salons  africains. 
Que  l'on  me  permette  de  l'écrire  ici  ;  je  n'en  connais  point 
d'autre  pour  désigner  le  fricoteur. 

On  appelle  fricoteur,  en  Algérie,  tout  homme  d'affaires 
qui  friponne  à  peu  près  légalement ,  dans  cette  mesure  où 
l'on  a  droit  au  mépris  des  honnêtes  gens  et  à  la  protection 
delà  justice. 

Un  directeur  d'hôpital  militaire  n'est  ni  un  fournisseur, 
ni  un  comptable,  c'est  un  personnage  de  confiance.  11  a 
le  droit  et  les  prérogatives  d'officier,  il  en  reçoit  les  hon- 
neurs, il  en  touche  la  retraite;  il  peut  être  le  plus  hon- 
nête homme  du  monde  ,  il  peut  être  fricoteur.  Comment 
volera-t  il,  il  n'a  aucun  maniement  de  fonds?  Son  mé- 
canisme est  simple.  Un  marché  oblige,  par  exemple, 
quelque  fournisseur  à  livrer  des  sangsues  à  trois  sous  la 


EN  ALGÉH1E.  353 

pièce;  mais  une  circonstance  arrive  qui  fait  monter  subi- 
tement le  prix  des  sangsues  à  dix  et  quinze  sous.  Le  di- 
recteur demande  qu'on  lui  en  livre  vingt  mille;  le  four- 
nisseur se  récric;  on  lui  répond  que  les  malades  ont 
absolument  besoin  de  sangsues;  qu'il  est  sans  doute  mal- 
heureux que  ce  besoin  se  manifeste  dans  un  moment  où 
les  sangsues  sont  si  rares,  mais  qu'enfin  il  en  faut,  et 
qu'il  n'y  a  pas  à  en  rabattre  d'une.  Le  fournisseur  com- 
prend. Il  invite  le  directeur  à  diner  :  au  dessert  les  be- 
soins de  l'hôpital  ont  changé  de  nature  ;  les  sangsues  ne 
sont  plus  nécessaires. 

Vol  sur  la  viande,  vol  sur  les  légumes,  vol  sur  le  pain. 
Un  sergent  de  planton  est  là,  qui  doit  tout  vérifier  et  peser 
à  un  décagramme  près.  On  le  traite  avec  une  politesse  re- 
cherchée ,  on  l'appelle  monsieur,  on  lui  offre  un  verre 
de  vin  de  Bordeaux  ;  c'est  une  précaution  d'hygiène  :  à 
l'hôpital  on  sait  ce  qui  convient.  Le  planton,  touché  de 
ces  raisons  excellentes,  va  boire  son  verre  de  vin;  il  en 
accepte  deux,  trois,  dix;  il  est  ivre.  Alors  tout  est  bon, 
tout  a  le  poids. 

Quand  le  fricoteur  a  fait  fortune  eu  Afrique ,  il  va  jouir 
en  France  dune  considération  qu'on  ne  refuse  jamais  aux 
écus.  On  trouve  bien  parfois  qu'il  s'est  enrichi  un  peu 
vite  ,  mais  quoi  !  n'a-t-il  pas  présenté  des  comptes  en 
règle?  S'il  est  riche,  c'est  qu'il  est  bon  administrateur, 
dit-on. 

Que  de  plaintes  j'ai  entendu  faire  contre  cette  impro- 
bité qui  s'est  glissée  partout,  et  qui  laisse  la  justice  im- 
puissante et  indignée  !  On  est  moralement  et  matérielle- 
ment sûr  que  tel  comptable  a  multiplié  les  fraudes  les 
plus  audacieuses,  et  qu'il  ne  l'a  pu  faire  qu'avec  le  secours 
des  plus  flagrantes  connivences.  Cependant  nul  moyen  de 


554  LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE. 

le  prouver  ;  ses  registres  sont  admirablement  tenus ,  pas 
une  rature,  pas  une  surcharge,  tout  est  juste  à  un  cen- 
time près.  Sous  le  joug  d'un  système  de  comptabilité  per- 
fectionné par  le  génie  de  la  méfiance ,  la  fraude  entasse 
lestement  ses  butins  illicites.  A  mesure  qu'on  perfectionne 
les  serrures ,  le  brigandage  perfectionne  les  fausses  clefs , 
et  d'ailleurs  il  y  a  toujours  dans  la  famille  de  Minos 
une  Ariane  pour  faciliter  à  Thésée  la  sortie  du  laby- 
rinthe. C'est  dans  la  conscience  des  employés  de  l'État 
qu'il  faudrait  savoir  placer  les  verroux  de  la  caisse  pu- 
blique. 


XXVI 


CONTROVERSE. 


k  ¥.   m   U 


Je  veux,  mon  cher  ami,  vous  faire  voir  un  petit  tableau 
de  genre.  Regardez  un  peu  dans  cette  chambre  moitié 
mauresque,  moitié  française,  ces  trois  jouvenceaux  grou- 
pés autour  d'un  pot  de  confitures  fortement  aromatisées, 
et  de  trois  tasses  à  café  posées  sur  le  pavé  en  faïence  de 
l'appartement.  Le  régal  est  servi  par  une  vieille  Juive  au 
teint  vert,  et  les  trois  convives  causent  posément,  comme 
il  convient  au  sujet  qui  les  occupe.  L'un ,  en  costume 
d'Europe,  est  couché  sur  un  matelas  recouvert  d'une  cour- 
tine de  soie  bariolée ,  il  tient  une  bible  ;  l'autre ,  pieds 
nus ,  en  turban ,  en  veste  dorée ,  est  assis  à  la  façon  des 
tailleurs,  et  tient  à  la  main  el  qoranne  (de  qora,  qui  si- 
gnifie lire,  comme  chacun  sait);  le  troisième,  assis  par 
terre,  mi-partie  d'Europe  et  d'Afrique ,  la  tête  couverte 
du  fez ,  les  pieds  chaussés  de  pantoufles  en  tapisserie , 
tient  une  pipe.  Ce  trio  vous  représente  votre  serviteur 
argumentant,  au  moyen  d'un  interprète,  contre  Sid- 
Ahmed-ben-bou- Gandoura ,  coulouglis  d'Alger,  musul- 
man plein  de  zèle  et  charmant  jeune  homme  d'ailleurs. 


35B  LES  FRANÇAIS 

Sid-Ahmed  est  gentilhomme,  son  nom  l'indique.  La 
gandoura  est  le  vêtement  d'honneur  dont  le  dey  d'Alger 
gratifiait  les  beys  qui  venaient,  après  trois  ans,  rendre 
compte  de  leur  gestion  :  quelquefois  il  se  ravisait  le  len- 
demain ou  le  surlendemain,  et  faisait  couper  la  tète  de 
ceux  qu'il  avait  décorés  la  veille.  C'était  une  façon  de 
roche  tarpéienne  qui  se  trouvait  ainsi ,  selon  l'usage  an- 
tique, fort  près  du  Capitole.  Quand  le  bey  conservait  tout 
à  la  fois  sa  tète  et  la  gandoura ,  cette  distinction  devenait 
un  titre  de  noblesse  qui  passait  à  ses  descendants.  Bou- 
Gandoura  veut  dire  le  père  la  Gandoura;  c'est  autant  que 
chevalier  de  la  Légion-d'Honneur  en  France,  ou  duc  de 
la  Marmelade  à  Haïti.  Un  jour,  je  ne  sais  quel  personnage, 
discutant  avec  un  subordonné,  le  tua  d'un  coup  de  pis- 
tolet ;  les  Arabes ,  émerveillés  de  cette  action ,  le  nom- 
mèrent Bou-Cabous ,  et  le  voilà  baptisé ,  lui  et  son  fils  et 
son  petit-fils.  Le  général  Lamoricière  est  très-connu  dans 
la  province  d'Oran  sous  le  nom  de  Bou-Chachya,  en 
mémoire  du  petit  bonnet  rouge  qu'on  vit  longtemps  au 
brillant  colonel  des  zouaves.  In  très-savant  et  très-ai 
mable  membre  de  la  commission  scientifique,  renommé 
dans  toute  la  mauresquerie  d'Alger  par  son  goût  pour  les 
fleurs,  n'a  pas  d'autre  nom,  parmi  les  indigènes,  que  Bou- 
Nouharrin  (je  ne  garantis  pas  l'orthographe),  qui  revient 
à  père  la  Rose  ou  ptre  la  Tulipe ,  comme  vous  voudrez. 
Vous  voyez  qu'il  ne  faut  que  traduire  pour  retrouver  le 
faubourg  Saint- Antoine ,  où  ces  appellations  sont  com- 
munes, sous  les  remparts  mêmes  d'Al'  Djézayr.  Je  reviens 
à  Sid-Ahmed.  C'est  un  homme  de  vingt-huit  à  trente  ans, 
des  mieux  faits  qu'on  puisse  voir,  blanc  comme  un  An- 
glais, d'une  régularité  de  visage  toute  grecque  et  parfaite. 
Il  parle  facilement  le  français,  il  est  instruit  pour  un  mu- 


EN  ALGÉRIE.  357 

sulman  d'Alger  ;  il  connaît  sa  religion  et  l'observe.  Jadis 
il  s'est  peut-être  un  peu  écarté  de  la  morale  de  Mahomet  ; 
je  ne  voudrais  pas  jurer  qu'il  n'a  jamais  bu  que  de  l'eau  à 
la  table  de  ceux  qui  lui  ont  appris  le  français  ;  mais  il  a 
fait  comme  beaucoup  d'autres;  après  s'être  familiarisé 
avec  nos  mœurs ,  il  s'est  converti ,  il  a  fait  pénitence  :  je 
parle  sérieusement.  Un  conseil  de  son  mufti,  un  poil  blanc 
précoce  qu'il  aura  vu  un  jour  dans  sa  barbe ,  l'ont  averti 
que  le  temps  de  la  jeunesse  commençait  à  passer,  et  il 
est  revenu  au  bercail.  Nous  avons  eu  des  alliés  qui  ne 
nous  ont  pas  quittés  sur  un  autre  motif.  Il  s'est  marié ,  il 
a  fermé  sa  maison,  il  a  restreint  le  cercle  de  ses  fréquen- 
tations européennes,  et  il  vit  sagement  :...  j'allais  pres- 
que dire  chrétiennement. 

Vous  vous  demandez  peut-être  pourquoi  j'avais  un 
interprète,  puisque  enfin  notre  musulman  parle  français? 
D'abord  l'interprète  est  un  ami  commun ,  et  ensuite  le 
pauvre  Ahmed  parle  français,  mais  il  ne  parle  pas  chré- 
tien. Depuis  huit  ou  dix  ans  peut-être  qu'il  sait  notre 
langue  et  qu'il  nous  fréquente ,  il  a  entendu  bien  des 
choses ,  il  connaît  nos  formes  politiques ,  nos  journaux 
et  le  reste  ;  il  ne  connaît  rien  de  notre  religion.  Mon 
français  sur  ces  matières  ne  lui  était  pas  moins  inintelli- 
gible qu'à  moi  son  arabe.  Voila  quel  est  notre  prosély- 
tisme ;  et  il  y  a  de  quoi  en  gémir,  car  je  suis  convaincu 
que  nous  aurions  converti  bon  nombre  d'infidèles,  si  nous 
avions  été  vraiment  chrétiens.  Je  fis  d'abord  une  petite 
exposition  de  la  foi ,  historique  et  dogmatique ,  dont  Sid- 
Ahmed ,  peut-être  par  politesse ,  se  montra  charmé ,  et 
qu'en  tout  cas  il  suivit  avec  une  extrême  attention,  me 
montrant  dans  le  Coran  les  points  de  contact  des  deux 
doctrines.  Mon  interlocuteur  nous  accordait  les  avanta- 


5~8  LES  FRANÇAIS 

ges  de  l'ancienneté  ;  malheureusement  il  prétendait  que 
l'islamisme,  venu  ensuite,  était  un  perfectionnement. 
Là-dessus  il  aurait  plus  de  facilité  à  s'entendre  avec 
M.  Cousin  ou  tel  autre  philosophe  en  titre  et  en  fonc- 
tions qu'avec  moi ,  car  ces  messieurs  n'abjurent  pas  tous 
la  foi  catholique ,  la  plupart  se  bornent  à  la  vouloir  per- 
fectionner. La  dispute  n'aurait  donc  plus  roulé  que  sur  la 
question  de  savoir  à  qui,  de  3Iahomet,  de  Luther,  de 
Calvin  ou  de  nos  universitaires,  appartient  l'honneur  du 
perfectionnement.  Les  protestants  et  les  philosophes  peu- 
vent faire  de  si  grandes  concessions  en  ce  qui  concerne  le 
dogme  !  la  morale  musulmane  est  si  rapprochée  de  la 
leur,  quoique  plus  sévère  parfois,  et  plus  obligatoire 
théologiquement  !  En  somme,  je  ne  vois  pas  ce  que  la  plu- 
part des  protestants  y  pourraient  perdre,  et  j'affirme  que 
les  philosophes  y  gagneraient  beaucoup.  Je  vous  assure 
que,  quand  nous  en  fûmes  aux  objections,  le  musulman 
disparut  ;  je  me  trouvai  en  présence  d'un  raisonneur  fran- 
çais qui  n'argumentait  pas  plus  sottement  qu'un  autre, 
et  plaise  à  Dieu  de  me  faire  rencontrer  souvent  des  âmes 
aussi  droites,  des  cœurs  aussi  naturellement  religieux, 
une  prédisposition  pareille  à  recevoir  la  vérité  î  Secondée 
par  la  grâce  de  la  prière  publique,  toute  parole  de  foi  fe- 
rait brèche  à  leurs  préjugés ,  et  la  lumière  entrerait  triom- 
phante dans  leur  esprit.  Mon  cher  Ahmed  ne  m'opposait 
aucune  de  ces  balourdises  que  nos  incrédules  nous  for- 
cent à  dévorer;  il  ne  m'opposait  pas  des  raisons  de  phy- 
sique contre  les  miracles  ,  il  ne  mettait  pas  sa  logique  en 
opposition  à  la  puissance  et  à  la  miséricorde  du  Dieu  très- 
bon  et  très-puissant.  Mais  il  trouvait  notre  morale  trop 
pure,  nos  récompenses  trop  célestes  pour  de  faibles  hu- 
mains. Je  vous  répète  que,  si  j'avais  été  protestant  ou 


EN  ALGÉRIE.  539 

professeur  de  philosophie,  nous  aurions  pu,  séance  te- 
nante ,  rédiger  une  confession  de  foi  qui  nous  aurait  satis- 
faits tous  deux.  Admettant  le  divorce,  j'aurais  pu  lui 
concéder  la  polygamie  ;  lui  passant  que  Jésus-Christ  n'est 
pas  Dieu,  il  aurait  pu  me  passer  que  Jésus-Christ  n'est 
pas  prophète.  En  honorant  Mahomet,  il  m'eût  été  bien 
facile  d'obtenir  ses  éloges  et  ses  respects  pour  M.  Dami- 
ron.  Que  je  sois  après  ma  mort  transporté  parmi  les  hou- 
ris,  comme  il  le  désire ,  ou  que  je  n'arrive  à  une  béatitude 
terrestre,  fort  semblable  à  son  paradis,  qu'a  la  suite  d'une 
transmigration  plus  ou  moins  prolongée,  plus  ou  moins 
répétée,  comme  le  veut  M.  Pierre  Leroux,  ce  n'eût  pas 
été  de  quoi  batailler  longtemps.  Que  sais- je  si  M.  Pierre 
Leroux  a  raison,  ou  si  c'est  Mahomet?  Qu'eu  sait  M.  Pierre 
Leroux  lui-même?  Que  je  m'absolve  de  mes  péchés  du 
jour  par  une  confession  faite  à  Dieu  en  arrangeant  mon 
bonnet  de  nuit,  ou  que  je  les  efface  en  lavant  soit  le  pied, 
soit  la  main  ,  soit  l'œil  qui  m'ont  servi  à  les  commettre , 
grande  n'est  pas  la  différence,  et  la  conscience  me  parait 
devoir  être  tout  aussi  rassurée  dans  l'un  que  dans  l'autre 
cas;  d'autant  que  l'ablution  n'est  qu'un  rite,  et  qu'elle 
implique  la  confession  intérieure  de  l'acte  coupable ,  je 
ne  dis  pas  le  regret,  qui  n'est  point  jugé  nécessaire.  Les 
musulmans  ont  un  enfer,  mais  tous  n'y  tiennent  pas  in- 
finiment; certains  protestants  ont  un  purgatoire,  mais 
ils  en  font  bon  marché  ,  et  c'est  un  article  sur  lequel  les 
éclectiques  sont  plus  coulants  encore.  Que  d'autres  voies 
ouvertes  à  la  conciliation  !  Il  n'y  aurait  qu'un  point  mal- 
aisé :  le  musulman  reconnaît  une  doctrine  révélée ,  im- 
muable. Il  s'arrête  a  Mahomet  comme  nous  nous  arrêtons 
à  Jésus-Christ.  Force  serait  donc  de  renoncer  au  libre 
examen,  à  la  vérité  mobile.  Mais  est-ce  une  affaire9  Le 


340  LES  FRANÇAIS 

libre  examen  a-t-il  empêché  qu'on  ne  signât  la  confes- 
sion d'Augsbourg  ?  La  vérité  mobile  empèche-t-elle  ses 
partisans  de  poser  tous  les  jours,  dansdes  livres  fort  beaux, 
les  colonnes  d'Hercule  de  la  science  ? 

Ah  !  si  j 'avais  eu  des  concessions  à  faire  !..  J  e  ne  dis  pas 
que  je  me  serais  trouvé  musulman  à  la  fin  de  la  confé- 
rence, ou  que  Sid-Ahmed  se  fût  trouvé  chrétien;  je  dis 
que  nous  eussions  été  l'un  et  l'autre  dans  la  position  où 
sont,  à  la  fin  des  cours  de  philosophie,  beaucoup  de 
professeurs  et  beaucoup  d'élèves  :  ni  musulmans ,  ni  chré- 
tiens, et  parfaitement  d'accord. 

Il  n'en  fut  pas  ainsi  :  à  deux  heures  du  matin  nous 
nous  séparâmes,  Sid-Ahmed  toujours  musulman,  moi 
plus  chrétien  que  la  veille.  Je  déplorai  son  erreur,  il 
déplora  la  mienne  ;  mais  le  pauvre  garçon  ajouta  un  com- 
pliment que  je  ne  pus  lui  rendre.  Il  m'assura  que ,  comme 
après  tout  ma  morale  était  bonne ,  bien  qu'un  peu  sévère, 
Allah  m'ouvrirait  son  paradis  dédaigné,  et  j'y  aurais 
cent  houris  tout  autant  ;  voilà ,  j'espère ,  de  la  tolérance  ! 
Un  dernier  mot  qu'il  me  dit  me  toucha  davantage  :  ce  fut 
que  si  tous  les  Européens  avaient  pensé ,  parlé  et  cru 
comme  moi,  les  choses  en  Algérie  auraient  pris  un  meil- 
leur cours  pour  la  France.  J'ensuis  persuadé.  Les  poli- 
tiques qui  se  sont  tant  efforcés  de  déguiser  le  peu  de  re- 
ligion qui  nous  reste ,  sous  le  beau  prétexte  de  ne  point 
effaroucher  le  fanatisme  musulman ,  ont  commis  la  plus 
lourde  faute  que  l'enfer  ait  pu  leur  conseiller.  Rien  ne 
répugne  plus  au  fanatisme  musulman  qu'un  peuple  sans 
croyance  et  sans  Dieu . 

Le  meilleur  de  cette  causerie  est  que  notre  interprète , 
excellent  jeune  homme,  bon  cœur,  esprit  intelligent,  y 
a  pour  son  compte  appris  beaucoup  de  choses  dont  il  ne 


EN  ALGÉRIE.  OU 

se  doutait  guère ,  et,  depuis  ce  jour,  éprouve  quelque 
désir  d'aller  à  la  messe.  Je  me  connais  à  ces  vagues  inquié- 
tudes, et,  partout  où  je  les  rencontre,  je  les  salue  avec 
allégresse,  je  bénis  Dieu.  Je  sais  quel  jour  annonce  ordi- 
nairement cette  aurore  ;  combien  ce  germe  frêle  est  pro- 
fond ,  et  combien  sont  abondants  les  fruits  qu'il  peut  don- 
ner. Ah!  que  Dieu  est  bon,  qu'il  est  grand,  qu'il  aime 
ses  pauvres  créatures  !  J'ignore  en  quel  état  se  trouvaient 
les  âmes  il  y  a  vingt  ou  trente  années ,  mais  il  me  semble 
qu'en  ce  temps-ci  Dieu  prépare  tout  pour  des  œuvres  mer- 
veilleuses. Depuis  que  je  suis  catholique  j'ai  vu  beaucoup 
d'hommes  ;  je  ne  crois  pas  qu'il  en  soit  un  seul  à  qui  j'aie 
parlé  une  heure  sans  lui  parler  de  Dieu ,  et  je  ne  me  sou- 
viens pas  d'en  avoir  entretenu  un  seul ,  parmi  ceux  à  qui 
j'ai  trouvé  du  sens  ou  du  cœur,  qui  ne  m'ait  laissé  l'es- 
pérance de  le  voir  un  jour  chrétien  comme  moi,  meilleur 
chrétien  que  moi. 


XXVII 


FETES  DB  JUILLET  A  ALGER.  — BAL  CHEZ  LE  GOUVERNEUR. 
TOUT  EST  DIT.— SOUVENIRS. 


k  U.    £B.   L. 


1 1  faut  que  je  vous  parle  de  la  célébration  de  notre  anni- 
versaire de  juillet.  L'anniversaire  de  juillet,  non  pas  celui 
de  la  conquête,  mais  celui  de  la  révolution ,  fêté  par  les  Mau- 
res, que  dites-vous  de  cela?  N  'est-ce  point  assez  bizarre? 

Vous  savez  que  je  n'aime  point  les  fêtes  politiques,  par- 
ticulièrement celles  qui  consacrent  le  souvenir  des  révo- 
lutions :  elles  irritent  le  vaincu,  et  je  n'ai  jamais  vu  qu'elles 
honorassent  beaucoup  le  vainqueur.  Qu'un  peuple  aille 
voir  danscrdes  saltimbanques  en  mémoire  du  jour  où  ses 
concitoyens  se  sont  entr'égorgés ,  rien  ne  me  paraît  plus 
sauvage ,  surtout  lorsqu'on  a  eu ,  comme  en  1 830 ,  la  pré- 
tention de  tout  terminer  par  une  charte  qui  ne  reconnaît 
ni  vaincus  ni  vainqueurs.  Je  concevrais  qu'on  eût  bâti  une 
belle  église,  comme  autrefois  les  Suisses,  lorsqu'ils  avaient 
du  bon  sens7  élevaient  une  chapelle  sur  leurs  champs  de 
bataille,  et  que  dans  cette  église  on  priât  solennellement 
Dieu  de  donner  la  paix  à  tous  les  morts,  et  la  concorde  à 
tous  les  vivants  ;  mais  les  mats  de  cocagne,  les  orchestres 
en  plein  vent,  le  pathos  parlementaire,  les  banquets  de 
la  garde  nationale ,  tout  cela  me  parait  digne  des  hommes 
d'Ktat  d'Haïti.  A  certains  égards,  la  révolution ,  la  Con- 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  543 

vention  elle-même,  cette  bête  féroce  effroyable,  ont  mieux 
eu  que  nous ,  dans  leur  brutalité ,  l'instinct  de  ce  que  doit 
être  une  fête  publique.  Je  trouve  aux  programmes  tracés 
par  les  maîtres  des  cérémonies  de  la  Terreur  une  espèce 
de  grandiose  stupide  où  nous  n'arrivons  plus.  La  fête  de 
la  Raison ,  la  fête  de  la  Liberté ,  la  fête  de  la  Jeunesse , 
la  fête  de  l'Être  suprême,  c'était  égyptien,  grec,  romain, 
absurde ,  tout  ce  que  l'on  voudra  ,  mais  c'était  une  idée. 
La  fête  de  juillet ,  c'est  un  coup  de  poing,  c'est  pire  en- 
core ,  et  je  ne  sais  pas  ce  que  l'on  peut  y  voir,  sinon  que 
cent  mille  Français  dans  Paris,  ce  jour-li,  boivent  outre 
mesure  pour  vexer  les  carlistes.  Mettons  cependant  que, 
pour  des  raisons  qui  m'échappent,  la  chose  ait  du  sel  à 
Paris,  quel  piquant  lui  trouve-t-on  a  Alger,  où  les  car- 
listes n'existent  point?  ^'importe,  au  milieu  d'un  peuple 
qu'il  a  conquis,  le  Français  se  veut  réjouir  d'avoir  chassé 
ses  oppresseurs. 

Il  est  vrai  que  les  Maures  et  les  Arabes  raisonnent  peu  ; 
mais  ils  voient  clair,  et  ces  fêtes  ne  sont  guère  propres  à 
leur  donner  une  idée  avantageuse  de  notre  supériorité 
morale.  Tout  ne  s'y  passe  pas  fort  majestueusement  à 
Paris;  à  Alger,  c'est  pire.  Sur  un  coin  de  la  place  du 
Gouvernement  dansaient  quelques  misérables  mczabites 
en  costumes  de  femmes.  La  foule  y  paraissait  prendre 
plaisir,  mais  je  vous  assure  qu'il  n'y  a  point  de  sergent 
de  ville  commis  à  la  protection  des  mœurs  dans  les  bals 
masqués  de  Paris  ,  qui  ne  se  fût  scandalisé  de  ces  infâmes 
contorsions  qu'ici  la  police  autorise ,  et  que  peut-être  elle 
soudoie.  Il  faut  avoir  étrangement  perdu  le  sens  chrétien 
et  le  sens  moral  pour  qu'un  pareil  spectacle  ne  révolte 
pas.  On  m'a  dit ,  comme  je  m'en  indignais ,  que  ce  n'était 
la  qu'un  abrégé  de  ces  danses  mauresques  où  souvent  les 


344  LES  FRANÇAIS 

autorités  civiles  et  militaires,  et  les  princes  eux-mêmes, 
assistent  officiellement.  Soit!  C'est  triste! 

Au-dessus  des  mozabites,  sur  une  corte  tendue  dans  les 
airs ,  un  homme ,  en  troubadour  du  moyen  âge  ,  et  une 
femme,  un  chrétien  et  une  chrétienne,  faisaient  des  ca- 
brioles terribles.  Vous  m'accuserez  de  fanatisme,  mon 
cher  ami,  mais,  je  l'avoue,  ce  m'était  une  douleur,  et 
une  douleur  poignante ,  de  voir  deux  êtres  baptisés  se 
livrer  à  ce  métier  pour  divertir  toute  cette  canaille  mu- 
sulmane qui  regardait  gravement.  Si  j'étais  gouverneur 
de  l'Algérie,  j'interdirais  sévèrement  aux  chrétiens  ces 
fonctions  immondes  ;  ce  serait  une  des  premières  choses 
à  quoi  j'emploierais  mon  pouvoir.  Je  ne  voudrais  pas  que 
ma  foi  fût  déshonorée  dans  la  personne  de  tous  ces  cou- 
reurs d'aventures ,  qui  font ,  pour  gagner  quelques  pièces 
d'argent,  ce  qu'un  Turc  et  ce  qu'un  Maure  n'auraient 
jamais  voulu  faire. 

Je  vous  passe  les  mâts  de  cocagne,  les  tourniquets ,  les 
lampions,  le  théâtre  populaire,  où  j'ai  reconnu  de  loin 
que  deux  gendarmes  bafouaient  un  maire  de  village  ; 
vous  connaissez  ces  amusements  d'un  grand  peuple.  Ve- 
nez voir  par  ici  de  la  couleur  locale  ;  voici  la  danse  des 
nègres,  beaucoup  plus  décente  que  celle  des  mozabites, 
et  beaucoup  plus  divertissante.  On  ne  saurait  s'amuser 
d'une  manière  plus  africaine  et  plus  enragée.  Sous  ce  so- 
leil dévorant,  quinze  ou  vingt  citoyens  du  Sennaar,  noirs 
comme  des  diables ,  trempés  de  sueur,  enfarinés  de  pous- 
sière, sautent  à  se  briser  l'échiné,  aux  sons  de  la  plus 
furieuse  musique  qui  fût  jamais.  L'un  d'eux  frappe  de 
toute  sa  force  sur  un  monstrueux  tambour,  les  autres 
font  sonner  des  castagnettes  de  fer  que  vous  prendriez 
pour  d'honnêtes  casseroles  si  elles  vous  étaient  présen- 


EN  ALGÉRIE.  545 

tées.  Il  n'y  a  point  de  flûte  à  l'opéra  qui  charme  au- 
tant ces  oreilles  noires ,  et  Tulou  serait  méprisé  s'il  venait 
ici  offrir  son  talent.  Pourtant  ce  n'est  rien  encore  que  la 
musique,  il  faut  voir  ces  figures,  ces  tètes  rasées,  ces  pe- 
tits yeux ,  ces  larges  lèvres  et  ces  plus  larges  bouches,  dé- 
mesurément ouvertes  par  un  rire  de  béatitude.  Pour 
l'amour  du  grotesque ,  allez  trouver  un  nègre  et  faites- 
lui  plaisir,  afin  que  vous  puissiez  voir  un  nègre  content , 
car  c'est  la  plus  plaisante  chose  du  monde.  jXéanmoins  la 
vue  de  cette  grande  danse  fatigue  à  la  longue ,  mais  il  n'y 
a  point  d'hypocondrie  qui  puisse  tenir  contre  la  danse 
des  petits  bâtons ,  dont  je  regrette  de  ne  pouvoir  vous  don- 
ner le  nom  technique.  Les  danseurs  se  mettent  en  rond. 
Chacun  d'eux  est  armé  d'un  petit  bout  de  bois  équivalent 
à  une  baguette  de  tambour,  dont  il  frappe  alternativement 
sur  le  bâton  de  celui  qui  le  précède  et  sur  le  bâton  de  ce- 
lui qui  le  suit.  On  va  lentement  d'abord ,  et  d'un  air 
grave  qui  a  bien  son  mérite ,  vu  la  physionomie  des  ac- 
teurs; mais  la  musique  s'anime,  il  faut  s'animer  avec 
elle ,  et  chacun  alors ,  pourvu  qu'il  donne  son  coup  et 
garde  son  rang ,  peut  faire  de  ses  bras ,  de  ses  jambes ,  de 
son  corps,  ce  que  bon  lui  semble.  L'inspiration  du  moment 
est  la  seule  règle  des  poses  ;  vous  ne  pouvez  imaginer  ce 
qui  en  résulte  ;  cela  dépasse  toutes  les  rondes  du  sabbat  et 
toutes  les  chinoiseries  possibles.  Les  uns  sautent  comme 
des  grenouilles,  les  autresfrétillent  comme  des  couleuvres. 
Il  y  en  a  qui  prennent  des  airs  enfantins,  il  y  en  a  qui  exécu- 
tent leurs  sauts  de  carpe  avec  une  gravité  magistrale.  Bref, 
heureux  le  roi  de  Tombouctou ,  s'il  connaît  son  bonheur  ! 
Revenons  à  la  haute  civilisation,  qui  danse  tout  comme 
la  sauvagerie ,  et  franchissons  des  considérations  philo- 
sophiques dont  les  humanitaires  du  xvme  siècle  ne  se  se- 


546  LES  FRANÇAIS 

raient  pas  abstenus  en  pareille  rencontre.  Voyez -vous 
Jean-Jacques  Rousseau  prenant  feu  à  cette  ressemblance, 
et  Diderot ,  et  Voltaire ,  et  les  cent  géomètres  de  l'Ency- 
clopédie, chacun  à  sa  manière ,  s'escrimant  pour  prouver 
que  rien  ne  ressemble  au  blanc  comme  le  noir,  car  ils 
témoignent  tous  deux  leurs  joies  par  des  danses;  donc... 
Kt  tout  y  passe ,  lois,  coutumes,  religion.  Trop  heureux 
le  brahmine  catholique,  si  l'on  ne  finit  pas  par  démontrer 
qu'il  est  très -inférieur  au  prêtre  des  fétiches  :  il  me  semble 
que  je  les  entends.  Mais  puisque  la  mode  en  est  aujour- 
d'hui méprisée,  laissons-les  où  ils  sont,  et  concédons-leur 
la  moitié  de  ce  qu'ils  ont  dit.  Dans  le  fond  je  pense, 
comme  eux ,  que  les  barbares  et  les  sauvages  ont  de  quoi 
nous  répondre ,  tant  que  nous  ne  leur  montrons  pas  cette 
croyance  que  nous  dédaignons  si  fort,  et  qui  fait  notre 
seule  supériorité.  Je  voudrais  qu'on  me  put  dire  en  quoi 
le  menuet  mérite  plus  d'honneur  que  la  danse  des  petits 
bâtons. 

Le  gouverneur,  se  pliant  à  l'usage,  a  donné  un  grand 
bal  où  l'on  a  invité  toute  la  population  présentable  d'Al- 
ger. On  y  voyait  un  mufti ,  des  cadis,  des  imans,  un  rab- 
bin ,  le  président  du  consistoire ,  des  commissaires  de 
police,  des  juges,  des  mulâtres,  des  Juifs,  des  hommes 
de  lettres,  des  Turcs,  des  Arabes,  des  Maures,  un  des- 
cendant des  Zegris  de  M.  de  Chateaubriand,  des  Prus- 
siens, des  Anglaises,  etc.,  etc.  ;  je  n'aurais  jamais  lini.  Il 
s'y  trouvait,  vous  le  pensez  bien,  une  quantité  d'épau- 
lettes  de  toutes  graines;  les  civils  mêmes,  comme  disent 
ces  messieurs  militaires,  s'en  étaient  chargés  autant  qu'iis 
avaient  pu  ;  et  vraiment  ici  la  garde  nationale  est  sur  un 
tel  pied  de  guerre,  qu'on  peut  lui  pardonner  l'attirail 
Les  Juifs  étaient  arrivés  les  premiers,  conduisant  leurs 


EN  ALGÉRIE.  3i7 

femmes  au  regard  humble,  couvertes  de  diamants.  Les 
toilettes  européennes  ne  sentaient  point  du  tout  leur  pro- 
vince :  Alger,  malgré  les  diligences  et  les  chemins  de  fer, 
est  plus  près  de  Paris  que  Pontoise  ou  Chartres.  La  mu- 
sique jouait  des  airs  de  France  ;  le  coup  d'oeil  ne  manquait 
pas  de  charme. 

Le  théâtre  était  bien  disposé  pour  la  fête.  On  avait  élevé 
à  la  hauteur  du  premier  étage  un  plancher  qui,  joignant 
entre  elles  les  quatre  galeries  intérieures,  formait  un  vaste 
plain-pied,  où  d'élégantes  colonnettes  de  marbre,  tra- 
vaillées et  dorées,  traçaient  le  salon  de  danse ,  recouvert 
d'un  dôme  de  pavillons  aux  couleurs  de  tous  les  pays  eu  • 
ropéens  :  les  barres  d'Angleterre,  les  étoiles  américaines, 
l'aigle  d'Autriche,  la  croix  des  cantons  helvétiques,  l'aigle 
de  Russie  ,  et  même  les  clefs  de  Rome  ,  s'unissaient  sur 
les  têtes  de  ces  pacifiques  danseurs.  Des  guirlandes  vertes 
reliaient  les  colonnes  de  marbre  encore  surmontées  du 
croissant  doré,  et  venaient,  aux  quatre  angles,  se  ratta- 
cher à  des  iaisceaux  tricolores ,  où  les  marins ,  qui  sont 
très-entendus  en  ces  sortes  de  choses,  et  qu'on  avait  char- 
gés de  toute  la  décoration  ,  s'étaient  empressés  de  mêler 
de  petites  gerbes  de  lauriers-roses,  non  sans  quelque  vel- 
léité d'allégorie.  Les  Hadjoutes,  il  est  vrai ,  gâtent  encore 
la  plaine ,  mais  ils  ne  la  gâteront  pas  toujours.  Les  gale- 
ries restaient  lihres  pour  les  sièges  des  dames  et  la  circu- 
lation des  invités  graves  ou  gros,  ce  qui ,  dans  un  bal, 
revient  au  même.  Ces  personnages,  desquels  je  faisais 
partie  ,  avaient  encore,  pour  se  livrer  aux  charmes  de  la 
causerie  et  du  jeu ,  deux  grands  salons  qui  se  trouvent  de 
chaque  côté  au  niveau  de  la  salle  de  bal ,  et  qui  ont  con- 
servé presque  entièrement  leur  caractère  algérien ,  c'est- 
à-dire  qu'ils  sont  revêtus  de  porcelaines  aux  couleurs 


Ô48  LES  FRANÇAIS 

brillantes ,  de  boiseries ,  de  plafonds  sculptés  et  dorés  ,  et 
que,  pour  tous  meubles ,  les  sofas  y  abondent.  Enfin ,  con- 
tiguë  et  parallèle  à  l'un  de  ces  salons,  s'ouvrait  une  large 
et  vaste  terrasse,  où  l'on  jouissait  en  liberté  de  l'air  frais 
de  la  nuit ,  de  la  limpidité  du  ciel ,  du  bruit ,  de  la  vue  et 
de  l'odeur  de  la  mer.  Ah  !  ceci  était  beau  !  pour  plafond 
la  voûte  étoilée ,  et  quelles  étoiles  !  pour  lustre  la  lune ,  et 
j'ai  fort  envie  de  dire  :  Quelle  lune  !  Je  ne  veux  point  vous 
la  décrire,  faute  d'objet  de  comparaison.  Mon  cher  ami, 
votre  lune  d'Europe  ne  vaut  rien ,  et  quel  que  soit  l'an- 
cien goût  que  j'aie  eu  pour  elle,  c'est  fini,  mon  cœur  in 
constant  appartient  à  la  lune  d'Alger. 

C'était  vraiment  quelque  chose  d'original  et  de  char- 
mant à  voir  de  cette  terrasse,  que  ces  trois  salons  où  pas- 
saient, dans  une  douce  lumière  et  dans  un  bruit  harmo- 
nieux ,  toutes  sortes  d'uniformes ,  toutes  sortes  de  pa- 
rures, des  fronts  chauves  et  cicatrisés  dans  les  batailles, 
des  fronts  jeunes  et  chargés  de  fleurs,  d'autres  fronts 
chargés  d'énormes  turbans. 

Je  regardais,  et  j'étais  obsédé  de  souvenirs  confus;  je 
me  creusais  la  tète  pour  découvrir  où  j'avais  déjà  vu 
quelque  chose  de  semblable.  Enfin  je  trouvai  ce  que  je 
cherchais  ;  j'ose  à  peine  vous  le  dire.  C'était  à  Paris,  il  y  a 
bien  longtemps ,  dans  un  mélodrame  dont  je  serais  fort 
embarrassé  de  vous  donner  le  nom  ;  mais  la  scène  se 
passe  à  Venise.  Rien  n'y  manquait,  ni  la  musique,  ni  les 
femmes,  ni  les  fleurs,  ni  les  déguisements.  Voici  Shylock, 
voici  Othello,  voici  le  barigel ,  voici  la  terrasse  voisine  de 
la  mer,  où  les  personnages  importants  se  retirent  pour 
conspirer  à  voix  basse  au  bruit  des  flûtes  et  des  violons  ; 
rubrique  théâtrale  d'un  effet  sûr,  à  ce  que  je  pense,  car 
elle  est  souvent  employée.  Voyons  donc  :  ne  se  trame -t-il 


EN  ALGÉRIE.  349 

pas  ici  de  mauvais  desseins?  La  barbe  et  le  turban  de  ce 
mufti  pourraient  voiler  de  noirs  mystères  : 

La  Savoie  et  son  duc  sont  pleins  de  précipices  !... 

Je  m'amusai  tout  seul  un  bon  moment  de  cette  bouffon- 
nerie, quoique  je  n'eusse  pas  lieu  d'être  très-fier  de  mon 
rôle,  puisque,  dans  le  drame  que  je  me  plaisais  à  con- 
struire, je  n'étais  qu'un  comparse.  Mais  j'ai  assez  vécu 
pour  qu'une  pareille  assimilation  ne  révolte  plus  ma  va- 
nité. Dans  les  grandes  affaires  de  ce  monde,  le  comparse 
est  le  personnage  favorisé  du  ciel;  seul  il  n'a  rien  à 
craindre  du  spectateur;  il  lui  importe  peu  que  la  pièce 
soit  applaudie  ou  sifflée  ;  laissant  l'aventure  à  la  moitié 
de  son  cours ,  il  peut  rentrer  paisiblement  chez  lui  long- 
temps avant  qu'on  baisse  le  rideau. 

C'était  ce  que  je  me  disposais  à  faire,  car  le  bal,  que 
j'aimai  naïvement,  n'a  plus  aujourd'hui  le  grand  secret 
de  me  faire  battre  le  cœur.  Que  de  folies  dont  nous  guérit 
le  temps ,  quand  nous  voulons  un  peu  nous  prêter  à  ses 
merveilleuses  cures  !  Je  dis  le  temps  ;  je  ne  puis  croire 
qu'un  plus  grand  médecin  soit  nécessaire  pour  arracher 
du  cœur  d'un  homme  jusqu'au  moindre  penchant  pour 
la  parfaite  puérilité  de  ces  jeux  du  monde.  Est-il  besoin 
d'être  chrétien  pour  se  dire  que  dans  un  moment  les  bou- 
gies seront  éteintes,  le  rideau  baissé,  que  tout  ce  qu'on 
pourra  voir  ne  vaut  pas  une  heure  d'étude  ou  de  sommeil, 
et  que  quitter  la  comédie  avant  la  fin ,  c'est  la  quitter  au 
beau  moment? 

Je  fus  arrêté  dans  mon  mouvement  de  retraite  par  un 
jeune  officier,  qui  me  demanda  s'il  était  vrai  qu'un  fort 
parti  d'Hadjoutes  se  fût  avancé  jusque  auprès  de  Dely- 
Ibrahim  et  eût  enlevé  des  habitants.  Ce  bruit  n'était  pas 


350  LES  FRANÇAIS 

fondé,  mais  il  n'avait  rien  d'invraisemblable.  «  Eh  bien  ! 
dis-je  à  mon  questionneur,  jeune  capitaine  fort  expéri- 
menté et  fort  brave ,  si  l'on  vous  ordonnait  de  monter 
tout  de  suite  à  cheval  ?  —  Ah  !  s'écria-t-il ,  je  le  voudrais 
bien  !    Je  préviendrais  ma  danseuse  ,   et  j'aurais  tout 
d'abord  le  plaisir  de  fumer  un  cigare ,  ce  que  je  ne  puis 
faire  ici.  En  une  heure  je  serais  au  milieu  de  la  plaine, 
dans  les  herbes ,  dans  les  broussailles ,  dans  le  pays  sau- 
vage. Plus  de  dames  parées ,  plus  de  musique  et  plus  de 
danse,  plus  de  maison,  pas  même  un  abri ,  pas  même  un 
arbre;  mais,  filant  à  pas  de  loup  par  les  ravins  les  plus 
sombres,  je  surprendrais  peut-être  l'ennemi  :  deux  ou 
trois  cents  cavaliers,  autant  de  piétons;...  la  bonne  au- 
baine !  Feu  sur  tout  cela  !  un  bon  feu  bien  nourri ,  qui 
en  couche  par  terre ,  pour  commencer,  un  joli  petit  pelo- 
ton. Ils  ripostent;  mais  nous  courons  dessus  à  l'arme 
blanche ,    principe  Bugeaud  ;    nous  pénétrons  dans  la 
masse,  et  à  coups  de  sabre  on  en  pique ,  on  en  coupe,  on 
en  tue  jusqu'à  s'engourdir  les  bras.  Ils  crient,  ils  deman- 
dent grâce  :  point  de  grâce  à  ces  pouilleux-là  !  Les  che- 
vaux se  cabrent  en  piétinant  sur  les  blessés  et  sur  les 
morts;  on  tue  toujours.  Enfin  ils  disparaissent,  on  ne 
peut  plus  les  atteindre  ;  nous  revenons  vainqueurs.  Je 
suis  mis  à  l'ordre  de  l'armée,  j'avance  d'un  cran  et  je 
demande  à  recommencer.  Voilà  ,  marabout!  —  H  y  a  une 
autre  chance ,  ajoutai-je.  —  On  sait  cela,  reprit-il.  Je  suis 
mortellement  blessé  ,  comme  l'autre  jour  Brocqueville? 
Alors  on  sauve  ma  tète ,  si  on  le  peut  ;  on  me  porte  à  l'hô- 
pital, j'y  meurs ,  tout  est  dit.  » 

11  me  quitta  sur  un  appel  de  l'orchestre,  et  un  moment 
après  je  le  vis  valser. 

Tout  est  dit!   Pauvres  aimables  fous'  Mais  j'aime  en- 


EN  ALGÉRIE.  351 

core  mieux  cela ,  mon  ami;  oui,  j'aime  mieux  cette  féro- 
cité naïve  et  cette  soif  d'avancer  a  travers  le  sang ,  en 
jouant  sa  vie,  que  l'adresse  de  ces  filous  qui  n'ont  qu'une 
brutalité  d'esprit  impuissante  à  surmonter  la  couardise 
de  leur  cœur.  Il  y  en  a  aussi  de  ceux-là  sous  l'épaulette, 
car  l'épaulette  ne  donne  pas  plus  le  courage  que  l'habit 
d'académicien  ne  donne  le  style,  et  que  la  soutane  ne 
donne  la  vertu.  Ce  sont  surtout  ces  chacals  qui  sont  cruels, 
et  qui,  ne  parlant  que  de  tuer  toujours,  excitent  la  bra- 
voure des  autres  à  faire  ce  qu'ils  ne  font  pas  :  ils  s'arran- 
gent, eux,  pour  ne  paraître  là  où  l'on  tue  qu'après  qu'il 
n'y  a  plus  rien  à  tuer.  Ils  sont  bien  ,  à  mon  sens,  les  plus 
odieux  des  hommes ,  et  je  ne  sais  rien  dans  l'univers  qui 
m'inspire  autant  d'horreur.  Je  supporte  plus  volontiers, 
je  l'avoue,  le  petit  renard  civil,  qui  fait  sa  route  eu  gants 
jaunes  dans  les  salons  et  dans  les  boudoirs.  Celui-là  aussi 
veut  avancer,  et  Dieu  sait  quels  moyens  il  y  emploie  ; 
mais  du  moins  il  n'est  pas  carnassier  et  anthropophage 
comme  ces  hyènes  en  habit  décoré. 

Voilà  ce  que  c'est  qu'un  bal  en  Algérie,  et  les  joyeux 
propos  qu'on  y  tient  ;  car  n'allez  pas  vous  imaginer  qu'on 
parle  autrement  dans  les  temps  de  repos  de  la  contre- 
danse. Le  militaire  se  présente  aux  dames  comme  un  être 
intéressant,  tout  près  d'être  fauché  dans  sa  fleur,  ce  qui 
les  attendrit  extrêmement  pour  la  plupart.  Quand  j'étais 
tout  jeune,  je  voyais  jouer  beaucoup  de  vaudevilles;  ce 
fut  du  parterre  des  théâtres  que  j'appris  d'abord  à  con- 
naître le  monde.  A  la  longue ,  il  me  sembla  que  ces  pein- 
tures ,  qui  m'avaient  d'abord  plu  extrêmement ,  étaient 
par  trop  fades  et  nigaudes,  et  ne  pouvaient  être  vraies. 
J'ai  vu  le  vrai  monde,  et  je  suis  revenu  sur  mon  juge- 
ment :  le  vrai  monde  ressemble  infiniment  au  vaudeville, 


352  LES  FRANÇAIS 

c'est  à  s'y  méprendre,  et  j'y  bâille,  comme  j'avais  fini  par 
bâiller  aux  entretiens  des  acteurs.  Vous  vous  rappelez 
cette  histoire  grecque  d'un  peintre  si  excellent  dans  son 
art,  que  les  oiseaux  s'y  trompaient  et  venaient  becque- 
ter les  fruits  imités  par  son  pinceau.  Pauvres  acteurs  , 
pauvre  monde,  à  quoi  perdez-vous  le  temps  !  Encore  s'ils 
s'amusaient!  Mais  j'ai  vu  la  coulisse,  et,  pour  un  que 
son  rôle  divertit  ou  plutôt  enivre ,  cinquante  et  cent  sont 
assommés  du  leur.  Ce  fard  et  ces  parures  trompent  à 
peine  quelques  enfants ,  ils  ne  déguisent  à  celui  qui  les 
porte  ni  sa  faiblesse,  ni  ses  infirmités,  ni  sa  misère; 
ce  sourire  n'endort  même  pas  des  angoisses  toujours 
vives;  personne  ne  s'abuse,  personne  n'espère  rompre  le 
triomphe  cruel  du  lendemain.  Que  fait-on?  Le  plus  inu- 
tile des  mensonges  :  on  se  ment  à  soi-même ,  on  cherche 
le  bonheur  où  l'on  sait  bien  qu'il  n'est  plus.  Mais  au  fond 
de  cette  folie  git  une  lâcheté  sans  bornes  :  on  voudrait 
aimer  ces  tromperies  parce  qu'on  ne  veut  pas  aimer  la 
vérité.  Est-ce  que  je  suis  trop  sévère?  Je  pourrais  le  croire 
si  j'avais  moins  longtemps  vécu.  C'est  de  bonne  foi  que  je 
parle.  Ceux  qui  touchent  à  la  trentième  année,  et  qui  vrai- 
ment se  plaisent  aux  chimères  de  la  jeunesse,  je  n'ai  pas 
leur  secret.  Un  homme,  lorsqu'il  a  passé  vingt-six  ans, 
connaît  la  vie  et  la  mort ,  il  est  déjà  mort  une  fois  ;  les  sou- 
venirs de  son  existence  première  le  servent  bien  mal  s'il 
entreprend  de  la  recommencer.  Je  ne  dis  pas  qu'il  n'a  ni 
esprit  ni  cœur,  je  dis  qu'une  grande  lumière  a  été  refusée 
à  son  cœur  et  à  son  esprit .  Est  ce  qu'il  ne  se  demande  donc 
jamais  ce  qui  lui  reste  de  tant  de  coupes  épuisées?  Est-ce 
qu'il  n'a  rien  vu  se  faner,  mourir  et  disparaître?  Est-ce 
qu'il  n'a  pas  besoin  de  faire  quelque  chose  de  sérieux ,  de 
croire  à  quelque  chose  d'éternel? 


XXVII 


MOSTACANEM  ET  SON  CURÉ. 


Mostaganem  ,  d'où  l'armée  devait  partir  pour  aller  à 
Tegdempt  et  à  Mascara,  couronne  une  falaise  au  bord  de 
la  mer.  On  ne  pénètre  dans  la  ville  qu'après  avoir  péni- 
blement gravi  une  montée  sablonneuse  dont  le  sol  se 
meut  et  cède  sous  les  pas.  La  nuit  commençait  lorsque 
nous  débarquâmes  au  moment  même  où  la  colonne  du 
général  de  Lamoricière  arrivait  d'Oran.  Quinze  mille 
hommes,  deux  milliers  de  chevaux  soulevaient,  en  pié- 
tinant sur  la  plage ,  un  nuage  de  poussière  ,  au  milieu 
duquel  s'allumaient  les  feux  du  bivouac.  Le  canon  saluait 
l'arrivée  du  gouverneur ,  les  clairons  sonnaient ,  on  en- 
tendait mugir  des  bœufs,  hennir  des  chevaux,  chanter 
et  jurer  des  voix  humaines.  Je  m'abandonnai ,  selon  l'u- 
sage, à  mes  deux  guides,  MM.  Roche  et  Vergé,  qui  pro- 
mettaient de  trouver  non  un  lit ,  non  un  logement ,  mais 
une  place  quelconque  où  nous  pourrions  passer  la  nuit. 
Il  me  sembla  que  c'était  beaucoup  s'engager,  à  moins  que 
cette  place  ne  fût  dans  l'une  des  rues  de  la  ville;  encore 
n'eùt-elle  pas  été  sûre ,  tant  était  grand  le  nombre  des 
soldats  de  toutes  armes  qui  se  remuaient  partout,  en  tous 
sens.  Cependant  je  gardai  pour  moi  mes  réflexions;  j'étais 
trop  habitué  à  me  trouver  bien  de  l'assistance  de  ces  ex- 
cellents amis.  Après  quelques  recherches,  je  les  vis  enfiler 

23 


354  LES  FRANÇAIS 

un  étroit  corridor ,  à  l'entrée  duquel  se  tenait  un  Maure , 
baragouinant  je  ne  sais  quels  mots  de  je  ne  savais  quelle 
langue,  qui  ne  me  paraissait  pas  être  celle  du  Coran. 
•  Entrez ,  mossiou  ,  me  dit-il  ;  trouveras  que  chose  chi- 
candard.  •>  Il  ajouta  deux  ou  trois  jurons  ;  je  vis  qu'il 
était  civilisé,  et  je  reconnus  le  français  de  la  conquête 
Au  même  instant  passa  dans  la  rue  un  costume  étrange , 
une  soutane  !  L'homme  qui  la  portait  s'approcha  de  moi , 
et  me  demanda  un  renseignement  sur  le  personnel  de 
l'état-major.  «  Monsieur  l'abbé ,  lui  dis-je  après  l'avoir 
satisfait,  je  n'ai  pas  l'honneur  d'être  connu  de  vous  ;  mais 
permettez-moi  de  vous  demander  comment  vous  êtes  ici , 
et  ce  que  vous  vêtes. — Hélas!  Monsieur,  me  répondit-il, 
je  suis  le  pauvre  curé  de  Mostaganem.  —  Que  Dieu  soit 
loué!  repris  je;  je  pourrai  donc  entendre  la  messe  de- 
main ?  >•  La  physionomie  du  bon  curé  me  laissa  voir  que 
je  ne  m'étais  pas  trompé ,  en  supposant  que  ma  demande 
lui  ferait  plaisir.  «  Oui ,  certes,  vous  pourrez  entendre  la 
mese  !  —  A  quelle  heure?  —  A  l'heure  qui  vous  plaira... 
car,  ajouta-t-il,  comme  s'il  n'avait  parlé  que  pour  lui ,  je 
puis  en  changer  l'heure  sans  déranger  les  fidèles.  —  Ainsi 
vous  m'attendrez?  —  Oui,  Monsieur.  —  Priez  pourmoi.» 
11  me  serra  la  main,  et  me  demanda  si  j'avais  un  logement. 
«  Je  coucherai  dans  cette  maison,  lui  dis-je.  —  Mon 
presbytère  est  bien  pauvre,  reprit-il  ;  mais  à  la  guerre 
comme  à  la  guerre  !  Nous  trouverions  encore  une  couver- 
ture, et  vous  pourriez  dormir  en  paix.  «  Je  le  remerciai,  et 
il  me  quitta,  tout  heureux  d'avoir  rencontré  un  Français, 
sur  quinze  mille ,  qui  se  proposât  d'assister  à  la  messe  le 
dimanche.  Le  moghrebin  civilisé  voulut  me  donner  un 
nouvel  échantillon  de  son  savoir  :  il  me  montra  le  prêtre 
qui  s'éloignait  :  «  Calotin  buono,  »  me  dit-il. 


EN  ALGÉRIE.  555 

Je  crois  que  s'il  n'avait  pas  dit  buono,  j'aurais  été  tenté 
de  lui  apprendre  militairement  à  rayer  l'autre  mot  de  son 
vocabulaire. 

J'entrai  dans  une  salle  mal  éclairée ,  encore  obscurcie 
par  la  fumée  des  pipes  et  des  cigares ,  remplie  de  jeunes 
officiers,  les  uns  à  demi  déshabillés,  les  autres  presque 
entièrement  nus ,  les  autres  enveloppés  de  linges  blancs 
qui  leur  donnaient  un  air  de  fantômes.  Mais  jamais  fan- 
tômes ne  furent  de  meilleure  humeur.  C'étaient  des  excla- 
mations, des  rires,  des  embrassements  qui  se  renouve- 
laient sans  cesse.  Séparés  par  les  mouvements  de  la  guerre, 
tous  ces  jeunes  gens  se  réjouissaient  de  se  retrouver  là. 
Que  de  choses  à  se  raconter  !  Plusieurs  ne  s'étaient  pas 
vus  depuis  leur  sortie  de  l'école.  On  se  parlait  de  la  France 
et  d'Alger,  on  se  demandait  des  nouvelles  des  anciens  ca- 
marades ,  et,  tout  en  causant,  chacun  avisait  à  simplifier 
son  costume.  De  temps  en  temps  un  grand  gaillard  cui- 
vré, couvert  pour  tout  vêtement  d'une  ceinture  humide, 
apparaissait  au  fond  de  la  salle  ,  et  deux  ou  trois  de  ces 
hommes  déshabillés  ,  abandonnant  la  conversation  ,  le 
suivaient  dans  un  couloir  obscur.  Où  étions-nous  ?  Je  le 
demandai  ;  on  profita  de  mon  ignorance  pour  en  rire. 
Enfin  ce  fut  notre  tour  d'accompagner  le  Maure  mysté- 
rieux. Après  avoir  traversé  un  corridor  assez  long  ,  dans 
lequel  régnait  une  vapeur  humide  et  chaude,  il  ouvrit 
une  porte  étroite.  Le  plus  étrange  spectacle  s'offrit  à  mes 
yeux  :  qu'on  se  figure  une  vaste  rotonde,  d'architecture 
mauresque ,  un  pavé  de  dalles  grises ,  une  vapeur  suffo- 
cante ,  semblable  au  plus  épais  brouillard  ;  et  dans  cette 
salle,  au  milieu  de  cette  vapeur,  étendus,  immobiles  et 
nus  sur  ces  dalles  grises,  dix  ou  douze  individus ,  autour 
de  chacun  desquels  un  ou  deux  hommes,  couverts  d'un 


556  LES  FRANÇAIS 

léger  caleçon ,  se  livraient  à  la  plus  singulière  occupation 
du  monde ,  les  frottant ,  les  retournant  sur  le  dos ,  sur  le 
ventre  ;  leur  étendant  les  bras,  les  refermant,  leur  faisant 
craquer  les  membres ,  les  pétrissant  enfin  comme  une  pâte 
qu'on  allonge,  qu'on  arrondit,  qu'on  élargit,  qu'on  replie 
sur  elle-même,  et  qu'on  étend  de  nouveau.  Cette  gymnas- 
tique effrayante  était  un  bain.  On  me  coucha  sur  la  dalle 
comme  les  autres,  et  je  fis  ainsi,  sans  le  vouloir,  l'expé- 
rience du  bain  maure,  dont  je  m'étais  toujours  peu  soucié. 
En  somme ,  l'opération ,  bien  qu'elle  s'accomplisse  avec 
décence,  n'a  rien  d'attrayant,  et  je  ne  m'explique  pas  l'es- 
time qu'en  font  nos  Français  :  cela  sent  son  pays  d'escla- 
vage ,  où  l'homme  est  attaché  à  l'homme  non  comme  un 
serviteur,  mais  comme  une  chose.  Un  chrétien  aura  tou- 
jours de  la  répugnance  à  se  faire  ainsi  frotter  et  nettoyer, 
n'étant  pas  malade ,  par  un  de  ses  semblables ,  que  cette 
besogne  semble  rendre  abject. 

Lorsqu'on  nous  eut  suffisamment  roulés ,  travaillés  , 
frottés ,  je  dirai  presque  étrillés  en  tous  sens ,  en  se  hâ- 
tant un  peu  (ce  dont  je  ne  fus  pas  fâché),  vu  le  nombre 
des  pratiques ,  on  nous  inonda  d'eau  chaude ,  puis  enfin 
on  nous  enveloppa  de  linges  secs ,  et  je  me  sentis  moulu , 
mais  aussi  très-désireux  de  me  reposer,  et  très-apte  à  bien 
goûter  le  plaisir  du  repos  :  c'est  l'effet  que  l'on  cherche.  Il 
était  près  de  minuit.  On  nous  donna  du  café,  une  pipe,  et 
l'on  nous  conduisit  dans  un  galetas ,  où  nous  n'eûmes 
plus  qu'à  dormir.  La  chose  eût  été  facile  sans  le  grand 
nombre  de  puces  qui  avaient  avant  nous  pris  possession 
du  réduit.  Roche  me  raconta  à  cette  occasion  que  certains 
camps  avaient  tellement  été  infestés  de  cette  vermine,  que 
nos  pauvres  soldats ,  ne  pouvant  s'en  défaire ,  en  étaient 
morts.  Je  saluai  l'aube  avec  une  véritable  joie.  Le  galetas 


EN  ALGÉRIE.  557 

donnait  sur  une  terrasse,  d'où  Mostaganem,  la  plaine  et  la 
mer  s'offraient  à  mes  yeux.  Ce  bel  horizon  me  fit  oublier 
la  fatigue  de  l'insomnie.  La  mer,  parfaitement  unie ,  re- 
flétait les  premières  clartés  d'un  beau  jour  ;  le  silence  le 
plus  profond  régnait  de  toutes  parts,  un  vent  léger  m'ap- 
portait de  la  campagne  une  fraîche  odeur  d'absinthe  et 
d'anis,  tout  était  immobile.  Quelques  cigognes  seulement, 
oiseaux  utiles,  mais  mieux  protégés  par  la  superstition 
populaire  que  par  leur  utilité  même,  commençaient  à 
voleter  sur  le  front  d'une  vieille  tour.  Je  comparai  en 
moi-même  cette  ville  pleine  de  soldats  à  un  canon  chargé 
à  mitraille  ;  objet  paisible  ,  près  duquel  les  oiseaux  vol- 
tigent en  chantant ,  et  qui ,  tout  à  l'heure  ,  va  éclater 
comme  le  tonnerre  et  vomir  le  feu  et  la  mort. 

Bientôt  la  diane  sonna  dans  le  camp,  tout  se  secoua  , 
tout  se  mit  en  mouvement.  Je  descendis  et  tâchai  de  dé- 
couvrir le  presbytère.  Les  rues  étaient  déjà  pleines  d'uni- 
formes, les  cabarets  déjà  ouverts.  Sur  soixante-quinze 
habitants  européens  que  comptait  il  y  a  quelques  mois 
Mostaganem  ,  il  y  avait  dix  cabarets  et  trois  cafetiers  ; 
le  nombre  en  est  probablement  plus  grand  aujourd'hui; 
ces  soixante- quinze  habitants  offraient  un  curieux  exem- 
ple de  la  manière  dont  se  forme  en  Algérie  la  population 
européenne  :  on  y  comptait  des  Français ,  des  Italiens . 
des  Espagnols,  des  Allemands,  des  Polonais,  des  Anglais, 
des  Belges,  enfiu  un  Hongrois.  Deux  Français  sont  inscrits 
à  la  colonne  des  professions  sous  le  titre  de  bacheliers  es 
lettres. 

Une  petite  fille  mahonnaise  m'indiqua  le  presbytère. 
J'y  trouvai  M.  l'abbé  G'Stalter,  qui  a  obtenu  du  gouver- 
neur général  la  permission  de  suivre  l'armée ,  et  le  bon 
curé,  ce  vieil  ami  de  la  veille,  qui,  tout  d'abord,  recon- 


358  LES  FRANÇAIS 

naissant  en  moi  un  chrétien,  m'avait  offert  son  humble 
toit.  Nous  nous  embrassâmes.  Comment  se  uomme-t-il? 
je  l'ignore.  C'est  le  pauvre  curé  de  Mostaganem ,  voilà 
son  nom.  Heureux  l'homme  qui  prend  le  nom  de  l'œuvre 
sainte  qu'il  accomplit  sur  la  terre  !  Sa  demeure  est  digne 
d'un  apôtre  :  un  maigre  lit,  quelques  volumes  sur  une 
planche ,  toute  sa  garde-robe  et  tout  son  linge  dans  un 
panier,toute  sa  vaisselle  sur  une  table  boiteuse,  où  il  reste 
assez  de  place  pour  écrire  ;  uu  crucifix  de  cuivre  à  la  mu- 
raille. 11  me  conduisit  à  l'église  pour  y  attendre  qu'il  se 
fût  préparé,  et  sonna  lui-même  sa  messe  en  agitant  une 
cloche  qui  se  rendait  à  Oran ,  et  qu'il  a  arrêtée  au  passage, 
espérant  qu'on  ne  la  lui  reprendrait  pas. 

L'église  de  Mostaganem  est  une  des  chambres  du  pres- 
bytère, la  plus  belle  il  est  vrai,  mais  telle  pourtant  qu'un 
étudiant  aurait  besoin  de  toute  sa  jeunesse  et  de  quelque 
philosophie  pour  s'y  trouver  à  l'aise.  Deux  chaises,  les 
deux  seules  chaises  qu'il  y  eût  dans  toute  la  maison  ,  en 
formaient  le  mobilier.  Hélas  !  souvent  il  y  en  a  une  de 
trop!  L'acanthe  qui  fleurit  en  mai,  et  qui  donne  une  longue 
grappe  de  fleurs  blanches  entourées  de  vertes  alvéoles , 
avait  fourni  des  bouquets  pour  parer  l'autel,  fait  d'une 
planche  accrochée  de  chaque  côté  à  la  paroi  de  l'étroite 
cellule.  Pas  de  tapis  sous  les  pieds  du  prêtre,  pas  de  pu- 
pitre pour  placer  le  missel,  deux  restes  de  bougies  dans 
des  chandeliers  de  fer.  0  Dieu  de  la  France,  quelle  pau- 
vreté ! 

Voilà  le  presbytère,  voilà  l'église,  voilà  l'autel,  voilà 
le  culte  ! 

Tandis  que  le  bon  curé  allait  et  venait ,  disposant  tout 
lui-même  avec  un  visage  paisible ,  je  l'admirais,  je  le  plai- 
gnais. Je  me  disais  qu'il  devait  envier  le  sort  des  mission- 


EN  ALGERIE.  559 

naires ,  car  les  consolations  que  le  missionnaire  trouve 
parmi  les  sauvages  ne  se  rencontrent  point  ici.  La  reli- 
gion n'y  est  ni  forte ,  ni  persécutée  ;  elle  est  méprisée , 
elle  est  jugée  inutile.  Ses  victoires  sont  d'obtenir,  pour 
célébrer  les  saints  mystères,  une  baraque  où  le  prêtre 
reste  seul  ;  d'amener  un  Européen  à  faire  réhabiliter  son 
mariage,  dont  il  ne  respectera  pas  mieux  la  dignité,  ou 
à  faire  baptiser  son  enfant,  qui  n'apprendra  pas  mieux  à 
prier.  Quant  à  éclairer  les  infidèles ,  on  le  lui  défend.  Il  y 
a  peu  d'injures  directes  à  craindre;  mais,  ô  mon  Dieu  ! 
quelles  plus  sanglantes  injures  pour  vos  prêtres  que  celles 
qui  vous  sont  adressées  sans  cesse!  Quel  supplice  plus 
cruel  que  de  voir  des  hommes  bien  élevés ,  instruits  sui- 
vant le  monde,  braves ,  généreux  souvent  et  doués  d'une 
àme  excellente,  sacrifier  tout  pour  le  monde  et  ne  vouloir 
jamais  rien  faire  pour  Dieu,  ni  pour  leur  éternité?  Cette 
indigente  chapelle,  combien  je  l'aurais  trouvée  riche  et 
opulente,  si  seulement  les  quinze  personnes  qu'elle  aurait 
pu  contenir  s'y  étaient  entassées!  Mais  j'y  restai  seul  à 
prier  pour  la  France.  La  messe  commença  ;  je  l'écoutai  en 
demandant  à  Dieu  de  toucher  tant  d'àmes  égarées.  Les 
paroles  latines  qui  frappaient  mon  oreille  me  donnaient 
quelque  espérance,  quand  je  songeais  à  la  longueur  des 
siècles  écoulées  depuis  le  jour  qu'elles  ont  cessé  de  reten- 
tir sur  ces  rivages ,  où  la  voix  sacerdotale  les  murmure 
de  nouveau  ;  puis  quelque  roulement  de  tambour  empor- 
tait cette  espérance,  en  me  rappelant  vers  quel  but  se 
tournent  les  cœurs;  et  je  sortis  percé  comme  d'un  glaive 
de  ces  paroles  du  dernier  évangile  :  «  In  propria  venit,et 
sui  eum  non  receperunt  :  11  est  venu  chez  soi,  et  les  siens 
ne  l'ont  pas  reçu  !  » 


XXIX 


Mon  cher  ami,  nous  voici  de  retour  après  une  campagne 
de  dix-sept  jours,  qui  a  eu  pour  résultat  la  destruction  de 
Tegdempt  et  l'occupation  de  Mascara.  Tegdempt  était  le 
principal  établissement  d'Abd-el-Kader,  qui  avait  cru  le 
placer  hors  de  l'atteinte  des  Français.  Il  y  avait  construit 
un  fort  et  quelques  maisons  assez  spacieuses.  Le  tout  n'est 
plus  aujourd'hui  qu'un  amas  de  décombres.  La  plupart 
des  maisons  ont  été  renversées ,  pour  ainsi  dire  a  coups 
de  pieds  ;  le  fort ,  plus  solidement  bâti ,  a  été  miné  en 
quelques  heures  et  s'est  écroulé  en  quelques  minutes. 
Rien  n'a  pour  ainsi  dire  été  défendu  :  mais  l'affaire  n'était 
pas  d'enlever  cette  bicoque,  c'était  d'y  arriver.  Le  gou- 
verneur a  voulu  montrer  qu'il  pourrait  aller  la  et  plus 
loin.  De  Tegdempt  il  a  conduit  à  Mascara  l'énorme  con- 
voi qu'il  j  voulait  laisser,  et  il  est  revenu  ici  après  avoir 
tout  ravagé  sur  le  long  chemin  qu'il  a  parcouru.  On  s'est 
peu  battu ,  et  bien  que  dans  les  diverses  occasions  où  ils 
ont  osé  attaquer  l'arrière-garde  de  l'armée  française ,  les 
Arabes  aient  perdu  assez  de  monde ,  ce  ne  sont  pas  ces 
pertes  qui  leur  seront  sensibles  ;  nos  malades  seront  peut- 
être  aussi  nombreux  que  leurs  blessés  ;  mais  les  moissons 
détruites,  mais  le  pays  sillonné  par  nos  colonnes  et  la 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  361 

crainte  de  nous  voir  revenir,  voilà  ce  qui  jette  parmi  eux 
le  trouble  et  l'irrésolution.  Il  est  à  croire  qu'Abd-el-Ka- 
der,  frappé  en  même  temps  sur  d'autres  points,  et  n'ayant 
plus  ces  villes  et  ces  châteaux  qui  le  rendaient  si  fort  dans 
le  pays,  ne  se  trouvera  plus  en  mesure  de  contraindre  à  la 
guerre  les  tribus  fatiguées  qui  voudraient  faire  la  paix. 
La  situation  de  ces  pauvres  tribus  est  vraiment  terrible  : 
d'un  côté,  le  général  Bugeaud  leur  dit  :  «  Vous  ne  labou- 
rerez pas;  ou,  si  vous  labourez,  vous  n'ensemencerez 
pas  ;  ou ,  si  vous  ensemencez,  vous  ne  moissonnerez  pas;  » 
et  il  se  montre  homme  à  tenir  sa  parole  ;  de  l'autre ,  Abd- 
el-Kader  crie  à  ceux  qui  traiteraient  avec  les  Français  qu'ils 
seront  damnés;  et,  pour  donner  plus  de  poids  à  ses  ana- 
thèmes ,  il  tombe  sur  eux  avec  ses  réguliers ,  les  ruine  et 
les  décime.  Les  Arabes  fèront-ils  un  énergique  et  persé- 
vérant effort  contre  nous?  se  soulèveront-ils  contre  leur 
sultan?  c'est  la  question.  En  même  temps  que  les  deux 
partis  les  menacent ,  ils  les  tentent.  Nous  leur  envoyons 
des  émissaires  qui  leur  promettent  notre  protection  con- 
tre l'émir:  l'émir  trompe  leur  crédulité  en  leur  jurant 
que  nous  n'en  pouvons  plus  ;  que  les  Chambres  sont  fa- 
tiguées de  donner  de  l'argent  pour  l'Algérie;  que  les  An- 
glais vont  nous  faire  la  guerre  en  Europe  ;  que ,  forcés  de 
nous  retirer,  nous  le  laisserons  plus  puissant  que  jamais, 
et  qu'alors  il  sera  sans  mesure  dans  ses  récompenses  et 
dans  ses  punitions.  Du  reste,  il  a  fait  d'immenses  et ,  jus- 
qu'à présent,  d'heureux  efforts  pour  empêcher  tout,  con- 
tact entre  les  populations  et  nous.  L'armée  a  marché  dix- 
sept  jours  sans  voir  venir  à  elle  un  seul  habitant  du  pays 
parcouru.  Elle  était  gardée  nuit  et  jour  par  un  réseau  de 
vedettes  qui  la  bloquaient  dans  sa  marche.  Heureusement 
ses  actes  parleront  assez  haut. 


562  LES  FRANÇAIS 

Je  termine  ici  mes  campagnes  ;  il  me  pousse  des  ailes 
au  cœur!  IN 'étant  attaché  à  l'Algérie  par  aucun  devoir, 
j'ai  besoin  de  revenir;  j'ai  besoin  de  prier  auprès  de  toi 
dans  nos  églises  honorées.  Mais,  avant  de  quitter  l'Afri- 
que, il  faut  que  je  te  parle  de  l'un  des  plus  rudes  enne- 
mis que  nous  y  combattions. 

Si  tu  veux  savoir  ce  que  c'est  que  la  nostalgie ,  ce  mal 
dupavsdontsouffreut  et  meurent  tant  de  pauvres  exilés,  je 
puis  tel'apprendre .  L'âme  s'ennuie  en  elle-même,  ne  prend 
plus  intérêt  à  rien  de  ce  qui  l'entoure,  se  sent  dans  une 
prison,  et,  pareille  à  l'oiseau  en  cage,  après  avoir  fait 
d'inutiles  efforts  pour  briser  ses  barreaux,  se  tapit  dans 
un  coin,  l'œil  fixé  sur  cet  espace  qu'elle  dévore,  sur  cet 
obstacle  qu'elle  maudit.  Aucune  séduction,  aucun  désir, 
aucun  besoin  ne  la  détourne  plus  de  sa  contemplation 
amère.  Bientôt  le  corps,  subjugué  par  cette  morne  fureur, 
se  fatigue,  languit,  s'épuise,  et  devient  lui-même  inca- 
pable de  tout  viril  effort.  On  fait  alors  des  rêves  de  mou- 
rant, des  rêves  pleins  de  désespoir,  d'injustice  et  de  dou- 
leur. On  se  trouve  abandonné  du  monde  ;  on  s'élève  en 
plaintes  contre  tous  ceux  que  l'on  aime  ;  on  les  accuse 
comme  s'ils  avaient  conspiré  cruellement  de  n'être  pas  là 
où  l'on  voudrait  les  voir,  comme  s'il  dépendait  d'eux  d'ap- 
paraître pour  nous  empêcher  de  mourir.  On  leur  demande 
pardon  un  instant  après ,  et  l'on  s'irrite  encore  parce 
qu'ils  ne  peuvent  pas  recevoir  cette  réparation  qu'on  pré- 
tend leur  faire  d'une  injure  qu'ils  n'ont  pas  connue.  Au- 
cune parole  n'exprimera  l'incomparable  énergie  avec  la- 
quelle la  pensée  du  malade  s'élance  vers  ces  êtres  si  chers 
qui  sont  si  loin.  Il  se  donne  un  funeste  soin  de  recher- 
cher tous  les  maux  qui  les  peuvent  frapper;  il  les  plaint 
sincèrement  de  ces  maux  imaginaires ,  puis  il  pense  qu'il 


EN  ALGERIE,  56^ 

s'inquiète  d'eux,  et  qu'ils  sont  indifférents.  Il  les  voit 
dans  la  paix,  dans  le  plaisir...  0  quelle  angoisse!  Et 
toujours  il  sent  son  pauvre  cœur  broyé  sous  cette  meule 
de  leur  infortune  ou  de  leur  oubli.  11  se  plaît  à  la  tourner 
lui-même  toujours;  il  l'arme  de  pointes  nouvelles,  il  la 
reud  plus  pesante,  jusqu'à  ce  que,  sous  cette  pression 
implacable ,  tout  refuge  soit  fermé  à  la  moindre  sensa- 
tion d'espérance  et  de  joie. 

Contre  toute  raison,  contre  toute  possibilité,  on  veut 
s'en  aller,  on  veut  retourner  aux  lieux  où  s'en  va  le  cœur, 
non  pas  dans  quelques  jours,  non  pas  demain ,  mais  au- 
jourd'hui, tout  de  suite,  à  L'instant.  Ce  serait  trop  d'at- 
tendre une  heure.  Hélas  !  Et  l'on  sait  qu'il  faut  attendre 
des  mois  entiers ,  des  années  même,  et ,  si  l'on  revient  du 
mal  dont  on  se  sent  frappé,  braver  mille  fois  la  mort  avant 
de  revoir  son  bien-aimé  pays  ! 

Point  de  consolation  pour  une  pareille  douleur,  point 
de  remède  contre  ce  noir  délire.  On  souffre ,  et  l'on  veut 
souffrir  ;  on  pleure ,  et  l'on  veut  pleurer  ;  on  est  fou  de 
tristesse,  et  l'on  ne  veut  qu'accroître  sa  tristesse  et  sa 
folie.  iNe  pouvant  fuir,  ne  pouvant  s'envoler,  on  se  fait 
une  joie  de  se  détruire  rapidement.  Mourir  est  une  espé- 
rance ;  on  échappera  du  moins  par  la  mort. 

^'attendez  aucun  secours  des  spectacles  nouveaux  que 
vous  feriez  voir  au  moribond.  Ou  ils  sont  différents  de 
ceux  qu'il  désire,  et,  lui  rendant  son  éloignement  plus 
sensible,  ils  excitent  son  dégoût  et  sou  ennui  jusqu'à  la 
rage  ;  ou ,  par  quelque  ressemblance ,  ravivant  ses  sou- 
venirs ,  ils  le  brûlent  et  l'écrasent  d'une  émotion  qu'il  ne 
peut  supporter.  «  Ah  !  mon  Dieu  !  disait  en  traversant  les 
moissons  du  Chélif  un  jeune  soldat  de  la  Beauce,  voilà  une 
haie  qui  ressemble  à  chez  nous  !...  Mais  où  est  notre  mai- 


364  LES  FRANÇAIS 

son?...  »  Et  si  la  maison  avait  paru,  qui  lui  aurait  mon- 
tré sa  mère? 

Tous  les  malheureux  qui ,  durant  le  cours  de  ces  mar- 
ches accablantes ,  se  retirent  à  l'écart  sans  rien  dire  à 
leurs  camarades ,  se  couchent  sur  le  chemin ,  et  se  font 
sauter  la  cervelle,  ne  sont  pas  des  hommes  fatigués: 
beaucoup  sont  des  nostalgiques.  Souvent,  le  matin,  au 
sortir  du  camp,  lorsque  les  premières  lueurs  du  jour  tei- 
gnaient l'horizon,  si  quelque  peu  d'herbe  se  trouvait  sous 
nos  pas,  si  quelques  arbustes  ornaient  le  ravin ,  si  le  vent 
frais  de  l'aurore,  en  passant  sur  les  moissons,  nous  ap- 
portait cette  bonne  odeur  qui  s'exhale  des  blés  mûrs ,  un 
frémissement  de  joie  épanouissait  mon  àme  et  me  faisait 
oublier  les  fatigues  du  sommeil.  Cette  nature  si  belle  à 
si  peu  de  frais  me  rappelait,  à  moi  heureux  de  ce  monde, 
des  courses  matinales  faites  au-devant  du  soleil,  en 
joyeuse  et  chère  compagnie.  J'oubliais  et  l'Afrique  et  la 
guerre,  et  les  pensées  tristes  qui  s'étaient  dirigées  vers 
toi,  mon  frère  absent  :  j'étais  en  France,  j'étais  en  des 
lieux  de  la  France  où  je  fus  heureux,  où  je  n'irai  plus. 
Mon  cheval  m'emportait  rapidement  jusqu'aux  lointains 
éclaireurs ,  et  la  trompette  qui  sonnait  derrière  nous  à 
l'avant-garde  me  semblait  un  écho  des  fanfares  de  mon 
cœur  content.  Mais  ce  plaisir,  comme  tant  d'autres,  trou- 
vait sa  prompte  fin;  cette  bouffée  passait,  je  songeais  à 
nos  pauvres  soldats.  Ce  qui  n'était  pour  moi  que  l'a- 
gréable souvenir  de  quelques  instants  heureux ,  ces  fraî- 
ches clartés  de  l'aube,  ces  brises  matinales,  ces  buis- 
sons couverts  de  rosée,  c'était  la  poignante  image  de  tous 
leurs  biens  perdus.  Ainsi  jadis  ils  se  mettaient  en  route 
le  matin,  non  le  fusil  sur  l'épaule,  non  le  sac  au  dos,  et 
d'un  pas  tyrannisé  par  le  tambour,  mais  avec  l'heureux 


EN  ALGÉRIE.  365 

sentiment  de  leur  liberté.  L'alouette  chantait,  ils  répon- 
daient au  chant  de  l'alouette  en  sifflant  gaiement  un  bon 
air  de  village  ;  ils  ne  portaient  que  la  faux  du  moissonneur 
ou  la  joyeuse  hotte  des  vendanges.  Ils  n'allaient  pas  au 
loin  affronter  la  mort  ou  des  blessures  pires  que  la  mort, 
pour  arriver  le  soir  au  lit  de  cailloux  d'un  bivouac  sans 
bois  et  sans  eau  ;  ils  étaient  assurés  de  retrouver  la  chau- 
mière ou  l'étable ,  et  le  paisible  sommeil  du  travailleur. 
Hélas  !  qu'on  est  heureux ,  après  une  journée  laborieuse , 
d'avoir  une  étable ,  et  devant  soi  quelques  couples  de 
bonnes  heures  à  bien  dormir,  sans  s'inquiéter  du  temps 
qu'il  fera  pendant  la  nuit  !  Je  les  regardais,  et,  quoique 
beaucoup  d'entre  eux  ,  peut-èlre  par  l'effet  de  mes  préoc- 
cupations, me  parussent  tristes ,  je  trouvais  qu'en  géné- 
ral ils  portaient  leur  peine  bien  courageusement.  Mais 
le  jour  s'avançait;  à  six  heures  du  matin  la  chaleur  était 
déjà  lourde.  On  avait  quitté  depuis  longtemps  l'oasis  du 
bivouac  ;  à  mesure  que  le  soleil  montait,  la  contrée  deve- 
nait aride  et  difficile.  11  fallait  traverser  des  gorges  étouf- 
fantes ,  franchir  des  montagnes  dépouillées ,  des  plaines 
de  sable  ou  de  pierres  roulantes,  des  espaces  sans  eau, 
sans  bois,  sans  végétation,  sans  limites.  Si  quelque  chose 
le  matin  avait  rappelé  le  pays ,  plus  rien  maintenant  dans 
ces  déserts  ne  ressemblait  à  la  France;  quelques  heures 
avaient  rétabli  toute  cette  distance  effroyable,  un  moment 
oubliée.  C'est  alors  que  le  désespoir  éclatait  dans  quel- 
ques-uns de  ces  pauvres  cœurs  ;  c'est  alors  qu'à  l'arrière- 
garde  on  avait  peine  à  rallier  les  traînards,  et  que  les 
officiers  couraient  tantôt  à  l'ambulance  demander  des  ca- 
colets,  tantôt  annoncer  au  colonel  qu'un  homme  de  leur 
compagnie  s'était  tué. 

C'est  alors  aussi  que  je  sentais  vivement  de  toute  la 


366  LES  FRANÇAIS 

chaleur  de  mon  àme ,  de  toute  la  force  de  ma  raison , 
combien,  aujourd'hui  plus  que  jamais,  la  société,  repré- 
sentée par  les  chefs  qu'elle  se  donne ,  commet  d'actes  in- 
humains, barbares,  criminels,  dont  elle  se  doute  à  peine, 
et  qu'il  n'est  guère  probable  que  Dieu  lui  pardonne  ce- 
pendant! J'ai  dit  qu'aucun  secours  n'était  possible  à  ces 
malheureux  atteints  du  mal  de  l'exil  et  de  la  captivité  ;  je 
me  suis  trompé.  11  est  un  secours  qui  pourrait  prévenir 
le  mal ,  le  guérir  peut-être  ;  c'est  le  seul  efficace,  et  je  n'ai 
pas  besoin  de  le  nommer  ;  mais  aucun  secours  ne  leur  est 
plus  refusé  que  celui-là  :  rien  ne  parle  de  Dieu  à  ceux  qui 
ne  l'ont  jamais  connu ,  rien  ne  le  rappelle  à  ceux  qui  l'ont 
oublié.  Les  chefs,  il  faut  bien  le  dire,  tristes  victimes  de 
l'éducation  que  reçoit  généralement  en  France  la  classe 
élevée,  n'éprouvant  nullement  eux-mêmes  le  besoin  d'une 
religion,  ou  ne  sachant  pas  qu'ils  l'éprouvent,  n'imagi- 
nent guère  que  la  religion  puisse  devenir  une  source  de 
force  et  de  courage,  une  consolation  pour  le  soldat.  M.  le 
général  Bugeaud  est,  je  crois,  le  premier  gouverneur  qui 
ait  permis  à  un  aumônier  de  suivre  les  grandes  expédi- 
tions. M.  l'abbé  G'Stalter  a  fait  cette  campagne.  On  n'a 
manqué  envers  lui  ni  de  politesse  ni  de  bienveillance, 
mais  on  aurait  pu  entourer  sa  mission  de  plus  de  facilités 
et  de  plus  d'honneurs  ;  on  aurait  pu  le  traiter  comme  un 
personnage  utile ,  au  lieu  de  le  considérer  comme  une  cu- 
riosité ,  de  l'accepter  comme  une  bouche  de  plus  dont  il 
fallait  grever  les  vivres  de  l'armée  pour  complaire  aux 
préjugés  de  l'évèque.  Grâces  soient  rendues  néanmoins  à 
la  bonne  volonté  du  vaillant  général  !  M.  G'Stalter  a  pu 
consoler  quelques  soldats  mourants,  il  en  a  empêché 
d'autres  de  mettre  fin  à  leurs  jours. 

Puisse  bientôt  venir  le  temps  où  nos  drapeaux,  qui  don- 


EN  ALGÉRIE.  367 

nent  tant  de  gloire,  seront  partout  accompagnés  de  cette 
voix ,  de  ce  pouvoir  qui  console  et  raffermit  ces  obscures 
victimes  de  la  splendeur  militaire.  Un  grand  acte  de  jus- 
tice sera  accompli  devant  Dieu,  devant  le  monde  lui- 
même,  lorsque,  bénis  par  le  prêtre,  ceux  qui  meurent 
sans  récompense,  sans  gloire,  sans  nom,  et  qui  vont 
disparaître  sans  laisser  même  un  tombeau  sur  la  terre 
étrangère  qui  les  aura  dévorés,  pourront  cependant  se 
consoler  de  mourir! 

Aveuglement  des  hommes  !  Dans  ces  marches  sans  fin , 
dans  ces  camps  désolés ,  dans  ces  garnisons  meurtrières , 
il  en  aurait  coûté  moins  pour  entretenir  des  prêtres  qui 
auraient  relevé  le  moral  des  soldats ,  qu'il  n'en  a  coûté 
pour  fournir  le  quart  du  vin  et  des  liqueurs  fortes  em- 
ployés à  les  abrutir,  et  cet  abrutissement  ne  les  a  sauvés 
ni  du  désespoir  ni  de  la  mort  ! 


XXX 


CONCLUSION. 


Depuis  l'époque  où  s'arrêtent  ces  souvenirs,  de  grandes 
choses  ont  été  accomplies  en  Algérie.  Pendant  la  secoude 
marche  sur  Mascara,  M.  le  général  Bugeaud  recevait  des 
lettres  écrites  au  nom  des  tribus  les  plus  importantes , 
probablement  sous  la  dictée  d'Abd-el-Kader,  dans  les- 
quelles on  étalait  avec  jactance  la  résolution  de  combattre 
éternellement  les  Français  (l).  L'émir  comptait  encore 
sur  sa  tactique  ;  il  espérait  fatiguer  l'intrépide  armée  dont 
il  avait  pu  jusque  alors  éviter  les  coups.  Ses  espérances  fu- 
rent déjouées  par  des  manœuvres  dont  l'habileté,  la  har- 
diesse et  la  persévérance  dépassèrent  tout  ce  qu'on  avait 
vu.  L'occupation  agissante  de  Mascara,  de  Tlemcen,  de 
Milianah  et  de  Médéah ,  établissant  dans  l'intérieur  des 
terres  le  centre  de  nos  opérations,  qui  n'avait  été  jusque- 
là  que  sur  certains  points  de  la  côte ,  déconcerta  les  plans 
de  l'ennemi.  A  force  d'intrépidité,  nos  soldats  montrèrent 
qu'ils  sauraient,  mieux  que  les  indigènes  eux-mêmes, 

(i)  Voyez  la  noie  5. 


LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE.  569 

supporter  les  difficultés  du  climat.  Ils  pénétrèrent  dans 
des  lieux ,  à  des  distances  où  les  Turcs  ne  s'étaient  jamais 
aventurés.  Il  n'y  eut  plus  de  repos,  plus  de  sécurité,  plus 
d'agriculture  possible.  Les  moissons  furent  ravagées,  les 
silos  (greniers  souterrains)  découverts  et  vidés  ;  enfin , 
plusieurs  fractions  de  tribus  nous  demandèrent  la  paix  et 
se  mirent  sous  notre  protection  :  ce  fut  le  signal  de  la 
ruine  de  l'émir.  Ces  premières  défections  en  entraînèrent 
d'autres  ;  nous  pûmes  protéger  nos  amis.  On  vit  ce  que 
personne ,  quelques  mois  auparavant ,  n'aurait  osé  espé- 
rer :  le  pays  lui-même  approvisionner  nos  garnisons ,  et 
les  Arabes  qui  avaient  le  mieux  combattu  pour  l'émir 
marcher  sous  nos  drapeaux. 

A  partirdece  jour,  Abd-el-Kader  fut  vaincu.  Le  besoin 
de  la  paix  parla  plus  haut  que  le  Coran  ;  on  avait  trouvé 
dans  le  livre  sacré  des  textes  qui  commandaient  de  nous 
faire  la  guerre  ;  on  y  en  trouva  qui  autorisaient ,  qui  exi- 
geaient presque  la  paix  et  la  soumission  au  vainqueur. 

Le  maréchal  Bugeaud ,  vainqueur  d'Abd-el  Kader  dans 
l'Algérie  et  vainqueur  de  l'empereur  du  Maroc  sur  les 
frontières  de  l'empire ,  a  pu  venir  en  France ,  et  toute  la 
France  l'a  entendu  raconter  avec  simplicité  ce  qu'il  avait 
fait.  Sa  position  ne  lui  a  pas  permis  de  dire  nettement  à 
quel  point  une  malheureuse  politique  a  fait  avorter  la 
victoire  de  l'Isly  et  celle  de  Tanger  ;  mais  on  l'a  compris , 
et  personne  ne  lui  a  imputé  des  torts  qui  n'étaient  pas  les 
siens.  On  s'est  plu  à  l'entourer  d'hommages.  Quelques 
esprits  jaloux  ont  seuls  trouvé  ces  hommages  excessifs. 
Ceux  qui  connaissent  la  véritable  situation  des  choses , 
et  qui  savent  combien  de  difficultés  de  tout  genre  étaient  à 
vaincre  et  ont  été  vaincues ,  ne  penseront  jamais  qu'on 
puisse  trop  honorer  l'homme  de  tète  et  de  cœur  qui  a 


570  LES  FRANÇAIS 

rendu  si  bravement  de  si  éminents  services  à  son  pays. 
Oui, c'est  peu  de  chose  que  la  bataille  de  l'Islv  comparée  à 
quelqu'une  de  ces  grandes  batailles  de  l'empire,  qui  ont 
à  peine  fait  autant  de  bruit  dans  le  monde.  C'est  peu 
de.  chose  si  l'on  compare  le  nombre  des  forces  engagées, 
la  valeur  matérielle  des  trophées,  les  morts  restés  sur  le 
terrain.  Mais  si  l'on  songe  à  l'audace  du  coup,  à  l'ha- 
bileté des  manœuvres,  à  la  difficulté  d'aller  chercher  si 
loin  l'ennemi,  à  la  difficulté  de  l'atteindre,  cette  bataille 
prend  la  glorieuse  place  qu'elle  doit  occuper  au  rang  de 
nos  belles  journées  militaires.  Ce  n'est  pas  la  faute  du 
vaillant  chef  qui  l'a  gagnée  si  les  négociateurs  ont ,  en 
quelque  sorte,  guéri  la  plaie  que  son  épée  venait  de  faire. 
Avoir  forcé  Abd-el-Kader  de  chercher  un  refuge  dans  le 
Maroc,  avoir  atteint  Muley- Abderahman  dans  son  em- 
pire ,  l'y  avoir  frappé  de  telle  sorte  que  ses  fanatiques 
sujets  n'aient  pas  osé  se  ruer  en  masse  sur  le  territoire 
français,  c'était  un  grand  résultat.  On  pouvait  compléter 
ce  résultat  en  forçant  Abderahman  de  livrer  Abd-el-Kader , 
dont  la  présence  et  la  vie  rendront  toujours  précaire  la 
soumission  des  Arabes  de  l'Algérie  Abderahman,  quel- 
que respect  qu'il  ait  pour  l'iman  de  la  guerre  sainte  , 
aurait  fait  les  derniers  efforts  pour  s'emparer  de  lui  si  la 
paix  avait  été  à  ce  prix.  11  craint  Abd- el-Kader  autant 
qu'il  l'admire,  et  l'intérêt  politique  aurait  fait  taire  le 
sentiment  religieux. 

Néanmoins  M.  le  maréchal  Bugeaud  a  pu  dire  que  l'Al- 
gérie était  vraiment  pacifiée  au  moment  où  il  parlait,  et 
pacifiée  d'une  manière  digne  de  la  France  IVous  ne 
sommes  pas  enfermés  derrière  des  fossés  et  des  murailles, 
nous  n'avons  d'autres  limites  que  celles  du  royaume. 
Tout  est  à  nous  entre  Tunis,  Maroc  et  le  désert;  et  celte 


EN  ALGÉRIE.  7,71 

vaste  zone,  aujourd'hui  parcourue  en  tous  sens  par  nos 
armes  (  à  l'exception  de  la  Kabylie  que  nous  enfermons  , 
et  qu'il  faudra  bien  un  jour  réduire),  voit  des  établisse- 
ments français  naître  et  prospérer  jusque  sur  ses  points 
les  plus  reculés.  Les  garnisons  de  l'intérieur  ne  sont  plus 
des  tombeaux,  mais  des  séjours  supportables,  agréables 
même ,  où  règne  le  travail ,  où  respire  la  vie. 

En  même  temps  de  nombreux  villages  s'élèvent  dans  la 
Mitidja,  les  terres  anciennement  cultivées  y  recouvrent 
leur  fertilité  ;  on  défriche  les  espaces  que  l'apathie  mu- 
sulmane laissait  se  couvrir  de  broussailles  séculaires  ;  des 
routes  commodes  et  sûres  sont  ouvertes  au  commerce  et 
à  l'industrie.  De  l'aveu  des  meilleurs  juges,  confirmé  par 
l'expérience ,  l'Algérie  peut  devenir  une  source  de  ri- 
chesses. 

Voilà  l'œuvre  glorieuse  de  nos  armes,  mais  cette  œuvre 
n'est  pas  achevée. 

Lorsque  j'étais  en  Algérie,  !e  commandant  supérieur 
de  Philippeville  écrivait  :  «  Nous  n'avons  pas  moins  de 
douze  cents  individus  à  suivre  du  doigt  et  de  l'œil ,  la 
nuit  comme  le  jour.  »  Ces  quelques  mots  disent  assez 
comment  se  forme  la  population  européenne  de  l'Algérie. 
Qui  ne  comprend  que,  même  en  admettant  comme  par- 
faite et  durable  la  soumission  des  indigènes,  ces  Euro- 
péens sans  aveu  ,  dont  le  nombre  s'accroît  chaque  jour,  et 
dont  la  vie  algérienne  est  loin  de  guérir  les  vices ,  finiront 
par  être  un  véritable  danger  ! 

Or,  que  fait-on  pour  moraliser  ces  masses  perverses  ? 
Rien  ,  ou  presque  rien. 

Les  Arabes,  quoique  pacifiés,  seront  longtemps  encore 
enclins  à  la  révolte,  et,  dans  ce  moment  même,  une 
nouvelle  prise  d'armes  d'Ahd-el-Kader  inspire  de  vives 


r,72  LES  FRANÇAIS 

inquiétudes.  Que  fait-on  pour  s'assimiler  ces  populations 
fanatiques,  assez  promptes  à  oublier  leur  religion  pour 
les  avantages  du  trafic  et  du  plaisir,  mais  plus  promptes 
encore,  lorsque  les  profits  du  commerce  ont  réparé  leurs 
pertes ,  à  courir  aux  armes  ,  à  la  voix  de  celui  qui  repré- 
sente à  la  fois  chez  eux  l'indépendance  et  la  religion?  Que 
fait-on  pour  les  attacher  à  la  France,  pour  changer  leurs 
idées  et  leurs  mœurs,  pour  apaiser  ce  fanatisme  redou- 
table? On  ne  fait  rien  ,  absolument  rien;  et,  qui  pis  est, 
on  ne  veut  rien  faire. 

Cependant  ce  ne  sont  pas  les  éléments  du  bien  qui 
manquent.  Parmi  ces  Européens  d'Alger  il  y  a  des  chré- 
tiens admirables ,  pleins  de  dévouement  et  de  zèle ,  qui 
seraient  prêts  aux  plus  grands  sacrifices  ;  dans  le  clergé 
français  on  trouverait  en  abondance  des  apôtres  ;  tous 
nos  religieux  seraient  heureux  de  donner  leur  vie  pour  la 
conquête  chrétienne  de  cette  terre ,  infidèle  encore  sous 
les  drapeaux  français  ;  ils  seraient  hospitaliers ,  maîtres 
d'école,  missionnaires,  agriculteurs,  savants  ;  il  y  aurait, 
si  on  l'avait  voulu ,  même  un  ordre  militaire.  Tant  de 
bonnes  volontés  n'ont  point  été  secondées  ,  ou  même  ont 
rencontré  des  entraves.  A  la  vérité,  chaque  localité  à  peu 
près  est  pourvue  d'un  curé  ;  mais  que  peut  un  pauvre 
prêtre  tout  seul ,  qui  n'a  souvent  qu'un  admirable  zèle  , 
en  présence  de  nos  officiers  imbus  de  philosophisme ,  ou 
de  nos  sujets  arabes ,  dont  il  faut  d'abord  parler  la  langue 
et  ensuite  connaître  la  loi  religieuse ,  pour  les  amener  aux 
convictions  chrétiennes  ! 

11  faudrait  des  moines ,  des  corporations  d'hommes  et 
de  femmes  pour  suffire  à  tant  de  besoins  divers.  Ces 
congrégations  réussiraient ,  car  elles  ne  manqueraient 
point  de  courage ,  et  la  grâce  de  Dieu  ne  leur  manquerait 


EN   ALGERIE.  375 

point.  On  l'a  vu,  on  le  voit  tous  les  jours  par  l'exemple 
que  fournit  le  récent  établissement  des  trappistes.  Ces 
pieuxsolitairesluttentcontre  desdifficultés  de  tousgenres; 
mais  ni  la  pauvreté,  ni  les  maladies,  ni  les  désastres,  ni 
la  mort  ne  les  découragent.  Les  chrétiens  les  admirent , 
les  musulmans  les  aiment  et  les  bénissent. 

Mais ,  tandis  que  l'on  reçoit  les  trappistes  auprès  d'Al- 
ger ,  le  gouvernement ,  qui  n'a  point  encore  doté  d'une 
église  la  redoutable  population  de  Philippeville,  bâtit  a 
grands  frais  une  belle  mosquée  dans  cette  ville,  où  il  n'y 
ii  pas  un  Arabe. 

J'ose  le  dire ,  tant  que  la  population  européenne  infé- 
rieure de  l'Algérie  ne  sera  pas  morale ,  c'est-à-dire  chré- 
tienne ,  elle  sera  un  danger  pour  notre  établissement  ; 
tant  que  les  Arabes  ne  seront  pas  chrétiens ,  ils  ne  seront 
pas  Français,  et  taut  qu'ils  ne  seront  pas  Français,  nul 
gouverneur ,  nulle  armée  ne  pourra  garantir  pour  un 
mois  la  durée  de  la  paix. 

Cette  conviction  est  si  profonde,  même  chez  ceux  qui 
espèrent  le  plus  de  l'Algérie ,  que  tout  leur  rêve  est  d'ar- 
river à  tenir  le  pays  avec  un  effectif  armé  de  soixante 
mille  hommes  seulement ,  vivant  des  ressources  du  sol; 
et  encore  sont  ils  unanimes  pour  dire  qu'un  tel  idéal  ne 
se  peut  réaliser  qu'autant  que  la  paix  durera  eu  Europe. 
Or  qu'y  a-t-il  de  plus  incertain  que  le  maintien  de  la  paix 
entre  la  France  et  l'Europe,  entre  la  France  et  l'Angle- 
terre particulièrement? 

On  ne  peut  se  défendre  de  prévisions  qui  serrent  le 
cœur,  lorsque  l'on  songe  à  tout  ce  qui  peut  résulter  du 
premier  coup  de  canon  tiré  sur  la  Méditerranée.  Le  chré- 
tien ,  voyant  la  religion  négligée  à  dessein  par  ceux  qui 
sont  chargés  d'établir  en  Algérie  la  puissance  française , 


574  LES  FRANÇAIS  EN  ALGÉRIE. 

murmure  avec  effroi  cet  oracle  divin ,  tant  de  fois  réalisé 
parmi  les  hommes  :  Nisi  Dominus  œdificaverit  domum , 
in  vanum  laboraverunt  qui  œdificant  eam. 

Dieu  protège  la  France  ! 


FIN. 


NOTES. 


NOTE   I. 

(Introduction,  page  2.) 

SDR   LA  DURÉE    DK   L'ISLAMISME. 


«  Le  prophète  Daniel  avait  dit  au  roi  de  Babylone  que  la  grande  statue 
qui  lui  avait  été  montrée  en  songe,  et  qui  était  composée  de  quatre  mé- 
taux successifs,  l'or ,  l'argent ,  l'airain ,  le  fer,  finissait  par  dix  doigts  de 
pied  moitié  de  fer  et  moitié  d'argile,  c'est-à-dire  que  cet  empire  colos- 
sal, qui  devait  passer  successivement  à  quatre  dynasties  ou  nations,  les 
Assyriens ,  les  Perses,  les  Grecs,  les  Romains,  finirait  par  une  dizaine  de 
royaumes  moitié  romains  et  moitié  barbares.  Le  prophète  vit  ensuite  plus 
distinctement  la  quatrième  nation  souveraine ,  la  quatrième  béte,  la  bête 
aux  dents  de  fer  et  aux  ongles  d'airain ,  ayant  sur  sa  tète  dix  cornes  ;  et 
il  lui  fut  dit  que  ces  dix  cornes  étaient  dix  rois  ou  royaumes  qui  devaient 
s'élever  du  quatrième  empire,  de  l'empire  romain.  Sept  siècles  après  Da- 
niel, l'apôtre  saint  Jean,  le  prophète  de  la  nouvelle  alliance,  vit  la 
même  béte  avec  dix  cornes,  et  il  lui  fut  également  dit  que  ces  dix  cornes 
étaient  les  dix  rois.  11  vit  de  plus,  assise  sur  cette  bête ,  une  femme  vêtue 
de  pourpre  et  d'écarlate  ,  enivrée  du  sang  des  saints  et  du  sang  des  mar- 
tyrs; et  il  lui  fut  dit  que  cette  femme  était  la  ville  assise  sur  sept  mon- 
tagnes, la  grande  ville  qui  régnait  sur  les  rois  de  la  terre ,  et  que  les  dix 
cornes  ou  rois,  après  avoir  combattu  pour  elle,  finiraient  par  la  haïr  , 


376  NOTES. 

par  la  réduire  à  la  dernière  désolation,  par  la  dépouiller,  par  dévorer 
ses  chairs,  et  parla  brûler  au  feu.  Et  nous  avons  vu  une  dizaine  de  rois 
et  de  peuples  barbares,  d'abord  à  la  solde  de  Rome  et  de  son  empire  ,  la 
prendre  en  haine,  la  dépouiller  de  sa  gloire  et  de  ses  richesses,  dévorer 
ses  chairs  ou  ses  provinces,  et  la  livrer  elle-même  aux  flammes. 

«  Le  prophète  Daniel  avait  vu  quelque  chose  de  plus.  Pendant  que  je 
considérais  les  dix  cornes ,  dit-il ,  voilà  qu'une  autre  petite  corne  s'éleva 
parmi  les  autres,  et  trois  des  premières  cornes  furent  arrachées  de  de- 
vant elle  ;  et  voilà  que  cette  corne  avait  des  yeux  comme  les  yeux  d'un 
homme,  et  une  bouche  qui  parlait  grandement.  Et  comme  je  regardais 
attentivement,  voilà  que  cette  corne  faisait  la  guerre  aux  autres,  et 
qu'elle  prévalut  contre  eux.  Sur  quoi  l'un  des  assistants  me  dit:  la  qua- 
trième béte  sera  le  quatrième  empire  sur  la  terre.  Les  dix  cornes  sont 
dix  rois  qui  s'élèveront  de  cet  empire;  il  s'en  élèvera  après  eux  un  autre  , 
qui  différera  des  premiers  et  sera  plus  puissant,  et  il  abaissera  trois  rois. 
Et  il  dira  des  discours  contre  le  Très-Haut;  et  il  foulera  aux  pieds  les 
saints  du  Très-Haut;  et  il  s'imaginera  qu'il  pourra  changer  les  temps  et 
la  loi:  et  ils  seront  livrés  en  sa  main  jusqu'à  un  temps ,  deux  temps  et 
la  moitié  d'un  temps.  Et  le  jugement  se  tiendra;  et  ils  lui  ôteront  la 
puissance  (  littéralement  la  sultanie),  pour  la  détruire  et  l'anéantir 
jusqu'à  la  On.  Saint  Jérôme  dit  sur  cette  prédiction  :  «  Tous  les  écrivains 
ecclésiastiques  ont  enseigné  qu'à  la  consommation  du  monde  ,  lorsque 
l'empire  romain  sera  à  détruire,  il  y  aura  dix  rois  qui  partageront  entre 
eux  l'univers  romain  ,  et  qu'il  s'élèvera  un  onzième  petitroi  qui  vaincra 
trois  des  dix.  •- 

«  Or  tout  ceci ,  nous  allons  le  voir  s'accomplir.  Nous  allons  voir  s'élever 
au  fond  de  l'Arabie ,  parmi  les  descendants  d'ismaël ,  un  nouveau  roi ,  un 
nouveau  sultan,  qui,  faible  d'abord,  humiliera  dans  l'espace  d'un  siècle 
trois  des  dix  rois  qui  se  sont  partagé  le  monde  romain.  Nous  verrons,  dans 
l'espace  d'un  siècle,  l'empire  naissant  de  Mahomet  anéantir  le  royaume 
des  Perses  en  Orient,  abattre  celui  des  Visigothsen  Espagne,  et  humilier 
profondément  l'empire  de  Constantinople ,  en  attendant  qu'il  le  détruise 
tout  à  fait.  Cette  nouvelle  corne  aura  des  yeux;  ce  roi,  ce  sultan  nou- 
veau ,  fera  le  voyant ,  le  prophète  ;  mais  ses  yeux  ne  seront  que  des  yeux 
d'homme,  sa  prophétie  sera  de  l'homme  et  non  pas  de  Dieu.  11  parlera 
pompeusement  pour,  sur  et  contre  le  Très-Haut;  car  l'expression  origi- 
nale présente  ces  trois  sens,  mais  surtout  le  dernier.  11  parlera  pompeu- 
sement pour  le  Très-Haut,  contre  les  idolâtres;  sur  le  Très-Haut,  avec 
les  Juifs  ;  et  contre  le  Très-Haut ,  en  niant  la  divinité  de  son  Christ  et  en 
attaquant  sur  cet  article  fondamental  la  foi  des  chrétiens.  Cette  corne, 
cette  puissance ,  fera  la  guerre  aux  saints  du  Très-Haut  et  prévaudra 
sur  eux.  Le  mahométisme  ne  cessera  de  faire  la  guerre  aux  chrétiens, 


NOTES.  577 

appelés  saints  dans  le  langage  de  l'Écriture ,  et  prévaudra  sur  eux  dans 
tout  l'Orient  et  dans  toute  l'Afrique  Cette  nouvelle  corne,  ce  nouveau 
roi ,  s'imaginera  pouvoir  changer  les  temps  et  la  loi.  Le  mahométisme 
introduira  une  nouvelle  manière  de  compter  les  années  :  au  lieu  de  célé- 
brer, ou  le  samedi  avec  les  Juifs,  ou  le  dimanche  avec  les  chrétiens ,  il 
célébrera  le  vendredi;  et  à  la  loi  de  Moïse,  et  à  la  loi  de  Jésus-Christ, 
il  substituera  l'Alcoran.  Cette  corne,  cet  empire ,  aura  ainsi  la  puissance 
jusqu'à  un  temps,  deux  temps  et  la  moitié  d'un  temps.  C'est-à-dire, 
dans  le  langage  prophétique  ,  un  an ,  deux  ans  et  la  moitié  d'une  année  , 
ou,  comme  dit  l'apôtre  saint  Jean  ,  quarante-deux  mois  ou  douze  cent 
soixante  jours.  Or,  pour  se  retrouver  dans  leurs  années  lunaires  avec 
les  années  solaires,  les  mahométans  ont  une  manière  de  compter  par 
mois  d'années  ou  cycle  de  trente  ans.  Sur  ce  pied,  les  quarante-deux 
mois  que  doit  durer  cet  empire  antichrétien  seraient  donc  de  douze  cent 
soixante  ans ,  et  comme  il  a  commencé  vers  l'an  622 ,  il  finirait  vers  l'an 
1882. 

«  Ainsi  que  nous  l'avons  déjà  remarqué,  on  pourrait  même,  dans  ces 
expressions  de  Daniel  et  de  saint  Jean ,  un  temps,  deux  temps  et  la  moi- 
tié d'un  temps,  découvrir,  pour  la  puissance  mahométane ,  comme  trois 
périodes:  une  première,  d'accroissement  ;  une  seconde,  de  lutte;  une 
troisième,  de  décadence.  Pendant  un  temps,  douze  mois  d'années,  ou 
trois  cent  soixante  ans,  depuis  (J22  jusqu'à  982,  vers  la  fin  du  Xe  siè- 
cle, le  mahométisme  triompha  presque  partout  sans  beaucoup  d'ob- 
stacles. Pendant  deux  temps,  deux  ans  d'années  ou  sept  cent  vingt  ans , 
depuis  la  fin  du  xe  siècle  où  les  chrétiens  d'Espagne  commencèrent  à 
repousser  les  mahométans  et  firent  naître  les  croisades,  jusqu'à  la  On  du 
xviic  siècle,  il  y  eut  une  lutte  à  peu  près  égale  entre  le  mahométisme 
et  la  chrétienté.  Depuis  la  fin  du  xvn'  siècle ,  où  Charles  de  Lorraine 
et  Sobieski  de  Pologne ,  achevant  ce  que  Pie  V  avait  commencé  à  la 
journée  de  Lépanle,  brisèrent  tout  à  fait  la  prépondérance  des  sultans, 
le  mahométisme  est  en  décadence.  Enfin,  il  est  non-seulement  pos- 
sible ,  mais  très-piobable,  qu'à  dater  de  cette  dernière  époque,  le  com- 
mencement du  xv ni0  siècle,  après  la  moitié  d'un  temps,  six  mois 
d'années,  ou  cent  quatre-vingts  ans  ,  vers  1882,  ce  soit  fait  de  cet  em- 
pire antichrétien. 

«  Enfin  se  tiendra  le  jugement.  Déjà  en  Daniel  nous  avons  vu  le  Très- 
Haut,  avec  ses  veillants  et  ses  saints  ,  juger  le  roi  de  Babylone.  Nous 
l'avons  vu  pareillement,  dans  l'Apocalypse,  juger,  avec  les  anges  et  les 
saints ,  Rome  idolâtre  et  ivre  du  sang  des  martyrs.  Ici  nous  le  voyons 
jugeant  l'empire  antichrétien.  Lorsque  la  sentence  contre  Rome  ido- 
lâtre s'exécuta  par  les  Barbares,  la  puissance  fut  donnée  aux  saints  du 
Très-Haut ,  aux  chrétiens ,  qui  formèrent  dès  lors  de  nouveaux  royaumes  , 


378  NOTES. 

un  nouveau  genre  humain  nommé  chrétienté.  Lorsque  la  sentence  finale 
s'exécutera  contre  l'empire  antichrétien  de  Mahomet,  alors  seront 
données  au  peuple  des  saints  la  souveraineté ,  la  puissance,  la  gran- 
deur de  tous  les  royaumes  qui  sont  sous  le  ciel.»  {Histoire  universelle 
de  l'Église  catholique,  par  M.  l'abbé  Rorhbacher,  tome  x.) 


NOTE  II. 

(Page  37.) 

LE  COLONEL    D'ILLENS. 


M.  d'IUens,  blessé  dans  une  rencontre  avec  les  Arabes,  est  mort  sur 
le  champ  de  bataille  dans  le  courant  de  l'année  1843.  Il  était  colonel. 
J'ai  entendu  de  sa  bouche  la  peinture  que  j'ai  faite  des  premiers  temps 
de  l'occupation  de  Milianah,  et  je  me  suis  même  attaché  à  reproduire 
souvent  ses  expressions.  On  concevra  que  de  pareils  détails  m'aient  vi- 
vement frappé  ,  et  que  je  n'en  aie  rien  perdu.  Plus  tard  j'ai  confronté  ce 
que  j'avais  écrit  de  mémoire  ,  avec  un  rapport  d'ensemble  adressé  par 
lui  au  gouverneur  général ,  et  dont  il  voulut  bien  me  donner  communi- 
cation. M.  d'IUens  était  un  soldat  de  fortune; il  avait  su  enrichir  de  con- 
naissances variées  un  esprit  juste  et  naturellement  distingué.  Son  carac- 
tère était  plein  de  force,  de  simplicité  et  de  douceur.  Il  avait  trouvé  dans 
M.  le  maréchal  Bugeaud,  son  vieux  compagnon  d'armes,  un  équitable 
appréciateur  de  son  mérite.  Sa  mort  a  été  unanimement  et  sincèrement 
regrettée.  Je  me  rappelle,  en  pensant  à  lui,  ces  vers  d'un  vieux  poème 
sur  la  mort  de  Du  Guesclin  : 

On  doit  regretter  les  faits  d'armes 
Qu'il  fit  pendant  que  il  vivoit. 
Que  Dieu  ait  pitié  sur  toute  âme 
De  la  sienne,  car  bonne  estoit. 


NOTES.  379 

NOTE   II    bis. 
(Page  133.) 

ETAT  DES  PETITES  GARNISONS  EN  1840. 

Lettres  écrites  du  Fondouck. 


«  Les  maladies  continuent  leurs  ravages  sur  les  garnisons  du  Fondouck 
et  de  Kara-Mustapha ,  et  déjà  bon  nombre  des  hommes  du  premier 
bataillon  ,  venus  pour  renforcer  nos  garnisons ,  sont  atteints  de  la  fièvre. 
Nous  comptons  aujourd'hui  cent  douze  hommes  à  notre  hôpital  tempo- 
raire, et  près  de  deux  cents  malades  à  la  chambre  dans  les  deux  camps. 
Il  n'y  a  plus  en  ce  moment  que  trois  officiers  sur  dix-huit  en  état  de 
faire  leur  service  ;  les  deux  officiers  de  santé  attachés  à  l'hôpital  et  l'aide- 
major  sont  également  malades.  Nous  avons  lieu  de  craindre  que  bientôt 
le  service  de  santé  ne  puisse  plus  se  faire. 

«  Quoique  les  états  présentent  encore  six  cents  hommes  disponibles 
dans  les  deux  camps,  la  moitié  de  ces  hommes  ne  pourraient  pas  soute- 
nir une  marche  de  deux  heures  ;  ils  sont  tellement  faibles,  qu'ils  ont 
même  de  la  peine  à  se  rendre  au  poste  lorsqu'ils  sont  de  garde. 

«  Je  vois  avec  un  profond  chagrin  que  le  58e  aura  peine  à  sortir  de  la 
position  fâcheuse  où  il  se  trouve.  S'il  eût  été  relevé  il  y  a  un  mois,  la  plu- 
part de  ses  malades  se  seraient  promptement  rétablis  ;  aujourd'hui ,  affai- 
blis par  des  rechutes  successives,  beaucoup  mourront;  il  faudra  bien  du 
temps  pour  guérir  les  autres. 

«Jusqu'à  présent  j'ai  tout  supporté,  mais,  à  la  vue  de  tant  de  mi- 
sères, je  sens  mon  moral  s'affaiblir  et  mes  forces  m'abandonner.  Le  58° 
n'est  plus  que  l'ombre  de  celui  qui  est  arrivé  en  Afrique. 

«  27  août.  —  Chaque  jour  le  nombre  de  nos  malades  augmente.  Cent 
quatre-vingts  se  sont  présentés  ce  matin  à  la  visite  du  docteur;  tout 
étaient  assez  atteints  pour  qu'on  fût  obligé  de  les  exempter  du  service. 
Sur  les  deux  cent  trente  hommes  venus  du  premier  bataillon  avec  le 
dernier  convoi,  on  en  compte  déjà  une  centaine  tant  à  l'hôpital  que 
malades  à  la  chambre.  L'état  sanitaire  de  Kara-Mustapha  n'est  pas  plus 
satisfaisant.  Nous  avons  perdu  hier  un  officier,  atteint  de  la  fièvre  de- 


380  NOTES. 

puis  quelques  jours  seulement.  A  cinq  heures  il  était  encore  debout,  cau- 
sant avec  ses  camarades;  à  cinq  heures  et  demie  il  éprouva  un  violent 
mal  de  tête ,  et  à  six  heures  il  était  mort.  Ce  coup  subit  a  plongé  le  cam  p 
dans  la  tristesse. 

«  Si  un  changement  de  température  n'arrive  bientôt,  il  est  à  craindre 
que  sous  peu  nous  ne  puissions  plus  relever  nos  hommes  de  garde. 

«Lorsqu'on  viendranousrelever.il  sera  nécessaire  d'avoir  un  grand 
nombre  de  voitures  pour  nous  emmener,  car,  sur  les  neuf  cents  hommes 
environ  qui  occupent  le  Fondouck  et  Kara-Mustapha,  il  ne  s'en  trouve  pas 
trois  cents  en  état  de  marcher  jusqu'à  la  Maison-Carrée. 


Lettres  de  Djigelli. 

Mai  1840. 

«  Nous  sommes  en  guerre  et  en  paix  avec  les  Kabyles.  Ils  aiment  à  tra- 
liquer,  à  se  faire  donner  des  cadeaux;  ils  viennent  nous  vendre  des  den- 
rées, et  le  lendemain  ils  pillent  nos  marchands  qui  vont  leur  en  porter. 
L'eau  étant  rare  dans  la  ville,  nous  sommes  obligés  de  mener  boire  le 
troupeau  un  peu  au-dessus  du  dernier  blokaus.  C'est  une  tentation  à  la- 
quelle nos  voisins  ne  résistent  pas.  On  les  bat,  ils  viennent  demander 
pardon,  reparaissent  au  marché  et  recommencent  bientôt.  D'ailleurs  il  y 
a  deux  partis  chez  eux,  l'un  est  pour  la  paix  ,  l'autre  est  pour  la  guerre  ; 
ce  dernier  est  malheureusement  le  plus  fort  ;  il  intimide  l'autre  et  le  sé- 
duit souvent. 

«  8  juin. —  L'état  sanitaire  est  excellent  il  n'y  a  que  53  malades  à  l'hô- 
pital. Les  Kabyles,  occupés  de  leurs  récoltes,  sont  parfaitement  tran- 
quilles et  viennent  commercer. 

«  15  juillet. — Les  maladies  commencent  à  sévir.  Nous  avons  aujourd'hui 
deux  cent  vingt-cinq  hommes  à  l'hôpital  et  une  centaine  de  malades  en 
chambre.  Plus  de  la  moitié  des  officiers  sont  atteints  par  la  fièvre.  11  n'y 
aura  bientôt  plus  personne  pour  monter  la  garde;  il  a  fallu  réduire  consi- 
dérablement les  avant-postes,  faute  d'hommes  valides. Les  Kabyles,  moins 
occupés  aux  champs,  recommencent  les  hostilités. 

«  9  octobre.  —  Un  soldat  de  la  légion  étrangère  est  allé  rejoindre  deux 
de  ses  camarades  qui  ont  déserté  chez  les  Kabyles ,  et  qui  peuvent  être 
très-dangereux  ,  parce  qu'ils  ont  reçu  une  assez  bonne  éducation  et  qu'ils 
ont  une  intelligence  trcs-développée.  L'un  d'eux  était  recommandé  par 
un  pair  de  France,  ancien  ministre. 

«  Dans  l'espace  de  quelques  jours  sept  hommes  ont  encore  déserté.  Un 
avis  lu  aux  troupes  les  avait  prévenues  que  les  Kabyles  décapitaient  les 


NOTES.  "81 

déserteurs;  le  soir  même,  trois  hommes  désertèrent  de  nouveau.  Crai- 
gnant que  ces  désertions  ne  devinssent  encore  plus  nombreuses,  le  com- 
mandant supérieur  mit  un  Kabyle  en  campagne  pour  aller  chercher  les 
têtes  des  derniers  déserteurs ,  qu'il  savait  avoir  été  assassinés  à  trois  lieues 
des  avant-postes.  Le  lendemain  au  matin,  les  têtes  furent  apportées;  on 
les  exposa  publiquement.  Le  spectacle  affreux  de  ces  têtes,  encore  par- 
faitement reconnaissables,  produisit  une  impression  profonde;  mais  les 
ennuis  de  la  captivité  furent  plus  forts;  la  désertion  continua.  Ce  der- 
nier trait  peint  la  situation  de  nos  troupes  dans  ces  garnisons  exécrables.» 


NOTE  III. 

(Page  134.) 


RÉPONSE  DES   CHEFS  ARABES   A  DNE  PROCLAMATION   DU  GOUVERNEUR-GENERAL 
DE    L'ALGERIE. 


«  Louanges  à  Dieu. 

«  De  la  part  des  fidèles  serviteurs  du  Dieu  tout-puissant,  de  ceux  qui 
font  la  guerre  pour  la  gloire  de  son  nom ,  des  grands  marabouts  ,  aghas , 
kaïds  et  sheikhs  soumis  à  l'autorité  du  prince  des  croyants,  Abd-el-Kader. 

«  Au  gouverneur  de  la  ville  d'Alger  seulement  (1). 

«  Salut  à  celui  qui  suit  la  vraie  voie  et  qui  a  abandonné  la  voie  du  mal. 

«  Que  Dieu  éloigne  de  vous  toute  prospérité  et  rapproche  de  vous  tout 
malheur!  Nous  avons  trouvé  et  lu  votre  proclamation;  elle  a  excité  en 
nous  le  plus  vif  étonnement.  Il  est  impossible  qu'un  être  raisonnable  puisse 
exprimer  de  semblables  idées.  Celui  qui  réfléchit  à  la  conséquence  des 
événements  peut  prévoir  facilement  qu'elle  sera  entièrement  contraire  à 
vos  désirs  et  à  vos  projets,  et  que  vous  serez  bientôt,  s'd  plaît  à  Dieu,  forcés 
d'abandonner  le  pays  de  l'islamisme  ;  bientôt  vous  en  arriverez  à  ce  point, 
et  ce  sera  votre  faute;  votre  impatience  et  votre  peu  de  sagesse  en  au- 
ront été  cause.  En  elfet,  lorsque  vous  étiez  en  paix  avec  notre  seigneur 
l'imem,  prince  des  croyants,  El-Adj-Abd-El-Kader  Ben-Mahhi-El-Din, 
vous  avez  joui  d'une  abondance  dent  vous  n'aviez  pas  d'idée  dans  votre 
pays;  vous  avez  été  trop  tôt  rassasiés. 

«  Quant  à  nous,  nous  vous  combattrons  jusqu'à  ce  que  vous  soyez  vain- 
cus :    des  présages  antérieurs  nous  l'assurent.  Comment  pouvez-vous 

(!•)  C'est-à-dire  qui  ne  gouverne  que  la  ville  d'Alger,  le  reste  du  pays  étant 
au  pouvoir  des  croyants. 


582  NOTES. 

penser,  en  la  fausseté  de  votre  jugement ,  que  nous  puissions  abandon- 
ner notre  religion  et  y  forfaire  ?  Non,  par  Dieu ,  cela  ne  sera  pas  !  La  guerre 
seule  existera  entre  vous  et  nous.  Cette  guerre  sera  même  soutenue  par 
nos  enfants ,  jusqu'à  ce  que  Dieu  fasse  connaître  sa  décision  ici-bas. 

«  Nous  resterons  soumis  à  notre  seigneur  et  maître,  et  nous  ne  forfairons 
jamais  à  ses  ordres.  Par  Dieu,  nous  éprouvons  une  grande  joie  lorsque 
nous  apprenons  que  vous  devez  faire  une  excursion  quelque  part  que  ce 
soit,  car  nous  trouvons  ainsi  l'occasion  de  vous  combattre  et  de  tuer  vos 
plus  braves  guerriers,  dont  vous  êtes  forcés  de  semer  çà  et  là  les  cada- 
vres dans  les  ravins  et  les  broussailles. 

«  Vous  nous  menacez  de  dévaster  nos  moissons  et  de  pénétrer  dans 
toutes  nos  provinces.  Nous  n'attachons  aucune  importance  à  la  destruc- 
tion de  ces  moissons,  attendu  que  les  terres  de  vos  seigneurs  les  Arabes 
sont  sans  limites,  et  que  leur  fertilité  est  immense.  Quel  dommage  peut 
nous  causer  ce  que  vous  pourriez  détruire?  Nous  habitons  sous  la  tente 
et  nous  montons  les  plus  nobles  des  coursiers.  Nos  bétes  de  somme  sont 
innombrables.  Vous  ne  nous  inspirez  aucune  crainte. 

«  Vous  nous  dites  de  reconnaître  votre  domination  et  votre  gouverne- 
ment, comme  l'a  fait  la  province  de  Constantine;  cette  province  même 
sera  la  cause  de  votre  ruine  ;  ses  habitants  ont  été  attirés  par  l'espoir  du 
gain  et  du  pouvoir;  ils  vous  abandonneront  quand  ils  auront  appris  à 
connaître  votre  injustice  et  votre  cupidité.  Demain  vous  trouverez  des 
ennemis  dans  ceux  que  votre  aveuglement  vous  fait  considérer  aujour- 
d'hui comme  amis. 

«  Reviens  donc  à  des  idées  plus  raisonnables.  Eh  quoi!  ne  sais-tu  pas 
que,  tandis  que  tu  viens  parcourir  sans  aucun  fruit  notre  pays,  nos 
guerriers  s'enrichissent  des  dépouilles  de  tes  sujets ,  que  tu  as  laissés  sans 
défense  à  Boulîarik,  Douera,  etc.,  et  même  jusqu'à  Alger?  Au  lieu  de 
venir  abattre  nos  masures ,  que  nous  t'abandonnons ,  va  donc  porter  se- 
cours aux  établissements  si  riches  de  ceux  dont  la  garde  t'est  confiée. 

«  Tu  nous  menaces  d'occuper  Beni-Salah,  Hamza,  etc.;  mais  n'as-tu 
pas  déjà  occupé  Médéah  et  Milianah?  A  quoi  te  servent  ces  villes  si  bien 
fortifiées,  si  ce  n'est  à  devenir  le  tombeau  de  tes  plus  braves  soldats?  Tu 
ne  pourrais  adopter  un  système  meilleur  à  nos  intérêts,  car  il  fait  fuir 
sous  nos  drapeaux  les  soldats  qui  meurent  de  faim  chez  toi ,  et  il  empêche 
nos  musulmans  d'abandonner  leur  religion  pour  une  si  triste  existence. 

«  Tu  nous  dis  que  tu  nous  feras  la  guerre  pendant  dix  et  quinze  ans  ; 
nous,  nous  ne  mettons  pas  de  limite  à  cette  guerre  ;  nous  vous  combat- 
trons pendant  la  durée  de  notre  vie.  Cette  guerre  fait  notre  félicité;  par 
cette  guerre  nous  obtiendrons  le  bonheur  dans  cette  vie  et  dans  l'autre  ! 
«  Tu  nous  dis  de  nous  soumettre  à  ta  domination ,  et  que  tu  respec- 
teras la  loi  du  Prophète.  Abandonne  ta  religion  du  fond  de  ton  cœur  ;  dis 


NOTES.  383 

aussi  du  fond  de  ton  cœur  la  parole  sacrée  qui  est  notre  profession  de  foi  : 
«  Il  n'y  a  de  Dieu  que  Dieu,  et  Mohammed  est  son  prophète. 
«  Observe  les  lois  prescrites  par  lui,  et  après  nous  verrons  si  nous 

devons  nous  soumettre  à  ta  domination. 
«  Écrit  par  ordre  des  principaux  chefs  de  l'émir  Abd-el-Kader,  le  1 7 

de  rabiah  1256  (      juillet  1840).  » 


REPONSE   A  UNE    PROPOSITION   D'ÉCHANGE   DE    PRISONNIERS. 


«  Louanges  à  Dieu. 

«  De  la  part  de  tous  les  gens  de  Mouzaya  ,  ainsi  que  de  leur  caïd  Sidi- 
Yaya-Ben-Ismaêl  et  de  leur  cadi ,  au  hakem  de  Blidah; 

«  Le  salut  soit  sur  celui  qui  suit  le  droit  chemin. 

«  Nous  avons  reçu  ta  lettre  et  nous  en  avons  compris  tout  le  contenu. 
Quant  aux  femmes  et  aux  enfants  que  vous  avez,  nous  ne  voulons  pas 
les  ravoir  en  échange  de  notre,  soumission  aux  Français;  mais  nous  vou- 
lons bien  les  échanger  contre  vos  frères  les  Français,  qui  sont  chez  nos 
frères  les  Musulmans,  selon  les  anciens  usages  qui  existent  entre  les 
Musulmans  et  les  impies.  Si  vous  refusez,  les  femmes  et  les  enfants  ne 
manquent  pas  chez  les  Musulmans;  cependant  ceux-là  ne  peuvent  guère 
augmenter  le  nombre  des  vôtres.  Comment  avez-vous  pu  penser  que 
nous  nous  soumettrions  à  vous  pour  dix  ou  pour  cent  âmes?  C'est  une 
idée  qui  n'a  pas  pu  venir  à  un  homme  d'esprit.  Quand  même  les  habi- 
tants de  l'est  et  ceux  de  l'ouest  se  soumettraient  à  vous,  vous  ne  rece- 
vriez de  nous  que  des  coups  de  fusil  ;  à  plus  forte  raison  aujourd'hui  que 
tous  les  Musulmans  sont  d'accord  pour  n'avoir  plus  qu'une  seule  et  même 
parole,  celle  de  l'islamisme.  C'est  au  point  que  celui  qui  vous  porterait 
des  denrées,  quand  même  il  marcherait  la  nuit,  serait  arrêté  et  conduit 
chez  notre  maître  le  sultan  (que  Dieu  le  protège),  qui  le  ferait  mettre  à 
mort.  Vous  nous  dites  que  vous  avez  déjà  fait  des  fortifications  chez  les 
Benisalahs  ;  mais  vous  en  aviez  déjà  fait  à  Médéah  et  à  Milianah;  cepen- 
dant les  Musulmans  ne  s'inquiètent  pas  du  tout  de  vous;  vos  troupes  qui 
sont  à  Médéah  et  à  Milianah,  c'est  comme  si  vous  les  aviez  mises  en 
prison  et  condamnées  à  l'exil  :  tous  les  jours  il  en  meurt,  d'autres  se 
sauvent  chez  les  Musulmans  en  criant  la  faim,  et  vos  garnisons  sont 
bloquées  par  des  bataillons.  C'est  là  le  sort  que  vous  donnez  à  ceux  qui 
vous  obéissent.  Un  homme  de  sens  ne  renoncera  jamais  à  sa  religion  pour 
un  avantage  pareil.  Quant  aux  Mouzaya  et  aux  Benisalahs,  partout  où 
ils  vont  ils  peuvent  vivre,  car  les  terres  musulmanes  sont  longues  et 
larges.  Quant  à  ce  que  vous  demandez  de  vous  donner  des  nouvelles  de 


384  NOTES. 

l'ouest,  si  nous  en  recevons,  nous  n'en  recevrons  que  de  bonnes;  nous 
croyons  en  Dieu  et  en  son  apôtre;  que  le  sultan  existe  ou  non,  nous  ne 
nous  détacherons  jamais  de  notre  religion  ,  et  nous  ne  ferons*  que  ce  qui 
est  permis  par  notre  Dieu  et  notre  prophète.  Ne  croyez  donc  pas  aux  pa- 
roles fausses  des  menteurs  qui  ont  renié  leur  religion  pour  vivre  chez  vous. 
Quant  à  ce  que  vous  dites  de  la  puissance  des  Français,  elle  parait  telle 
à  vos  yeux,  mettons  qu'il  en  soit  ainsi;  pour  nous,  nous  croyons  que  la 
puissance  de  notre  religion  est  beaucoup  plus  grande. 

«  Dans  cet  écrit  il  y  a  tout  ce  qu'il  faut  pour  un  homme  qui  réfléchit. 
Salut.  » 

(Le  cachet ,  qui  est  un  peu  confus,  est  ainsi  traduit  :  Yaya,  (tu  Aly- 
Ben-el-Hadj-Masaad.) 


NOTE  IV. 

(Page  187.) 

EXHORTATIONS    A   LA  GUERRE   SAINTE. 


El-Hadj-Ufahy-ed-Din-ben-AH-ben-Embarek  (4)  à  tous  les  gens 
du  Sahel,  de  l'Est  el  de  l'Ouest  (1835). 

«  Que  la  miséricorde  de  Dieu  soit  sur  vous. 

«  Les  croyants  sont  entre  eux  comme  les  pierres  d'un  bâtiment  ;  c'est 
mutuellement  qu'ils  se  soutiennent.  11  convenait  que  nous  nous  avertis- 
sions; nous  l'avons  fait,  mais  vous  avez  été  sourds  à  nos  conseils.  Vous 
avez  tous  été  d'accord  pour  devenir  des  infidèles;  vous  avez  servi  le  mé- 
créant du  fond  de  votre  cœur;  vous  ne  redoutez  pas  la  colère  de  Dieu  ; 
vous  ne  vous  souvenez  plus  du  jugement  dernier. 

«  Vous  devez  cependant  vous  rappeler  que  l'an  passé,  quand  la  bonne 
intelligence  existait  entre  nous,  vous  avez  vendu,  acheté  et  commercé 
avec  toutes  sortes  d'avantages;  votre  aveuglement  a  rompu  cette  bonne 
intelligence  et  vous  a  jetés  dans  la  fausse  voie;  aussi  ce  qu'il  vous  reste 
à  faire  aujourd'hui  est  d'offrir  à  Dieu  votre  repentir,  et  de  vous  jeter  dans 
les  bras  des  vrais  croyants. 

«  Abandonnez  donc  le  Sahel ,  et  venez  ;  ne  craignez  ni  pour  vos  biens 

(1)  Ce  Mahy-ed-Din  (Appui  de  la  religion)  est  celui  qui  fut  agha  des  Arabes 
au  service  des  Français. 


NOTES.  385 

ni  pour  vos  personnes.  Je  vous  jure  au  nom  de  Dieu  qu'il  ne  vous  sera 
rien  fait.  Venez,  et  vous  réjouirez  Dieu,  les  prophètes  et  tous  les  vrais 
fidèles. 

«  Sachez,  au  contraire,  que  si  vous  continuez  à  servir  les  mécréants, 
vos  têtes  et  vos  biens  ne  seront  plus  respectés  par  les  musulmans  :  ils 
pourront  s'en  emparer.  Ainsi  s'exprime  la  loi. 

«  Comprenez  donc  enfin  nos  paroles;  réunissons-nous  ;  et  le  bien 
comme  le  mal  nous  seront  désormais  communs  :  le  même  cœur  fera  agir 
les  mêmes  bras. 

«  Mais  si  vous  vous  obstinez  à  mépriser  nos  discours,  le  jour  viendra 
où  il  ne  vous  restera  que  d'inutiles  regrets.  L'infidèle  ne  saurait  demeurer 
longtemps  ;  l'heure  approche  où  Dieu  l'exterminera ,  et  rien  ne  pourra 
non  plus  vous  préserver  alors  de  sa  colère.  Salut. 

«  Ne  craignez  point  qu'il  vous  arrive  comme  à  El-Abey-Ben-Alouah; 
avec  la  protection  et  l'aide  de  Dieu ,  nous  lui  rendrons  tous  ses  troupeaux 
et  tous  ses  biens  (1).  » 


Ahmed-ben-Mohamed-ben-Salem  (1)  «  tous  les  Zouathnas 
de  la  Metidja. 

Juillet  1838. 

Après  les  compliments,  etc.  : 

«  Jusqu'à  quel  point  vous  êtes-vous  donc  oubliés ,  pour  rester  encore 
dans  la  dépendance  des  Français?  Vous  êtes  cependant  musulmans, 
vous  êtes  nos  frères,  nos  amis,  et,  moi  le  premier,  je  suis  des  vôtres.  Je 
suis  et  j'ai  toujours  été  votre  meilleur  conseiller.  Vous  n'ignorez  certai- 
nement pas  mes  dispositions  à  votre  égard. 

«  Si  vous  suivez  mon  avis,  retournez  à  vos  demeures,  allez  à  vos  ré- 
coltes. Les  impies  (que  Dieu  les  maudisse  !)  ne  vous  seront  d'aucune  uti- 
lité. Vos  propriétés,  votre  religion  surtout,  voilà  ce  qui  vous  servira.  Ne 
craignez  rien,  je  vous  donne  l'aman  (le  pardon)  de  ma  part  et  de  la  part 
du  sultan;  aman  entier,  et  qu'aucun  prétexte  ne  fera  violer. 

«  Dieu  a  dit  : 

«  On  doit  pardonner  à  ceux  qui  ont  oublié  leurs  devoirs. 

«  Vous  êtes  musulmans  ;  or  le  prophète ,  sur  qui  soit  le  salut,  a  dit  : 


(1)  Les  troupeaux  de  ce  Ben-Alouah  avaient  sans  doute  été  enlevés  par  les 
Français  ou  leurs  alliés. 

(2)  Ben-Salem,  bey  de  Sebaou  ,  l'un  des  khalifas  d'Abd-el-Kader  les  plus 
actifs  et  les  plus  dévoués. 

2S 


586  NOTES. 

«  Les  musulmans  devront  se  soutenir  entre  eux,  comme  les  pierres 
d'un  mur  se  prêtent  mutuellement  appui. 

«  Dieu  a  dit  aussi  : 

«  Ne  vous  rapprochez  pas  de  ceux  qui  ont  été  injustes,  de  crainte 
que,  comme  eux,  vous  ne  brûliez  dans  les  flammes  éternelles. 

«  11  a  dit  aussi  : 

«  N'aidez  en  rien  les  ennemis,  obéissez  à  la  voix  de  Dieu,  car  il  eut 
terrible  dans  ses  châtiments. 

«  Et  dans  un  autre  passage  : 

«  Que  la  vie  de  ce  monde  ne  vous  éblouisse  pas. 

«  Ainsi  donc  soyez  nos  frères;  rangez-vous  à  notre  obéissance.  Quant 
à  moi ,  j'espère  bien  que  vous  serez  inscrits  parmi  nos  soldats  ;  vous  serez 
soldats  victorieux;  les  tribus  trembleront  à  votre  nom;  vous  regagnerez 
la  protection  de  Dieu  et  de  son  prophète.  Plus  rien  ne  vous  résistera 
alors;  l'ennemi  fuira  à  votre  approche,  et  le  diable  rentrera  dans  l'enfer. 

«  Ne  suivez  pas  la  voie  de  vos  sens  ;  elle  vous  conduit  à  votre  perte  ; 
elle  vous  éloigne  de  Dieu  et  de  sa  loi.  Ne  pensez  pas  au  traitement  rigou- 
reux que  vous  avez  éprouvé  de  la  part  du  sultan;  cet  événement  mal- 
heureux était  écrit  dans  le  livre  du  destin ,  et  Dieu  seul  pouvait  le  prévoir. 

«  Je  le  répète ,  vous  êtes  croyants  ;  vous  savez  toutes  choses  aussi  bien 
que  moi;  et  vous  savez  également  que  lorsque  Dieu  aime  une  de  ses 
créatures,  il  l'accable  de  maux  pour  l'éprouver  et  pour  la  combler  ensuite 
de  ses  grâces. 

«  Ainsi,  mes  amis,  retournez  à  moi  et  à  vos  coreligionnaires,  vous  en 
serez  récompensés  en  ce  monde  et  dans  l'autre. 

Salut. 

P.  S.  «  Vous  devez  bien  voir  que  je  ne  désire  en  toute  chose  que  vous 
donner  de  bons  conseils,  qui  serviront  dans  ce  monde  et  dans  l'autre.  Je 
ne  demande  de  vous  aucune  marque  de  reconnaissance;  c'est  votre  bien 
que  j'ai  en  vue,  parce  que  vous  êtes  musulmans,  et  qu'il  n'y  a  que  les 
musulmans  qui  puissent  vous  être  utiles.  Le  règne  de  l'impie  ne  durera 
pas.  Dieu  vous  rendra  ce  que  vous  avez  perdu.  Au  reste ,  vous  savez  fort 
bien  que  ce  monde  est  périssable  et  que  les  bonnes  actions  seules  restent. 
Si  vous  voulez  revenir  à  Dieu  et  au  sultan ,  donnez-en  la  moindre  preuve. 
Quant  à  moi,  je  vous  le  conseille,  et  soyez  persuadés  que  jamais  je  ne 
vous  oublierai ,  que  mon  cœur  se  navre  de  douleur  en  pensant  à  vous. 

«  Retournez  à  votre  pays,  c'est  ce  qui  vous  convient  le  mieux.  Si  vous 
vous  décidez  à  prendre  ce  parti,  instruisez-moi  de  votre  résolution. 

Salut. 


NOTES.  387 

Mohammed-Effendy-el-Qadiry,  descendant  d'A  bd-el-Kader- 
el-Gilany,  à  l'empereur  du  Maroc. 

Au  Caire,  mai  1838. 

«  Le  Dieu  très-élevé  a  dit,  il  vous  a  fait  répéter  : 

«  Préparez  tout  ce  que  vous  avez  de  moyens  de  défense ,  de  force  et 
de  chevaux,  afin  de  faire  trembler  les  ennemis  de  Dieu. 

«  Au  nom  du  Dieu  clément  et  miséricordieux. 

«  Louanges  au  Dieu  qui  protège  et  fortifie  les  chefs  de  l'Islamisme , 

«  Qui  rend  leur  gloire  éternelle ,  les  fait  vivre  chéris  et  honorés ,  qui 
embellit  leurs  États  et  accroît  leur  prospérité  ! 

«  A  notre  seigneur,  flls  de  notre  seigneur,  fils  de  notre  seigneur, 

«  Le  sultan,  fils  de  sultan,  fils  de  sultan, 

«  Notre  seigneur,  notre  maître,  le  sultan  Abd-er-Ahman . 

«  Que  la  louange  soit  à  Dieu. 

«  Que  le  soleil  éclaire  de  ses  rayons  le  kalife  de  l'Occident; 

«  Que  l'astre  de  la  nuit  projette  sur  lui  sa  pâle  lumière! 

«  Ce  chef  de  tant  de  nations  étrangères  et  de  tribus  arabes  , 

«  Qui  comble  de  bienfaits  les  créatures  placées  par  le  Très-Haut  à  sa 
droite ,  à  sa  gauche  ; 

«  Qui,  par  sa  grandeur  d'àme,  sa  générosité,  ses  vertus  incomparables, 
s'est  attiré  l'amour  des  peuples; 

«  A  qui  l'on  est  fier  d'obéir ,  dont  on  prononce  le  nom  avec  orgueil , 
dont  on  est  heureux  d'exalter  la  gloire  ; 

«  Ce  chef,  soleil  et  lune  de  bonheur, 

«  Essence  ,  parfum  délicieux  des  trônes  les  plus  élevés , 

«  Étendard  flottant  de  justice ,  mine  de  vertus ,  puits  de  science ,  phare 
éclatant,  auprès  duquel  on  vient  chercher  la  vérité! 

«  Ce  chef,  lion  d'une  forêt  de  flèches, 

«  Qui  sait  inspirer  le  respect  et  la  terreur  au  plus  grand  de  la  terre, 

«  Sur  qui  Dieu  se  plaît  à  répandre  ses  plus  insignes  faveurs, 

«  Que  la  volonté  du  Très-Haut  fait  planer  au-dessus  des  sultans  les 
plus  puissants. 

«  J'ai  l'honneur  d'exposer  à  V.  M.  que  je  ne  cesse  pas  de  faire  des  prières 
pour  elle  dans  les  mosquées  et  dans  tous  les  endroits  où  se  réunissent  les 
fidèles.  J'ai  surtout  redoublé  de  zèle  lorsque  j'ai  appris  que  vous  secon- 
diez, secouriez,  aidiez  et  honoriez  celui  qui  est  compté  comme  un  des 
nôtres,  le  seïd  El-Hadji-Abd-el-Qàder-Ould-Mohhi-Eddin.  Que  le  Très- 
Haut  éternise  le  règne  de  notre  seigneur  le  sultan  dans  la  suite  des  siècles , 


588  NOTES. 


Amen,  Amen,  Amen;  par  les  mérites  du  prophète  des  vrais  croyants 
et  salut  sur  les  envoyés  de  Dieu,  et  louange  à  Dieu,  seigneur  des  mondes  .> 


Le  même  au  seid  El-Hadji-Abd-el-Qàder. 


Après  des  compliments  respectueux  et  infinis  et  des  invocations  à  Dieu 
et  au  prophète  : 

«  Dieu  a  dit  :  «  Préparez  tout  ce  que  vous  avez  de  moyens  de  défense,  de 
«  forces  et  de  chevaux ,  afin  de  faire  trembler  l'ennemi  de  Dieu.  »  Agissez 
donc  promptement  selon  ce  verset  du  Coran.  D'ailleurs  un  homme  comme 
vous  n'a  pas  besoin  d'explications. 

«  Vous  savez  que  le  khalife  a  fait  la  guerre  sacrée ,  et  a  fait  pour  ainsi 
dire  des  miracles;  ce  khalife  est  le  descendant  du  seid  Àbd-el-Qàder-el- 
Gilany.  Vous  devez  suivre  ses  traces  et  son  exemple.  Dieu  m'ordonne 
d'aller  vous  trouver,  et  me  le  commande  impérativement;  et  cela  pour 
rétablir  la  paix  entre  les  hommes  et  pour  délivrer  les  gens  qui  croient 
des  mains  des  infidèles.  Enfin ,  j'irai  sous  peu  vous  voir,  et  cette  visite  me 
fera  un  plaisir  indicible.  Vous  le  savez,  ceux  qui  fréquentent  les  impies 
s'écartent  de  la  voie  de  Dieu,  et  par  conséquent  ils  ne  pourront  réussir. 
J'espère  que  le  Très-Haut  permettra  que  ce  soit  par  vous  que  toutes  les 
affaires  se  rétablissent,  et  que  vous  délivriez  les  fidèles  du  poids  que  les 
impies  font  peser  sur  eux.  Je  suis  convaincu  que ,  par  vous  aussi ,  les 
croyants  seront  élevés ,  et  que  vous  répandrez  la  parole  de  l'islamisme , 
de  manière  ù  ce  que  les  infidèles  soient  humiliés  et  que  leurs  forces  soient 
anéanties  et  dispersées.  Pour  cela  vous  aurez  une  immense  récompense 
de  Dieu,  et  j'espère  y  avoir  part  lorsque  je  serai  arrivé  près  de  vous.  Le 
prophète  a  dit  :  «  Les  actions  selon  les  intentions.  »  Si  Dieu  se  sert  de  vous 
pour  diriger  un  homme  ,  faites-le,  car  c'est  une  grande  et  belle  mission. 

«  Salut  sincère  à  toutes  les  personnes  qui  vous  entourent ,  ainsi  qu'à 
vos  enfants ,  votre  famille ,  les  ulémas  et  les  saints. 

P.  S.  «  Si  vous  le  pouvez ,  tâchez  de  me  trouver  un  bâtiment  chrétien , 
et  envoyez-le  à  Alexandrie ,  afin  que  je  m'embarque  pour  aller  vous  re- 
joindre. Si  ce  bateau  était  à  vapeur,  ce  serait  beaucoup  mieux.  11  faudrait 
qu'il  arrivât  dans  le  milieu  du  mois  de  rabia-el-tàny.  Je  demande  un 
bateau  à  vapeur,  afin  que  je  puisse  arriver  plus  tôt  auprès  de  vous ,  car 
les  bâtiments  à  voile  ne  nous  manquent  pas.  » 


NOTES.  389 


Le  même  aux  aghas  d'Oran  sans  exception  et  chacun  par  son  nom. 


Après  des  compliments  respectueux  : 

«  Dieu  a  dit  :  «  Que  celui  qui  s'éloigne  de  Dieu  et  de  son  prophète  et 
«  qui  ne  croit  pas  au  jour  du  jugement  ne  réussira  point.  »  On  trouve 
aussi,  dans  les  histoires  du  prophète,  que  celui  qui  s'associe  à  une  nation 
sera  jugé  comme  elle.  J'espère  que  le  Très- Haut  arrangera  les  affaires 
entre  vous,  qui  êtes  un  des  princes  des  musulmans,  et  qu'il  vous  déli- 
vrera de  la  fréquentation  des  impies.  Avec  l'aide  de  Dieu ,  je  me  rendrai 
près  de  vous  sous  peu ,  afin  d'établir  une  paix  solide  entre  vous  et  notre 
fils  Abd-el-Qàder.  Vous  aurez  alors,  par  mon  entremise,  des  emplois 
élevés.  11  n'arrivera  enfin  que  ce  qui  pourra  vous  faire  plaisir.  Tâchez  de 
vous  appuyer  sur  la  religion ,  soyez  nos  frères  fidèles.  Ne  vous  écartez  pas 
de  la  bonne  voie.  Notre  arrivée  ne  se  fera  pas  attendre ,  et  alors  toutes 
les  affaires  s'arrangeront  comme  vous  le  désirerez.  Vous  ne  verrez  d'Abd- 
el-Qâder,  ni  d'autres ,  aucun  mal.  Avec  l'aide  de  Dieu ,  je  me  charge  de 
tout  terminer.  Que  Dieu  nous  dirige ,  ainsi  que  vous ,  dans  sa  religion.  » 


(A  Mustapha-ben-lsmayl.)  (4  mois.) 


P.  S.  «  0  vous  qui  êtes  agha  des  musulmans,  comment  avez- vous  fui 
le  djéhad  et  vous  êtes- vous  mis  du  côté  des  infidèles?  Cependant,  d'après 
la  loi,  vous  êtes  obligé  d'attaquer  l'ennemi  de  Dieu ,  qui  vous  a  foulé  aux 
pieds  dans  votre  pays.  Quand  l'ennemi  marche  contre  vous,  tous  les 
musulmans  et  même  les  femmes  doivent  faire  la  guerre  contre  lui.  Mais 
la  guerre  entre  les  musulmans  est  strictement  défendue.  Le  Très-Haut  a 
dit  :  «  On  ne  trouve  pas  de  gens  qui  croient  en  Dieu  et  au  jour  du  juge- 
«  ment  qui  se  mettent  contre  Dieu  et  son  prophète ,  et  ceux  qui  y  croient 
«  doivent  être  contre  eux ,  quand  même  ils  seraient  leurs  pères.  »  Il  est 
urgent  que  je  me  rende  près  de  vous  pour  vous  sortir  des  ténèbres  où 
vous  vous  trouvez,  et  vous  tirer  de  cette  obscurité.  Comment!  vous  êtes 
musulmans  de  pères  en  fils ,  et  jamais  vos  ancêtres  ne  se  sont  comportés 
comme  vous!  Vous  avez  des  ulémas ,  vous  lisez  le  Coran ,  et  la  plus  grande 
partie  d'entre  vous  a  visité  la  maison  de  Dieu  ;  que  Dieu  rétablisse  vos 
affaires,  et  qu'il  vous  fasse  retourner  sous  la  loi  de  Mahomet  ! 

«  Si  l'on  me  donnait  l'ouest  de  l'Afrique,  je  ne  me  dérangerais  pas. 
C'est  la  peine  que  me  donnent  l'état  dans  lequel  vous  vous  trouvez  et  vos 
divisions  qui  me  fait  un  devoir  de  venir  près  de  vous  pour  vous  mettre 


590  NOTES, 

d'accord,  car  c'est  mon  devoir.  S'il  plaît  à  Dieu,  vers  la  fln  delà  nais- 
sance du  prophète,  je  serai  chez  vous.  J'ai  prévenu  de  cela  notre  fils  le 
Hadji-Abd-el-Qâder,  et  je  vous  en  préviens  aussi.  Appuyez-vous  tou- 
jours sur  les  bases  de  notre  religion,  et  ne  la  changez  jamais.  Revenez 
de  votre  erreur ,  et  n'aidez  pas  les  infidèles  contre  les  musulmans.  Soyez 
musulmans  vrais ,  et  vous  serez  à  l'abri  de  tout  mal.  Remettez  vos 
affaires  entre  les  mains  de  Dieu,  qui  vous  récompensera.  » 

A  ces  exhortations,  nous  joignons  la  pièce  suivante,  qui  fera  com- 
prendre de  quel  respect  sont  environnés  les  saints  personnages  qui  vien- 
nent de  Turquie  ,  d'Ësypte,  ou  de  Maroc,  prêcher  la  guerre  sainte  en 
Algérie. 

«  Achmet-Pacha-Ben-Mohammed-Schérïf. 

«  Ceci  est  une  pièce  respectable ,  qui  renferme  des  paroles  graves 
concernant  une  personne  digne  de  tous  les  respects  et  de  toutes  les  di- 
gnités. Tous  ceux  qui  ont  du  pouvoir  dans  le  pays,  qu'ils  soient  beys, 
ulémas,  kalifas,  ayas,  commandants  de  troupes  arabes  ou  autres, 
prendront  connaissance  de  cet  écrit,  que  nous  ne  livrons  qu'à  un  homme 
savant,  illustre,  élevé,  respecté,  honoré,  et  d'une  sainte  famille.  Cet 
homme  est  le  chef  saint  Abi-Adalha-Mohammed-el-Scheik,  fils  du  sa- 
vant, du  saint  le  seid  Ab-el-Kerim-el-Facoum,  décédé. 

«  Nous  lui  conservons  les  titres  qu'il  a  reçus  de  nos  seigneurs  les  pa- 
chas et  de  nos  frères  les  beys ,  par  lesquels  il  était  reconnu  prince ,  di- 
recteur des  pèlerins,  courrier  de  la  maison  de  notre  seigneur  le  pro- 
phète. 11  les  gardera  tant  que  les  vagues  de  la  mer  auront  mouvement , 
parce  qu'il  imite  la  conduite  régulière  de  ses  pères,  qu'il  est  saint ,  juste , 
bienfaisant,  qu'il  a  des  principes  sûrs,  et  qu'il  se  gouverne  d'après  la  loi 
de  notre  seigneur  le  prophète  (que  Dieu  le  salue  !).  11  ordonnerai  géné- 
rosité ,  la  justice  ;  donnera  la  nourriture  aux  pauvres ,  et  maintiendra  la 
paix  dans  le  monde.  Il  aimera  les  gens  de  bien ,  et  détestera  les  mé- 
chants ,  donnera  son  âme  au  Dieu  très-élevé ,  et  sacrifiera  toute  sa  for- 
tune pour  faire  le  bien.  Aussi  faut-il  qu'il  soit  respecté  de  tous  et  bien 
accueilli  partout.  Nous  lui  avons  accordé  cela,  parce  qu'il  descend  d'une 
famille  savante  et  sainte,  qui  n'a  fait  que  du  bien  et  s'est  toujours  abs- 
tenue du  mal,  et  qu'il  est  de  notre  devoir  de  faire  respecter  les  ulémas  et 
tous  ceux  qui  sont  descendus  des  prophètes ,  et  en  particulier  de  notre 
seigneur  Mohammed  ;  Dieu  ait  le  salut  sur  lui  ! 

«  Ce  saint  homme  est  un  bon  iman  (prêtre)  et  un  bon  prédicateur  aux 
grandes  mosquées;  ces  fonctions  ont  déjà  été  exercées  par  ses  ancêtres. 
Ce  sont  eux  qui  ont  toujours  administré  les  biens  de  ces  mosquées  ,  qui 
gouvernaient  les  gens  qui  en  dépendaient ,  entretenaient  les  immeubles 


NOTES.  391 

et  les  meubles ,  prêchaient  le  Coran.  Ce  qui  n'était  pas  dépensé  de  ces 
revenus  ils  le  gardaient.  Abi-Abdalhah  ,  le  seid  Mohammed-el-Seheik  , 
jouira  des  mêmes  droits.  Tout  le  monde  lui  doit  le  respect,  à  lui ,  à  sa 
famille ,  à  ceux  qui  sont  dans  sa  maison  ,  et  même  ,  selon  l'ancien  usage, 
à  ceux  qui  s'y  réfugient.  Sa  maison  est  le  refuge  des  malheureux ,  des 
coupables  et  des  étrangers.  Les  voisins  de  cette  maison  lui  doivent  des 
respects  ;  l'homme  le  plus  criminel ,  s'il  parvient  à  s'y  réfugier,  doit  être 
respecté.  Nous  recommandons  également  du  respect  pour  ses  serviteurs, 
comme  Ouled-lbara,  Beni-Ouaftin,  El-Etouara ,  même  pour  ses  culti- 
vateurs, ses  associés,  et  tout  ce  qui  dépend  de  lui.  Personne  ne  doit  leur 
faire  de  mal ,  on  devra  au  contraire  les  respecter.  Tous  ses  biens  et  ceux 
qui  dépendent  de  lui  sont  délivrés  de  tout  droit. 

«J'ai  dit  cela  en  suivant  les  ordres  de  mes  prédécesseurs  et  pour 
l'amour  de  Dieu  ;  c'est  pour  qu'il  nous  récompense. 

«A  la  findu  mois  de  méhassam,  le  premier  mois  de  l'année  1242  (182(i).» 


NOTE  V. 

(Conclusion.) 

LETTRE  REÇUE  LE  19  JUIN  1841  AD  BIVODAC  DE  K.HESSIBIA. 


«  Louanges  à  Dieu  ! 

«  De  la  part  des  grands  de  Gheris  et  de  leurs  voisins,  les  Gherébas,  les 
Beni-Chengran  et  autres,  au  chrétien  Bugeaud.  Salut  à  qui  suit  la  vraie 
voie  et  s'y  complaît  !  Ta  lettre  est  arrivée  entre  nos  mains ,  nous  l'avons 
lue.  Tu  nous  dis  que  tu  veux  faire  le  bonheur  de  notre  pays  ;  mais  quel 
bonheur  pour  nous  est  préférable  à  celui  de  faire  la  guerre  sainte,  de 
garder  notre  pays ,  et  de  nous  maintenir  en  présence  de  l'ennemi,  même 
sans  le  combattre  ?  Car  Dieu  nous  fait  un  mérite  de  tous  les  torts  que 
nous  faisons -éprouver  à  notre  ennemi,  et  de  toutes  les  difficultés  que 
nous  lui  suscitons. 

«  Tu  ambitionnes  notre  soumission  et  notre  obéissance  ;  c'est  chose  im- 
possible ,  et  à  laquelle  ne  doit  pas  même  songer  un  homme  qui  a  de  la 
raison  ,  du  bon  sens  et  de  la  prévoyance.  Mais  nous  savons  que  tu  es 
trompé  par  ceux  qui  t'entourent  et  par  ton  ambition.  Songe  que  notre 
religion  l'emporte  chez  nous  sur  tout  autre  sentiment,  et  que  nous  re- 
connaissons le  pouvoir  de  notre  sultan. 

«  Tu  te  réjouis  de  nous  avoir  fait  sortir  de  notre  pays  et  d'avoir  brûlé 
notre  blé  et  notre  orge  ;  rien  de  cela  ne  nous  cause  grand  dommage. 


392  .NOTES. 

Nous  supposerons  que  le  Ciel  n'a  pas  versé  la  pluie  fertilisante  sur  nos 
champs ,  que  nos  moissons  ont  été  desséchées ,  et  nous  vivrons  du  pro- 
duit de  nos  récoltes  précédentes,  car  nous  avons  des  grains  pour  plus  de 
sept  années.  Et  quand  tu  aurais  brûlé  toutes  les  moissons  de  Gheris,  ne 
nous  resterait-il  pas  celles  des  Yacoubia ,  du  Dakar  (partie  du  littoral), 
du  Tsel  (partie  cultivable  avoisinant  le  désert) ,  des  Enguèd ,  des  Kabyles, 
tels  que  Beni-Zenessen ,  Kebdèna,  Kelaïa,  et  des  tribus  soumises  à 
notre  maître  Abd-er-Ahman  (empereur  du  Maroc)  ? 

«  De  même  que  Dieu  a  mis  des  vaisseaux  sur  la  mer,  il  a  mis  des 
chameaux  sur  notre  continent  ;  avec  eux  on  porte  les  fardeaux  les  plus 
lourds  et  on  rapproche  les  plus  grandes  distances.  Du  reste,  n'avons- 
nous  pas  dans  le  désert  des  dattes,  qui  peuvent  nous  tenir  lieu  de 
grains  ? 

«  Eais  la  récapitulation  de  ce  qui  est  sorti  de  ta  main  et  de  ce  qui  y 
est  entré  pendant  cette  expédition ,  et  si  tu  vois  qu'il  ne  t'y  reste  rien  , 
fais  un  chargement  des  pierres  de  Mascara  et  de  la  terre  de  Gheris  ,  et 
envoie-le  à  Paris,  afin  de  t'en  faire  un  mérite  auprès  du  roi. 

«  Si  nous  ne  te  combattons  pas  ,  c'est  que  chacun  est  occupé  à  mois- 
sonner, à  battre  et  à  vanner;  lorsque  ces  travaux  seront  terminés,  il  ar- 
rivera ce  que  Dieu  aura  permis  d'arriver. 

«  Tu  connais  notre  manière  de  combattre ,  et  si  tu  comptais  les  pri- 
sonniers que  nous  avons  faits  sur  vous ,  ceux  que  vous  avez  faits  sur 
nous  ;  si  tu  comptais  nos  morts  et  les  vôtres ,  tu  saurais  que  dans  chaque 
combat  vous  avez  été  vaincus,  et  cela  depuis  l'invasion  des  Français 
jusqu'à  ce  jour. 

«  Voilà  la  réponse  que  nous  faisons  à  ta  lettre.  » 


LETTRE    REÇUE    LE    20   JOIN    AD   MÊME   BIVODAG. 


«  De  la  part  de  tous  les  Hachemsde  l'est  et  de  l'ouest,  des  habitants 
de  Gheris  et  des  autres  Arabes  leurs  voisins ,  au  chrétien  Bugeaud.  Nous 
avons  reçu  la  lettre  que  vous  avez  laissée  samedi  aux  jardins  de  Ben- 
Ikhlef  ;  nous  l'avons  lue  ,  et  en  avons  compris  le  contenu  et  le  sens.  Tu 
nous  demandes  de  nous  soumettre  à  toi  et  de  t'obéir.  Tu  nous  demandes 
l'impossible.  Nous  sommes  la  tête  des  Arabes;  notre  religion  est  aux 
yeux  de  Dieu  la  plus  élevée  ,  la  meilleure  et  la  plus  noble  des  religions; 
et  nous  te  jurons  par  Dieu  que  tu  ne  verras  jamais  aucun  de  nous,  si  ce 
n'est  dans  les  combats. 

«  Si  tu  as  été  trompé  par  des  imposteurs  dans  le  genre  de  ceux  qui 
sont  à  ton  service  et  qui  vivent  à  tes  dépens  à  force  de  mensonges  et 


NOTES.  595 

d'espérances  qu'ils  te  t'ont  concevoir,  sache  que  nous  sommes  au  milieu 
des  terres  ,  sur  un  vaste  continent.  II  n'est  étroit  que  pour  vous  et  pour 
eux.  Dans  l'égarement  de  votre  raison,  vous  chrétiens ,  vous  voulez  gou- 
verner les  Arabes;  mais  les  promesses  de  ceux  qui  vous  ont  fait  conce- 
voir ces  espérances  ne  sont  que  des  songes  illusoires. 

«  Occupez-vous  à  faire  ce  qui  vous  convient  dans  votre  pays.  Les  ha- 
bitants du  nôtre  n'ont  d'autres  rapports  à  avoir  avec  vous  que  des  coups 
de  fusil.  Quand  même  vous  demeureriez  cent  ans  chez  nous  ,  toutes  vos 
ruses  seront  inutiles. 

«  Nous  mettons  tout  notre  appui  en  Dieu  et  en  son  prophète  !  El- 
Hadj-Abd-el-Kader,  notre  seigneur  et  notre  imem,  est  au  milieu  de  nous  ; 
ne  fondez  donc  sur  nous  aucune  espérance. 

«  Tous  ceux  qui  vous  en  imposent,  et  qui  ont  vendu  leur  religion  pour 
entrer  dans  la  religion  des  impies,  n'ont  été  entraînés  vers  vous  que  par 
la  cupidité. 

«  Ils  vous  ont  fait  croire  que  des  vapeurs  étaient  de  l'eau;  et  lorsque 
vous  êtes  arrivés  sur  les  lieux  qu'ils  vous  avaient  désignés,  vous 
n'avez  trouvé  ni  eau  ni  humidité  (passage  du  Coran). 

«  Notre  pays  est  vaste,  et  nous  en  sommes  les  seuls  habitants;  vous 
n'en  retirerez  jamais  rien;  vous  aurez  à  supporter  des  pertes,  et  il  ne 
vous  restera  que  des  regrets. 

«  Si,  comme  vous  le  dites  ,  vous  aviez  de  la  puissance  et  de  l'influence 
parmi  les  nations,  vous  n'auriez  pas  causé  la  ruine  de  Méhémet-Ali  ; 
vous  lui  aviez  promis  de  l'aider  contre  les  ennemis,  et  pourtant  les  An- 
glais sont  venus  l'attaquer.  Ils  se  sont  emparés  de  ses  villes  à  force  ou- 
verte ;  ils  lui  ont  fait  courber  la  tête  sous  leur  drapeau,  et  vous  l'avez 
abandonné.  Aussi  votre  nom  est-il  méprisé  par  toutes  les  nations ,  et 
étes-vous  restés,  vous  et  votre  allié ,  exposés  aux  insultes  de  l'Anglais. 

«  En  résumé ,  ce  continent  est  le  pa\s  des  Arabes  ;  vous  n'y  êtes  que 
des  hôtes  passagers;  y  resteriez-vous  trois  cents  ans  ,  comme  les  Turcs , 
qu'il  faudra  que  vous  en  sortiez. 

«  Vos  excursions  dans  nos  terres  ne  nous  font  éprouver  aucun  dom- 
mage important,  car  nous  sommes  à  notre  aise  ,  nos  biens  sont  immen- 
ses, nos  chevaux  et  nos  chameaux  sont  innombrables ,  et  nous  avons 
plus  de  grains  sous  la  terre  que  sur  sa  surface. 

«  Mais ,  pour  demander  notre  soumission  et  notre  obéissance ,  quelle 
preuve  de  supériorité  sur  nous  avez-vous  donnée  ? 

«  Nous  n'avons  accédé  à  la  première  paix  que  par  obéissance  aux  vo- 
lontés de  notre  sultan  Abd-el-Kader ,  comment  pouvez-vous  espérer 
qu'aujourd'hui  nous  nous  soumettions  à  vous  sans  sa  volonté  ? 

«  Sache  que  notre  pays  s'étend  depuis  Oudjeda  jusqu'aux  frontières  de 
Tunis ,  et  qu'une  femme  peut  parcourir  seule  cette  vaste  étendue  sans 


594  NOTES. 

avoir  rien  à  redouter,  tandis  que  vous  ne  possédez  que  le  terrain  recou- 
vert parles  pieds  de  vos  soldats. 

«  Ne  vous  enorgueillissez  pas  d'avoir  brûlé  nos  moissons,  nous  vous  en 
avons  brûlé  davantage ,  nous  vous  avons  tué  plus  d'hommes  que  vous  ne 
nous  en  avez  tué ,  nous  avons  fait  plus  de  prisonniers  chrétiens  que 
vous  n'avez  fait  de  prisonniers  musulmans. 

«  Ne  croyez  pas  nous  avoir  fait  grand  mal  en  faisant  des  excursions 
dans  nos  terres ,  et  en  laissant  vos  troupes  à  Mascara ,  à  Médéah  et  à 
Milianah  :  vous  ne  faites  du  mal  qu'à  ces  soldats,  qui  ne  sont  qu'autant 
de  prisonniers.  Quel  avantage  en  retirez-vous  ? 

«  Nous  admirons  ta  sagesse  et  ta  raison  !  Tu  vas  te  promener  dans  le 
désert,  et  les  habitants  d'Alger,  d'Oran  et  de  Mostaghanem  sont  dépouil- 
lés et  tués  aux  portes  de  ces  villes. 

«  N'attribue  pas  à  ton  courage  ces  grandes  excursions,  mais  bien  au 
nombre  de  tes  armées.  Si  tu  voulais  montrer  du  courage  ,  tu  devrais  nous 
combattre  un  contre  un  ,  ou  dix  contre  dix,  ou  cent  contre  cent. 

«  Nous  t'avions  dit  de  ne  plus  nous  écrire  ,  attendu  que  c'est  inutile 
pour  toi  ;  mais  puisque  tu  l'as  voulu  ,  tu  obtiens  la  réponse  que  mérite 
ton  peu  de  raison.  » 


FIN   DES   NOTES. 


TABLE. 


Introduction. 


CHAPITRES. 

I.  De  Paris  à  Marseille.  —  Un   sauvage.  —  La   religieuse 

d'Orgon 15 

I I .  A  Eugène  Veuillot.  —  A  Toulon.  —  Un  officier  d'Afrique .  — 

Le  courage 20 

III.  A  Eugène  Veuillot.  —  La  première  garnison  de  Milianah.  27 

IV.  La  bénédiction  du  nouveau  soldat 39 

V.  La  traversée 49 

VI.  Arrivée 52 

VII.  Le  mercredi  des  cendres.  —  L'église  de  Saint-Philippe.  .  62 

VIII.  Coup  d'œil  historique 72 

IX.  Suite  du  coup  d'oeil  historique.  —  Les  chrétiens.     ...  79 

X.  Suite  du  coup  d'œil  historique.  —  Les  musulmans.    .     .  111 
XL  Nos  possessions  et  leur  colonisation  en  1841.  — Lespubli- 

cistes.  —  Plans  nouveaux 132 

XII.  Le  Coran  et  l'Évangile 152 

XIII.  Pouvait-on  convertir  les  musulmans? 165 

XIV.  La  guerre  sainte 178 

XV.  La  littérature  algérienne.  —  A  M. -Ed.  L 192 

XVI.  Le  ravitaillement.  — Mauvaise  volonté  des  colons.  —  Nuit 

à  l'hôpital.  —  Le  kaïd  El-Maj or 210 

XVII.  Blidah.  —  Le  général  Changarnier.  —  Le  général  Duvi- 

vier.— Yahia-Agha 220 


396  TABLE. 

XVII I.  Le  téniah  de  Mouzaya.  —  Le  bois  des  Oliviers.—  Médéah.  229 

XIX.  Un  petit  combat.  —  Retour  à  Alger.  —  Lettre  d'un  soldat.  242 

XX.  La  médecine  civilisée 255 

XXI.  Abd-el-Kader 266 

XXII.  L'évêque  et  le  clergé 290 

XXIII.  Culte   protestant 309 

XXIV.  Figures  homériques 313 

XXV.  Figures  de  passage 327 

XXVI.  Controverse.  —  A.  M.  Ed.  L .     .  335 

XXVII.  Les  fêtes  de  juillet  à  Alger.  —  Bal  chez  le  gouverneur. 

Tout  est  dit.  —  Souvenirs 342 

XXVIII.  Mostaganem  et  son  curé 353 

XXIX.  A  Eugène  Veuillot 360 

XXX.  Conclusion 368 

NOTES. 

I.  Sur  la  durée  de  l'Islamisme 375 

II.  Le  colonel  d'illens 378 

II  bis.  État  des  petites  garnisons  en  1840 379 

III.  Réponse  des  chefs  arabes  à  une  proclamation  du  gouver- 

neur général  de  l'Algérie,  etc 381 

IV.  Exhortations  à  la  guerre  sainte 384 

V.  Lettre  reçue  le  10  juin  1841  au  bivouac  de  Khessibia,  etc.  391 


Tours,  imp.  Maine. 


DT  Veuillot,  Louis  François 
291  Les  Français  en  Algérie, 

V4  2.    sa. 
1847 


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